‹ L'ImaginationChapitre 93 sur 110 · Ouv. cité, p. 2o · texte numérisé non relu

Ouv. cité, p. 2o

n'a plus qu'à s'apprendre, mais dans celle qui reste à découvrir, qui s'établit et se fonde. Elle ne figure * pas seulement, ainsi qu'on l'a dit, dans les sciences •■* non encore constituées et qui cherchent leur voie, comme l'astrologie, l'alchimie, ou encore impar faites, comme la sociologie ; elle n'est pas seulement l'aube poétique de la science, ou, d'un mot, la préscience ; elle est encore l'esprit même de la science, le principe de sa formation et de ses progrès, son « idée directrice ou organisatrice » (Cl. Bernard). 11 est vrai seulement qu'elle a ses caractères propres : elle est sobre, sévère dans ses conceptions ou constructions, et réservée autant que ferme et assurée dans ses affirmations.

J3'où vient cependant que, tandis que les sciences embryonnaires a fourmillent d'hypothèses qui se succèdent, se contredisent, se détruisent » (Ribot), les sciences constituées et développées paraissent de moins en moins l'œuvre de l'imagination ? C'est que, si, en un sens, on est d'autant plus à l'aise pour risquer des hypothèses qu'on n'en est point dupe, en un autre, on est mal disposé à forger des hypothèses auxquelles on ne croit pas. On ne se met pas en frais d'invention pour rien. L'hypothèse serait rejetée aussitôt que formée si elle n'impliquait pas une croyance au moins provisoire. Le savant ne s'y arrête qu'autant qu'il la juge légitime et qu'il a l'espoir d'en établir la vérité. C'est la foi en la preuve pressentie et devinée qui suscite les recherches, qui tend et soutient l'eflort inventif.

i\lais, tandis fjue la loi aveugle s'établit d end)lée, la foi scicntilique est dillicile à réaliser, l'allé n'est

point gratuite ; elle précède la preuve, mais, loin de la récuser, elle va au-devant, la provoque, l'appelle. Avant même d'être prouvée, elle est déjà fondée. Elle naît dans Fesprit à l'occasion des faits. C'est un fait nouveau ou c'est une analogie avec des faits connus qui met le savant sur la voie de l'hypothèse. Ainsi Haït laisse tomber un morceau de spath dislande, ramasse une des lamelles brisées et entrevoit le principe de la cristallisation.

Il est rare toutefois que l'hypothèse jaillisse ainsi heureusement au contact des faits. Il ne se présente guère de faits nouveaux ; il en surgit moins encore à point nommé pour provoquer ou éclairer les conjectures des savants. Ces conjectures sont le plus souvent des vues générales, issues de longues et patientes observations de détail, ou des conséquences éloignées qu'un raisonnement approfondi tire de fai'ts ou de théories connus. Il arrive même souvent que, par une sorte de fatalité malencontreuse, l'expérience se refuse à confirmer les hypothèses les mieux fondées. Ainsi Newton, ayant observé dans des corps, comme l'huile, les résines, une relation entre le pouvoir réfringent et la combustibilité, supposa que le diamant et l'eau, doués d'un grand pouvoir réfringent, devaient être aussi combustibles, ou renfermer au moins un élément combustible. Hypothèse qui ne devait être vérifiée que beaucoup plus tard, et qui aurait été sans doute dédaignée et oubliée, si elle ne s'était produite sous les auspices d'un si grand nom. On sait qu'il s'en fallut de peu que le même Newton n'abandonnât son hypothèse de la gravitation, « le résultat de ses calculs ne s'accordant pas avec les observations ».

'J.-jO \. IMAGINAI ION

Il la reprit après plusieurs années, « avant obtenu de Paris la mesure exacte du méridien qui lui permit de vérifier sa conjecture' » (Ribot).

Lorsqu'une grande découverte se produit, dans les sciences physiques aussi bien que mathématiques, par exemple celle des rayons X, comme celle du calcul infinitésimal, on observe presque toujours qu'elle était depuis longtemps dans l'air, qu'elle s'était présentée à l'esprit de plusieurs savants à la fois ; on ne sait même souvent à qui en attribuer la paternité ; c'est la preuve qu'il en faut faire honneur à la puissance logique au moins autant qu'au hasard des expériences.

La véritable hypothèse, l'hypothèse de génie, est d'ailleurs autre chose qu'une simple indication de l'expérience saisie par l'esprit, elle est une création de l'esprit, elle est a priori. Mais elle ne l'est que partiellement et provisoirement. Le savant ne quitte un moment l'expérience que pour y revenir. En un sens, il ne s'arrête point à l'hypothèse, il ne s'y attache que pour le mouvement et la direction qu'elle imprime à la pensée. Il la prend pour point de départ de ses déductions et expériences ; il ne Tadopte point, il l'essaie seulement ; il s'en fait provisoirement un guide ; il l'emploie comme moyen d'orientation ou procédé de recherche.

Il laisse aller son imagination comme on lâche la corde à un ballon captif, sûr de la ramener toujours à temps. Il se plaît à suivre jusqu'au bout l'élan de sa pensée, à dépasser ce qu'il sait, à deviner ce qu'il

ignore. Ses rêves l'enchantent par l'horizon qu'ils lui ouvrent ; il leur donne toute leur ampleur, il les étend jusqu'aux limites du possible, il en tire toutes les conséquences, il en épuise la fécondité. Ainsi Pasteur, ayant établi la loi de dissymétrie moléculaire, entrevoit et rêve une extension universelle de cette loi. « Je crois, écrivait-il, à une influence cosmique dissymétrique qui préside naturellement, constamment à l'organisation moléculaire des principes immédiats nécessaires à la vie, et qu'en conséquence les espèces des règnes de la nature sont dans leur structure, dans leurs formes, dans la disposition de leurs tissus, en relation avec les mouvements de l'univers. » Il fait des projets d'expériences pour mettre cette force cosmique en lumière. « S'ils aboutissaient, je ne désespérerais pas, dit-il, d'arriver par là à une modification très profonde, très imprévue, extraordinaire des espèces animales et végétales*. »

De telles hypothèses stimulent chez le savant l'ardeur de la recherche. Elles sont le roman de sa vie, elles en éclairent l'histoire. L'œuvre d'un savant, à ne la juger que par les résultats obtenus, pourrait avoir sa grandeur, mais manquerait d'harmonie et de beauté ; elle n'aurait même pas tout son sens. Pour en saisir la portée, l'ordonnance logique, il faut remonter à l'hypothèse dont il est parti, à son « idéemaîtresse, idée directrice de Cl. Bernard centre d'attraction et d'impulsion qui vivifie tout le travail, principe d'unité, sans lequel nulle création n'aboutit )) (Ribot).

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