‹ L'ImaginationChapitre 30 sur 110 · I. Psychologie des senliinenls, p. i5j · texte numérisé non relu

I. Psychologie des senliinenls, p. i5j

de nos actes, chacune de nos perceptions acquiert de rimportance, sinon comme tels ou tels, au moins comme représentatifs de notre être même, de notre état général. A tête reposée et de sang-froid, nous jugeons autrement ; nous considérons les faits en euxmêmes et détachés de nous ; nous les retenons en raison de leur valeur propre, non de l'émotion qu'ils nous causent. Il y a donc, comme nous l'avons dit ailleurs, « deux sortes de mémoire : l'une, affective, rêveuse, restauration intégrale du passé; l'autre, intellectuelle, utilitaire, procédant par choix dans ses évocations et impersonnelle. L'une est la hantise du passé retrouvé, ou reviviscence, l'autre est le détachement du passé revenu ou réminiscence ».

Loin de s'exclure, ces deux mémoires s'appellent et normalement se complètent. Si la première existait seule, elle périrait par excès, elle succomberait sous la charge, elle serait le moi replié tout entier sur luimême, subissant l'obsession du passé, elle serait la mémoire fixée, immobilisée des vieillards, ou encore celle des personnes dont la vie est brisée, qui s'abîment dans le chagrin et le deuil, et ne veulent pas être consolées et distraites. D'autre part, la mémoire intellectuelle, supposée pure, serait une simple machine à représentations et à images, comme un trésor de connaissances que l'esprit ne posséderait pas en propre, n'utiliserait pas pour des fins personnelles. Telle est la mémoire de ceux qui se consument à apprendre et négligent de vivre, qui savent tout, retiennent tout, comprennent tout, et sont incapables dejouir et de tirer parti de rien, outil perfectionné, souvent admirable, mais qui reste pratiquement sans emploi, faute

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d'une personnalité qui s'en empare et d'un sentiment qui le dirige.

Ainsi, au fond de la question de la mémoire aiïective et de la mémoire intellectuelle, se retrouve celle de la mémoire concrète et de la mémoire abstraite, de l'imagination et de l'entendement.

Pour justifier les distinctions et développements psychologiques qui précèdent, nous allons montrer les conséquences morales qui s'en tirent.

§ 4. — L'humanité n'est presque composée que de deux sortes d'esprits : les sensitifs et les intellectuels, les réalistes et les nominalisles, les uns péchant par excès, les avitres par défaut d'imagination.

L'imagination, si par là on entend Timagination reproductrice ou mémoire, plus spécialement la mémoire du cœur, l'imagination tournée avec attendrissement vers le passé « est, remarque M. Pillon, une grande force conservatrice, grâce ;\ laquelle les croyances religieuses (et aussi |)oliticjucs, morales, sociales, etc.) résistent longlemps, j'allais dire indéfiniment, à l'assaut que leur livrent les démonstrations logiques et scientifiques ». Ce ne sont pas en elTet les idées, du moins les idées pures, ce sont les idées sensibles «m images qui mènent le monde. « La raison a bmii crici". elle ne peut mettre le prix aux chose> ) i^Pasj.ai.). Ce serait là ce qui rend vain tout espoir de réforme radicale et complète dans les opinions et surtout dan^ les mœurs, ce serait là ce (jui remet en (juestion les réformes qui semblaient acconq)lies, en aiuiule h^s effets, en change la direction ou les tendances. Ce serait là, en un mot, le [>rincipe de l'instinct conserva-

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leur. Mais Tcsprii de incnic peut se détourner avec horreur du passe, eu raison des impressions douloureuses et amcres qu'il en a gardées, et l'esprit destructeur et anarchiste peut dès lors être rattaché à la mémoire aflectivc au même titre que l'instinct conservateur. En général, de quelque côté qu'elle se tourne e^^qu'elle soit dirigée par l'amour ou la haine, l'imagination, alors que par là on n'entend rien de plus que la mémoire affectiA^e, peut tenir la raison en éehec.

Le défaut d'imagination n'est d'ailleurs ni moins fâcheux ni moins grave en ses conséquences que l'excès. Il peut annuler les plus brillantes qualités de l'esprit, j'entends les facultés de raisonnement les plus étendues et les plus puissantes.

C'est un fait que les grands raisonneurs sont souvent, à leur manière, des esprits superficiels et légers. Ou ils partent de principes admis sans contrôle, donnant ainsi une base fragile à leurs constructions savantes, ou ils n'embrassent pas avec force la vérité à laquelle le raisonnement les conduit; cette vérité ne se dresse pas devant eux comme une réalité vivante, leur créant des obligations pratiques ou des devoirs ; ils se donnent la satisfaction vaine de l'entendre et de la démontrer, ils ne l'adoptent pas comme une foi, il ne s'y dévouent pas. La déduction, simple instrument logique, devient pour eux une fin. Ils ressemblent à ces chasseurs dont parle Pascal, courant après un lièvre dont ils ne voudraient pas s'il était offert ; ils s'intéressent à la chasse, non à la prise. On les appelle des idéologues, des rêveurs. Ce sont des machines intelligentes, non des hommes sentants et vivants ;

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rintuition leurrnanque, j'entends rinluition concrète, la vive impression tic la réalilo j)[«'scnlc. l^lr■ là ils sont rrap])c's crinfériorilé inlellecluellc, convaincus d'impuissance, sans autorité, sans action.

Ce défaut d'imagination n'est pas seulement une intirmité ou débilité mentale: il (.'st encore un prin cipe de délormation morale ou de vice. LMiomme, en efTet, au lieu de s'éloigner sintplement des choses qu'il est incapable d'imaginer, est attiré au contraire vers ces choses par un désir d'autant plus violent qu'il ne sait où s'arrêter et se poser ; ce désir d'une espèce particulière, vain et impuissant, fait d'ignorance et de préjugé, a reçu un nom spécial, celui de convoitise.

L'être le plus dénué d'imagination, en ce sens, et le plus dévoré de convoitise est l'avare. 11 a nécessairement en \ue les jouissances matérielles, les seules que puisse donner la richesse. Or ces jouissances lui sont interdites par son organisation même, il est à leur égard frappé d'inbibition et de stupeur. Il a juste l'imagination c[ui fait vivre et soutient le désir, mais cette imagination est bien pauvre à côté de celle qui réalise le désir et nous fait jouir des choses. Il va entre l'avare et le voluptueux la distance du critique au poète. L'avare est exclu, par le défaut d'imagination, des seules jouissances qu'il conçoive et admette, comme le critique, paria aussi, en un sens, de limagination, est exclu de Fart dont il a riiilelligence et le goût. Il est un voluptueux sans teiupérament. ajour nant indéfiniment la jouissTmce, attendant il ne sait quoi, l'invasion brus(|ue de la passion dans son cœui" desséché, le coup de foudre ou l'état de grâce, en termes ps^chologicpies, la sul)>tilution de l'image

concrète à ridée abstraite des plaisirs, dont ses richesses accumulées sont l'expression imparfaite et l'annonce ou la promesse vaine.

L'avare est le type le plus remarquable de Tesprit raisonneur et abstrait, pour lequel on dirait que le nominalisme a été inventé, s'il ne fallait pas dire simplement qu'il a été inventé par des représentants de cet esprit, concevant tous les hommes à leur image. Jusqu'à quel point l'idée abstraite des jouissances matérielles, — renforcée, il est vrai, par la vue, par la possession de la richesse, symbole de ces jouissances, — peut-elle être tenue pour l'équivalent des jouissances matérielles, rendues sensibles et vivantes par l'imagination ? C'est ce que l'exemple de l'avare peut nous apprendre d'une façon frappante ; mais il nous révèle aussi, et avec autant de force, les lacunes irréparables de l'esprit abstrait. En effet, si l'avare se montre aussi ardent, aussi passionné, voire même plus âpre que le voluptueux dans la recherche de la jouissance, il ne fait cependant qu'entrevoir cette jouissance, il ne Vimagine pas, il ne peut que la concevoir, et c'est pourquoi il s'attache exclusivement aux signes qui la représentent et aux moyens qui la procurent. Il ne fait que blesser et irriter sa passion, il va contre sa fin qui est la volupté, faute de pouvoir se représenter d'une façon concrète cette fin qu'il pose comme désirable et bonne, mais qu'il ne désire pas vraiment, dont il ne. sent pas la bonté, car elle se dérobe à son imagination, elle fuit son esprit comme l'eau fuit les lèvres de Tantale altérée

I. En face de noire théorie de lavarice, il convient de mettre cette autre diamétralement opposée : a Quel poète que l'avare!

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L'avarice est donc avant tout un défaut dimaginalion, entraînant une inliil)ition ou aboulie de nature spéciale el nellement circonscrite, aboulie qui contraste fortement avec la sauvage énergie et la |kssion ardente dont l'avare se montre par ailleurs capable. Le même défaut d imagination, produisant les mêmes efTets, se rencontre cbez riiomine de devoir, tel que Kant Ta conçu, impassible, froid, incapable d'un élan du cœur, d'un mouvement de cliarité ; rhonnête homme, ainsi défini, si grand que soit son attachement au bien, n'a pas la vocation du bien ; préoccupé de la règle, il méconnaît le fait moral ; n'ayant pas l'intuition ou l'image concrète du devoir, il reste en deçà du devoir elTectif ou réel, il se rejette dans l'à-côté, dans la bonne volonté ou l'intention pure, dans le formalisme. II peut être un fanatique du bien, il n'est jamais un saint.

Quel idéaliste ! Jl se prive de tout, il a froid, il est airamé, son existence est misérable et il répand la tristesse autour de lui. JMais il possède en puissance, là, dans ses coCTres, luxe, pouvoir, llalteric, amour, amis, tout ce que l'argent peut donner à l'homme. Aucun rêve n'est trop beau, aucune fantaisie trop coûteuse. Il achète des châteaux, des provinces, il achète le monde entier en imagination, il le tient dans sa main lorsqu'il ti(;nt son or. Avec quelle justice il méprise Ihommcqui se croit sage parce qu'il a acquis un champ ou une maison, et qui est content de dire : Ceci est à moi ! L'avare, tout est à lui. puis- (ju'il peut tout avoir; et tant que son trésor est dans sa maison, personne ne peut rien lui ôtcr, puisque ses joies sont en luimême » (Arvide Bakine, Princesses et Grandes Dames, la mar- (jiiisc (le Bayreulh, p. 3o5. Paris, Hachette). S'il est permis de supposer chez l'avare un idéal qui le console de la réalité, il l'est aussi de lui attrilmor un défaut d'imagination qui l'empêche de goûter les jouissanc(>s réelles i,'t lui en laisse le regret.

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