I. Iina(jinalion crcalrirc, p
l'imagination créatrice 23 1
Ce qui a pu faire méconnaître le caractère désintéressé, j'allais dire le dilettantisme de Finventeur, c'est qu'il ne se contente pas de créer dans l'idéal, mais qu'il réalise ses conceptions. Qu'importe cependant, si le besoin d'agir est le complément naturel du besoin d'imaginer ou de concevoir, s'il est au fond de même espèce, s'il est, comme dit Bain, « une tournure du caractère à l'activité, une dépense de forces qui se manifeste dans des essais de tout genre pour risquer de faire de bons coups, ... un véritable fanatisme d'expérimentation » comme on a vu qu'il fallait pour « donner naissance à certaines combinaisons des plus magnifiques de la pratique * » !
Chaque fin, que poursuit l'inventeur, devant être ainsi considérée comme n'étant à ses yeux qu'un problème, qu'un aliment donné à son intelligence, on conçoit qu'il puisse abandonner telle fin pour une autre, plus désirable ou mieux posée, aussi aisément qu'il abandonne tel procédé pour un autre meilleur. C'est même en cela que consistent les inventions les plus remarquables.
C'est le caractère des progrès accomplis dans l'ordre pratique de ne nous donner jamais satisfaction entière: on ne peut s'y arrêter et s'y tenir. On n'a jamais assez de commodité et de bien-être ; plus on en obtient, plus on en veut avoir. La satisfaction d'un besoin fait surgir d'autres besoins. On peut se complaire un temps dans une forme d'art ; on se blase aussitôt sur un genre de confort. C'est pourquoi
I. Bain. Les Sens et l'Intelligence, tr. fr., p. 552. Paris, Germer Baillicre, 18-5, in-S».
l'industrie n'est jamais slationnaire. Ses progrès résultent d'un accroissement de besoins qu'ils ont eux- '' mêmes suscité. "^
Ils consistent à tirer parti d'inventions anciennes pour des besoins nouveaux, à détourner pour une fin des instruments créés pour une autre. Ce qu'on appelle l'application d'une découverte constitue souvent une véritable découverte, égale ou supérieure à la première. Ainsi l'homme a d'abord créé les armes ; ensuite, par adaptation spéciale, l'arme est devenue outil : (( le bâton de combat sert de levier, le casse^ tête sert de marteau, la hache se fait cognée ^ » Il serait aisé de suivre la transformation en ce sens des objets les plus familiers : le clou, la pointe, la patère, la vis, l'épingle, l'aiguille, etc. lesquels sont issus les uns des autres, changeant de forme à mesure qu'on leur découvrait une destination nouvelle, si toutefois un changement de forme accidentel n'a pas luimême suggéré l'idée d'un emploi nouveau.
Les inventions de ce genre ont dû être fort nombreuses. Elles se rencontrent partout, dans les arts autres que mécaniques, et dans les sciences. Elles constituent des découvertes en quelque sorte involontaires, qui se sont présentées d'elles-mêmes sans avoir été expressément cherchées. Reste pourtant qu'on a eu le mérite de les reconnaître, de les utiliser. D'ailleurs il ne faut pas moins d'imagination peut-être pour saisir, étant donné un objet, la fin à laquelle il se trouve bon, que pour découvrir, en partant d'une fin, l'objet qui y répond. On sait que les alchimistes,