‹ L'ImaginationChapitre 31 sur 110 · I-'lMVr.OATION ET LA MEMOIRE · texte numérisé non relu

I-'lMVr.OATION ET LA MEMOIRE

On a rapproché maintes l'ois l'homme de devoir et Tavarc. Le rappnx^hcnient est fondé; ils sont intellectuellement de môme famille, ce sont des esprits abstraits, sans imagination. A Tavare, voluptueux manqué, s'oppose le voluptueux de race, le don Juan idéalisé des poètes ; à l'homme de devoir rigide et étroit, l'homme de cœur aux inspirations généreuses, à la moralité élevée, qui ne reconnaît souvent aucune doctrine morale et qui n'en a jamais une arrêtée et toute faite. Don Juan et l'homme de cœur sont des esprits à la vision concrète, des imagina tifs.

La même opposition de l'esprit abstrait et concret se rencontre dans tous les domaines de la pensée, de l'art et de l'action. Ainsi l'histoire religieuse est remplie parla lutte incessante et la prédominance toujours momentanée de l'un et de l'autre. Le christianisme, par exemple, fut, dans le principe, l'avènement de la moralité concrète, directement j^uisée dans les inspirations du cœur ; il fut l'affirmation de la conscience individuelle en face des hypocrisies sociales, de la morale formaliste et sèche des législateurs et des prêtres. Puis il devint à son tour la morale étroite et rigide des théologiens, si contraire à l'esprit évangélique. L'abaissement auquel semblent fatalement vouées les grandes idées morales, religieuses, sociales, semble avoir pour cause leur diffusion même, Taccès de ces idées en des esprits non Imaginatifs ou abstraits. Par ce seul fait on peut juger du rôle de l'imagination. Mais, pour mieux déterminer ce rôle, il convient d'étudier une autre forme d'imagination.

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§ 5. — Il y 21 autant d'images (au sens où nous avons pris ce mot) que d'états psychiques susceptibles d'être évoques par l'esprit. Or les sentiments, les passions, les désirs, ce qu'on appelle parfois, d'un mot im peu vague, les états d'àme, peuvent-ils être évoqués, comme les sensations, et non à la suite, mais à part des sensations ? Telle est la question que nous voulons examiner. Elle ne se confond pas avec celle delà mémoire afTcctivc, telle du moinsque nous l'avons précédemment posée. Il s'agit en eiï'et de savoir, non plus si les sensations peuvent être volontairement remémorées dans leur élément affectif, aussi bien que représentatif, mais si les sentiments, considérés comme distincts des sensations, ne laissent pas d'être aussi évocables.

Partons d'abord de ce fait que, à Tencontre des esprits pour lesquels le monde extérieur existe, et souvent existe seul, esprits à l'imagination sensible ou sensualiste, il en est d'autres, confinés dans le monde intérieur des sentiments et des pensées, étrangers au monde réel, doués d'une imagination qu'on pourrait iip\)e\ev psycholo(jiqiie, au sens étroit du mot. Tandis que pour les premiers, seuls les faits comptent, considérés dans leur matérialité, et abstraction faite du retentissement qu'ils peuvent avoir sur les âmes, pour les seconds, les événements objectifs, réels, n'existent pas, ou demeurent non avenus, sont négligés, mis en oubli, déformés à plaisir, travestis, non pas tant au gré de la passion ou par mauvaise foi qu'au hasard

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du caprice, par inadvciiancc, par incapacité de remarquer, de retenir ce qui n'intéresse pas, d'en prendre une idée précise, exacte, ou simplement juste. Les uns et les autres sont également, quoique inversement, bornés : les premiers montrent jusqu'où peut aller le défaut, les seconds l'excès d'imagination sentimentale.

Certes, il n'y a pas d'hommes exempts de passion, de désir, de crainte, de joie, de tristesse, mais il y en a beaucoup qui vivent leurs passions et ne les revivent pas, qui se contentent de les éprouver, d'en subir l'impulsion et le choc, qui ne les intellectualisent pas, ne les transforment pas en objet de pensée, qui ne se les remémorent pas, ne les évoquent pas. Ils ont l'émotion simple, qui disparaît avec sa cause, non l'émotion redoublée, rétrospective, que l'imagination retrouve, ou reconstruit et développe.

Même les sentiments ne sont-ils pas toujours et naturellement tels qu'ils ne puissent être directement évoqués ? Quand nous croyons faire revivre un sentiment en nous, est-ce que nous n'imaginons pas simplement les circonstances dans lesquelles il est né ou les actes qu'il a produits!^ Ne prenons-nous pas pour l'imagination ou mémoire sentimentale qui nous manque l'imagination sensorielle qui en tient lieu? « Il n'est pas, dit Arréat \ d'émotion morale qui n'implique et n'évoque des images sensorielles : images de la vue, plaies, grimaces ; de l'ouïe, cris, sanglots, rires ; du toucher, le corps palpitant, la peau brûlante ou fraîche, etc.. L'émotion, à vrai dire, sans ces iniarjes, ne laisserait pas de souvenir, et l'événe-

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