EMMANUEL PALÉOLOGUE, VERS LAN
C’est dans une homélie sur l’Assomption de la trèssainte Vierge, que ce pieux empereur rend hommage à la sainteté originelle de Marie.
«Au moment où la Mère de Dieu naquit, je dirai mieux,
AU MOMENT OU ELLE FUT CONÇUE, JÉSUS-CHRIST qili l’avait
choisie pour sa Mère, l’a remplie de sa grâce : il a donc été avec elle avant sa naissance ; et quoique son corps ait été composé plus tard du sang de la Vierge Immaculée, il lui a été intimement uni (par sa grâce) dès l’instant qu’elle commença a exister dans le sein de sa mère jusqu’alors stérile. Voilà ce que signifient ces paroles de l’ange Gabriel : Le Seigneur est avec vous (3). »
(1) Matth. Catacuz. Comm. in Cant. Cant. cap. iv. v. 4. pag. 29. ed. Roman. 1624.
(2) In Cant. vin. 10. loc. cit. p. 62.
{a) « Sinnil ac nata fuit (Deipara) ; dixerim quoque simul atque concepta beata Virgo fuit, sua illam gratia implebat qui sibi futurampræstituerat matrem : immo vero cum ilia erat ipse antequam esset nata; factum quippe et compactum est illi
DE LÀ SAINTE VIERGE MARIE
Ce commentaire, présenté comme l’expression de la pensée de l’ange Gabriel, constitue sans contredit un des plus beaux témoignages de la croyance de l’église grecque, et clôt dignement la tradition magnifique que nous venons de dérouler sous les veux du lecteur.
Après le règne d’Emmanuel Paléologue, l’empire de Byzance a rapidement décliné, et cinquante ans s’étaient à peine écoulés depuis cette époque, lorsque Mahomet II s’empara de Constantinople.
Comme jamais aucune controverse ne fut soulevée dans le sein de l’église grecque au sujet du privilège de l’immaculée Conception de la sainte Vierge, ceux qui l’ont attesté n’ont jamais été entraînés à le soutenir par l’emportement de la dispute, ou par les conseils de l’amour-propre ; ils ont conservé jusqu’à la fin la qualité de simples témoins de la tradition de l’Eglise.
Mais ici une foule de réflexions se présentent, qui viendront mieux à propos, lorsque nous aurons entendu les illustres et nombreux témoins de la croyance de EEglise latine.
corpus temporibus suis de sanguinibus immaculatæ ; nunquam tameu non fuit illi conjunctus, statim atque in sterilis matris utero cœpit esse, b Emm. Paleol. Hom. in Dormit. Deip. publiée par H. Maracci dans ses Cœscires Mariant, p. 65. citée par lui dans son Mariale Isidori Thess. p. 184. et par le P. Passaglia. pag. 1875.
ARTICLE IV
Témoignages explicites des saints Pères de l'Eglise latine .
Saint Augustin, qui passe pour le plus sublime et le premier docteur de l’Eglise latine en fait d’autorité, se présente ici comme le premier témoin du privilège de la sainte Vierge, dans l’ordre des temps.
Son témoignage est, dans cette matière, d’un poids d'autant plus grand, que le saint docteur a été choisi de Dieu, pour défendre, avec plus d’énergie et d’éloquence qu’aucun autre père, le dogme du péché originel, auquel le privilège de Marie a dérogé par une disposition particulière de la volonté divine.
Aussi les adversaires de l’immaculée Conception n’ont-ils négligé aucun effort pour obscurcir ce témoignage, et pour l’arracher aux défenseurs du privilège de Marie.
Ces efforts ont été vains. Saint Augustin a connu l’exception que Dieu a faite, en faveur de sa Mère, aux lois générales de sa justice ; il l’a expliquée dans des circonstances si remarquables, qu’aucun doute n’est possible ni sur le sens de sa pensée, ni sur l’autorité de son témoignage.
Pour comprendre cette pensée, il faut se rendre compte de l’état de la controverse à l'occasion de laquelle ce grand docteur a exprimé sa croyance.
L’hérétique Pélage enseignait, à l’exemple des Stoï-
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
riens, que la nature humaine est intacte; qu’elle n’a subi aucune déchéance, que par ses forces naturelles, sans le secours de la grâce divine, elle peut éviter tous les péchés, pratiquer toutes les vertus, et parvenir ainsi h sa fin dernière, qui est Dieu.
Cette impeccabilité naturelle, d’après Pélage, a éclaté dans les justes de l’ancienne loi, qui n’ont jamais contracté le péché originel, ni commis de péché actuel ; et qui, en vivant selon la justice, sont morts dans la paix du Seigneur. Parmi ces hommes préservés de toute souillure du péché, Pélage citait Abel, Enoch, Melchisedech, Abraham, ïsaac, Jacob..., saint Joseph, Pépoux de Marie et saint Jean-Baptiste. Il leur adjoignait un grand nombre de saintes femmes, telles que Débora, Anne, mère du prophète Samuel, Judith, Esther, Elisabeth, et il concluait en disant qu'il est nécessaire et conforme à la piété , cVavouer aussi que la Mère de Notre- Seicjneur et Sauveur a toujours été sans péché (i).
Dans la pensée de Pélage être sans péché signifiait n’avoir ni contracté le péché originel, ni commis le péché actuel, mais avoir conservé une pureté, une innocence perpétuelles. Ne l’oublions pas.
Saint Augustin répond à l’hérésiarque que, par la chute de notre premier père Adam, toute sa postérité esttombée dans l’iniquité, et que tous les hommes en naissant contractent le péché originel ; que ce péché a vicié notre nature, au point que personne, sans une grâce spéciale de
(1) Apud St. Àug. De natura et gratia. c. 36. n. 42. t. x. col. 144. ed. Bened.
l’immaculée conception
Dieu, ne peut éviter, pendant le cours entier de sa vie, tout péché actuel. Il nie donc formellement que les justes de l’Ancien Testament, nommés parPélage, aient été sans péché , à l’exception de la bienheureuse Vierge Marie, au sujet de laquelle, en fait de péché, il déclare n’admettre aucune controverse, tant ses droits sont clairs et incontestables.
« A l’exception de la sainte Vierge Marie, dit-il, au sujet de laquelle, lorsqu’il s’agit de péché, je n’entends admettre aucune controverse, à cause de l’honneur qui est dû au Seigneur; (car de là nous savons combien de grâces lui ont été conférées pour vaincre le péché sous tous les rapports, à elle qui a mérité de concevoir et d’enfanter celui qui certainement n’a jamais contracté de péché (1);) ainsi, excepté cette Vierge sainte, si nous pouvions réunir tous les saints et toutes les saintes qui
(1) L’édition des Bénédictins et des auteurs anciens entendent cette phrase dans le sens d’une interrogation : « Car d’où savons-nous si plus de grâces lui ont été conférées pour vaincre le péché sous tous les rapports?...» Mais cette interprétation embrouille évidemment le sens du discours. Comment saint Augustin dirait-il qu'il n’admet aucune controverse sur une chose qui lui paraît douteuse? Comment ajouterait-il immédiatement qu’elle lui paraît douteuse parce que Vlarie a conçu et mis au jour Celui qui n’a jamais commis de péché? N’est-ce pas la une raison évidente pour affirmer que Aîarie a vaincu elle-même le péché sous tous les rapports? D’après notre interprétation, Y unde se rapporte â l’honneur de Jésus-Christ qui est rappelé dans le même membre de la phrase, et la suite des idées est parfaite. Le sens grammatical du mot unde réclame d’ailleurs cette interprétation. Ce mot équivaut â ex quo , a quo , comme la plupart des grammairiens le prouvent. Tursellini, De parliculis lut. orat. cap. 196, dit :
« Unde etsi proprie est adverbium loci, interdum tamen et ad personas et ad alias res accomodatur, poniturque eleganter pro Ex quo , Ex qua, vel Ex quibus. »
Lô
ont vécu ici-bas, et leur demander s'ils ont été sans péché: que pensez-vous qu’ils nous répondraient ?... Ne diraient-ils pas d’une voix unanime: Si nous disons que nous rC avons pas péché , nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est point en nous (i). »
Et pour qu’on ne puisse point conclure de ces paroles que saint Augustin parle seulement du péché actuel, à l’exclusion du péché originel, le saint docteur ajoute prèsqu’aussitôt, qu’il ne rejette point d’une manière absolue l’hypothèse de Pélage, quant au péché actuel, pourvu que celui-ci avoue, de son côté, que si quelques justes ont échappé à tout péché actuel, ils le doivent au secours de la grâce, et non pas à leurs forces naturelles (2).
(1) « Excepta itaque sancta Virgine Maria, de qua, propter honorem Dornini, nullam prorsus, cum de peccatis agitur, haberi volo quæstionem; unde enim sciraus, quid ei plus gratiæ collatum fuerit ad vincendum omni ex parte peccatum. quæ concipere et parère meruit, quem constat nulium liabuisse peccatum. Hac ergo Virgine excepta, si omnes illos sanctos et sanctas, cum hic viverent, congregare possemus et interrogare, utrum essent sine peccato, quid fuisse responsuros putamus?... Nonne una voce clamassent: Si (lixeriinus , quia peccatum non liabemus , nosipsos decipimus et veritas in nobis non est. » S. Aug. De natura ei fjratia. c. 56- n. 42. t. x. col. 144.
(2) « Quæstionem in ipsa non peccandi possibilité esse contendit (Pelagius), in qua nec nos adversus eum certare opus est. Nam neque illud nimis euro, utrum fuerint hic aliqui, vel sint, vel esse possint, qui perfectam, cui nihil addendum esset , habuerint, vel habeant, vel habituri sunt caritatem Dei ; (ipsa est enim verissima,plenissima, perfectissimaquejustitia) ; quoniamid quod voluntate hominis, adjuta per Dei grcitiam , fïeriposse confiteor etdefendo , quando vel ubi vel in quo üat, nimium certare non debes. Neque de ipsa possibilitate contendo , cum sanala et adjuta hominis voluntate , possibilitas ipsa simul cum effeclu in sanctis proveniat... » S. Aug. Denat. et grat. contra Pelagium. cap. 42. n. 49. t. x. col. 148.
l’immaculée concept, t. II.
l’immaculée conception
Saint Augustin admet donc que certains justes de l’Ancien Testament ne devraient, dans l’hypothèse qu’il propose, s’appliquer aujourd’hui les paroles citées de saint Jean, qu’à raison du péché originel qu’ils ont contracté.
Il est évident par-là que, dans ce passage, saint Augustin parle tout à la fois du péché originel et du péché actuel, et qu’il admet une exception à l’universalité du péché actuel, en faveur de quelques justes de l’Ancien Testament, qui ont pu en être préservés par la grâce; mais il n’admet pour aucun d’eux l’exemption du péché originel.
L’exemption de la tache originelle n’est reconnue par lui qu’en faveur de Marie, la Mère de Dieu, qu’il déclare être purement et simplement sans péché, c’est-à-dire sans péché originel et sans péché actuel. A l’exception de la bienheureuse Vierge, dit-il, tous les autres justes ont été dans le péché, au moins originel, comme il l’explique ensuite. Seule parmi les mortels, Marie n’a contracté ni commis aucun péché. Saint Augustin accorde donc à Pélage, quant à la sainte Vierge, tout ce qu’il demande ; mais il nie que le privilège de Marie soit la loi commune, et puisse être attribué à tout autre qu’à Marie (i). Sur ce point, dit-il, je n’admets aucune contestation ; quand il s’agit de péché, la sainte Vierge est hors de cause ; toute dispute est inutile. Et pourquoi ?
(1) Le saint Concile de Trente, pour excepter la bienheureuse Vierge Marie du sort commun, a employé presqu’àla lettre les termes de saint Augustin. Cette auguste assemblée, dont la pensée est bien connue, détermine donc, elle aussi, le sens des paroles dont le grand docteur s’est servi.
Parce que l’honneur de Jésus-Christ l’exige; parce que Marie a mérité de concevoir et d'enfanter celui qui certainement n'a jamais eu de péché: il ne dit point qui n’a jamais commis de péché, mais qui n’a jamais contracté de péché, afin de montrer que Marie aussi, comme Mère du Sauveur, n’a jamais pu avoir contracté le péché d’origine. Elle a dû vaincre le péché sous tous les rapports, être parfaitement sans péché, dans le sens de Pélage.Cela est évident pour saint Augustin qui n’admet aucune contestation à ce sujet.
Il faut bien remarquer aussi que saint Augustin appelait alors la tache héréditaire du nom d z péché originel ; d’où il s’ensuit évidemment qu’en disant que Marie a vaincu le péché sous tous les rapports, il entend la soustraire au péché d’origine.
Lorsqu’il ajoute que Notre Seigneur n’a eu aucun péché, il exclut le péché originel aussi bien que le péché actuel ; en assimilant Marie à son divin Fils sous ce rapport, il la déclare évidemment exempte de l’un péché comme de l’autre. Si la Mère de Dieu avait contracté le péché originel, saint Augustin n’aurait jamais pu dire qu’elle a reçu assez de grâces pour vaincre le péché sous tous les rapports, ex omni parte.
Mais si saint Augustin soustrait la bienheureuse Vierge Marie à la loi du péché originel, pourquoi emploie-t-il les paroles de saint Jean qui, dans le texte de l’apôtre, ont exclusivement rapport au péché actuel ?
La raison en est manifeste. Dans cette discussion, le saint Docteur traite en général de Y état de péché dans lequel le genre humain est tombé, et de ses consé-
l’immaculée conception
quences. De là vient qu’il parle tantôt du péché originel, tantôt du péché actuel, tantôt de l’un et de l’autre comme conséquences de la corruption de la nature tombée. Sa thèse principale est que l’homme ne peut en général par ses forces naturelles, sans le secours de la grâce, éviter le mal et faire le bien. Dans le paragraphe où il s’explique sur la prérogative de Marie, il s’occupe de l’état de péché en général; quelques lignes plus haut il avait parlé du péché originel, quelques lignes plus bas il en parle de nouveau. Si en proclamant l’exception à la loi générale, le privilège d'être sans péché , que Pélage attribue à Marie, il emploie les paroles de saint Jean, qui ont un rapport plus direct au péché actuel qu’au péché originel, c’est que ces paroles sont très-propres à prouver l’universalité du péché parmi les hommes, et que, dans sa pensée, la présence du péché actuel en nous atteste la présence du péché originel, comme, dans la pensée de Pélage, l'exemption du péché actuel supposait l’absence du péché originel.
Quelque soit le sens que l’on attache aux paroles de saint Jean, dans le texte de 1 apôtre, il est bien certain que saint Augustin les a entendues ici du péché originel, puisqu’il les met dans la bouche des justes qu’il suppose préservés du péché actuel, et qui n’ont pu se les appliquer qu’à raison du péché originel.
En disant que la sainte Vierge n’a pas dù s’appliquer ces paroles, il affirme donc très-clairement qu’elle a été exempte du péché originel.
Ce célèbre témoignage fut rendu par saint Augustin l’année 415; vers la fin de sa vie, en 428, il le confirma d’une manière remarquable.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Julien d’Eclane, disciple fameux de Pélage et adversaire, plus prononcé que son maître, du dogme du péché originel, qui renversait tout son système, avait osé dire, dans l’ardeur de la dispute, que la doctrine de saint Augustin était pire que celle de Manic-hée. Dans un odieux parallèle que saint Augustin rapporte, Julien avait dit: « Manichée, il est vrai, détruit la Virginité de Marie par la condition de l’enfantement; mais vous, vous placez Marie elle-même sous le pouvoir du démon par la condition de la naissance (i). »
C’était renouveler l’accusation de Pélage, et poser en termes nets la question du privilège de la Mère de Dieu.
Saint Augustin n’hésite pas un instant devant cette accusation atroce: « Je ne place point Marie sous le pouvoir du démon , réplique-t-il, par la condition de la naissance ; mais je soutiens que la condition de la naissance est dissoute (pour elle) par la grâce de la régénération (2). « La condition de la naissance n’est point ici le péché originel lui-même; mais la loi malheureuse qui soumet tous les enfants d’Adam à la triste nécessité de le contracter. Lorsque saint Augustin assure que la condition de la naissance a été dissoute, écartée, abolie par la grâce de la régénération, c’est comme s’il disait que la
(1) « Julianus (ait): Ille (Manichæus) virginitatem Mariæ partus conditione dissolvit ; tu ipsam Mariam diabolo nascendi conditione transscribis. b
(2) « Augustinus (respondet) : Non transscribimus diabolo. Mariam conditione nascendi ; sed ideo quia ipsa conditio solvitur gratia renascendi. b S. Aug. Op. imperf. contra Julian. 1. iv. c. 122. t.x.col. 1207 et 1208.
l’immaculée conception
grâce a suspendu la loi commune pour Marie, que la grâce l'a préservée de la tache originelle.
Julien d'Eclane avait accusé saint Augustin de soumettre Marie au démon dès son origine, en vertu du sort commun des enfants d’Adam : saint Augustin nie formellement que telle soit sa pensée. Nous ne soumettons pas, dit-il, Marie au pouvoir du démon! Est-il possible d’énoncer plus clairement la croyance au privilège de l’immaculée Conception?
Malgré le sens catégorique de cette réponse, quelques auteurs se sont embarrassés dans les paroles du second membre delà phrase dont la construction est peu naturelle. Il leur semble que saint Augustin en disant: A on
transscribimus . conditione nascendi , sed ideo quia .
avoue qu’il soumet Marie au démon dans un certain sens, quoiqu'il ne la soumette point dans un autre. Ils entendent ces mots sed ideo quia , comme si le saint docteur avait voulu dire: Nous ne soumettons pas Marie au démon si ce n'est que la condition de la naissance est abolie par la grâce de la régénération; d'où ils concluent que saint Augustin soumet Marie au démon à son origine, au moins d’une certaine manière.
Mais cette difficulté n’est qu’apparente.
Pour la faire disparaître, il suffit de compléter la phrase, selon la pensée de saint Augustin et d’après les lois de la logique. Disons donc avec le saint docteur: « Non transscribimus diabolo Mariam conditione nascendi ; sed ideo non transscribimus quia ipsa conditio nascendi, solvitur gratia renascendi; » et nous verrons que saint Augustin ne soumet la sainte Vierge au dé-
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
mon d’aucune manière quelconque, mais qu'il indique le motif pour lequel il l’affranchit de cette servitude originelle.
La pensée de saint Augustin est indiquée par l’état même de la controverse.
Dans le premier membre de la phrase, le saint docteur déclare purement et simplement qu’il ne soumet pas la sainte Vierge au démon par la condition de la naissance, conditione nascendi, comme il y soumet les autres en-
J tj
tant s d’Adam. Il nie la doctrine que Julien lui impute. Mais comme Julien, non content d’affranchir Marie de la loi commune, voulait aussi qu’elle en fût affranchie par le droit de la nature, sans le secours de la grâce ; saint Augustin fait aussitôt ses réserves dans le second membre de la phrase, où il déclare que si Marie a été soustraite à l’empire du démon, ce fut par la grâce de la régénération, qui l’en préserva. Il affirme qu’en admettant l’exemption de Marie, il ne l'admet point de la même manière que son adversaire ; et c’est en ce sens qu'il dit: Si ce n’est que, etc., comme s’il eut dit en effet: Si je suis censé soumettre Marie au démon, dès que j'attribue sa délivrance à la grâce, j’accepte votre reproche, je soumets Marie au démon, d’une manière impropre, en ce sens qu’elle y eût été soumise, si la grâce ne l'eût préventivement rachetée. Saint Augustin confirme ainsi sa pensée principale, à savoir que Marie par un effet de la grâce a été préservée de la tache du péché originel, quoiqu’elle eût encouru ce que les scholastiques appelaient la dette du péché originel, ou la nécessité de le contracter, si la grâce ne l’eût rachetée.
l’immaculée conception
Cette pensée déjà si claire reluit encore dans la distinction que saint Augustin reconnaît entre le privilège de Marie et celui du prophète Jérémie et de saint iean- Baptiste. Quoique sanctifiés dans le sein de leurs mères, ces grands serviteurs de Dieu avaient contracté le péché originel, comme saint Augustin le remarque en termes exprès (1) ; tandis que Marie a vu briser pour elle la condition de la naissance commune, c’est-à-dire suspendre la loi du péché originel.
Ne perdons pas de vue que Pélage et Julien ont parlé de l’origine Immaculée de Marie comme d’une vérité généralement admise, et reconnue incontestable parmi les chrétiens. Le premier affirmait qu’avouer la sainteté parfaite et originelle de Marie était une chose nécessaire à la piété , c’est-à-dire, conforme à la croyance des fidèles; le second argumente ah ahsurdo de l’hypothèse qu’il attribuait à saint Augustin.il supposait que c’était une chose révoltante pour un chrétien, de croire que Marie a été sujette au démon, même pendant un seul instant de sa vie.
Et ce qui n’est pas moins digne de remarque, c’est que l’objection puisée dans la sainteté perpétuelle de
(1) « Jeremias et Joannes, quamvis sanctificati in uteris matrura, traxerunt tamen originale peccatum... Erant ergo illi et natura filii iræ ab uteris matrum, et gratia filii misericordiæ ab uteris matrum ; quia nec ilia eis inerat sanctitas quœ vinculum solveret successionis obnoxiæ , quod suo tempore suivi oportebat. » S. Aug. Op. imperf. contra Julian. 1. iv. n. 154. col. 1218. Ces dernières paroles sont bien remarquables. S. Augustin dit que le prophète Jérémie et saint Jean Baptiste ne furent pas doués de cette sainteté qui eût brisé le lien de la succession servile ; comme s’il eût voulu insinuer que cette sainteté a été accordée à une autre créature, û Marie, pour qui la condition de la naissance , expression synonime, a été brisée par la grâce, comme il le déclare un peu plus haut.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Marie arrêta saint Augustin sur place. Cet éloquent et puissant écrivain venait d’accumuler les témoignages de l’Ecriture et des saints Pères qui établissent l’universalité du péché originel; il avait rejeté successivement toutes les exceptions que Pélage lui avait alléguées ; sa doctrine brillait comme un astre, sa parole coulait comme un torrent, il rencontre l’objection tirée de la sainteté perpétuelle de Marie: aussitôt il s’arrête, il s’incline, il ne conteste plus; il admet l’exception. L’argument le plus persuasif qu’il eût pu opposer à l’hérésie dePélage, eût été sans contredit celui que lui eussent fourni les ravages du péché originel observés jusque dans la Mère de Dieu; mais cet argument, il le reconnaît, lui fait défaut; sur ce point, il recule devant ses adversaires ; il admet leur raisonnement. S’il n’eût rien dit, on eût dû croire qu’il cédait à une raison évidente, qu’il était persuadé. Mais loin de se taire il enchérit, en quelque sorte, sur leurs principes, en déclarant que Marie a été soustraite à la loi commune pour l’honneur de Jésus- Christ; qu’elle a reçu assez de grâces pour vaincre le péché sous tous les rapports, et qu’à ce sujet aucune contestation n’est possible parmi les chrétiens.
Quel triomphe pour les défenseurs de l’immaculée Conception! Quel monument de l’antique croyance de l’Eglise! A défaut de tout autre témoignage, celui-ci suffirait pour nous convaincre, que la tradition catholique atteste d’une manière explicite l’immaculée Conception de la Mère de Dieu.
Une dernière difficulté se présente; il importe de l’écarter.
l’immaculée conception
On nous dit : si saint Augustin a cru au privilège de Marie, comment se fait-il, qu’il affirme si souvent que tous les hommes sans exception contractent la tache originelle, et que Notre-Seigneur Jésus-Christ seul en a été exempt? Comment les adversaires de l’immaculée Conception se sont-ils prévalus de l’autorité de saint Augustin pour nier le privilège, au point d’emprunter à ses écrits jusques à quatre-vingts arguments et plus? Comment se fait-il enfin que les défenseurs du privilège de Marie n’aient point allégué autrefois le témoignage de saint Augustin, et que dans ces derniers temps ils aient quelquefois hésité à s’en prévaloir?
D’après ces faits il semble que la pensée du saint docteur est au moins très-obscure et fort contestable.
Un examen approfondi de l’état de la controverse soutenue par saint Augustin, suffit pour résoudre ces difficultés, de la manière la plus satisfaisante.
Dans la controverse pélagienne saint Augustin se trouvait en présence d’hérétiques adroits et subtils qui ne cherchaient qu’à embrouiller la question , qu’à obscurcir le dogme du péché originel, en accumulant difficultés sur difficultés, exceptions sur exceptions. L’Immaculée Conception de Marie était pour eux une puissante machine de guerre, dont ils tâchaient de tirer bon parti en faveur de leur hérésie. Saint Augustin, qui ne contestait point le privilège de la Mère de Dieu, voulut une bonne fois placer ce fait au-dessus de toute discussion, en l’écartant de la controverse, afin d’examiner la question du péché originel en elle-même, et sans égard à l’exception faite en faveur de la sainte Vierge. Dans ce but, il déclara
DE LÀ S ALS TE VIERGE MARIE
une fois pour toutes que la sainteté parfaite et perpétuelle de Marie ne faisait point une question pour lui ; qu’à ee sujet il n’admettait aucune contestation ; mais que la bienheureuse Vierge ayant été exceptée de la loi générale, tous les autres hommes étaient sujets au péché.
Lorsque Marie eut été définitivement mise hors de cause, saint Augustin prouva que tous les hommes sans exception avaient contracté le péché originel. Dès lors ses propositions universelles n’atteignaient plus la Mère deDieu, parce que toutes présupposaient l’exception dont elle a été l’objet. Jésus et Marie ne sont pas soumis à la loi du péché : cela pour lui est hors de doute ; ses adversaires en conviennent; les deux partis étant d'accord sur ce point, il était fort inutile de le rappeler sans cesse : cette répétition n’eût fait qu’embrouiller l’objet principal du débat. L’honneur de Marie n’étant plus en jeu, le danger seul de la foi le préoccupait. Dès que la question est entendue ainsi, les assertions générales ne détruisent plus l’exception admise de commun accord, mais elles la supposent.
De ce fait découle une conséquence de la plus grande portée. Si saint Augustin n’a pas hésité à admettre l’exception lorsqu’elle lui fut objectée, il est évident qu’elle fut toujours dans sa pensée, et, par conséquent, qu’elle fut sous-entendue dans tous ses écrits relatifs à l’universalité du péché originel, soit qu’ils aient été composés avant l’année 415, où l’exception fut proclamée, soit qu’ils aient paru à une époque postérieure. C’est pour avoir perdu de vue cet état de la controverse, et cette économie, si je puis ainsi parler, de la pensée
l’immaculée conception
<ie saint Augustin, que les adversaires de l’immaculée Conception se sont égarés dans ses écrits.
Quant au grand nombre d’arguments qu’ils se vantent de rencontrer dans les livres de saint Augustin, ils se font d’étranges illusions. La longue série d’arguments qu’en a tirée Vincent Bandelli (1) et d’autres théologiens après lui, se réduit à deux ou trois idées présentées de cinquante manières différentes. Tous ces raisonnements reviennent, en dernière analyse, ou à la généralité de la condamnation, ou à l’universalité du péché, ou à la nécessité de la rédemption. Or tous ces raisonnements tombent devant l’exception générale que saint Augustin a posée lui-même, en ce qui concerne la Mère de Dieu, comme la clef de la controverse.
(I) Tractatus de singulari puritate et prærogativa Conceptionis Salvatoris nostri J.-C. ex auctoritalïbus ducentorum sexaginta doctorum clarissirnorum, ad 111. et Excell. Ducem Dn. Dn. Herculem Estensem, etc., editus per Fr. Vincentium de Bandellis de Castro-Novo, Terdonen. diœc. Ord. Præd. quondam Magistrum generalem. Bononiæ 1481. part. i. capituium. ix. in quo ponuntur xiv auctoritates, B. Virgiuem originale peccatum contraxisse. fol.— Cet ouvrage a été réimprimé en France vers l’année 1670. in-12. et à Louvain vers la même époque in-40, sans nom de ville. Je soupçonne les jansénistes d’avoir voulu se venger par cette publication, de la Bulle Sollicitudo d’Alexandr&VIL L’ouvrage est subtil, adroit. Cependant il est rempli de citations tronquées, apocryphes, étrangères au sujet. JosseClichtoue l’a réfuté en écrivant un excellent traité de Singulari puritate B. M. V. en 1512, réimprimé en 1517 ; et Hyp. Maracci dans sa Trutina Mariana, qua auctoritates SS. Patrum ac Beatorum virorum contra Imm. Conceptionem Bealissimœ Virginis Mariæ ab adversariis adductæ fictæ ac somniatæ inveniuntur, etc. Viennæ 1663. Bandelli avait écrit un premier traité dédié au comte de Gambara, de Brescia, et intitulé: Libellus de veritate Conceptionis gloriosœ Virginis Mariæ. Mediolani 1475. Il cite plusieurs fois ce traité dans le second ouvrage imprimé à Bologne en 1481. Bandelli mourut en Calabre l’an 1506, d’après Miræus. Voy. Echard. Script. Ord. Præd. t. n. p. 1.
DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Deux circonstances ont contribué à voiler, aux yeux des défenseurs de l’immaculée Conception de Marie, l’autorité et la force du témoignage de saint Augustin. Depuis que ce grand saint a éclairci les dogmes du péché originel, de la prédestination et de la grâce, on a vu dans l’Eglise une école qui, pour appuyer ses tendances rigoureuses et absolues, se couvrait de l’autorité du saint docteur. En passant toutes les bornes, quelques disciples de cette école sont tombés, au VIe et au IXe siècle, dans l’hérésie prédestinatienne professée successivement par un certain Lucidus et par Goteschalc en France, par Bradwardin en Angleterre, au XVIe siècle par Calvin et Baius, et au XVIIe par Jansenius (i). La manière dont les disciples de saint Thomas ont entendu les doctrines du docteur angélique a procuré un nouveau renfort à cette école, qui, du reste, n’a jamais manqué d’hommes habiles et instruits. Or cette école a toujours vu, dans le privilège de Marie, une espèce d’embarras pour son système et pour ses opinions de prédilection, et elle a laissé dans l’ombre, au moins par instinct, les faits et les doctrines qui semblaient ne pouvoir servir qu’à ses adversaires.
Une autre circonstance a pu cacher aux défenseurs de l’immaculée Conception la valeur du témoignage de saint Augustin. Le célèbre passage du livre de la na-
(1) Hessels, disciple de Baius, détestait la pieuse croyance. Les jansénistes de
France et d’Italie lui ont été hostiles jusqu’au dernier jour. Les brochures contraires au dogme qui ont paru en Italie pendant ces dernières années, leur sont attribuées ; et pour qu’aucun doute ne plane sur l’opinion réelle de la secte, les évêques jansénistes de Hollande viennent de protester contre la définition prononcée par Pie IX.
l’immaculée conception
ture et de la grâce a été constamment cité pour prouver que la sainte Vierge a été préservée du péché actuel. Pendant longtemps on s’est arrêté à cette interprétation incomplète et superficielle ; on n’a pas pénétré la pensée du saint docteur. Mais dès que l’on commença à analyser l’état de la controverse, on dut s’apercevoir et l’on s’aperçut, que saint Augustin étendait au péché originel l’exception qu'il reconnaissait en Marie pour le péché actuel. De là vient que l’on méconnut longtemps et que l’on contesta plus longtemps encore, la valeur de ce témoignage. Aussi aujourd’hui, que la controverse pélagienne est bien éclaircie, je pense que toute contestation est devenue impossible, et que le témoignage de saint Augustin est définitivement acquis au dogme que sa Sainteté Pie IX vient de définir.