Cité par IIihot : J/IiiKitjiiwtion créutiice, p. i
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Il est certain toutefois qu'en s'interdisant l'émotion, l'artiste se rend plus attentif anx images ellesmêmes. C^es images, il en développe le contenu sensible, il en précise le contour, il en détaille les formes ; il les snit, il en déduit, si j'ose dire, le déroulement naturel et logique ; il se plait à décrire les détours imprévus et capricieux des associations qu'elles engendrent. Son esprit libre et dégagé exerce sa virtuosité, déploie toutes ses ressources.
L'art ainsi pratiqué est en quelque sorte sans objet. Il perd la valeur émotive qui semblait sa raison d'être et sa fm.
Plus exactement,, il se trouve avoir cliangé d'objet. Il est l'image sensible, chassant en quelque sorte l'émotion, au lieu de la traduire, de lui prêter son appui, cultivée pour elle-même avec un intérêt unique et jaloux, presque fanatique et sectaire, avec une prévention étrange, non peut-être exempte d'affectation élégante, de snobisme. Il est un jeu, il substitue à l'intérêt sérieux et profond qui s'attache aux sentiments humains l'admiration un peu vaine, toujours siqierficielle et légère, pour la beauté sensible toute pure. Il est l'art réduit à la fonction plastique, constructive, Fart assembleur d'images, qui fait la joie des connaisseurs et sert de théorie aux dissertations delà critique, non l'art créateur de réalité, qui soulève les âmes, cet art dont Quincey a dit : Vous voulez savoir ce qu'il est? Demandez ce que vous lui devez. « Vous lui devez de la force, c'est-à-dire l'exercice et Fexpansion des capacités de sympathie avec l'inllni qui sont latentes en vous. Chaque intlux de celte force vous soulève au-dessus de la
DUGAS. l'y
terre. Dès le premier pas, c'est un mouvement ascensionnel \ »
Dans tous les domaines de Fart, peut prévaloir ainsi Timagination sensorielle et se rencontrer la pauvreté ou la médiocrité du sentiment sous la splen deiir de la iorme. Le tempérament artiste, le talent d'exécution ou l'habileté technique, c'est rpjclquefois tout l'art, c'est même ce qu'on appelle Tart au sens étroit, système de mo)?ens d'expression, ne répondant à aucune fin, érigé lui-même en fin.
A l'art ainsi entendu s'oppose l'art qui n'est que sentiment, ou dans lequel le sentiment l'emporte sur l'image sensorielle. L'imagination uniquement ou avant tout afîective, d'où cet art procède, M. Huîot l'appelle « dilflueute », et la flût « consister en images à contours vagues, indécis, qui sont évoquées et liées suivant les modes les moins rigoureux de l'association-. ))
L'imagination affective toutefois, c'est-à-dire celle (( dontlamalièic est exclusivement faite d'étalsd'ame, dispositious, désirs, aspirations, sentiments et émotions de toute sorte », n'est pas nécessairement vague ou difllucnte, elle peut se développer en un système cohérent d'images nettes, arrêtées, précises à leur
I. Tlic poetry of Pope (i8'|8), cité par A. Baui.nf : Xcvrosés, p, 12/j. Paris, Haclicltc, 1898, in-iO.
a. L'Iina(jination créatrice, 2^' partie, ch. II.
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manière, elle peut créer un art véritable, sorte de langue spéciale, impénétrable à quelques-uns, mais fort claire pour d'autres : cet art allbctif, cette langue s[)éciale du sentiment, c'est la musique.
.La musique ainsi définie est celle qui n'évoque pas d'images à côté, divergentes, hétérogènes (d'ordre visuel, etc.), la musique pw/T, dont Taine a dit, protestant d'avance contre la musique pittoresque : Elle a « cela d'exquis qu'elle n'éveille pas en nous des formes, tel paysage, telle physionomie d'homme, tel événement ou situation distincte, mais les états de l'âme, telle nuance d'allégresse ou de mélancolie, tel degré de tension ou d'abandon, la plus riche plénitude de sérénité ou une mortelle défaillance de tristesse. Toute la population ordinaire d'idées a été balayée, il ne reste que le fonds humain, la puissance inlinie de jouir et de souffrir, les soulèvements et les apaisements de la créature nerveuse et sentante, les variations et les harmonies innombrables de son agitation et de son calme. C'est comme si l'on ôtaitd'un pays les habitants et qu'on elfaçât les démarcations, les cultures ; il resterait le sol, sa structure, avec les creux, les hauteurs, le bruissement du vent et des fleuves, et l'éternelle poésie changeante du jour et de l'ombre ^ )) .
Mais c'est lorsqu'elle est aux prises avec une ma-
I. Thomas Graindorge, p. 322. Sur la musique considérée comme ayant le pouvoir de suggérer, non des sentiments, mais des sensations autres que celles de l'ouïe, v. Ribot : l'Imagination créatrice affective in Revue philosophique (juin 1902) et Daup.iac : Des images suggérées par l'audition musicale, même recueil (novembre 1902).
îâgi l'imagination
iière rebelle, c'est lorsqu'elle se développe dans une langue qui n'est pas la sienne propre, lorsqu'elle emprunte ses moyens d'expression à des arts plastiques, comme la peintiue, la poésie, que Timaginalion alTective laisse peut-être le mieux saisir son originalité. Elle fait alors violence à Timaginalion sensorielle ou proprement dite, elle la déforme, l'oriente dans son sens, l'asservit à ses lois. Elle est avec cette imagination dans un contraste absolu.
Tout d'abord, en effet, les images sensibles, qui se développent dans l'espace, sont impropres à exprimer les sentiments, pbénomcncs internes. Aussi ne les expriment-elles point directement, mais elles les évoquent, les suggèrent. Encore n'est-ce qu'à la condi tion de se transformer elles-mêmes, de se sinq^lilier. de cesser d'être des représentations des objets, de devenir de simples traits, « spontanément et arbitrairement clioisis, en relation directe avec la disposition de notre sensibilité, sans autre préoccupation' » (Flibot), traits qui n'expriment point la nature descboses, et ne font que rendre notre iiupression en face des cboses. Les images ainsi forujécs sont llottantes, \a ])oreuses, comme détacliées des objets. Il faut les sai sir au \ol comme des allusions, les interpréter \\\)vrment, et ne point l(Mn- atliibuer une valeur prt>pre, liltéiaie. « l^lles laissent entrevoir, transparaître: on peut les appeler à juste titre des idces crcpuscii/dircs' . » Elles sont le voile léger (ju'il tant soule\*er pour arriver au sentiment. Elles ne sauiaieiil donc être trop