ART ORIENTAL
On a déjà vu à quelle antiquité reculée remontait l’ornementation de certains rituels égyptiens écrits fur papyrus . Si les archives de Bénarès, qui renferment environ i f^ooo manufcrits, ou celles de quelque autre ville facrée de l’Inde nous étaient ouvertes, il eft probable que d’antiques peintures ornantlesgrandspoèmes, honneur de l’Inde, viendraient accroître nos richeffes en ce genre. L’ornementation des livres était pratiquée, dans l’Hindouflan, à une époque que la paléographie orientale ne peut clairement affigner,&, jufqu’au moment où quelque artiffe hindou fera pour les livres ce que Ram-Ras a fait pour l’architecture, un doute prudent devra, dans ces matières délicates, diriger les recherches de l’Européen. Nous faifons remarquer en paffant, néanmoins, que le climat de la prefqu’île de l’Inde efl bien moins favorable que celui de l’Egypte à la confervation des livres. Les grands poèmes, tels que le Mahâbhârata & le Râmâyana, les autres livres fanfcrits, tels que les Védas Itihâfas & les Pourânas, fe montrent encore aujourd’hui ornés dans ce flyle effen bellement original, qu’il ne faut pas confondre avec celui des peuples conquérants. Un volume dans lequel on a tenté de réunir l’élite des peintures de tous les pays & de toutes les époques, eût préfenté une lacune, fi quelque fpécimen n’eût pas montré ce qu’efl, à côté de l’art hellénique, l’art charmant dont le drame de Sakountala nous fait foupçonner, en poéfie, la gracieufe originalité. (Voyez les pages i io & m.)
11 en efl de même à l’égard de l’art des Chinois, art bien autrement connu & fi vulgaire aujourd’hui, qu’il s’efl mêlé comme à notre infu à l’ornementation de nos étoffes & des meubles de nos falons. Les Chinois, comme on fait, poffédaient l’imprimerie dès le vi Ie fiècle de notre ère : c’efl, pour ainli dire, l’époque où commence parmi nous l’ornementation des manufcrits. Un livre d'une étendue confidérable
1 38 Ornementation
pourrait donc être confacré aifément à la paléographie & à la xylographie des Chinois 5 difons plus., les noms, ici, feraient peut-être plus multipliés que dansfhifloire de l’art occidental, & ce qu’il y a de curieux, on pourrait y voir figurer des noms d’artifles français. Le P. Altiret, mort à la Chine en 1768, était un peintre fi goûté de l’empereur, qu’il fut fur le point de l’élever à la dignité de mandarin. Un autre jéfuite italien, Caftiglione, était dans le même cas. Il efl bon de le rappeler ci, le plus célèbre des peintres chinois dans les temps modernes, Lamquoi, écrivit, vers l’année 1681, un livre intitulé : Le Fan-Qui , dans lequel fe trouve analyfé le fyftème de la peinture chinoife. (Voyez les pages 378, 379, 382, 383 .) Nous renvoyons également à l’article que donna jadis, fur les peintures chinoifes, un finologue, J. Hager, auteur d’un livre fur les médailles chinoifes du cabinet impérial de France.
L’art oriental qui nous efl le plus familier toutefois, fe préfente ordinairement à notre penfée fous la forme que lui ont donnée les Arabes. Il n’eft perfonne qui ne fâche aujourd’hui quel degre de magnificence certains princes mahométans ont déployé dans l’ornementation du Coran & de quelques autres livres religieux. (Voyez les pages 374, 37ÿ .) Cafiri nous apprend tout ce qu’il y avait de richeffes en ce genre dans les bibliothèques de l’Andaloufie. Pour n’offrir ici qu’un exemple du luxe de rehure offert par certains manufcrits des Arabes, nous fignalerons l’exemplaire du Coran qui avait ete écrit tout entier de la main d’Othman. Ce livre fut porté en Efpagne, & Abd-el-Rahman le confervait à Cordoue; il tomba au pouvoir des Almohades, à 1 epoque où ils firent la conquête de la Peninfule. L un de ces princes, zélé mufulman, fit couvrir le fplendide volume de lames d or enrichies de diamants, & quand les troupes fe mettaient en marche pour quelque expédition, dit M. Charles Romey, un chameau, fuperbement enhainaché, portait devant eux le faint livre, renferme dans une caflette revêtue de drap d’or. De viciffitude en viciffitude, ce précieux Coian efl paffé dans les mains des Turcs & fait partie des trélors desfultans, (Voyez ÏHifloire d’Efpagne , t. 1er, page 46^ •) Selon ce que nous raconte un favant orientalifle, 1 abbé Bargès, ce ferait à Maroc que ce Coran magnifique aurait été enrichi de fes joyaux les plus précieux par Abd-el-Moumen-Ben-Ali. Sa reliure n’aurait peut-être pas reçu des diamants auxquels la taille n avait pas encore donne leur merveilleux éclat, mais bien des perles fines, des rubis <3c des emeraudes, les
des zManufcrits. 139
plus belles que le fultan avait pu fe procurer. « Les fils &fùcceffeurs de ce prince, marchant fur fes traces, fe plurent à enrichir la couverture de nouveaux joyaux, de nouvelles pierreries de grand prix, en forte qu’à la fin les planchettes fe trouvèrent entièrement recouvertes d’ornementation. >' Durant une bataille fanglante où fuccomba Said, ce livre, qui repréfentait à lui feul un tréfor d’un prix ineflimable, tomba entre les mains d’un foldat qui, après l’avoir dépouillé de fa couverture, le jeta comme objet de rebut. (Voyez ÏHiJIoire des ‘Beni-Zeiyan , rois de Tlemcen. Paris, i8f2, page 19.)
De tous les peuples orientaux , les Perfans font bien certainement ceux chez lefquels la calligraphie efl: le plus en honneur. Cet amour pour les beaux livres & les fplendides ornements de l’écriture remonte même à une haute antiquité. Manès ou Many, l’héréfiarque célèbre qui fut mis à mort par ordre de Behram en 274, doit être infcrit en tête des calligraphes célèbres delaPerfe. On ferait un livre s’il fallait dénombrer ici tous les artifles fameux en ce genre que nomment avec orgueil les Perfans, en y ajoutant ceux qu’a vu naître l’empire mufulman du Mogol. Les plus beaux fpécimens hindo-perfans que l’on possède à Paris, font confervés à la Bibliothèque impériale, fection des eflampes. Deux volumes furtout font dignes d’admiration. L’un efl intitulé : T) âmes & Seigneurs de la Terfe ; l’autre, qui renferme les portraits des fouverains mogols, porte le nom de Manuci, le favant voyageur qui le rapporta des Indes. Manuci était un habile médecin vénitien, qui, après avoir parcouru l’extrême Orient au xvne fiècle <5c avoir été attaché au fervice de la cour, revint en Italie, vers l’année 1691.
En tout ce qui regarde les arts du deffin, les Perfans ont un grand avantage fur les Arabes & fur les Turcs. Ils font S chines, & par conféquent ils ne craignent pas de faire intervenir la repréfentation de la figure humaine parmi les ornements les plus délicats de la calligraphie. Par l’enfemble de ces ornements eux-mêmes, il y aurait une curieufe étude à faire des allégories que les Orientaux emploient dans leurs œuvres d’art. Pour ne parler que des fleurs & des oifeaux qui reviennent fi fouvent dans la peinture des livres, la rofe efl; l’image de la divinité, le narciffe efl: le fymbole de celui qui fe confacre à Dieu, l’âme pieufe efl; repréfentée par la violette , le roflignol cache une allégorie d’un ordre plus élevé, c’efl encore l’âme, mais elle afpire à fe réunir au Très-Haut. (Voyez Reinaud, Monuments oArabes , Terfans & Turcs.')
1 40 Ornementation
La littérature fi riche des Perfans a fourni des textes nombreux propres àexercerle talent des calligraphes& des illuminateurs. La grande épopée, connue fous le nom de Shah U^ameh, ou le livre des rois, le poème de c ’Medjnoun & Leïla, qu’a traduit avec tant de charme M. de Chezy <5c qui eft dans la mémoire de tous les Orientaux, YouJ[onf& Zuleïka dont la renommée n’eft pas moindre, les poéfies myfliques de Saadi & tant d’autres, fon tilluflrés par les pinceaux les plus habiles. Chezles Orientaux, comme chez nous, le xve & le xvie fiècle paraiffent avoir été l’époque brillante de la peinture des livres. On fe tromperait étrangement néanmoins, fi l’on fuppofait que cet art s’eft éteint en Perfe. Il fleurit plus que jamais à Téhéran; le jeune fouverain actuel, Nacir-Eddine- Shah, eft un appréciateur du goût le plus délicat, en tout ce qui regarde l’ornementation des livres. Ainfi que nous l’apprend un des orientalrftes les plus habiles de notre époque, M. Alex. Chodzko, on exécute en ce moment, par les ordres de ce fouverain, un manufcrit unique, reproduifant les contes des Mille & une Nuits & enrichi de beaucoup de poéfies qui ne fe trouvent pas dans le texte arabe. Ce livre merveilleux, confié aux calligraphes en renom, a coûté déjà fept années de travail affidu & exigera probablement le même efpace de temps pour être achevé ; la fomme confacrée jufqu’à ce jour à ce que l’on appellerait chez nous fa mife en train , équivaut environ à 300,000 fr.
S’il ne nous a pas été donné de puifer à ces merveilles, encore ignorées de l’Occident, ce n’eft ni les manufcrits fplendides, ni la fcience obligeante des orientalifles qui nous a fait défaut pour orner ïlmiraiion. Un voyageur célèbre, le prince Grégoire Gagarin, nous a ouvert les pages fplendides de fon livre (voyez les pages 1 06 & 107), & le favant confervateur delà Bibliothèque de l’Arfenal, M . Grangeret de la Grange, a communiqué , pour enrichir l 'Imitation , ce que fon goût éclairé a réuni de plus beau fur l’art oriental.