I. Imagination créatrice, p
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et à en suivre le progrès pour retrouver les éléments et les lois du développement de l'imagination.
Pour commencer, nous distinguerons deux formes de rimagination : l'une, involontairement, l'autre, volontairement créatrice, répondant aux deux formes de l'activité, l'instinct et la volonté proprement dite.
La volonté dérive de linslincl. Elle consiste à accomplir intentionnellement, avec réflexion et par art, les actes qu'on accomplissait d'abord en vertu d'une spontanéité naturelle. L'imagination créatrice dérive de même de l'imagination automatique. Elle consiste à prendre conscience du pouvoir d'invention qui nous est naturel, et à le diriger et à l'étendre.
Remontons donc à l'origine de l'imagination : autrement dit, étudions-la d'abord sous la forme simple, inconsciente et en quelque sorte mécanique.
L'imagination automatique
L'esprit n'est jamais passif. 11 n'enregistre pas à l'état brut les faits de l'expérience ; il opère un triage entre ces faits, s'assimile ceux qui l'intéressent, élimine les autres. La perceptionest une sélection entre les sensations, ou plutôt entre les impressions, le mot sensations convenant pour désigner les impressions élues. L'imagination de même est une sélection entre les perceptions et les souvenirs, ou un triage qui s'opère sur des éléments déjà triés. La raison dv cette sélection constante et progressive est que lespril a une portée limitée ; il ménage ses forces, se dé-
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fend contre l'encombrement ; même il ne va pas jusqu'au bout de ses forces ; sa paresse s'ajoute à son inertie naturelle. Il est donc un instrument de simplification ou de réduction et de classification ou d'organisation ; il n'est pas un instrument enregistreur.
L'imagination, étant une sélection, comprend deux opérations inverses, d'ailleurs inséparables en fait, qui réagissent l'une sur l'autre et se font en quelque sorte équilibre : une élimination ou dissociation et une assimilation ou association.
Une première forme de la dissociation est l'oubli, lequel est ainsi une condition inattendue de l'imagination. Le défaut d'imagination peut tenir en effet uniquement à l'excès de mémoire. Une personne qui aurait la faculté fâcheuse de tout retenir, qui serait capable de restaurer intégralement le passé, serait absorbée par ce passé, n'en pourrait rien distraire, rien extraire ; son esprit serait frappé de stérilité, impropre à l'invention. Le D'" Leyden « qui pouvait répéter un long acte du Parlement ou quelque document semblable qu'il n'avait lu qu'une fois )), loin de se féliciter de ce don remarquable, s'en disait au contraire fort justement incommodé ; sa mémoire était comme un magasin encombré où il ne se retrouvait pas ; il avait tout en abondance et rien à portée ; il ne pouvait choisir entre ses souvenirs, il devait en subir le défilé complet. « Lorsqu'il voulait se rappeler un point particulier dans quelque chose qu'il avait lu, il ne pouvait le faire qu'en se répétant à lui-même la totalité du morceau depuis le commencement, jusqu'à ce qu'il arrivât au point dont Dlgas, 12
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il désirait se souvenir '. » La mémoire à ce degré est faiblesse d'esprit, défaut d'organisation. Tout vaut ^ mieux qu'une telle mémoire, tout, excepté peut-être "^ l'oubli total, en bloc, qui est le phénomène précisément inverse : j'entends par là l'oubli complet qui succède à l'ivresse, aux accès d'épilepsie, qui se produit parfois même à l'état normal pour des faits qui ne sont pas toujours insignifiants, ou ne paraissent pas l'être, témoin le cas suivant qui est celui du D'" Leyden retourné. « Un clergyman célébrait le service un dimanche : il choisit les hymnes, les leçons, prononça une prière extemporanée. Le dimanche suivant, il procéda exactement de la même manière, choisit les mêmes hymnes, les mêmes leçons, récita la même prière, prit le même texte et prononça le même sermon. En descendant de la chaire, il n'avait | aucun souvenir d'avoir faiL le dimanche précédent, ce quil venait de répéter entièrement^. »
Quand on dit que l'oubli est la condition de limagination, le premier acte de la sélection imaginativc, on a évidemment en vue, non l'oubli qui porte ainsi sur le total de l'expérience acquise, ou l'oubli absolu et complet, maisl'oubli relatif, qui constitue un heureux départ, un déblayagedes matériaux de la connaissance, l'omission du détail vain et oiseux ; en d'autres termes, on a en vue, non l'oubli qui emporte le bloc des souve nirs, mais celui qui le désagrège, le décompose et le
I. Abercro.mbif. Essay ou intellectual powers, p. loi, cité par RiBOT, Les Maladies de la Mémoire, p. ^5. Paris. F. Alcan. 1886, iii-18.
•).. Rr.YNDi.Ds ap. (^.AHPrNTKK. j». Vi4 . cili' pur lliucn. Les Maladies de la Mémoire, p. 8().
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réduit. 11 faut distinguer en effet deux sortes de mémoire : la mémoire brute, celle que les Anglais appellent cramminq , et la mémoire organisée, la mémoire souvent confondante de Timbécile, qui a ne peut ffiire les calculs les plus élémentaires, et répète sans broncher toute la table de multiplication )>, (Ribot) et la mémoire, souvent si pauvre, mais bien classée et bien hiérarchisée, de riiomme intelligent. A ces deux mémoires répondent l'oubli stupide, qui est le naufrage de toutes les connaissances acquises et l'oubli intelligent, qui est la concentration et la sélection des souvenirs.
Toute mémoire, à vrai dire, est plus ou moins organisée, même celle de l'idiot*, et par conséquent comporte plus ou moins l'oubli systématique. Il faut distinguer seulement des associations et partant des dissociations de souvenirs plus ou moins volontairement choisies, plus ou moins imposées par les hasards de l'expérience. Autrement dit, l'imagination est partout ; elle est seulement plus ou moins avancée, et plus ou moins consciente ou aveugle.
Nous allons voir qu'elle est d'autant plus imparfaite et grossière que la désintégration ou dissociation est
1. Témoin « l'imbécile qui se rappelait le jour de chaque enterrement fait dans sa paroisse depuis trente-cinq ans, quipouvait répéter avec une invariable exactitude le nom et l'âge des décédés, ainsi que des gens qui conduisaient le deuil, et qui, en dehors de ce registre mortuaire, n'avait pas une idée, ne pouvait répondre à la moindre question, et n'était pas même capable de se nourrir » (Ribot. Ouv. cité, p. i63). Nous avons ici un choix, une sélection de souvenirs bien déterminés, une systématisation stupide, mais réelle.
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réduite au minimum. Supposons une intelligence acceptant l'expérience en bloc, et voyons-la à l'œuvre. L'enfant, sous ce rapport, peut nous servir d'exemple et de modèle. Il s'en tient à ce qu'il a vu, expérimenté et ne conçoit rien d'autre. Ainsi il ne saurait « comprendre que la même action peut aboutir au même résultat par des voies différentes et dans des milieux différents. J'observe, dit Guyau, un enfant d'un an et demi à deux ans ; si j'ai, assis dans un fauteuil, exécuté, pour son amusement, tel ou tel petit tour, il veut, pour recommencer le jeu, que je revienne m'asseoir exactement au même endroit ; il ne s'amuse plus autant si le jeu est fait ailleurs. Il est habitué à manger de toutes les mains ; cependant, si je lui ai donné une ou deux fois la même chose, par exemple du lait à boire, et qu'une autre personne lui présente ensuite du lait, il n'est pas satisfait et demande que ce soit toujours la même main qui lui donne le même aliment. Si, en sortant, je prends, par mégarde, la canne d'une autre personne, l'enfant me l'ôte pour la rendre ; il n'admet pas non plus qu'on garde son chapeau dans la maison ni qu'on oublie de le mettre une fois dehors... C'était lui qu'on chargeait d'appeler la domestique du haut de l'escalier de service ; un jour que la domestique était dans la même pièce que lui, on lui dit de l'appeler; il la regarde, puis lui tourne le dos, va se placer sur l'escalier de service où il l'appelait d'habitude, et là seulement crie son nom à haute voix. En somme, tous les actes de la vie, les plus importants comme les plus insignifiants, sont classés dans la petite tête de l'enfant, définis rigoureusement d'après une formule
unique el représentés sur le type du premier acte de ce genre qu'il a su accomplir ^ » .
Le fétichisme, le rite, le cérémonial sont des faits de même espèce. Ils semblent aussi étrangers que possible à l'invention. Ils rentrent dans ce qu'on pourrait appeler l'imagination nouée. L'esprit reste fidèle à l'expérience acquise ; il la reproduit tout entière et sans changement. Il obéit à la loi de reviviscence des souvenirs, dite loi de réintégration. Soit un objet A, ayant pour caractères a, b, c '^ en vertu de cette loi a évoque b, c ou plutôt le groupe entier a, b, c ou A.
Remarquons pourtant que l'esprit est conduit ici à inventer malgré lui . La servilité même de la mémoire produit les effets de l'imagination, en donne l'illusion ou l'apparence. Ou plutôt l'imagination existe réellement déjà, mais elle reste rudimentaire et pauvre, parce qu'elle n'a à son service qu'un procédé : Vassociation, et encore l'association réduite à la juxtaposition ou à l'addition. On pourrait la définir l'imagination avare, qui ne veut rien perdre, mais qui consent cependant à acquérir, qui retient jalousement tout ce qu'elle possède, mais ne dédaigne pas d'y ajouter. Telle est particulièrement l'imagination de l'enfant. Les faits qu'il a une fois observés, il se les représente désormais avec toutes leurs circonstances ; si ces circonstances en réalité ne se reproduisent pas, il les ajoute d'ofïice, il complète ses perceptions à l'aide de ses souvenirs ; il imagine donc ; il imagine
I. GuYAu. Irréligion de l'Avenir, 7^édit., p. 92. Paris, x\lcan, 1900, in-80.