I. Pennées. Havel, l. 1. ail. lit, ô
r, IMAOnATK^^ 1/1 I.E SKMIME.NT F I f)
Le présent aussi, il faut dire, ne prête guère à l'imagination ; c'est pourquoi elle le franchit, ou plulot elle le brûle. Si pourtant elle s'y arrête, c'est en effet qu'elle l'envisage comme point de départ, comme condition et comme base de projets et de rêves d'avenir. De même, si elle se complaît dans le passé, c'est le plus souvent aussi qu'il lui offre, pour ses constructions, une riche collection de modèles, une base large, une matière docile ou malléable. Logiquement, la loi ou la catégorie sous laquelle elle se développe est celle du devenir ou du possible, indéfiniment ouverte, non celle de Têtre ou du réel, étroite et fermée.
L'imagination n'est pas seulement vouée au mouvement, en ce sens qu'elle se porte d'objets en objets et déborde le présent, elle est encore instable par nature, en ce sens qu'elle subit l'influence variable du sentiment, et que, lorsqu'elle se porte sur un même objet, elle l'envisage successivement sous des aspects divers, et dans des dispositions d'esprit différentes et contraires. Elle est soumise à ce que Spencer appelle la loi du rythme : elle oscille de l'exaltation à la dépression, de Fenthousiasme au dégoût. Les mêmes objets tour à tour Fattirent et la repoussent.
Le tour d'esprit imaginatif est lié aux variations de l'humeur, à la bizarrerie du caractère, à cette inconstance des idées et des sentiments que désigne en bloc le terme d'esprit faux. Ne s'inclinant pas devant le fait, ne reconnaissant pas la loi des choses, l'imaginatif est destiné à devenir ce qu'on appelle \irv fantasque (de ziTt-y^y.y.^ imagination). Gomme il ne se met pas en face des choses, comme il ne les voit pas ou ne les accepte pas comme elles sont, connue il
I20 I IM \GINATION
n'écoute et ne suit que les suggestions de son esprit, il se dépite et se bute fatalement contre les choses,^ puis contre les autres et contre lui-même, et finalement il perd le sang-froid et trahit la raison.
11 ne trouve pas non plus de règle en lui-même. Il ajoute à Tinconstance naturelle des sentiments humains, celle d'un esprit inquiet; qui anticipe l'avenir, épuise l'attrait du désir, et hâte le désenchantement. Il fait tous les frais des sentiments qu'il éprouve : aussi, à ce jeu, est-il bientôt ruiné. Ainsi, par exemple, il s'éprend de personnes qu'il a à peine vues, il en rêve, il ne peut s'en passer; il s'attendrit sur leur compte ; il se sent pénétré pour elles de bienveillance, de sympathie et d'amour : puis il s'en approche, les fréquente, leur devient indilTérenl. <m les prend en haine ; il passe de l'engouement à la défiance, aux soupçons injustes ; il repousse latTection ([u'il a lait naîlrc, les services qu'il a sollicités ; il se montre dur, hautain, injurieux ; il est parfois d'une ingratitude noire. Telle est l'histoire des liaisons de HoissEAu, de sa liaison avec Hi mk en particulier. Telle est celle de bien des relations humaines.
Si Ton suivait les passions jusqu'au bout, si Ion en remplaçai I l'analyse descriptive par l'explication génétique, on verrait (pi'elles ne se classent point en amours el haines, mais (|ue chacune d'elles est alternativemciil amoui- o\ haine. Ainsi par exemple \ la foi aveugle et obstinée en la bonté des homme> el la défiance svstémalifjue, la manie de la persécution se rencontrent chez les mêmes honmies, à des époques (lilVérentes, el on j)oul dire qu'elles s'impliquent, s'appelleni el s'engendreni, I Une (Manl I aclinn. rauhe
r, IMAGINATION FT F,E SFNTIMEM I 2 I
la réaction ; bien pins, qn'elles se renforcent : d'une façon générale, en etfet, la haine la plus violente est, comme on l'a dit, un amour aigri, et l'amour le plus fort, une antipathie vaincue. Que Tune de ces pas sions succède à l'autre, c'est ce qui s'explique peutêtre fort simplement ; une émotion s'épuise par sa durée et se change naturellement en son contraire. Les passions, en tant qu'elles relèvent de l'imagination, ont en outre un caractère commun ; elles sont gratuites et procèdent d'une même illusion, d'un même tour d'esprit, la tendance à prendre ses désirs ou sescraintes pour la réalité. Celui qui se voit maintenant entouré d'ennemis conjurés contre lui est le même qui, plus jeune, s'est vu porté au ciel par la faveur et la sympathie de tous. Au début de la vie, l'imagination crée de toutes pièces un sentiment de foi et de confiance dans les événements et dans les hommes ; ce sentiment, elle l'anime, le colore, le soutient un moment ; puis elle l'abandonne, le trahit, et s'acharne à le détruire. Tel est le procès, sinon de la pasçion en général, du moins de celle dont l'imagination fait les frais.
C'est ce qui peut se voir dans la passion amoureuse, surtout si on entend celle dans laquelle la tête joue un rôle plus grand que le cœur ou les sens. Aimer, puis haïr, aimer l\ nouveau, puis haïr encore, et ainsi sans fin, d'un amour toujours plus exalté, d'une haine toujours plus furieuse, mener « une vie de haut et de bas perpétuels, tel était « l'état normal » du Laurent à^Elle et Lui, ou, pour l'appeler de son vrai nom, de Musset. « Les réactions de Laurent étaient soudaines et violentes en raison de la vivacité
122 I' lM\fiI> VTiON
de ses joies. Nous disons ses réactions, Thérèse disait ses rétractations, et c'était là le mot véritable. 11 obéissait à cet inexorable besoin que certains adolescents éprouvent de tuer ou de détruire ce qui leur plaît jusqu'à la passion. » Ces « cruels instincts » qu'ort a « remarqués chez des hommes de caractères très différents » sont liés à l'esprit Imaginatif, pris au sens étroit du mot. C'est ce que George Sand n'arrive pas à démêler, n'indique pas nettement, mais ce qu'elle donne à entendre. Elle dit en effet de Laurent : (( Je ne saurais bien définir ce qui fait le fond de sa nature qu'en l'appelant V amour de ce qui n'est pas. »
Pour comprendre l'étrange démenti que l'imaginatif se donne ainsi à lui-même, le brusque et complet revirement qui se produit dans ses sentiments, il faut pénétrer plus avant dans sa nature. Ce qui le caractérise avant tout, c'est que la matérialilé des faits ne touche pas son esprit : il ne lient pas pour réelles les résistances que rencontrent ses désirs, qu'elles viennent des événements, des situations ou de la volonté d'antrui ; il ne tient pas pour réels les actes mêmes qu'il accomplit ; de là la candeur parfaite avec laquelle il se pardonne les fautes les plus graves, l'aisance, la bonne grâce légère avec laquelle 11 [>arlera patexemple de la dureté de ses propos, de l'injustice de ses soup(;ons, de l'inconvenance de sa conduite. Il sait, il cioit qu'il peut tout oser, tout se permettre ; il réclame le privilège des enfanls gàlés : il se juge irresponsable, (comment lui en xoudrait-on, dil il, coniessant des erreurs dont il est revenu, d'ado (juil désavoue le piemier, et (|ui dailleuis iTonl jamais eu.
î, IMAGINATiOlX ET 1.E SENTIMEIVT [20
dans sa pensée, le sens et la portée qu'ils semblent avoir, qui, venant de lui, être inconsistant auquel on fait tort en le prenant au sérieux, n'ont pu être et n'ont été que légèretés et boutades?
Une telle forme d'imagination naît et se développe naturellement chez tous ceux qui n'ont jamais vu se dresser devant eux le mur d'airain de la réalité, qui ne se sont jamais heurtés à une volonté inflexible, qui n'ont jamais été réduits par des fatalités d'aucune sorte, naturelles et sociales, mais qui ont vu au contraire tout plier devant eux, toute volonté céder à la leur, tout obstacle s'aplanir sous leurs pas. La nolion de l'impossible n'est point entrée dans leur esprit ; et ce garde-fou leur ayant manqué, le vertige lésa pris, la tête leur a tourné ; en eux ont surgi des ambitions démesurées, des idées chimériques. Tels deviennent inévitablement ceux à qui on passe tout, enfants qu'on gâte, rois ou peuples qu'on flatte ; tels ont été les empereurs romains, qui font l'efTet de monstres et ne sont que des détraqués ou des fous. Des esprits, qui se meuvent dans un monde où l'on ne connaît plus les bornes du réel ni même du possible, donnent naturellement et vite dans la pure extravagance, dans le délire des pensées et des actes, et, ne trouvant pas plus en eux-mêmes qu'au dehors de borne infranchissable, ils sont emportés dans le tourbillon de visions d'une folie chaque jour grandissante. C'est ainsi que l'imaginatif se transforme en fantasque, que l'oubli ou le mépris de la réalité conduit à l'extravagance, au désordre dans les idées, à l'inversion des sentiments.
L'esprit rêveur ou fantasque n'est pas d'ailleurs
\ 9J\ i.'ni \r,n vTiON ,
uniquement un produit artificiel ou social, il ne se développe pas seulement dans des conditions de milieu particulières, il pont être encore une infirmiU' naturelle. Il y a des hommes essentiellement réfrac laires à la notion du réel, ne posant jamais le pied sur terre, se dérobant au\ faits. Véritables Protides, ils ne se laissent point enchaîner par les obligations positives de la vie sociale. Tel est Rousseau, vagabond éternel, en quête d'aventures, faisant tous Ic^ métiers, fréquentant tous les milieux, que tout attire et que rien ne fixe, toujours épris, jamais conquis, bientôt lassé. 'J'el est, en un autre genre, La Fo\ TAiNE, être de caprice et de rêve, se livrant à tout, ne se donnant à rien, impropre à toute tâche, à celle de sa profession, à celle de mari, de père, etc. Tels sont les Bohèmes, incapables d'entrer dans la réalité de la vie, d'en comprendre la nécessité, d'en subir les lois.
Ces esprits divers ont un caractère commun : ils passent à côté des événements, n'en sont point troublés et poursuivent leur rêve, ou ils prennent les événements pour thème de leurs fantaisies, les arrangent et les déforment à plaisir. Si on les considère aux prises avec la vie (car, dans le domaine de lart, ils peuvent tirer parti de leurs dons, et ne point laisser voir I(mu- infirmité mentale) il< paiaissent toujours au-dessous ou au-dessus deuxmêiues, ils ne sont point en équilibre, ils ne tiennent point en place; ils sont couuiie cet honuue ivre à cheval, qui tombe dun coté, (ju'on relève et (jui retombe de l'autre. Fénelox a dit dans son joli por trait du fantasque: « Ktudiez le bien: puis dites-en
l'iMAGINATIOIV El IF. SENTIAfENT 125
ce qu'il vous plaira ; il ne sera plus vrai le moment d'après que vous Taurez dit. » Comment le juger avec équité ? Il n'est vrai à aucun moment déterminé ; il n'a chance de Tétre que si on le considère à tous les moments, dans ses hauts et ses bas. Sainte-Beuve tlisait qu'on n'a pénétré vraiment dans l'intimité d'un homme que lorsqu'on a vu ses tares. Le mot est juste, mais le contraire ne l'est pas moins. On ne connaît un homme à fond que lorsqu'il s'est montré sous ses beaux côtés. Un jugement éclairé et complet ne peut être qu'une résultante, une moyenne. L'imaginatif, moins que personne, ne saurait être pris au mot, jugé sur une attitude passagère. C'est un être de contraste ; il est tour à tour séduisant et odieux ; il a les candeurs d'un enfant, et les complications subtiles et perverses d'un sophiste. Si on entre, comme il convient, dans la forme de son esprit, si on le juge de son point de vue, on dira qu'il est un personnage fantomatique, que ni ses qualités, ni ses défauts ne lui appartiennent en propre, qu'il est tout illusion, et encore illusion changeante.
Mais le passage de l'exaltation à la dépression, dont nous avons fait la caractéristique de l'imagination, ne serait-il pas simplement celle du sentimental ? Cela revient à dire : n'est-ce pas le sentiment qui meut et dirige l'imagination, et n'est-il pas dans la nature du sentiment de s'affaiblir de lui-même et de se transformer en son contraire, en vertu de cette loi que (( les systèmes organo-psychiques qui existent en nous sont à quelque degré périodiques et soumis à un rvthme, à des intermittences d'action et de re-
120 F/niAGI>ATIO>'
pos P' » Assurément. Mais rimagination ne laisse pas d'ajouter aussi à Tinstabilité naturelle du sentiment, s'il est vrai qu'elle consiste à entrevoir le possible dans et par delà le réel, et par là même à Tactualiser. ,
La raison pour laquelle Auguste Comte condamne le divorce, à savoir que la possibilité d'y recourir devient une tentation, est applicable ici; au point de vue de l'imagination, et selon la logique des sentiments, a posse ad aclum valet conseqaentia. Il est d'ailleurs bien malaisé de dire en quelle mesure -le sentiment conduit l'imagination, ou l'imagination le sentiment. Il y a action et réaction constante de l'un sur l'autre. On peut distinguer sans doute un rythme émotif et un rythme imaginatif ; mais il faut reconnaître qu'en fait ils s'accompagnent toujours, se complètent et, en un sens, ne font qu'un.
A la phase d'exaltation du sentiment répond la phase d'imagination construclive, à la phase de dépression émotive, la phase d'imagination destructive ou dissociative.
Un sentiment, par exemple l'amour, s'éveille dans l'âme. Ce sentiment met en branle l'imagination : il l'actionne et la dirige. La tête de l'amant se monte, travaille, bâtit des romans. Stendhal compare ce phénomène à la cristallisation et le décrit ainsi :
(( Aux mines de sel de Sallzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par Thivcr ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations bril-