‹ L'ImaginationChapitre 34 sur 110 · Gherbiliez, ouv. cilc · texte numérisé non relu

Gherbiliez, ouv. cilc

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les éléments sensoriels avec, lesquels elle forme ime combinaison psychique.

On y arrive en évoquant lour à tour les différentes images associées à une même émotion : du simple rapprochement de ces images Témotion jaillit. Tel est le procédé de Taine dans ses tableaux historiques, dans ses critiques d'art et de science. ïel est celui de Zola. L'émotion se dégage comme effet de masse ou impression d'ensemble.

On atteint le même résultat en évoquant une image juste ou heureuse, choisie entre toutes ou merveilleusement rencontrée, formant avec l'émotion une « association privilégiée », unique. Tel est le procédé de La Fontaine, de Maupassant, des écrivains classiques en général.

De quelque façon qu'elle ait lieu, l'évocation du sentiment est un langage, et les images évocatrices sont des signes. Il suit de là qu'il faut craindre ou que les images trop vives ne retiennent et n'accaparent Tattention, que les signes, en un mot, n'empiètent sur la chose signifiée, ou, au contraire, que les images ternes, effacées, fuyantes, n'aient pas une assez grande valeur suggestive et ne soient impropres à remplir la fonction de signe.

Mais ce ne sont pas toujours les images qui évoquent le sentiment, ce peut être le sentiment qui suscite les images. Tel poète, comme Lamartine, « dissout en quelque sorte la sensation dans le sentiment, et revêt les choses de sa propre couleur émotionnelle ^ )) , tel

I. Arrkat. Mémoire et imacjination , p. -y^- Paris, F. Alcan, 1895, in-i8.

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autre, comme Hugo, reconstitue le sentiment àl\'\ide des sensations, atteint l'émotion par le pittoresque. Les images sensorielles seront vagues dans le premior cas, précises dans le second; mais le sentiment lui même pourra être évoqué avec la même force et la même netteté dans les deux.

L'émotion a beau n'apparaître quà travers les images, elle ne laisse pas d'en pouvoir être, toujours distinguée. Quelquefois même on entre en défiance de la sincérité de Témotionà cause delà virtuosité du talent : il semble que le luxe des images accuse la pauvreté du sentiment. On sait que l'habileté d'exécution dans les arts a pour condition la possession de soi, le refrènement de l'émotion. C'est cette vérité que Diderot développe, en la poussant à l'excès, dans le Paradoxe sur le comédien. Mais il arrive aussi que l'artiste ne maîtrise pas seulement son émotion en vue de la rendre ; qu'il continue de la rendre, après qu'il ne l'éprouve plus, ou même sans l'avoir jamais éprouvée. L'art constitue alors une sorte d'hypocrisie. Il rappelle la conduite de ceux qui prodiguent vainement ou faussement les démonstrations d'amitié, les marques de tendresse, de sympathie, les actes de déférence et de respect. Il est une politesse faite à l'idéal. On se rabat sur la sentimentalité ou comédie du sentiment, quand on n'a pas de sensibilité vraie. Le cas où les images sensorielles se substituent ainsi à l'émotion est analo^-ue à celui où les mots se substituent aux images sensorielles (|)sitlacisiue).

En somme, la question c[ue nous nous étions posée : Y a-t-il une imagination sentimentale? n'ollVe pas de difficultés : Les sentiments peuvenl être évoqués,

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soit directement, soit à la suite et par le moyen des images sensorielles, et, dans ce cas, ils sont distingués de ces images.

Cette imagination, comme toutes les autres, revêt deux formes : Tune abstraite, l'autre concrète. La première n'est pas nécessairement fausse ou illusoire: les moralistes, les psychologues, qui soumettent le sentiment à leurs analyses subtiles, pénétrantes et profondes, l'imaginent à leur manière : on dit qu'ils le conçoivent ou V entendent. Mais il y a autant de réalité dans la loi que dans le fait ; le monde du physicien, de l'astronome, qui est un cosmos ou groupe ordonné de lois, est objectivement aussi vrai que le monde tel que se le représente le vulgaire, chaos d'êtres et de phénomènes ; la théorie des passions de Spinoza renferme de même autant de vérité qu'un roman ou un drame. Dans l'ordre du sentiment, l'imagination peut, il est vrai, être fausse : elle est alors le langage de la passion que réussissent à parler tant bien que mal, par imitation et sans l'entendre, des âmes sèches et dénuées de sentiment. Inversement l'imagination concrète n'est pas toujours vraie : le sentiment peut faire défaut, et se traduire néanmoins en images vives et brillantes : cela revient à dire que des deux imaginations, sensorielle et sentimentale, l'une peut exister sans l'autre, et l'éclat de l'une déguiser la faiblesse et le néant de l'autre.

Abstraite ou concrète, l'imagination telle qu'on l'a définie, ou pouvoir d'évocation, en un sens, n'a point naturellement de limites : elle s'exerce dans l'ordre du sentiment comme dans celui de la connaissance et dans l'ordre du sentiment proprement dit comme

go L niAGlNATION

flans celui de la sensation. Mais elle avorte souvent faute d'exercice et de culture. En fait elle est presque toujours restreinte et partielle. Jl faut tenir compte d'ailleurs de ce fait qu'il y a des esprits incomplets par iniinnité de nature, des esprits dénués de sensibilité physique et morale, comme il y en a d'autres dénués de raisonnement. Pour toutes ces raisons, l'imagination peut être singidièrement appauvrie, mais, prise en elle-même, elle n'est point naturellement pauvre. Or, il convient de l'étudier dans son développement complet. C'est ce que nous ferons, en partant de ses formes élémentaires et simples, de ses formes reproductrices, avant d'aborder sa fonction inventive.

I. — L'image principe de mouvements volontaires et involontaires, remémorés et inventés. — Relation de l'image et de lacté : rimage en traîne l'acte, l'acte suggère l'iniage^ — L'image-acte, synthèse primitive.

L'image possède la vertu motrice par elle-même, et non pas seulement en raison de l'émotion qu'elle dégage (pendule explo-* rateur, baguette divinatoire, tables tournantes). — Elle est inbibitrice (hallucinations négatives, paralysie psychique, aboulie) et productrice d'actes, 4^ L'acte, provoqué par l'image, se réduit et devient geste. — Le geste se réduit et devient paro/e. — La parole se réduit et devient pensée.

1. — Quand l'image ne produit pas d'acte, elle engendre une croyance. — Primitivement toute image enveloppe une affirmation ou négation ; l'imagination est les choses rendues réelles et présentes. — L'idée pure Çapprehensio s'unplex) est une fiction logique, ou un fait ultérieur, dérivé. — Il faut distinguer d'ailleurs la croyance naturelle ou spontanée et la conviction raisonnée. — C'est la première, souvent la plus forte, qui appartient aux images.

3. — L'image, représentation pure, force latente, éteinte, mais susceptible de renaître sous forme de croyance et d'acte.

On peut procéder de deux façons dans Tétude des images. On peut partir, soit de l'image, dépouillée de ses principes actifs, contemplation ou idée pure, vain fantôme qui flotte dans l'esprit, soit de l'image,

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accompagnée d'élan et de désir, suscitant des croyances et des actes. L'image c()nlem|)lalivo étant la plus simple, il y aurait logiquement avantage à Tétudier d'abord ; mais l'image impulsive ou motrice, qu'on a appelée Vidée-force, apparaît la première; c'est celle que, du point de vue psychologique, nous devons prendre pour principe. 11 s'agit, en elTet, de tenter une explication génétique, non analytique des images, et ainsi d'aller, non de celles qui sont simples à celles qui sont complexes, mais de celles qui sont primitivement données à celles qui se forment ultérieurement. Or, l'image ne devient pas motrice ; elle l'est naturellement et d'emblée ; ce n'est pas l'idée qui se convertit en acte, c'est l'acte qui se transforme en idée. L'acte n'est pas un produit de l'idée ; c'est l'idée qui est un résidu de l'acte. L'image contemplative n'est qu'un mouvement qui avorte.

L L'lMV(iE PRINCIPE DE MOIVEMENT

Considérons donc d'abord les images à l'étal complet, ou motrices.

Nous pourrions remonter à l'acte réflexe, origine de la sensation, et partant de l'image, et soutenir que cet acte étant une excitation suivie d'un mouvement, l'image qui répond à l'excitation, doit être aussi impulsive ou provocatrice d'actes. Mais, si légitime et bien fondée que soit peut-être une telle analogie, nous aimons mieux nous en tenir aux faits directe ment observables.

Ce qui prouve que ti^ules les images sont naturelle-

L^IMAGINATIO^ ET l'aCTIVITE MOTRICE qS

ment motrices et Font primitivement été, c'est que toutes le sont encore à quelque degré et peuvent le redevenir, et que quelques-unes n'ont pas cessé de l'être.

Pour commencer par ces dernières, il est des images qui suscitent des actes déterminés, toujours les mêmes, avec l'instantanéité et la fatalité d'un réflexe. Ainsi, « l'idée ^es aliments fait affluer la salive ; une idée triste provoque les larmes ; l'idée d'allaiter produit la sécrétion du lait ; les idées erotiques mettent puissamment en jeu l'appareil génital; l'idée d'une démangeaison en un point donné du corps la produit réellement, etc. * ».

Les images en question sont, ou paraissent, involontaires, comme les mouvements qu'elles provoquent. Il en est d'autres qu'on peut évoquer ou repousser à volonté, mais qu'on ne peut évoquer sans donner suite aux mouvements auxquelles elles sont liées. Ainsi, je puis évoquer, s'il me plaît, l'odeur de viande pourrie, mais je ne le puis sans avoir un haut-lecœur; je puis évoquer la saveur d'un bon plat, mais non pas sans me faire venir l'eau à la bouche, etc.

Enfin il est des images évocables à volonté, produisant ordinairement, mais non nécessairement, tendant, en tous cas, toujours à produire tels mouvements. Telles sont, par exemple, les images liées, non plus à des mouvements organiques, mais à des actes delà vie de relation. Ainsi, quand nous faisons repasser devant notre esprit une scène dramatique

I. Maudsley. Physiologie de l'esprit, p. 284, cilé par Séaillf.s : le Génie dans Varl, p. 87.

C)4 T-^MAfilNATION

dont nous avons été témoins, quand nous la racontons, nous la jouons. Les enfants, certaines ])ersonnes, minienl tous leurs récils, si insi^nilianls quils soient, et nous ferions comme eux si nous nous laissions aller, si la crainte de paraître vulgaires, les habitudes de Téducation, ne nous immobilisaient, ne nous figeaient en partie, ne modéraient Téclat de notre voix, ne tempéraient Tardeur et l'exubérance de nos gestes.

Nous sentons encore la force impulsive des images, alors que nous n'y cédons pas. Nous nous retenons de sourire et de faire les yeux blancs à une idée qui nous enchante, de froncer les sourcils à une idée irritante, comme nous nous retenons de crier quand on nous fait mal, mais nous en avons bien envie.

Pour peu d'ailleurs que nous insistions sur une image, la force impulsive de celle image, qui était latente, se déchaîne : delà la nécessité de surveiller ses pensées, d'éviter les tentations, sagement proclamée par les moralistes, lesquels semblent avoir reconnu, avant les psychologues, le pouvoir moteur des images.

Ce ne sont pas seulement les images-souvenirs, ce sont les images que Tesprit construit de toutes pièces, crée ou invente, qui retentissent ainsi dans Torgnnisme ou se traduisent au dehors ])ar des actes. Nous ne ressuscitons })as seulement, à force d'y penser, par la magie du souvenir, les émotions autrefois ressenties, avec leurs accompagnements physiologiques et physiques, nous suscitons encore, « par le seid efi'et de l'imagination », des émotions nouvelles, des troubles physiologiques profonds, « sans précédents » dans notre vie passée.

L^IMAGOATION ET L ACTIVITÉ MOTRICE qÔ

Ainsi « certaines personnes (dont le célèbre physiologiste Weber) peuvent accélérer ou ralentir les battements du cœur à volonté, c'est-à-dire par FetTct d'une représentation intense et persistante. Plus extraordinaires encore senties cas de vésication produits par suggestion chez les hypnotisés », — les stigmates aux formes si variées, « les uns étant la marque du crucifiement, d'autres de la flagellation, d'autres de la couronne d'épines », prodigieux effets d'imaginations frappées par le récit de la Passion — « les résultats de la thérapeutique suggestive des contemporains ; les effets merveilleux de la foi qui guérit, c'est-à-dire les miracles de toutes les religions, dans tous les temps et dans tous les pays* ».

Nous pouvons ignorer, nous ignorons même absolument comment s'exerce le pouvoir moteur des images, nous n'en savons pas moins que ce pouvoir existe et tend à s'exercer toujours. Il n'y apas d'image, quelles qu'en soient la nature et l'origine, qu'elle reproduise une sensation passée ou représente une combinaison de l'esprit, qu'elle soit un état physiologique ou psychique, renouvelé ou nouveau, qu'elle se rapporte à la vie organique ou à la vie de relation, qu'elle relève d'un sens ou d'un autre, qui ne soit liée à un mouvement, qui ne produise un' acte, ou au moins ne l'ébauche. Imaginer, c'est toujours à quelque degré vouloir.

Mais dans l'ignorance où nous sommes du modas operandi deTimage, pouvons-nous faire autre chose que constater, pouvons-nous seulement établir les

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