‹ L'imagination: poëmeChapitre 1 sur 14 · CHANT CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHANT CINQUIÈME

To ï , que rmtiquitë fit ^clore de» ondes , Qui descendis des cieux et règnes sur les mondes ; Toi j qu^après la bonté l'homme chérit le mieux ^ Toi j qui naquis un joui" du sourire des dieux , Beauté! je te salue : ^'^ hélas! d'épais nuages A mes yeux presqu'éteints dérobent tes ouvrages ! Voilà que le printemps reverdit les coteaux y Des chaînes de l'hiver dégage les ruisseaux , Kend leur feuilbge aux bois , ses rayons à l'aurore ; Tout renaît : pour moi seul rien ne renaît encore ; Et mes yeux, à travers de confuses vapeurs, A peine ont entrevu tes tableaux enchanteurs.

Plus aveugle que moi , Milton fut moins à plaindre; ^'

Ne pouvant plus te voir , il sut encor te peindre ;

Et j lorsque par leurs chants préparant ses. transports ,

Ses filles avaient fait entendre leurs accords ^

Aussitôt des objets les images pressées

En foule s' éveillaient dans ses vastes pensées ;

Il chantait ; et tes dons . tes chef-d'œtivres divers ,

Eclipsés a ses yeux^ revivaient dans ses vers.

Hélas ! je ne saurais égaler son hommage ;

Mais dans mes souvenirs j^aime encore ton image.

Source de volupté y de délices ^ d'attraits ,

Sur trois règnes divers tu répands tes bienfaits !

Tantôt 9 loin de nos yeux, dans les flancs de la terre,

En rubis enflammés tu transformes la pierre ;

Tu donnes en secret leurs couleurs aux métaux ,

Au dianuint ses feux , et leur lustre aux cristaux ;

Au sein d'Antiparos tu filtres goutte à goutte

Tous ces glaçons d'albâtre , ornement de sa voûte ; ^^

Edifice inconnu qui , dans ce noir séjour , Attend que son éclat brille à l'éclat du jour. Tantôt nous déployant ta pompe éblouissante Pour colorer l'arbuste , et la fleur , et la plante , D'or , de pourpre et d'azur tu trempes tes pinceaux ; Ccst toi qui dessinas ces jeunes arbrisseaux ,

Ces élégants tilleuls et ces platanes sombres Qu'habitent la fraîcheur , le silence et les ombres. Dans le monde anime qui ne sent tes faveurs ? Uinsecte dans la fange est fier de ses couleurs ; Ta main du paon superbe ëtoila le plumage ; D'un souffle tu créas le papillon volage ; Toi-même au tigré horrible, au lion indomté, Donnas leur menaçante et sombre majesté ; Tu départis au cerf la souplesse et la grâce; Tu te plus à former le coursier plein d'audace j Qui , relevant sa tête et cadençant ses pas , Vole et cherche les prés y Tamour ou les combats ; A l'aigle , au moucheron tu donnas leur parure ; Mais tu traitas en roi le roi de la nature ; L'homme seul eut de toi ce front majestueux , Ce regard noble et doux , fier et voluptueux , . Du sourire et des pleurs l'intéressant langage ; Et sa compagne enfin fut ton plus bel ouvrage. L'homme en naissant voyait les globes radieux ; Sa compagne naquit , elle éclipsa les cieux ) Toi-même t'applaudis en la voyant éclore ; Dans le reste on t'admire , et dans elle on t'adore. Que dis-je ? cet éclat des formes , des couleurs , beauté ! ne sont pas tes plus nobles faveurs :

Non; ton chef-d'œuvre auguste est une ame sublime : C'est l'Hôpiial si pur , sous le règne du crime ; ^* Cest Mole, du coup-d'œil de l'homme vertueux ^ Calmant d'un peuple e'mu les flots tumultueux ; ^^ y C'est Bayard , dans les bras d'une mère plaintive ^ Sans tache et sans rançon remettant sa captive ; Cest Grillon ^'^, c'est Sully, c'est l'austère Caton, Tenant entre ses mains un poignard et Platon , Parlant, et combattant, et mourant en grand hoQime^ Et seul resté debout sur les de'bris de Rome.

Soit donc que vous teniez la plume ou le pinceau y La lyre harmonieuse ou l'habile ciseau ; Soit que du cœur humain vous traciez la peinture^ Soit que dans ses travaux vous peigniez la nature,^ Cest le choix du vrai beau qu'il faut étudier. N'allez pas in» ter cet artiste grossier y Qui va choisir sans goût ce qu'il peint sans adresse. Veut-il représenter les traits de la vieillesse ? Son crayon fera choiî^ d'un pauvre à cheveux blancs^, Qu'a flétri le besoin, bien plutôt que les ans. S^il peint les champs y ses fleiu's ^ ses arbres sont vulgaires } Dans l'asile honteux des amours mercenaires Il cherche une Vénus qu'il copie au hasard^ L'opprobre de son sexe et la honte de l'art^

combien chez les Grecs, où l'art a pris naissance, Des modèles plus purs assuraient sa puissance ! Là y dans les joiirs brillants de leurs solennités, De superbes rivaux , l'élite des beautés, Dans la première fleur de leur fraîche jeuneése, Disputaient de vigueur , de grdce et de souplesse* Toujours le ris moqueur ou l'applaudissement Jugeait chaque attitude et chaque mouvement.

Qui tombait avec art ne tombait point sans gloire^ Et souvent le vaincu remportait la victoire.

Ainsi de la beauté le modèle certain Instruisait le regard et dirigeait la main.

Mais , pour en retracer la peinture fidèle , Ne croyez pas que Fart fiit content d'un modèle ; La nature se plaît à diviser ses dons.

Dans le pompeux concours de trente Aalions , Parmi l'essaim charmant des filles de Crotone , Des vierges de Lesbos ou bien de Sicyone , Tout ce qui , dans l'éclat des fêtes et des jeux ^ Dans le cirque, au théâtre, avait frappé les yeux. Composait la beauté du choix de mille belles : Ainsi Vénus naquit sous le pinceau d'Apelles.

C'est peu : l'art plus hardi , plus noble en son essor. Dans ce monde borné se sent captif encor :

Dérobé dans les cieux , le beau feu qui l'anime^

Se ressouvieul toujours de sa source sublime^

Il est entre la terre et la voûte des cieux

Un sanctuaire auguste où le maître des dieux

A déposé les plans de ses vastes ouvrages ,

Des mondes quHl médite immortelles images^

L'Imagination j avec une clé d'or^

Seule ^ le droit d'ouvrir ce céleste trésor.

Cest-là que 5 sur un trône éclatant de lumière^

Réside la beauté dans sa source première ;

Non point avec ces traits faibles^ décolorés,

Que lui prêtent ici nos sens dégénérés ,

Que le temps affaiblit , que l'ignorance altère ,

Ou qu'enfin dénature un mélange adultère ;

Mais vierge, mais gardant toute sa pureté ,

Et toute empreinte encor de la divinité :

Cest là qu'il faut la voir, c'est là qu'est son empire^

Sous les traits d'Apollon l'aflFreux Pithon expire:

Qui nous retracera ce dieu triomphateur?

Celui qu'il embrasa de son feu créateur,

Celui qui pour atteindre à sa forme épurée ^

Dédaigneux de la terre , habita l'empyrée ;

SajQS doute en le formant il avait sous les yeux,

Non les plusi beaux martels ^ mais les plus beaux des dieux»

CHANT V. l3

prodige! long-temps dans sa masse grossière^ Un vil bloc enferma le dieu de la lumière.

L'art commande j et d'un marbre Apollon est sorti ; Son œil a vu le monstre , et le trait est parti j ^* Son arc frémit encore entre ses mains divines; Un courroux dédaigneux a glonflé ses narines; Avec ces yeux perçants devant qui l'avenir y Le passé, le présent, viennent se réunir; Du haut de sa victoire il regarde sa proie y El rayonne d'orgueil, de jeunesse et de joie. Chez lui rien n'est mortel : avec la majesté ' Son air aérien joint la légèreté ; A peine sur la terre il imprime sa trace; Ses cheveux sur son front sont noués avec grâce' D'un tout harmonieux j'admire les accords ; L'œil avec volupté glisse sur ce beau corps.

A son premier aspect, je n^'arréte,'je rêve; Sans m'en apercevoir, ma tête se relève, Mon maintien s'ennoblit. Sans temple , sans autels , Son air commande encor l'hommage des mortels ; Et, modèle des arts et leur première idole.

Seul il semble survivre au dieu du Gapitole.

A ces brillants contours que dessina sa sq^u;:, La Peinture plus riche ajouta la qouleur,

l4 L'iMAOINATlOl^.

Soja empire est plus vaste , et sa noble magie

Parle aux yeux, parle au cœur avec plus d'énergie ;

Mais leur but est le même : ainsi que du ciseau

Le choix d'un beau modèle est Tobjet du pinceau;

Tant que Tart plus borné ne montre à notre vue

Que le monde visible et la beauté connue,

Le choix est plus facile, et l'art judicieux

Des traits qu'il feut choisir avertira les yeux.

Mais du monde réel franchissant la barrière,

Dans le monde idéal s'il étend sa carrière ,

Comment montrer à l'homkie un objet plus qu'humain,

Peindre un être immortel d'une mortelle main^

Lui composer des sens , une forme , un visage ^

£t créer à la fois le modèle et l'image ?

C'es't la que du génie épuisant les secrets,

L'Imagination épure tous ses traits;

Là , triomphe son art. C'est toi que j'en atteste ,

divin Raphaël , dont le pinceau céleste

Osa représenter, par un sublime essor ^

Le Christ transfiguré sur le mont de Tabor ? ^'

Âh ! pour ce grand moment où , reprenant son être ,

Le dieu va se montrer et l'homme disparaître ,

Qù prendre ton modèle, artiste audacieux?

Il n'est point sur la terre , il n'est point dans les cieux ;

CHANT V. l5

Il est dans sa pensée. Il dessine , il colore ,

Il dit: «Que le dieu naisse 9 » etledieuvientd'eclore!...

Ses vêtements ^ ses traits y ses yeux éblouissants ^

Des célestes clartés semblent resplendissants i

Tout l'Olympe attentif contemple sa victoire ;

Ses disciples tremblants se courbent sous sa gloire :

L'ouvrage était par&it, si la cruelle mort

Ah! jeune* infortuné , digne d'un meilleur sort,

Hâte-toi, le temps fuit, achève ton ouvrage!

Si le destin sévère épargne ton jeune âge ,

Tu seras Raphaël! Vain espoir! il n'est 'plus, ('*

Et ses nobles travaux restent interrompus :

En vain se soulevant, a son heure dernière,

Il tourne encor vers eux sa mourante paupière;

En vain pour achever son ouvrage naissant

Il reprend en ses mains son pinceau languissant;

Il meurt. ••.. G)urez, portez à son ombre chérie

Ces fleurs , ces frêles dond , emblèmes de sa vie.

Mais , non. . • . son ombre attend un hommage plus beau ;

Muses , talents , beaux-arts , placez sur son tombeau-

Ce chef-d'œuvre échappé de sa main défaillante ;

Joignez-ry ses pinceaux , sa palette briUante ;

Et, changeant en triomphe une pompe de deuil,

Conduisez un trophée et non pas un cercueil :

i6 l'imagination. *

Rome n'aura jamais vu de fête plus belle« Et moi ^ moi, qui jadis j d'une voix solennelle , Jurai de visiter ces beaux champs , ce beau ciel Où Virgile chantait comme a peint Raphaël; J'irai , j'en jure encor , j'irai voir cet asile Où Raphaël peignait comme a chante Virgile* Virgile! Raphaël! ô douleur! ô destin!

Tous deux sitôt ravis par le sort inhumain :

Tous deux ils ont pleuré sur leur gloire imparfaite ; Mais le temps ne peut rien sur les vers du poète y Et dans le Vatican , par le temps outragés , Les traits de Raphaël périssent négligés ! ^ " Rome j au nom de ta gloire , arrête ce ravage ; Chaque trait effacé te dérobe un hommage ; Et j quand toii culte saint renaît de toutes parts , Garde encor dans tes murs le culte des beaux-arts. Ah ! quand mon œil à peine entrevoit la nature. Malheureux ! de quel droit vanlé-je la Peinture ? O divine Harmonie ! au moins tes doux accents Pour mon oreille encore ont des charmes puissants. Et qui ne connaît pas ton pouvoir ineffable ? L'histoire, en te louant, le dispute à la fable. Combien ma déité fut prodigue pour toi I Elle ordonne : et tu peins l'allégresse et l'effroi ,

CttANt V. ' 17

Animes les destins , ëc&aufifes lies batailles^ Mêles des pleurs touchants au deuil des ftutëraifles^; £t du pied dés autels , eu sons mtélodieux , Vas porter la prière aux oreilies des dîfeui. Ainsi Mars s'enflammait aUl aecord^ de Tyrth^e ; Ainsi sur mille tons lé fattieut Timothi^e Touchait son luth dÎTin ^ parcourait tour et touï Le mode de la gloire et celui de ïamout»; D'un regard de Thaïs enivrait Alexandre ; Roulait son char vainqueur dut Babylone^ eii cendre; Ou peignant Darius et sa faUftille- en deuil , Des pleurs de l'infortune attendrissait l'otgaeiï. Dans ses noirs atelier^ , souB son toit solitaire y Tu charmes le travail , tu distrais la misère. Que fait le laboureur conduisant sesr taureaux ? Que fait le vigneron sur Ses brûlans coteaux ^ Le mineur enfoncé sous ses voûtes profondes , Le berger dans les champs , le nocher sur les ondes^ Le forgeron domtant les m^ux enflammes ?

Ilschament , l'heure vole , et leurs maux sont charma • Mais si je veux trouve/ tes plus brillants prodiges ; Je cours à ce théâtre où régnent les prestiges : Là j tu peins» les amours j là haine , la ftireur , Les tem|>étes de Tair , les orag^ ihk cceur ;

tS l'imagination.

Ici gémit Atys , là frémit Hermione.

Honneur de la nature , adorable Antigone , .

D'un père infortuné viens dissiper Teffroi , Dans l'univers entier Œdipe n'a que toi.

Qui ne s'attendrirait aux sons touchants d'Alceste ? Courez j affreux remords , courez saisir Oreste y Il a tué sa mère ! Ah ! quels cris de^ douleur En accents étouffés s'échappent de son cœur I Cly temnestre , est-ce toi ? mère désespérée ! Entendez-vous les cris de sa fille éplorée ?

Agamemnon superbe ^ Achille furieux , Les prêtres , les soldats , et la foudre ^ et les dieux ? Dans ces bosquets fleuris^ près de cette eau limpide, N'entends-je pas Renaud soupirer pour Armide? Jamais des sons si doux ^ des accents si flatteurs , ^'amollirent les sens et n'émurent les cœurs.

Toutefois , de cet art quelle que soit la gloire , Où sont ces grands effets que nous vante l'histoire j Quand de cet art divin les sons toujours vainqueurs Gouvernaient les esprits et commandaient aux cœurs ? Quand p d'une seule corde ajoutée à la lyre, lie grand événement troublait tout un empire ? Ah ! sur l'ame des grands , des peuples et des rois y Si l'honneur conservait cncor ses premiers droits ,

CHANt V» t0

Se lui dirais : Hélas ! vois ma triste patrie ^ De revers accablée et d'opprobres flétrie ; D'affreux spoliateurs se faisant avec art Du mallieur une proie , et des lois un poignard ; Les rois chargés d'outrages y et les dieux de blasphèmes ; Un monde d'intrigants ^ un chaos de systèmes; Le droit des assassins , le devoir des forfaits. .... Déesse y prends ta lyre et ramène la paixl

Tandis que les amours , les plaisirs , la tendresse^ Accourent à ta voix , quelle autre enchanteresse Marche au son de la lyre , et ^ mesurant ses pas ^ Aux lois de la cadence asservit ses appas?

C'est ta sœur, c'est l'aimable et jeune Terpsichore ; C'est ma divinité qui la conduit encore :

C'est elle dont la douce et vive émotion A tous ses mouvements donne l'expression* Sans elle à nos regards vainement elle étale De ses pas sans dessin l'insipide dédale :

Tel jadis l'acrostiche, admiré par les sots, Tourmentaient le langage et se jouait des motSi Que la danse toujours , ou gaie ou sérieuse , Soit de nos sentiments l'image ingénieuse; Que tous ses mouvements du cœur soient ks écho», Ses gestes un langage , et ses pas des tableaux !

20 L^IMAGÎNATÏOÏ^.

Tantôt ëchevelëe, impétueuse ^ ardente , Le thyrse dans sa main ^ s'ëlance une bacchante ; Ses longs cheveux aux vents flottent abandonnés ; Son regard est brûlant , ses pas désordonnés ; De l'amour et du vin sentant la double ivresse y Elle tourne en fureur sous le dieu qui la presse ; L'œil qui la suit la perd dans ses sauts vagabonds. . Tandis qu'elle s'élance et s'échappe par bonds , Voyez-vous s'avancer cette nymphe timide?

La décence en secret à tous ses pas préside; Ses regards sont baissés , ses deux bras demi-nus Semblent nager dans l'air ^ mollement soutenus ; A peine de ses pas elle laisse la trace ; L'innocence est son charme , et la pudeur sa grâce. Les yeux avec respect semblent suivre ses pas , £t le faune qui l'aime en palpite tout bas.

Pourrai-je t' oublier , auguste Architecture, Qui domtes des rochers la rebelle nature?

Le marbre sous tes mains se découpe en festons , Se taille en chapitaux j se déploie en frontons , S'arrondit en volute, en frise se façonne, S'alonge en architrave ou s'élance en colonne ; Et des proportions la savante beauté A joiBit la symétrie à la variété^

Cependant , qui Veut cru ? pour des formes si belles ^ La nature à notre art n offrait point de modèles ; L'Imagination seule en fit tous les frais.

Je sais que nos aïeux, au sortir des forets y Des arbres imitant les voûtes végétales, Courbèrent en arceaux leurs vastes cathédrales : Mais ces formes sans goût, le goût les rejeta ; Image de leurs troncs , la colonne resta.

Alors des temples grecs et des palais antiques Lart plus majestueux releva les portiques^ Et le ciseau qjii fit les dieux et les héros , Tailla pour leur séjour les marbres de Paros* Enfin vient Michel-Ange , et son au<|ace extvéme Prétend surpasser Rome et la Grèce elle-même.. Il n'imitera point ces masses de rochers , -,

Ces aiguilles , ces tours , ces énormes clochers , Qui , menaçant les cieux de leur cime tudcsque^ A liaient perdre dans l'air leur hauteur gigaixtesque.. Il commande , à sa voix accourent tous les arts ; Il veut que son chef^œuvre^ attachant les regards y^ Avec l'immensité joigne encor l'élégance ; Soit simple, mais hardi, grand sans extravagance.. Il s'élève , et jamais les arts audacieux D'aspects plus imposants n'étonnèrent les yeux»

22 L^IMAGINATIOrr.

L'œil admire en tremblant ces voûtes colossales y Des voûtes de VOlympe orgueilleuses rivales , Dont la proportion trompant le spectateur , Même en la déguisant ajoute à la grandeur.

Le ciel semble appuyé sur sa vaste rotonde ^ De sa hauteur sacre'e elle commande au monde. ^" Que dis-je ?. l'Etemel , en descendant des cieux, Habite avec plaisir ce dôme spacieux ; Sublime efïbrt de l'art j miracle d'un grand homme ! Digne séjour d'un dieu , digne ornement de Rome î Rome , Athènes , les rois , les Césars sont vaincus ^ Et l'univers admire un prodige de plus.

Et pourraî-je otiblier tes talents et ton zèle,, O toi j de l'amitié le plus parfait modèle ^ Respectable Ledoux ! artiste citoyen , ^'* Partout le nom français s'enorgueillit 'du tien. C'était peu d'élever ces portes magnifiques , De la ville des rois majestueux portiques : . A rhonneur des Français que n'eût point ajouté Le généreux projet de ta ^aste cité !

\À^ serait le bonheur; là, delà race humaine Le monde eût admiré le plus beau phénomène; Les modestes réduits , les superbes palais , Les foiitaines collant en limpides filets ,

CH.iNT V. St5'

Les comptoirs de Plutus , père de la fortune ^

Les forges de Vulcain , les chantiers de Neptune ^

Les temples de Thémis , les arsenaux de Mars^

Les dépôts du savoir , les ateliers des arts ^

Le cirque des combats , tes pompes de la scène y

Où vient rire Thalie et pleurer Melpomène ;

Tout ce -que dans le sein tfune vaste cité

Commande le plaisir ou la nécessité :

Tout ce qui , des humains fécondant Tindustrie •

Pare, enrichit, éclaire et défend lia patrie-.

Qu^4mphion , aux accords d'un luth miraculeux ,

Bâtisse des Thébains les remparts fabuleux;

Sur de plus grands bienfaits notre hommage se fonde :

Il fit naître une ville , et tu bâtis un monde;

Puisse-tu rhabiter, et voir en cheveux blancs

Ta jeune colonie honorer tes vieux ans f-

La Poésie , enfin , plus fëconde en merveilles ,, Charme à la fois lesprit , le cœur et les oreilles. Tout est de son empire : elle plane à la fois Sur le chaïune du pâtre et lès palais des rois. Tel j du haut de son char, le dieu de la lumière S'empare , en se montrant , de la nature entière ; Et, sur tous les objets répandant ses couleurs, Peint les ments et les champs^. et rimecte et les flem's^

Art sublime ! art dîyia^ que j'aimai dhs l'enfance^

Accepte le tribht de ma recouoaissanoe !

Par toi tout est sacre' , par toi ritomtne enno)>li y Brave la nuit des temps et le fleuve d'ouMi.

Tu protèges son nom, so^ topabeau, sa retraite; Le rameau d'or le cède au laurier du poète ; Le mûrier de Hilton , debout jusqu'aujourd'hui y Vieux comme son poète, est sacre comme lui.

Du feu des passions tu sauves la jeunesse ; Tes doux accents encore amusent la vieillesse. Dans nos jours orageux , que ne te dois-je pas? Retiré , tu le sais , loin des fougueux débats , Seul je touchais ma lyre; et , plus heureux qu'Orphée, Quand ses chants attiraient les monstres du Riphée, L'ambition , l'orgueil , et la haine et l'effroi , Tous ces monstres affreux s'enfuyaientloin de moi.

Qu'en vers pleins de bon sens j et quelquefois de grâce, Boileau dicte en détail les règles du Parnasse; Le sublime idéal seul m'occupe aujourd'hui. ^'"^ Deux genres avant tout semblent formés pour lui : L'un fait naître les ris , l'autre couler les larj^es. Qui d'eux veut le plus d'art, lequel a plus de charmes? A d'oisifs discoureurs je laisse ce débat.

Je sais que parcourant les mœurs de chaque état ^

CHANT V. 2i

Le comique ne peint que la vie ordinain^ ; ,

Le sujet est commun^ mais Tart nest |)as vulgaire : Il a sa yëritë , ses modèles à part ; Il ne prend point des sots ^ des mechaçts au hasard ; Le cœur n'est pas toujours plaisant dans sa bêtise. Il £iut des passions bien choisir la sottise ; Il faut dans le tissu d'un plan ingénieux y La &ire vivre , agir^ et moiivoir à nos yeux; Il faut nous attadier , nous égayer ,iious plaire ^ Il faut suivre , en-un mot, la nature ou Molière...

Molière ! à ce nom seul se rassemblent les ris ; Les fronts sont déridés , les cœurs épanouis. ,

Qui dans les plis du cœur surprend mieux la nature ? Qui sait mieux lui donner cette adroite torture , Qui rend le ridicule ou le vice indiscret, Et fait, avec le rire , éclater leur secret?

Quel naïf, et souvent quel sublime langage!

O Molière ! ô grand homme ! ô véritable sage ! Avec un vain amas de sots admirateurs , Je ne te loùrai pas , dans mes portraits flatteurs , D'avoir , du cœur humain, corrigé îe caprice , Détruit le ridicule et réformé le vice :

Tous deux sont immortels , et ne font que changer j Tu peux charmer le monde , et non le corriger.

Comme , par une vague une vague est poussée j

La sottise du jour est bientôt remplacée.

Sans^sse variant nos volages humeurs ,

Le temps conduit la mode , et la mode les mœurs ;

Ainsi pour un traveï;^ il s'en reproduit mille.

Mais puisqu'il nous distrait , ton art nous est utile r

Tous ces fous , tous ces sots ^ par toi si bien décrits j

Incommodes ailleurs , charment dans tes écrits.

Que dis-je ? chacun d'eux ^ grâce à ton art suprême ,

Chez toi , sans le savoir , vient rire de lui-même :

Ainsi l'oiseau léger, crédule et curieux,

Vient se prendre au miroir qui le montre à ses yeux.

Bien plus puissante encor sur la scène tragique y L'Imagination, de son sceptre magique, Maîtrise en souveraine et l'esprit et le cœur. C'est là que le poète , ou plutôt l'enchanteur ,' De mille illusions peuple à son gré la scène , Me transporte à son choix , à Rome , dans Athène ^ Dans le palais des rois , au sérail des sultans ; Rapproché les climats , les peuples et les temps , Réalise la fable , et reproduit l'histoire ; Peint les crimes d'amour, les forfaits de la gloire; Verse la peur , l'espoir , la joie et les erreurs , Et des feux de son ame embrase tous les-cœurs.

Tel , au fond d'un volcan , dont les fournaises grondent y

Brûle un vaste feyer , où cent foyers répondent.

Cest dans cet ait profond ^ que , à^na adroit pinceau^

Il Ëiut savoir chercher et saisir le vrai beau.

Voyez l'adorateur de la belle naturp.

Racine^ des forfaits adoucir la peinture :

Dans cette grande lutte où d'un jeune empereur

Le vice et la vertu se disputent le cœur j

Néron, Qionstre naissant, s'essaie encore au crime;

Narcisse , à force d'art , est devenu sublime ;

Mais le cœur déchiré ne les soutiendrait plus,

Si Burrhus n'y versait le batime des vertus.

Avec plus d'art encore , aux tragiques alarmes , Les Grecs religieux ont su prêter des charmes. Là , la Ëitalité sur ses sanglants autels , Tyran même des dieux , enchaînait les mortels , Et souillait un cœur pur d'un crime involontaire. Tels Sophocle , Euripide , ont peint Phèdre adultère ,

Œdipe , malgré lui , cruel , incestueux , Oreste parricide , et pourtant vertueux.

Par ces for&its du sort la scène ensanglantée , Emeut profondément mon ^me épouvantée , J^admire , en frémissant , le pouvoir souverain , Qui fait fléchir les cœurs sous son sceptre d airain ;

z8 l'imagination.

Et dans le même instant , dans la même yictime ,

Je pleure la vertu , le malheur et le crime.

Dignes du même hommage et des mêmes autels , Deux modernes rivaux , deux chantres immortels y L'orgueil de notre scène, et Voltaire et ïlacifie, Ont tente d'égaler cette hauteur divine.

Joas peujt me toucher : cependant je n'y voi Qu'un enfant malheureux , menacé d'être roi ; Mais qu'un. pontife saint, plein du dieu qui l'inspire , Attache à cet en&nt les destins de l'empire^ De l'antique Sion déplore la grandeur , De la Siou nouvelle annonce la splendeur , Ce n'est plus une fable , une action humaine , C'est un dieu qui me parle , un dieu remplit la scène ^ Et cet enfant divin s'agrandit à mes yeux ^ A la voix du pontife , interprète des oieux.

Voyez-vous Ninias , que le destin sévère Appelle pour venger 4e meurtre de son père ?

La tombe s'ouvre! il entre , et le sang a coulé j Le voyez-vous sortir , farouche , échevelé ?

Il demande quel sang rougit sa main fumante , Et sa mère à ses pieds s'en vient tomber mourante l Ce temple , ce tombeau , ces mânes gémissants ^ Tout d'un sublime horrible épouva,nte mes sensv

L'homme seul , sans prodîge , attache dans Corneille ; Son génie est divin , c'est sa seule merveille. Ainsi que ses héros , ses vers sont plus qu^huinains. ' Il peint presque des dieux en J)eignant des Romains ; Mais à leur renommée il manquait ce grand homme ^ Le ciel devait Corndlle aux grands destins de Rome. Quels qlie soient les excès de' leiirs divisions , Le talent réunit toutes les nations ; En vain Londre ex Paris , orgueilleuses rivales , Prolongent sur les mers leurs discordes fatales , Je ne t'ouhlîrai point , toi , dont le noir pinceau Traça des grands malheurs le terrihte tahleau j Qui de somhres couleurs rembrunissant la scène j D'une robe sanglante habillas Melpomène.

Poète des enfers , de la terre et des cieux ^ Dès que la nuit reprend son cours silencieux ^ A la pâle lueur des lampes sépulcrales , Aux gémissements sourds dies .ombres infernales j A travers des débris , des urnes , des tombeaujc , De la pourpre des rois promenant les lambeaux y De spectres , d'assassins j ta muse s'environne : Ton spectre est un poignard , un cyprès ta couronne ; La nature pour toi n'est qu'un vaste cerciieil , Que parcourent l'effroi , la doufeur et le deuil.

3a l'imagination.

Non , dans ses plus beaux jours , jamais la scène antique N'imprima plus ayant la tristesse tragique :

Soit que le grand Gësar , entouré d'ennemis ^ Parmi ses meurtriers reconnaisse son fils ; Soit qu'Hamlet, éperdu, dans sa coupable mère Retrouve avec horreur le bourreau de son père ; Soit qu'un Maure jalqus: , d'un bras désespéré , Immole , en le pleurant , un objet adoré ; Soit que d'un conjuré la femme criminelle Dans le sang de son roi trempe sa main cruelle j £t, du bras qui trajicha ses vénéraljles jours , Efface en vain ce sang qui reparaît toujours ; Soit que j de ses états chassé par sa famille y Le vieux Léar s'exije , appuyé sur sa fille j £t mêle dans la nuit ses lugubres accents Au fracas de la foudre , au murmure des vents. L'Anglais , de son Eschyle amateur idolâtre , Se presse, en sanglotant, autour de son théâtre; De Sophocle lui-même égalant la terreur, ' Il tend plus fortement tous les ressorts du cœur ; A la mort étonnée arrache ses victimes ; Aux tombeaux leurs secrets , et leurs voiles aux crîjgies ; Fait rugir la fureur , fait pleurer les remords , £t marche dans le sang sur la cendre des morts.

CHANT V. 3l

Les spectateurs troublés frissonnent ou gémissent ; Uepouyante l'écoute , et les pleurs Fapplaudisselit j £t les héros qu'il chante en sont encor plus fiers.

Après ces gpmds travaux de l'art brillant des vers , Des genres plus homes savent encor nous plaire , Du Parnasse français législateur sévère y fioileau 1^ peignit tous; épigramme, sonnet^ Madrigal, vaudeville, et jusqu'au triolet.

Sa muse cependant, je l'avoue avec peine, Oublia Tapologue , oublia Lafontaine.

La mienne , en le blâmant , contrainte à l'admirer , Peut venger son oubli , mais non le réparer.

L'Imagination , dans cet auteur qu'elle aime , Du modeste apologue a fait un vrai poème :

Il a son action , son nœud , son dénoûment.

Chez lui , l'utilité s'unit à l'agrément : / Le vrai nous blesse moins en passant par sa bouche J Il ménage Porgueil qu'un reproche efiarouche ; Sous l'attrait du plaisir il cache la leçon , Et par d'heureux détours nous mène à la raison* Cet art ingénieux , que la crainte a fait naître , Qu^inventa le sujet pour conseiller son maître , Par Ésope Tesclave , et Phèdre l'aSranchi , ^Rome et chez les Grecs fut sans faste enrichi.

32 L^ISIAGlItATIÔïr.

Il reçut le bon sens , Tëlëgante justesse ;

Mais né dans l'esclavage ^ il en eut la tristesse.

Lafontaine y jeta sa naïve gaîte'.

Quel instinct enclianteur! ^ellesîmpUeité!

Il ignore son art j et c'est son art suprême ;

Il séduit d'autant.plus qu'il est séduit lui-même*

Le chien ^ le bœnf^ le cerf ^ sont vraiment ses amis^

A leur grave conseil par lui je suis admis.

Louis qui n'écoutait , du sein de la victoire^

Que des chants de triomphe et des hymnes de gloire^

Dont j peut-être , l'orgueil goûtait peu la leçon

Que reçoit dans ses vers l'orgueil du rm lion^

Dédaigna Lafontaine , et crut son art frivole.

Chantre aimable ! ta muse aisément s'en console.

Louis ne te fit point un luxe dé sa cour;

Mais le sage t'accueille en son humble sëjour ;

Mais il te fait son maître , en touS' lieux , à tout âge ^

Son compagnon des champs, de ville, de voyage;

Mais le cœur te choisit , mais tu reçus de nous,

Au lieu du nom de grand , un nom cent &is plus doux;

Et , qui voit ton portrait , le quictant avec peûze^

Se dit avec-plaisir , « c'est te bon» La£>ntaine. »

Et dans sa bonhommie et sa simpKcitë ,

Que de grâcç ! et souvent, combien de ittajestél

CpANT V. 33

S'il peint W animaux ^Wiv mœur$ , leur républiques Pline est moins élcM|uc$nt^ 3ufibn n^>ins magm^qne, L'ëpop^ «Ue-méme a des accents moin$ fiers.

De la divinité qne q^fèbrent xne^ vers , ^ La sublino^ épop^ est le plus beau,do)9iaine» C'est là qu'elle commande et qu'elle habite en reine» Salut ! toi , le plus cher de tous ses favoris y Vieil Homère, salut! ^'^^De tes divins écrits Tous les talents divers empruntent leur puissance » C'est toi que l'on peignait ainsi q[u' un fleuve immense^ Où, la coupe à la mfiin, venaient puiser lesarts. Virgile sut mi seul atuohait ses Vegards ; Bouchardon des h^ros t'empruntait Ifss modèles ; ^'^ Ta muse a Bossuet pr|u souvent ses 4ile$ i ^'^ Phidias sur le tien tailla son Jupiter ^ Tel que iu peins <^ dieu sur le trône de l'air ^ Bien loin des autres dieux qui devant lui s'abai^sept; Ainsi ti^ tes riv^Ji;^ devant foi disparaissent : Ou, tel que tu peignais ce souverain des cieui^ ^ De sa polissante main dûevanl tpus les dieux i Les maître» du piqce^iu , les rois de l'harmonie ^ Tu les suspendis tous a ton puissant génie« Partout cher a la Grèbe , est partout 4;itpyen ^ Sept langlsiges divers ^rj^issent I9 tien.

Que n'âs-lu point trace dans ta vaste peinture? Les champs et les cit^s ^ les arts et la nature ^ Ton ouvrage peint tout : tel brille dans tes vers Le bouclier cëleste où se meut l'univers.

Que tu m'offres du cofrur des peintures savantes ! Les mains du sang d'Hector encor toutes fumantes ^ Achille au nom de père adoucit sa fîertë; Pat la voix des vieillards tu louas la beauté. Qui peint mieux les héros que ta muse guerrière? Alexandre pleura de n'avoir point d'Homère.

Ton berceau fiit caché ! qu'importe aux nations : Le Nil nous tait sa source et nous verse ses dons ; Le monde est ta patrie : enseigne tous les âges , Plais à tous les esprits , vis dans tous les langages ; Tes vers , que la nature a marqués de son sceau , . Comme elle en vieillissant ont un charme nouveau. L'antiquité crédule a perdu ses miracles ; Tous ces dieux que tu fis, leur culte ^ leurs omdes; Tout est anéanti ; tes autels sont debout ; Tu n'eus point de tombeau , mais ton temple est partout. Accepte donc mon hymne , à dieu de l'harmonie !

Mais quel mortel guidé par un plus doux génie , , Avec un air si simple et de si nobles traits , S'avance d'un front calme ? Ah! )e le reconnais ,

CBAN^T y. 3&

Cest Tifgik accordant sa lyre harmonieuse ;

La flûte qui soupire est moins mélodieuse.

Le gënie , il est vrai , moins prodigue pour lui y

Le laisse quelquefois sur les traces d^autrui ;

Pour former son nectar il imite l'abeille ,

Peuple heureux dont sa muse a chanté la merveille ^

Qui compose son miel de mille sucs divers ;

Et quel miel , ô Virgile 1 est plus doux que tes vers?

Si d'un accent moins fier ta voix chanta les armes y

Ah ! combien ta Didon m'a fait verser de larmes I

Son charme le plus doux, son art le plus flatteur^

L'Imagination le puisa dans ton cœur*

Homère , déployant sa force poétique,

Dans sa mâle beauté m^offre l'Hercule antique;

Ta muse me rappelle, en ses traits moins hardis^

De la belle Vénus les charmes arrondis.

Ta vigueur sans eiTon , c'est la grâce elle-même;

Avant de t'admirer, le lecteur sent qu'il t'aime*

Des trésdrs du génie économe prudent ,

Brillant mais naturel , et pur quôiqu'abondaat ^ ■ - '

Chez toi toujours le goût employa la richesse :

Le goiUtiut ton géaie<| et ma lière ééesse,

Dont les coursiers fougueux erment eiicor sans frein, ^

A mis , pour les guider, les r^afis dans U >niaia:

Règle 9 sans rarcétery sa marche impëcueiis^i

Cette diyimtë vive et Uinuiltueiise Se pjiait aux tiemps de irouiAe ; ils âuimml Sies jeux ^ £t , comme un £&u brûlant part dW epd ^o^ageux , Cest du choc des partis qu'elle sort plus ardente : Ainsi naquit Miltou y ainsi parut ht Dante; Le Dante , qui mêla dans sa yie et ses yers^ Les beautés , les défauts , les succès , les reyisrs; Qui monte , qui descend ^ inégal, mais sublime , Du noir abime aux cieux j des cieux au noir abime. D'une afireuse beauté son style étinoela^t Est, comme son enfer, profond, sombre et brûlant; Soit qu^aux portes du gouffre où règne la yengeànce; Il écrive ces mots : Ici, Plvs n'BSKÊaANCE ; ^'® Soit que ilu noir cachot où rugit Ugolin , Au milieu de ses fils qui demandent du pain y £t dont lin feu cruel dévore les entraiUes , Il ferme sans retour les fatales murailles Où l'affreux d(fsespoir se reniferme avec eux ; Ah ! de qudLs traits il peint ce père malheureux ^ Ses soupirs étouffés , son horrible constance , Cette douleur sans larme et ce paorne silence ; Tandis que Fun sur l'autre il voit tomber ses fils! murs, écroules-^ousâ ces ^ffreux.récit$ !

Non, Oresié:f«q^aittleédée6$e»^Tèriè9).7^

Ces scène» faè hâtarieni Tenfiliusmeiift' des mèrM ^

N'efirayaient point autant Toretlte ni Iqs yeux. . *

Comme Inr ptveèiÉnritt et l'enfer et k^ cieux ^ Milton a pris son vél : B^pkirs^ faites silctaoel Il va chanter Eden ^ i^a chanter l'innoaoaee , Et le jeune un^ers commençaËH ses beau£E^ jour^ ^ Et le premier hymen, et les premiers avaours. Loin d'ici le peè^e et le peintre profane , Loin la lyre d'Homère et U& pinceaux d'AU^inc I Cet amour innocent ,^ pur et délicieux , Veut des pinceaux trempes daos les couleurs des cîeuK :i Milton prend sa palette ^ et k fleur près d'édore y L'eau pliure ^pa'un hergern'a point troublée encore , Les douxrayons du>)our sont moins purs, sontmoins douid Que les diastes coule^ixs dont il peint ses époux* Est-ce donc là celui qui y du séjour du crime y Creusait au ûer Satan répouvantahle abîme y Qui Fenserelissait dam des gouffres de feu y Sous la masse du monde et sous le poids d'un dieu l C'est lui : ce dieu qu'il chante échauffe son délire ^ Sa main des séraphins semble toucher la lyre ; Il semble qu'introduit dans les chœurs éternels ,, Il répète aux humains les ehants des immorteU^,

38r L'iMAGINAXrOTî.

Allumez donc vo& feiix atux feax de stàn génie j De taBlôauii: sîérieux quelquefois rémbrûme y L'Imaginsftion ^'pour égayer sa cour ^ Permet aut ris légers d'y pateit]De à leur tour. Un jour qu0 de l'ennui- lesî vapeurs léthargiques S'exKaiaient d'un amas d'écrits soporifiques , D'insipides soûnets , d'odes sans majesté , ' De poèmes sans art , de chanso^is sans gaité y Pour dbasser les vapeurs de la mélancolie ^ Ma déesse appela le Goût et la Folie ^ Et leur dit d'enfanter un prodige nouviâku.

L'Arioste naquit : autour de son berceau Tous ces légers esprits , sujets brillants des fées , Sur un cliar de sapkirs, des plumes pour trophées , Leurs cercles , leurs anneaux et leur baguette en main , Au son de la guitare , au bruit du tambourin , Accoururent en foule ; et , "fêtant sa naissance, De combats et d'amour bercèrent son enfance : Un prisme pour hochet y sous mille aspects divers , Et sous mille couleurs lui montra l'univers.

Raison , gaité, folie , en lui tout est extrême; Il se rit de son art , du lecteur , de lui-même ; Fait naître un sentiment qu'il étouffe soudain; Jïuii récit commencé rompt le fil dans sa main y

Le renoue aiissit6t; part , s'élève , s'abaisse : Ainsi d'un toI 2|gtle essayant la souplesse , Cent fois l'oiseau volage interrompt son essoY: ^ S'élève 5 redesc^id , et se relève ençor , S'abat sur une fleur j se pose sur un chéhe.

L'heoreiiz.iieijMir se. livre au charme qui l'entraîne t Ce n'est plus qu'un enfant qui se plait aux récits De géants , de combats , de fentômes , d'^esprite ; Qui 9 dans le même instant , désire , espère tremble j S'irrite ou s'attendrit , pleure et rit tout ensemble : Trop beureux si sa muse ornait la vérité !

Non qtt'ici je prétende avec sévérité Proscrire la férié , aimable enchanteresse^ Héritière aujourd'hui des iables de la Grèce ; Mais , fille de l'aimable et sage fiction , Que sa mère rimtruite à suivre la raison; L'art en a plus de force , et n'a pas moins de grâce. Voyez cet arbre aux cieux mratler aveo audace ; Son f^wiUlge est peuplé d^faarmonieux oiéeaux , Ses fleurs par&tment l'aii^^ ses ondoyants rameaux ^ Amusait les Ji^^yrs ; mais sa base profonde Attache.sa racine aux fondements du monde* Telle est la Poésie; ainsi cet art flatteur Fonde sur^là raison son prestige enchanteur*

4d L'iMAGlFfÀTiew.

Voyez , dans ses rëoits , le fabuleux Ovide ^* Qui d'erreurs eu erreurs conduit l'avril afvide^ De prodiges sans nombre embellir i' animera ! La raison en secret présidait à ses veta:

Celaient des fictions , mais non pas dés chimères ; Chaque é%re^ en dépouillant se9 traîts.iwigîaaires j Reste dans la nature et dans la vérité.

Les bois ofirent encore à Toeil dés^ndbanté L'arbfe de Pbilémon ^ celui de sa ccmtpag^ ^. Narcisse est une fleur ^ Atlas une montagne; Hyacinthe expirant ne meurt pas tout entier ; Que Daphné disparaisse , il nous teste i^pi l^arier ^ Du palais du soleil les brillante^ del?(ieu)^eè , ^ Ses coursiers enflammés , attelée par les Heures y £n s' évanouissant laisseront sous nos yeU'x £t l'ordre des saisons , et la marche des <ùeus. Dans Ixion enfin j dans la vapeur qu'il aimé ^ L'Imagination se peignit elle-même :

Ainsi la vérité sort de la fiction ; t.

Ainsi la vigilante et sévère raison' Ne se laisse bercer que par d'heureux tnensoûg^ y Et veut à son réveil aimer encor ses songes.

L' Ariost e lui seul l'oublie impunément.

Quelques sages fâchés de leur amusemem .

€»AlfT V. 4*

S'efforcent de falàmer sa fiction frivcde ^ Sa morale un peu libre et s» muse uai peu foUo y Mais qui |>efat gtavement censurer ses ^rits ? *

La plainte coimneneée' expiré dans les ri»:*

Avec plus de grandeur ^ avec non mèins de charmes , Le Tasse sur l'amel vaconsacrer les armes Qui du tombeau d'un dieu ddivem Tenger l'affront. - Des palmes dàn» W malins , le casque $vtt le front , Sous les drapeaux du ciel et f œil sacré dos anges j Du Christ aux fiers combats il conduit les [Phalanges ; Et la religion^ et la gloire^ et f amour ^ De laurieiB et de fleurs le parent tour à tour. Que ces pinceaux sont trrak! qu'il trace srr^ec génie Et la ûère Glorinde , et k tendre Herminie f Ami de la férié, en ses vers séducteurs Lui-même est le premier de tous le» enchanteurs ; Et noble , intéressante , et brillante , e% rapide , Sa muse a pour charmer la baguette d' Armide.

f Voltaire ! combien tcm sort fut moins heureux ! Ton sujet, un peu triste , est trop près de nos yeux, Trop voisin de nos temps ^^^ . L'histoire rigoureuse Sans doute efiaroucha la &ble ingénieuse , Qui de loin nous montrant la riche fiction , Se plaît dans les vieux temps et vit d'illusion :

fyi L'iBrAOINATION.

Aussi tu proféras , dans um style sévère j

La plume deTadileà la lyre d'Homère»

Mais quel Français peut ^oir , sans en> étfe attendri j

Les douleurs de d'Estrëe et l'ame de Henri ?

Je ne dterai pas ta trop &meuse Jeanne :

Si l'esprit* lui sourit , la vertu la condamne ;

Et 1a chaste Pudeur y alarmée en secret ,

pu coin de l'œil à pein^ en effleure un feuillet»

Mais combien de^lauriers réunis sui' ta tête \

Conteur , historien , philosophé ^ poète j

Gomment , fier , gracieux , fort et doux à la fois ^

De tant de sentiments peux-^tu porter le poids?

Si l'on peut au gâint comparer le grand homme ^

Je crois voir cet Atlas que la fable renomme ^

Qui , seul , réunissant les. diverses saisons y

Embelli de vergers ^ hérissé de glaçons j

Entendait tour à tour les zéphyrs ^ l^.orages ,

La chute des torrents , les combats des nuages ^

Les hymnes des mortels ^ les doux concerts des dieux^

S'appuyait sur la terre et supportait les cîeux.

L'Eloquence elle-même , ou sublime, ou touchante ^ Que ne doit-elle pas à ce don que je (diante ! L'Imagination redouble son pouvoir :

C'est trop peu d'éclairer y elle sait émouvoir;.

Sans elle la raison glisserait sur notre ame* Avant qu'un Genevois gravât en traits de flamme , Ce 4{ue iioke autrefois avait dit avant lui , La clarté sans i^léur vainement avait lui.

Heureux si quelquefois , sa voix enchanteresse , N'eût dans de &ux sentiers ëgare la jeunesse ! Par lui du faux honneur tomba le préjugé ) Des liens du maillot Ven&nt fut d^gé ; La baleine cessa d'emprisonner les belles , On vit, au cri dû sang^ les mères moins rebelles; Et , la nature enfin , reprenant tous ses droits , Leur fils leur*dut la vie une seconde fois.

Mais tes beaux arts si doux y si brillants , si sublimes , Ont-ils seub notre amour ? Non, le ViiÊàe a deux cimes r S|ir l'tme , les neuf sœurs animent le ciseau , La lyre harmonieuse et le savant pinceau Inspirent le poète et conduisent la danse ; Les trois Grâces en chœur y sautent en cadence. Sur l'autre, est dans leurs mains le tube observateur , Le prisme des rayons heureux distributeur , Le cercle, le cadran , le compas et Téquerre , Qui divisent le ciel et mesurent la terre.

Croyeas-vous qu'à ces arts, moins gais , plus séileux , L'Imagination ne prête point ses yeux ?

44 L'iMAr^ïNATIÔN.

Non : elle a fait Newton eomme elle ar&tt Voiiaiîre> Pénétrez de Newton le secret sanetuake : Loin d'un monde frivole et de son vaùoi fracfts ^ . Et de ces vils p^ensers qui rampent iei-ka»^ Dans cette vaste mer de feux étii^elante / Devant qui notre eâprit recule di^ouvaikté^ Newton pleine ; il poursuit ,. il atteim cesg^tari^^ ebrps Qui jusqu'à lui sans» lois , sans r^les ^ sans atee^nds ^ Roulaient désordonmés Soru» ee$ voûtés pcoHondes r De ces briUants chaos* Newton a &it dés inondes. Atlas de tous ceseieux.qui reposent s^te lut^ Il les fait Tun de Fawre et la r^k ât Vàppiû ; Il calcule l^ir coufi^â^ , leur gra9side«r j hvops dMaâcés. Cest en vain q]i|jl^arée en ces déserts .ÎBaménMS La comète espérait échapper à S€S yeux ; Fixes ou vagabpnds y il saisit tous^ ses fehx ^ . . Q ui suivant de leur cours Fiâp^cFoyaUe vitesse y y Sans cesse s'attirant, se repousser sans cesse;, Et par deux moiivenoients ^ mais paip lib même \oh^ Boulent tous l'un sur l'auure y et chacun: d'plu&sui^ seic O pouvoir d'un grand bompie et d'iiuie ame divine! Ce que Dieu seul a fait , Newtop sent Tiitiaginie.;- Et chal|ne asçre répète en proc^amaat l'eur no»; « Gloire çiu Dieu qui cr^éa les mondes et N^^ftovi! ^

CttANT V. . ' ,4&

Quelle science enfin ^ à cette eiK^nteresse , Ne doit point son ëdat^ 6^ foroe et sa rl<^8se ? Ce géomkve piéme^ arme de son compas, Qui semblç mesurer et compter tous ses pas , Que n^a dÎTinité lui prétç son audace , De la yieille routine il va quiuej U trace; Et tandis ^'â pas lents quçlque cbiffreur obscur, Suit le chemin trace y lui , d'i^n ^ol prompt et sûr, . Laissant loin le trAipeau des "(êtes calculantes Par ses signes fictifs, ses formules savantes, Des hauteurs où la foule à peine arrive enoor , Vers des mondes nouveau:^ a d^)à pri^ Tessor ; Des termes inconnus perce les routes sombra ; Parcourt tous les degrés de l'ëchelle ^e» nombres , Des vitesses , des chocs , d^ Pf spaoe et dii tçmps , Révèle la mesure; et, co^ime pes Titaps , Sur leurs monts entassés menaçant les Qie\x% même, Met calcul ^ur c^lcu} , problème sur problème : Tels à pas de g^nts , au sein des infinis , S'avançaient les Newton , les Euler , les ]Leibnitz ; Tel Lagrange sous lui voit ramper le vulgaire ; Ainsi sen&blable aux dieux que &it marcher Homàriç, Dans son subli^ie esso^r, des règles affranchi, Il part, forme trois pas, et le monde est françhii

A l'aide 4'ua levier l'homme ébjranle la piwfe^

Par la grue enlevée elle a quitté la terre.

L'art s'ava^içe à gifav^ds pas ; mais c'est peu4|«e ses^ins

Satisfassent au cri à<^ iu>s premiers 1>çs<hii^ ;

Bientôt acQourt le li^e et sa pampa élégante ;

Du lion tentasse la dépouille sanglant^ ,

Dès long-tempç a Sait place aux tpisons 4e$ brebis ;

Un jour un noble ver filera ses habita *^

La beauté se mirait au cristal d'une £^u pvuce ;

La glace avec <H*gu9il ré^cbit sa figwe*

L'ombra , le sable et l^u lui mesurai^i les îoui;» ^

Un balancier mobile e^ divise le coux^ ;

Des rouages savants ont animé l'horloge ^

£t la montrerépond au doigt qui l'interroge :

Quel Dieu sut mettre une ame en ces £rag(iles corps 7

Gomment, sur le cadran qui cache leurs ressorts,

Autour des dauze ^o&urs , qui iwn^ent sa famille ,

Le temps , d'un pas égal, fait-il marcher l'aiguille ?

Art sublime ! par lu^la durée a ses lois ;

Les heures ont un corps , et le temps une voix.

A :tous ces grands secrets un seul manquait encore i

Ma divinité parle , et cet art vient d'éclore. .

Avant lui , d'un seul lieu , d'un seul âge entendus ^

Pour le monde et les temps les arts étaient perflu» j

Cet art conservateur en prévient la ruine.

Quand le bienfait est pur qu'importe Torigine ?

Des vils débris du lin que le temps a détruit , . .

Ëmpati^ avec art, et foulés à grand bruit ,

Vont sortir ces feuillets où le métal imprime

Ce que l'esprit hmBain conçut de plus sublime ;

Un amas de lambeaux et de sales chiffons

Eternise l'esprit des Plines , des Buffoos ;

Par eux le goût circule , et , plus promp,te qti'Eole ,

L'instruction voyage et le sentiment vole. ^"*^

Trop heureux si l'abus n'en corrompt pas le fruit I

Mais veux-tu voir en grand ce que l'art a produit ? Regarde ce vaisseau, destiné pour Neptune , Favori de la gloire, ou cher à la fortune , Qui doit braver un jour , navigateur hardi , Ou les glaces du nord , ou les feux du midi.

Quelle majestueuse et fière architecture !

Le calcul prévoyant dessina sa structure : Dans sa coupe ^gère , avec solidité ^ .

Il réunit la force à la rapidité.

Emporté par la voile , et dédaignant la rame , Le chêne en est le corpe , et Je vent en est Tame. L'aimant , fidèle ail pôle , et le timon prudent , Dirigwt ses sillons sur Tabîme grondant.

00 L'iMAGiNAtlON*

L'équilibre des poids le balance sur l'onde ; Son vaste sein reçoit tous les trésors du monde ; La foudre arme ses flancs ; géant audacieux j Sa caréné est dans l'onde y et ses mâts dans les cieux. Long-temps de son berceau l'enceinte l'emprisonne; Signal.de son départ y tout-à ^oup l'airain tonne y Soudain^ lassé du port y de l'ancre et du repos y Aux éclats du tonnerre y aux cris des matelots y Au bruit des longs adieux mourants sur lea rivages y Superbe y avec ses mâts y ses voilés y ses cordages y Il part, et devant lui chassant les flots amers y S'empare fièrement de l'empiiaig des mers»

FIN DU GINQUI^E CHANf.

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