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I. IliBOT. Ouvr. cil., p. i

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de perceptions à un antre, que nous avons pris en un mot riuibitude de faire comparaître et d'éloigner tour à tour. 11 est clair qu'à ce point de vue encore les images \isuelles, auditives et tactiles sont plus lavorisées que celles de Fodorat et du goût.

Toutefois les images privilégiées sous le rapport de la reviviscence ne seront pas exactement les mêmes chez tous les sujets, parce qu'ils n'ont pas tous la même constitution organique, ni la même expérience, la même éducation. 11 peut même arriver que le développement de l'imagination dans le sens utilitaire contredise le développement naturel, celui que les aptitudes physiques postulent et indiquent. Ainsi un sujet peut être dénué d'une certaine forme d'imagination pour deux raisons différentes : soit parce qu'il est constitutionnellement fermé à une certaine classe de sensations (ex. celui qui est atteint de surdité musicale), soit simplement parce qu'il a négligé de faire usage de l'un de ses sens, et qu'il a constamment refoulé une certaine classe d'images, susceptibles de se former et de se développer en lui.

§ 3. — Jusqu'où peut aller le défaut d'imagination? à quoi se réduisent les images des sens obtus, non exercés, ou, d'un mot, des sens inférieurs (odorat, goût, etc.) quand par surcroît ces images ne sont pas associées aux images ou sensations des sens supérieurs ? Sont-elles absolument nulles ou non évocables? Ou sont-elles seulement difficiles à évoquer ; et ne peuvent-elles l'être qu'imparfaitement? Telle est à peu près la question, d'un haut intérêt psychologique et moral, que M. Ribot a soulevée, énoncée avec sa

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netteté et sa précision habituelle, et traitée avec am pleur dans le chapitre de son livre de la Psycholocjic des sentiments, consacre à la mémoire affective '.

Le défaut d'imagination va plus loin et est plus grave, plus radical qu'on ne pense. Il a d'abord une portée générale, il s'étend à tous les ordres de sensations. Il y a ou il peut y avoir un défaut d'imagination visuelle, auditive, etc. de même nature et aussi fort, aussi prononcé que le défaut d'imagination émotive, olfactive, gustativc.

Notre première représentation des choses est toujours réduite, simple, u schématique, demi-abstraite, demi-concrète, formée par l'accumulation des ressemblances grossières et élimination des différences » (Kuujt) : ainsi un arbre n'est d'abord pour nous qu'un tronc et des branches ; il ne dislingue pas d'un autre, il n'est pas tel arbre, avec tel tronc, telles branches. Le voyageur qui débarque en pays étranger trouve tous les hommes [)areils : un Anglais répond pour lui à ce signalement sommaire : un visage haut en couleur, à favoris roux, un corps long, mince, eillanqué, une jaquette à carreaux : un nègre n'a d'autres caractères que ceux-ci : un nez épaté, des lèvres épaisses, à larges rebords, des mains déteintes. De telles représentations ne sont pas des idées générales, formées par la comparaison des individus, mais des images génériques, assemblage confus de sensations pailiculières. Telles ne sont pas des extraits de perceptions ou |)orr(>ptions simplifiées, mais des

I. (jcltc f[ucsliou a i'iv reprise* dans la lieviir lêhilDsoitfuijiic (lév. 1901) par MM. I^ii.i.on et M.vrxio.x. ol récnninuMil (Micore par M. I'aulhan (déc. 1902-jauv. 1900).

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perceptions simples ; autrement dit, elles ne sont pas des cadres d'abord pleins que l'esprit aurait vidés, mais des cadres vides que l'expérience aura à remplir. Or, beaucoup d'esprits ne dépassent guère ce premier stade de l'évolulion des représentations. Ils sont presque au niveau de l'enfant, de l'animal, dont l'intelligence se meut dans un monde de fantômes, d'images flottantes, indistinctes, confuses, ou au contraire^ arrêtées, comme butées, non venues à terme, étriquées et sommaires. Ainsi l'animal ne connaît pas à^êtres individuels : il ne distingue pas ses œufs des œufs étrangers, il ne distingue pas ses petits entre eux, il ne les distingue même pas des petits d'une autre espèce ; de là une étrange facilité d'adoption : on a vu une chatte allaiter de petits rats à la place des chatons qu'elle avait perdus. L'animal le plus intelligent ne fait peut-être pas la distinction des espèces : pour un chien, le lièvre, le lapin, le renard, tous les animaux qu'il chasse probablement se confondent, n'existent que comme gibier ou comme proie.

Cette étroitesse ou pauvreté d'imagination, ce schématisme simple est l'état primitif de l'homme. Il y a des hommes qui ne sortent guère de cet état, qui restent, à cet égard, enfants toute leur vie.

En outre, ce tour d'esprit simpliste et sommaire s'applique à tous les états de conscience et souvenirs, d'ordre atrectif et intellectuel. « Celui qui a vu beaucoup d'hommes, qui a entendu aboyer beaucoup de chiens et coasser beaucoup de grenouilles se forme, dit RiBOT, une image générique de la forme humaine, de l'aboiement du chien et du coassement de la grenouille... De même, celui qui a eu plusieurs fois

mal aux dents, la colique ou la migraine se forme une image générique, une représentation schématique de ces divers états par le même procédé... Les états affectifs sont une matière qui peut subir tous les degrés d'abstraction comme la matière sensorielle. » M. Ri»oT appelle faux le souvenir affectif a/'^/ra// ; il faut donc aussi appeler /«wx le souvenir représentatif, également at^/ra//. En d'autres termes, il faut rayer de la liste des images les souvenirs de tout ordre, afTectifou intellectuel, par cela seul qu'ils sont génériques et vagues, qu'ils sont un reste appauvri, une portion dérisoire et infime, un écho affaibh et éteint des perceptions.

Le type des pseudo-images est la représentation simplifiée et réduite au point de n'avoir plus de valeur propre, de ne compter plus que comme indice ou symbole de la perception dont elle est issue.

Mais on devrait ignorer jusqu'à l'existence des pseudo-images, si elles sont des représentations vraiment fausses et nulles, absolument inévocables. On l'ignorerait en effet sans cette circonstance que les images en question sont associées à des images vraies, présentement évoquées, en sorte qu'on conclut de celles-ci à celles-là. C'est ce (jui a lieu de deux manières : ces images latentes sont supposées et posées, ou comme la condition nécessaire des images présentes (c'est le cas du passage dune idée à une autre par une série d'idées iuliMUiédiaires inconscientes '), ou

I. E\cmj)lc : le passage de 1 iilce ilu Bcii Loiuoml à celle drclucatlon prussienne. Intermédiaires inconscients: Alleinanti. Mli'inaijne, P/w/.ssc (IIamilton). i](. une curieuse illuslratiiMi de la mênne loi dans les coules extraordinaires d'Kdirar Pot : /*• double assassinat de la rue Morijue, iniliuui.

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comme l'accompagnement et la suite nécessaire des images présentes. Ainsi par exemple je cherche à évoquer l'odeur de lys, je ne le puis, mais j'évoque nettement et sans peine l'image visuelle du lys, la forme et le contour de sa corolle, la tache jaune du pollen sur la blancheur des pétales. Or, dans la perception du lys, les sensations olfactives et visuelles sont indissolublement liées ; dès lors, quand l'un des éléments de cette association ou synthèse est évoqué, l'autre devra, à sa suite, être, sinon évoqué, au moins inféré, autrement dit posé comme existant en fait, quoiqu'il ne puisse être ramené à la conscience. Dans ce cas, il y a oubli total, et directement irréparable ; mais il ne laisse pas d'y avoir sentiment de l'oubli ; et ce sentiment suggère l'idée et fournit les moyens de remédier à l'oubli d'une façon indirecte. Ainsi on ne peut se représenter l'odeur de lys ; mais on se représente les conditions, les circonstances dans lesquelles cette odeur s'est produite et pourrait se reproduire ; la seconde représentation ou représentation réelle tient lieu de la première ou représentation possible ; on sait qu'une telle odeur existe, quoiqu'on ne V imagine ])aiS. C'est là ce que M. Ribot appelle un souveniryhaj; ou abstrait, ce que nous appelons une pseudo-image .

Encore faut-il distinguer deux sortes de souvenir faux ou abstrait : ceux qui ne sont que momentanément et ceux qui sont irrémédiablement tels. Ces derniers sont certainement les plus rares, et semblent devoir être unis sur le compte de l'éducation au moins autant que sur celui de la nature. Pour reprendre l'exemple cité, beaucoup qui n'ont, ou ne croient avoir, que la mémoire abstraite des odeurs, peuvent, en

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s'y appliquant, réchanger contre la mémoire concrète des mêmes faits, l^our cela, ils « doivent se donner d'abord la représentation visuelle ; avec, le temps ils parviennent à susciter Fimage olfactive » (Uibot). Existe-t-il même des sensations absolument annvdées, sans aucune cbance de retour sous forme d'images? On peut le supposer, mais réellement on rignore ; Thypothèse contraire est au moins aussi plausible^ et elle est, à coup sûr, pour Tesprit, bien plus satisfaisante.

Quoi qu'il en soit, et bien qu'on en discute encore, l'existence de la mémoire ou de l'imagination affective est hors de doute. 11 y a une mémoire des états affectifs aussi bien que des états intellectuels, et une mémoire vraie et fausse, abstraite et concrète, des uns comme des autres. La mémoire affective n'est ni moins développée ni moins importante f[ue la mémoire intellectuelle. Si, en certains cas, ce sont les représentations qui suscitent les émotions, en d'autres, et aussi nombreux, ce sont les émotions qui suscitent les re-' présentations. Ainsi, en évoquant le détail des circonstances douloureuses ou pénibles de ma \\e passée, jcretrouNC mes émotions d'autrefois, mes indignations et mes colères aujourd'hui tombées ; mais souvent aussi la mélancolie précède en moi le retour des souvenirs qui la justifient et la fondent ; elle ravive ces souvenirs, au lieu d'être ranimée par eux. La mémoire intellectuelle et la mémoire affective sont donc solidaires, mais on ne peut dire a priori laquelle commande l'autre.

Ce qui établit entre elles la différence la plus marquée, c'est que la mémoire affective se développe selon

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la loi de réintégration et la mémoire intellecluelle selon la loi de sélection ou d'' intérêt (encore cela appellerait-il bien des restrictions). Dès lors la première est ou n'est pas, se maintient ou se dissout en entier, tandis que la seconde comporte des degrés, peut être relative ou partielle. Se rappeler ou imaginer un sentiment, c'est l'éprouver à nouveau presque dans toute sa force et avec tous ses caractères, c'est, à la lettre, le ressentir. Il arrive même que, lorsque la mémoire affective se joint à la mémoire intellectuelle, cette dernière devient par contre-coup surabondante, complète ; s'agit-il de retrouver une émotion passée, l'omission d'une seule circonstance, fût-ce étrangère à l'émotion, insignifiante, paraîtrait impardonnable, impie. Ce manque de mémoire serait interprété comme un manque de cœur. La restauration intégrale des souvenirs affectifs est bien mise en lumière par l'observation suivante, que j'emprunte à M. Ribot. Une femme raconte ses émotions dans la salle d'attente d'un médecin.

« C'est d'abord le tapis que je sens sous mes pieds, puis que je vois avec son semis de roses rouges et havane, puis la table devant moi avec les livres qui sont dessus, leur cartonnage et leur couleur ; puis les fenêtres avec les branches d'arbres derrière dont ^ entends le frémissement contre les vitres ; puis enfin l'atmosphère particulière de la pièce, son odeur à laquelle je ne me tromperais pas ; puis tous les énervements de fattente, je les ressens comme autrefois, se compliquant d'une appréhension intense de l'arrivée du médecin, appréhension qui se termine par un violent battement de cœur : le battement de cœur, il

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ni'csl impossible de ré\ilcr. Quand je suis entrée dans cette voie, il faut que j'aille jusqa^au bout, en repassant par la série complète des états par lesquels j'ai passé \ »

Daudet énonce la même loi, décrit le même fait d'une façon plus brillante, non plus significative :

« Comme tout se tient ! Par quel fil mystérieux nos âmes sont liées aux choses! Une lecture faite dans un coin de la forêt, et en voilà pour toute la vie. Chaque fois que vous penserez à la forêt, vous rêveriez le livre, chaque fois que vous relirez le livre, vous reverrez la forêt. Pour moi qui vis beaucoup aux champs, il y a des litres d'ouvrages, des noms d'auteurs qui m'arrivent dans un enveloppement de parfums, de sons, de silences, de fonds d'allées. Je ne sais plus quelle nouvelle de TouRGUE^EFF est restée dans mon souvenir sous la forme d'un petit îlot de bruyère rose un peu fanée déjà par l'automne.

(( En somme, les belles heures de notre vie, l'instant fugitif où l'on se dit, les larmes aux yeux : oh ! que je suis bien ! — Ces moments-là nous frappent tellement que les moindres circonstances environnantes, le paysage, Vhcurc, tout se trouve pris dans le souvenir de notre bonheur, comme un filet que nous ramènerions plein de varechs, de lotus brisés, de roseaux rompus, et le petit poisson d'argent au milieu qui frétille » ÇNotes sur la vie).

Au rabâchage ou à la redondance de la mémoire affective s'oppose la sélection opérée par la mémoire intellectuelle. Lorsque nous sommes émus, chacun

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