I. Cité par \ alleky Radot dans son livre sur Pasteur
Mais en même temps qu'il développe son hypothèse, le savant la contiolc, en détermine la valeur. * A mesure que se déroule sa pensée, il la juge et 1»-% redresse. Il assure tous les pas de sa marche en avant. Chez lui le besoin de certitude est égal au désir de savoir. Toute idée réclame et suscite sa preuve. L'imagination intervient dans la discussion et la vérification comme dans Finvention et le développement de l'hypothèse. Elle suscite (( dans les sciences de raisonnement, les procédés ingénieux de démonstration, les stratagèmes pour tourner et résoudre les difficultés, — dans les sciences expérimentales, les procédés de recherche, de contrôle » si remarquables par exemple chez un Fabre (^Souvenirs enlomologiques) un Darwin (voir notamment le Traité de la formation de la terre végétale par les vers^ Elle trouve enfin « les détails, les additions, corrections, perfectionnements^,)) qui constituent le degré inférieur de l'invention (Ribot).
Mais dans la vérification de l'hypothèse, fimagination scientifique travaille en quelque sorte contre elle-même. Elle n'apparaît plus, son œuvre accomplie. La vérité qu'elle découvre, au prix parfois de tant de patience et de génie, semble, la preuve faite, s'imposer toute seule et se dresser d'elle-même. La facilité, avec laquelle désormais on la comprend, dérobe la grandeur de Teflort par lequel on Ta trouvée. C'est le signe du grand art de se dissimuler toujours. )
Il y a une autre raison encore pour que le rôle de 1
l'imagination dans les sciences nous échappe. C'est que le savant ne livre pas le secret de sa pensée, passe sous silence ses travaux préparatoires, ses conjectures et ses doules, dédaigne d'exposer ce qu'il n'a pu démontrer. Le souci, mieux encore, l'habitude de l'exactitude et de la rigueur, lui interdit le faux zèle, les affirmations prématurées, les promesses imprudentes, les indiscrétions de tout ordre. Dans son esprit au reste, les idées ne s'établissent vraiment et ne prennent corps que lorsqu'elles sont vérifiées.
L'imagination scientifique est donc réellement fort restreinte, si l'on ne tient compte que des idées auxquelles Tesprit ajoute définitivement foi. En effet, peu d'idées relativement trouvent grâce devant l'esprit rigoureux du savant, peu d'hypothèses sont en état de subir victorieusement, et d'une façon complète, la double épreuve du raisonnement et des faits.
Elle est fort restreinte encore, à ne considérer que les conceptions prises en elles-mêmes ou en dehors de l'adhésion qu'elles rencontrent. Dans ces conceptions en effet, la part d'invention pure ou de conjecture est réduite au minimum. La loi qui gouverne l'imagination scientifique, ou l'idéal qu'elle poursuit, est la loi du moindre effort. Ce qui frappe dans l'explication préscientifique des phénomènes naturels, c'est la végétation parasitaire des principes : causes surnaturelles, idoles métaphysiques et entités verbales. En regard de cette interprétation imaginaire, l'explication scientifique paraît être la réalité simplement saisie, les phénomènes mis à nu. La science fait une économie de principes. Elle n'évite
pas les liypotlièses, niais, enUecellesqui s'offrent, elle choisit toujours la moins onéreuse. Le principe que Dieu ou la nature agit toujours par les voies les plus simples a été contesté, et peut l'être ; on y oppose ce que Leibniz appelle (c l'immense subtilité des choses ». Mais il échappe à la critique, si on lui donne son vrai sens, si on le considère comme une disposition subjective, comme la tendance, la loi ou la forme de l'imagination scientifique. C'est ce qu'on exprime encore en disant que l'élégance des méthodes ou des démonstrations consiste dans la voie la plus droite et la plus courte pour aller au vrai.
Enfin la science, en tant qu'explication des choses, peut être définie la réduction du complexe au simple. En efî'et, elle consiste essentiellement, d'une part, à {( identifier un certain nombre de sujets différents (par exemple l'eau, l'air, le verre, les minéraux cristallins) par quelque trait commun, à saisir et à considérer ce trait (ici la transparence et le pouvoir réfringent) comme un sujet distinct de pensée» (Bain) — de l'autre, à saisir des rapports entre les notions simples ainsi formées (exemple : la loi de Descaktes : les sinus des angles d'incidence et des angles de réfraction sont dans un rapport constant dans le même milieu ou dans la même substance). En d'autres termes, les conceptions scientifiques se forment et s'ordonnent exclusivement selon des lois d'association à base objective (ressemblance et succession causale), d'une part; selon des rapports logiques, rigoureux, comme les rapports mathématiques, de l'autre. Elles sont donc plus sobres et plus sévères que les créations esthétiques, lesquelles se conforment, nalurelleiuenl et
nécessairement aussi, à la raison et aux lois physiques, mais se déroulent en outre selon la logique des sentiments qui déroute, complique et embrouille les choses.
D'une façon générale, l'imagination paraît donc, dans la science, réduite au minimum. D'abord elle est tenue en défiance ; elle n'emporte l'adhésion que lorsqu'elle a reçu la confirmation des faits. Ensuite elle s'exerce dans des limites étroites, elle a un champ d'action rigoureusement défini ; elle vise exclusivement l'explication objective des faits. Mais pour rendre justice à l'imagination scientifique, il faut tenir compte de son originalité, la prendre telle qu'elle est, ne perdre point de vue sa tâche, et se garder de la juger selon les règles de l'imagination esthétique. Il faut aussi, au lieu de la chercher directement dans la science achevée, où elle n'apparaît plus, l'induire de la science comme la cause de l'effet, ou l'ouvrier de l'œuvre. L'imagination paraît absente de la science. C'est elle pourtant qui crée la science, pose les questions, entrevoit les solutions, organise la recherche, institue la preuve. C'est elle encore qui crée et développe cette discipline rigoureuse, cet esprit scientifique qui est la condition du succès dans l'œuvre entreprise : l'explication objective des choses. La science est donc un des produits les plus remarquables de l'imagination humaine, et l'imagination scientifique est elle-même une des formes les plus élevées, un des tours les plus originaux de l'esprit humain.
I. — Sa première forme est l'animisme universel, comprenant l'anthropomorphisme et le fétichisme : les forces de la nature conçues à l'image des volontés humaines, ou, inversement, les volontés et passions humaines, à l'image des forces de la nature. — Le sentiment ne peut s'exprimer directement : il a pour signes des objets, ou des images sensorielles, avant avec lui des rapports de contiguïté ou d'analogie. — De là le symbolisme, avec ses illusions, entre autres, mythologique : nomina, munina.
ir. — L'imagination artistique. — L'art suscite et exprime indirectement les émotions à l'aide d'images sensorielles. — a) Correspondance exacte de l'imagination sensorielle et de l'imagination adeclive : art })arfait. — 6) Prédominance de l'imagination sensorielle sur l'imagination alFective : l'art parnassien, ne suscitant plus d'émotions, réduit à l'habileté technique, brillant exckisivement du vain éclat des images (sensorielles). — r) Prédominance de l'imagination alFective sur l'imagination sensorielle. « L'imagination dillluenle » de KiROT. — Son expression parfaite : la musique. — Son expression imparfaite : les arts plastiques. — Le symbolisme contem|)orain, curieuse tentative pour oter aux mots toute signification, toute propriété autre que celle « d'émouvoir ». — Intérêt réel du but poursuivi, infériorité des movcns employés. — L'art parnassien et l'art symbolique ex|>rimrnt les tendances essentielles et inverses de l'art.
in. — L'art est-il un jeu? Oui, en ce sens qu'il consiste à se détacher de la réalité, à réduire les choses à l'état de pures
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apparences. — Non, en ce sens qu'il impliquerait un doute de l'esprit au sujet de la réalité de ses créations. — Un tel doute se produit sans doute, mais à la réflexion, après coup, non au moment de l'inspiration. — L'illusion esthétique : ses conditions, sa nature, sa plénitude. — L'idéal artistique se substitue à la réalité et la fait évanouir. — Fausse conception de l'art, d'après laquelle art voudrait dire artifice ; illusion esthétique, mensonge voulu.
L'imagination esthétique, au sens le plus général du mot, est la représentation subjective des choses, leur interprétation du point de vue du sentiment (al'a6Y]a'.ç) et de la volonté, qui est le point de Aaie essentiellement humain. Elle s'oppose à l'imagination scientifique ou représentation des choses telles qu'elles sont en elles-mêmes.
Le savant raisonne ainsi : Qu'importent les qualités par lesquelles les choses m'affectent ? C'est de leur être propre qu'il s'agit, et de ce qu'elles sont entre elles, non par rapport à moi. Et l'artiste au contraire : Que m'importent les choses elles-mêmes? Je ne m'intéresse qu'aux sentiments qu'elles me font éprouver.
A vrai dire, ces tours d'esprit différents sont toujours momentanés. Ils se produisent alternativement en nous. Même ils ne se chassent jamais entièrement ; ils ne se rencontrent point à l'état pur, ils empiètent à quelque degré l'un sur l'autre.
Supposons cependant que le premier existe seul ou d'une façon prépondérante, et essayons de le définir.
Le tour d'imagination esthétique semble être le plus naturel à l'homme ; il apparaît le premier, et il se montre le plus envahissant. Pascal parle de géomètres qui ne sont que géomètres, gens à vous
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(( prendre pour une [)roposition » ; l'espèce n'en est pas sans doute inconnue; elle est plus rare pourtant que celle dos poètes toujours poètes, des hommes éloquents toujuius éloquents, des personnes vouées au langage tragique ou comique, ou, plus simplement, des personnes sentimentales, incapables de s'abstraire de leur passion dominante.
L'imagination esthétique (et par là on entend, au sens étymologique et propre, celle qui consiste à projeter sur toutes choses les sentiments humains) a pris à l'origine des sociétés un développement extraordinaire, que nous allons étudier dès l'abord, à titre de phénomène grossissant ou d'échantillon typique.
L'homme primitif « anime tout, suppose dans tout ce qui vit et même dans l'inanimé des désirs, passions et volontés, analogues aux nôtres, agissant comme nous en vue de certaines fms ». C'est là, dit M. RiBOT, un état d'esprit « incompréhensible pour l'homme adulte et civilisé ». Faut-il donc attribuer à l'humanité primitive un éclat, une naïveté et une fraîcheur d'imagination aujourd'hui perdus ? C'est l'hypothèse de Re>a:v, retour à Tantique conception de l'âge d'or : novùas JJorida nuindi ! Mais de même qu'on n'explique plus les faits géologiques anciens que par les lois qui régissent les phénomènes actuels, on ne peut scientifiquement expliquer l'imagination humaine aux |)rcniiors âges que par analogie avec celle qui fleurit aujourd'hui.
C'est parce que rhomme se borne à sentir, et ne s'applique pas véritablement à connaître les choses, qu'il les absorbe en lui ou qu'il se fond en elles, qu'il ne s'en sépare pas, au moins nettement. Intellectuellement, aussi bien que moralement, il a un égoïsme inconscient et naïf, il est plein de luimême, il se mire dans les choses, il y cherche, il y croit retrouver son image. Il prête aux forces de la nature, aux éléments ses sympathies et antipathies, ses appétits, ses désirs, ses répulsions. Il peuple ainsi le monde de volontés bienfaisantes ou redoutables, de divinités, de génies, d'âmes, d'esprits, d'êtres, en un mot, formés à sa ressemblance. Cette projection de l'âme humaine sur les choses n'est pas si extraordinaire qu'on ne la retrouve aujourd'hui par exception, à l'état constant, prolongé et suivi, sous une forme cultivée et développée, chez des poètes, comme Hugo (elle s'appelle alors la faculté mythologique^) et à l'état transitoire, sous une forme atténuée et élémentaire, chez tout le monde. « Le moins poétique des hommes dit (en effet) qu'une campagne est riante ou sévère, triste ou gaie, qu'il faut hâter des fruits trop paresseux et faire la guerre aux branches gourmandes, que l'aiguille d'une boussole est affolée, que le feu lèche et dévore, que le vent gronde ou soupire, que la terre est en amour ou la mer en fureur ^ » Encore ne sont-ce là que des images consacrées, qui pourraient être regardées à la rigueur comme des phénomènes de survivance ou d'imita-