‹ L'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge MarieChapitre 56 sur 64 · L IMMACULÉE CONCEPT. T. II · texte numérisé non relu

L IMMACULÉE CONCEPT. T. II

l’immaculée conception

Ce n'est point qu’il envie la moindre gloire à la Mère de Dieu ; au contraire, il reconnaît qu’on ne peut trop faire pour elle ; mais il sait aussi que Marie n’a pas besoin des faux honneurs qu’on voudrait lui rendre.

Or la fête de sa Conception tend à lui attribuer un honneur imaginaire; un honneur injurieux à son divin Fils.

La Conception de Marie n’est pas sainte; comment donc l’honorer?

Elle n’est sainte sous aucun rapport, soit quon la considère dans l’action des parents, soit qu’on la , considère dans l’enfant conçu. La sanctification de Marie est postérieure à sa Conception , comme celle de Jérémie et du saint Précurseur , avec cette différence, qu’elle a été plus grande, qu’elle comprenait quelques degrés de grâces de plus. L’honneur d’être conçu dans la sainteté appartient à Jésus-Christ seul, qui a été conçu du Saint- Esprit.

Voilà la pensée claire et nette de saint Bernard ; pensée exprimée matériellement, directement et indirectement de plusieurs manières.

Après avoir nié que la sainte Vierge ait pu être sanctifiée avant sa conception, chose que personne n’a jamais affirmée, il se demande si elle n'a pas pu être sanctifiée au moment même de sa conception? et il le nie en termes formels.

« On dira, poursuit-il, que marie a été conçue et

SANCTIFIÉE AU MÊME INSTANT. Mais LA RAISON N ADMET PAS

même cela. . . je lis que V Esprit-Saint est venu en elle, mais je ne lis PAS qu’il est venu AVEC ELLE... Donc

DE LÀ SAINTE VIERGE MARIE

si elle 71 a pu être sanctifiée avant sa conception , puisqu'elle 71 existait pas ; ni au moment même de sa conception, à cause du péché qui était en elle , il faut croire quêelle

a reçu APRÈS SA CONCEPTION, EXISTANT DÉJÀ dans

le sein de sa inère, une sanctification qui a rendu sainte sa naissance, mais non pas sa conception (i).

Celui qui essaie de concilier ces paroles avec la croyance à l’immaculée Conception, tente, à mon avis, l’impossible.

Je pourrais ajouter d’autres preuves matérielles de la pensée de saint Bernard; mais la chose me paraît inutile. Je dirai seulement un mot de l’explication vulgaire, que l’on donne à ce passage.

On prétend que saint Bernard parle ici ou bien de la conception matérielle du corps de la sainte Vierge, conception qui, d’après les idées du temps, précéda l’animation de l’enfant conçu, ou bien de la conception active des parents (2).

(1) a Si igitur ante conceptum sui sanctificari minime potuit, quoniam nonerat; sed nec in ipso quidem conceptu, propter peccatum quod inerat ; restât ut post conceptum, in utero jam existens , sanctificationem accepisse credatur, quæ, excluso peccato, sanctam fecerit nativitatem, non tamen et Conceptionem. » S. Bernard. loc. cit. n. 7.

(2) Il est évident que saint Bernard parle constamment de la Conception passive de Marie, et de sa personne. Il considère la conception dont il parle comme unie à la naissance de la Mère de Dieu; il nie que de la sainteté de sa naissance on puisse déduire la sainteté de sa conception. Il s’occupe toujours de ce qui arriva a Marie, Sanctificata , Concepta , cum ea, etc., etc. 11 est impossible de lier les propositions qu’il avance, lorsqu’on veut les entendre seulement de la conception active des parents, ou de la conception matérielle, antérieure à l'animation.

Mais a-t-on songé que saint Bernard combat et rejette la sainteté de la conception qu’entendaient honorer les chanoines de Lyon ; ou soutiendrait-on peut-être que l’église de Lyon entendait honorer la conception matérielle qui précéda l’animation, ou la conception active des parents? La chose est trop invraisemblable, trop absurde pour qu’on puisse s’arrêter un seul instant à cette hypothèse.

J’ajoute que saint Bernard niait la conception dont il voulait que la fête fût soumise au jugement du saint Siège. Pense-t-on peut-être que le saint abbé ait cru que le saint Siège pourrait jamais approuver la fête de la conception matérielle, antérieure à l’animation, ou la fête delà conception active des parents?

Disons-le franchement, la chose est impossible. Avouons donc que saint Bernard a nié l’immaculée Conception telle que l’Eglise l’a définie de nos jours, mais faisons voir que de ce fait certain on ne peut rien conclure contre le dogme défini; et que si le saint docteur s’est trompé dans cette affaire, il est facile d’expliquer et d’excuser sa méprise.

A son époque la question n’avait jamais été posée ; il la souleva le premier, et cela sans aucune préparation, ex abrupto. y oici comment la chose s’est passée : S. Bernard croit entrevoir une erreur pratique dans la conduite des chanoines de l’église de Lyon ; aussitôt il élève la voix pour la réprimer. Il parcourt différentes hypothèses, possibles et impossibles, et après chaque hypothèse il conclut contre eux. Il affirme que la tradition leur fait défaut, non commendat antiqua traditio ; et en effet les

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monuments de la tradition que nous avons sous les yeux étaient complètement inconnus alors. Il dit que la raison n’approuve pas leur fête, non probat ratio. Les relations sublimes qui existent entre la prérogative de Marie et les grands mystères de la foi, telles que nous avons tâché de les exquisser dans notre onzième chapitre, n’étaient point découvertes. Le culte de l’Eglise ne comprenait pas cette fête, ri tu s Ecclesiœ nescit (i). En Occident on ignorait le culte de l’Orient où la fête était célébrée depuis des siècles; en France, on ne savait pas que l’église de Naples la solennisait depuis longtemps. Les éléments nécessaires à une discussion approfondie manquaient donc à cette époque : on en était réduit aux conjectures, aux déductions laborieuses, aux hypothèses. Aussi saint Bernard ne prononce-t-il point un jugement définitif.

Quoique son ton soit un peu tranchant, il finit par soumettre toute l’affaire, non-seulement au jugement du saint Siège auquel il appartient de droit de décider de pareilles questions, mais encore à l’avis de toute autre personne qui la comprendrait mieux que lui (2). On re-

(1) 4 Miramur satis, quid visum fuerit hoc tempore quibusdam vestrum, voluisse niutare colorem optimum, novam inducendo celebritatem quam ritus Eeclesiæ nescit, non probat ratio, non commendat antiqua traditio. » S. Bernard. Ep. 174. n. 1. 1. 1. col. 169. ed. 1690.

(2) « Quæ autem dixi, absque præjudicio sanc dicta sint sanius sapientis. Romanæ præsertim Ecclesiæ auctoritati atque examini totum hoc, sicut et eætera quæ ejusmodi sunt, universa reservo ; ipsius, si quid aliter sapio, paratus judicio emendare. b C’est en ces termes que saint Bernard termine sa lettre, col. 172.

connaît bien là la prudence et la modestie de saint Bernard. Quelque persuadé qu’il paraisse de la doctrine qu’il a soutenue avec énergie, il n’entend l’imposer à personne ; il n’en fait pas un dogme ; il la propose comme une opinion sujette à discussion, et qu’il est disposé à répudier sur l’avis du saint Siège, et même d’après le jugement d’un savant plus habile que lui !

Puisque saint Bernard traite la question dans ces termes, comment les adversaires de l’immaculée Conception ont-ils osé se prévaloir de l’opinion qu’il soutient comme d’une doctrine incontestable, comme d’un dogme de foi ? Il est évident que le saint abbé se serait élevé contre eux avec plus de vivacité qu’il ne le fit contre les chanoines de l’église de Lyon, s’il les avait entendus lui imputer, comme une doctrine certaine, incontestable, une opinion que le saint Siège répudiait, que l’Eglise universelle abandonnait. On a donc eu mille fois raison de dire que saint Bernard a soutenu une opinion fausse, mais dont on ne pouvait bien juger alors, faute de documents, et qu’il l’a proposée dans des termes tels, qu’il devrait la condamner aujourd’hui, qu’il l’eût infailliblement condamnée quelques années après sa mort. Mais l’on a eu mille fois tort soit de soutenir que saint Bernard a professé l’opinion contraire au privilège de Marie comme une doctrine de foi, certaine, incontestable; soit de torturer ses paroles et ses pensées pour lui attribuer, dans une question théologique naissante, une infaillibilité imaginaire, inutile, impossible.

Est-il nécessaire, après les observations qui précèdent, de prouver encore que la doctrine et l’autorité de saint

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Bernard ne portent aucun préjudice au dogme de Fini maculée Conception ?

Nous venons de voir que le saint abbé s’est trompé, qu’il est tombé dans une méprise évidente; mais que la chose n’est point étonnante, vu l’époque où il a parlé, et la disette de monuments de la tradition alors connus; qu’il n’a parlé qu’avec hésitation, qu’il a soumis son opinion et à l’Eglise et au premier théologien qui saisirait mieux la question que lui. Réduite à ces termes, l’opinion de saint Bernard apparaît comme un incident de la controverse, et non point comme une autorité contraire au privilège de la Mère de Dieu.

Il faut reconnaître aussi que cette opinion mal fondée a égaré une foule de scholastiques: mais d’autre part on ne peut contester à saint Bernard le mérite d’avoir fixé l’attention de tout le monde sur la sainteté de la Conception de Marie, tandis que l’église grecque avait paru s’occuper au moins autant des circonstances qui ont accompagné la Conception de la très-sainte Vierge et des merveilles qui, d’après une tradition ancienne, ont précédé l’événement. Grâces aux observations de saint Bernard, la controverse n’a jamais dévié du vrai terrain de la question, qui était de savoir si la Mère de Dieu a été sainte dès le premier moment de sa création. C’est là un service qu’il a rendu à l’école et à l’Eglise. Mais la chose importante, nous venons de l’établir, c’est que saint Bernard, tout en niant la sainteté originelle de Marie, n’a point nui à sa propre autorité, et n’a porté aucun préjudice à la croyance aujourd’hui définie.

l’immaculée conception

ARTICLE III

Les scholastiques.

On appelle scholastiques les théologiens qui, depuis le commencement du XIIe siècle, à l’exemple et à la suite du célèbre Pierre Lombard, dit le Maître des sentences , ont expliqué la doctrine de l’Eglise d’une manière méthodique et raisonnée (1). Dans leur nombre l’on compte des saints, des écrivains de premier mérite, de puissants défenseurs de la foi, des hommes dont le nom sera vénéré dans tous les siècles. La profonde aversion que les hérétiques et les novateurs leur ont vouée dans ces derniers temps, donne la mesure des services qu’ils ont rendus à l’Eglise.

La théologie scholastique a scrupuleusement analysé les monuments de la tradition connus en Occident, et mis au service de la doctrine sacrée les connaissances philosophiques alors acquises. La méthode aristotélique domine dans les écrits du moyen-âge ; elle a servi à expliquer plus nettement les dogmes, à réfuter plus efficacement l’hérésie. Ceux qui en ont abusé pour se jeter dans de futiles subtilités, se sont trompés sans doute, mais leurs torts ne retombent pas sur la vénérable armée des théologiens scholastiques.

(i) Vov. J. B. Gener, Scholastica vindicata... advenus obtrectatores, etc. Genuæ 1766. ab initio. — Adami Tribbechovii,D0 doctoribus scholasticis etcorrupta per eos divinarum humanarumque rerum scientia , etc. 12Jenæ 1719. Ce livre qui renferme des faits intéressants est hérissé des plus pitoyables préjugés.

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D’après ces notions, il est évident que l’opinion des scholastiques dans les questions de dogme agitées au moyen-âge est d’une grande importance, et que leur assentiment unanime équivaut dans certaines circonstances à une preuve de la vérité.

On a prétendu que les scholastiques ont été unanimes pendant trois ou quatre siècles à repousser la croyance à l’immaculée Conception ; mais c’est-là une erreur historique manifeste.

A dater du milieu du XIIe siècle, où saint Bernard a exprimé ses doutes, jusqu’au commencement du XIVe siècle, où Duns Scot prit avec éclat la défense du privilège de la Mère de Dieu, il y a eu beaucoup d’hésitations et de tiraillements; mais l’école n’a jamais été unanime dans cette question, si ce n’est pour admettre ia pieuse croyance; jamais elle ne lui a été hostile en corps.

Dans la seconde moitié du XIIe siècle, le nombre des défenseurs de l’immaculée Conception a au moins égale celui de ses adversaires. Dans la première moitié du XIIIe, je pense que les adversaires ont été plus nombreux. Un courant s’était établi; mais Dieu sait sur quelles pauvres raisons l’on étaiait alors l’opinion contraire au privilège de Marie! Nous en dirons un mot plus loin. Vers le milieu du XIIIe siècle, il v eut un revirement manifeste dans les opinions, et la pieuse croyance gagna beaucoup de terrain. En 1305 Duns Scot, dans sa fameuse dispute à l’université de Paris, fit disparaître la plupart des objections plusou moins spécieuses que l’on faisait contre l’immaculée Conception, et dès lors la

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pieuse croyance ne cessa de conquérir de nouveaux suffrages, de sorte que l’opposition au privilège se concentra, à dater du milieu du X\T siècle, dans l’ordre de saint Dominique et dans quelques écoles peu célèbres. C’est à ce point que dans les dernières années de ce siècle, toutes les écoles catholiques étaient moralement d’accord à l’exception d’une seule. La pieuse croyance ne rencontra plus guère, au Concile de Bâle, d’autres adversaires que les Frères Prêcheurs,

Au XIIe siècle où la controverse naquit, trois causes principales contribuèrent à égarer une bonne partie des scholastiques: l’autorité de saint Bernard, la manière dont il avait discuté la question, l’ignorance des monuments de la tradition. Ces circonstances firent que l’on se lança dans le domaine de la philosophie et des conjectures, pour décider une question dogmatique, une question de fait.

L’autorité de saint Bernard à cette époque était im-

mense: ce grand docteur par son profond savoir, par ses doctes écrits, par la sainteté, par la confiance que le saint Siège et les plus grands souverains lui avaient montrée, était connu dans le monde entier comme une des colonnes de l’Eglise. Il avait contesté l’immaculée Conception de la sainte Vierge, lui un des plus grands admirateurs et des plus pieux serviteurs de la MèredeDieu; il avait expliqué son opinion avec un certain feu, avec une profonde conviction, dans des circonstances solennelles, en blâmant la première église des Gaules. Ceux qui s’étaient opposés à sa doctrine, n’avaient ni son autorité, ni sa réputation; ils ne pouvaient balancer son in-

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fluence. On conçoit dès lors quel empire sa lettre aux chanoines de Lyon dut exercer sur les esprits.

A cette première séduction en succédait une seconde non moins redoutable. Au lieu d’examiner si Dieu avait créé sa sainte Mère dans l’innocence ou non, de rechercher le fait, saint Bernard qui traitait la question sans préparation, à l’improviste, discuta la manière selon laquelle Dieu aurait pu créer Marie en état de grâce: chose qu’il pouvait sans inconvénient abandonner à la sagesse et à la toute-puissance de Dieu. La tentation était trop forte pour que l’esprit raisonneur de l’époque pût y résister. On se lança avec ardeur dans la voie qui était ouverte, et l’on découvrit bientôt vingt impossibilités a priori, qui mettaient obstacle à l’opération de la grâce. En cherchant comment Dieu avait pu sanctifier Marie, au lieu de chercher s’il lavait sanctifiée, la plupart des scholastiques s’égarèrent dans un dédale de subtilités qui aujourd’hui paraissent à peine sérieuses.

Le troisième écueil fut la disette de monuments de la tradition catholique. Si l’on eût possédé alors la traduction des principaux ouvrages des Pères grecs, et les liturgies orientales que nous connaissons si bien aujourd’hui, on eût mieux compris la doctrine des Pères latins dans cette question alors nouvelle, et l’on y eût trouvé un appui contre l’autorité séduisante de saint Bernard. Mais ces ressources faisaient défaut : on alla donc à la dérive.

Il y eut cependant, comme nous l’avons vu, un certain nombre d’esprits solides qui comprirent de prime

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abord qu’il s’agissait d’une question de fait, et qui prirent pour point de départ de la discussion l’idée que l’on avait alors et que l’on avait toujours eue de la sainteté de la Mère de Dieu. Ces hommes de bon jugement formèrent l’avant-garde des défenseurs de l’immaculée Conception, qui ont marché de victoire en victoire jusqu’à un triomphe complet.

Nous avons expliqué, dans le cours de cet ouvrage, l’ensemble de leur système et le progrès de leurs idées. Voyons maintenant, quel était le système auquel s’attachaient les adversaires du privilège de la Mère de Dieu, et montrons en peu de mots la faiblesse de leurs arguments.

Ils se prévalaient d’abord des textes de l’Ecriture qui établissent l’universalité du péché originel. Mais on leur répondit aussitôt que la Mère de Dieu avait été soustraite aux lois générales sous tous les rapports; qu’elle n’avait jamais commis de péché actuel; qu’elle n’avait point perdu sa virginité en devenant Mère; qu’elle n’avait point subi la corruption du tombeau; que sa sainteté exceptionnelle était révélée dans les passages de l’Ecriture que l’Eglise lui appliquait ; que, par conséquent, les textes quel’on objectait, ne prouvaient rien. On sait que le Concile de Trente a déclaré authentiquement que Marie n’est point comprise dans la masse des pécheurs, et a brisé définitivement l’arme rouillée que l’on empruntait aux textes généraux de l’Ecriture.

Les scholastiques, surtout à la fin, ont fait étalage des écrits des saints Pères, où il est dit que Notre- Seigneur seul est saint, seul sans péché; que personne.

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hormis lui n’est juste ; qu’il est né lui-mème de la chair du péché, et d’autres choses semblables.

Cet argument n’avait point la force qu’on lui attribuait.

Les saints Pères en présentant la sainteté de Notre- Seigneur Jésus-Christ comme une sainteté unique, et en insistant sur la dégradation morale de tous les autres, hommes par le péché, n’avaient point d’autre but que de confondre l’erreur des Pélagiens qui osaient dire que tous les hommes sont créés dans l’état d’innocence, qu’ils peuvent par les seules forces de leur raison et de leur volonté naturelles éviter tout péché, pratiquer toute vertu, et parvenir ainsi au bonheur éternel.

Afin de confondre ces grossières hérésies, les saints Pères montraient que Jésus-Christ seul est saint, seul sans péché par les droits de sa nature ; que tous les hommes, excepté lui, sont pécheurs en vertu de leur malheureuse descendance.

Mais cette sainteté unique et naturelle qui appartient à ce divin Sauveur seul, n’exclut pas la sainteté unique, à un moindre degré, la sainteté gratuite et la préservation du péché telle que l’Eglise l’admire en Marie. L’une est due à la divinité, l’autre accordée par la grâce à une créature que Dieu a aimée plus que tous les autres. 11 n’y a entre ces deux saintetés, uniques dans leur genre, aucune opposition.

Nous lisons, dans l’Ecriture et dans les prières liturgiques, que Dieu seul est saint, que Dieu seul est immortel, que seul il mérite honneur et gloire. S’ensuit-il qu’aucune créature n’est sainte, qu’aucune n’est immor-

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telle, qu’aucune ne mérite gloire et honneur? Cette conséquence est contraire à l’Ecriture même, où nous voyons que Jésus-Christ a versé son sang afin que nous soyons saints; où il est dit que Dieu nous appelle à la sainteté, et exhorte les saints à devenir plus saints encore. Saint Pierre excite les justes à la vertu par l’espoir . d’une couronne immortelle. La récompense du ciel n’aura point de fin.

N’est-il pas évident que si l’Immortalité et la Sainteté uniques de Dieu n’empêchent point que nous soyons saints et immortels à un moindre degré, il est fort possible que Notre-Seigneur ait été seul sans péché par les droits de sa nature , et que Marie ait été seule sans péché par la faveur de la grâce.

Dans l’antiquité c’est une doctrine reçue, et nous en avons parlé dans les chapitres précédents, que Marie a été seule sainte , seule innocente, seule parfaite, la seule, toujours et tout à fait sainte , etc., c’est-à-dire que comme Dieu est seul saint d’une sainteté infinie et incréée, Marie a été, parmi les créatures, seule sainte d’une sainteté créée, mais qui surpasse celle de tous les autres êtres.

Ainsi les passages des Pères qui réfutent triomphalement l’hérésie pélagienne, ne touchent point la croyance à l’immaculée Conception. Ils servent admirablement à constater l’universalité du péché originel et la nécessité universelle de la grâce, mais ils n’excluent aucunement l’exception que la miséricorde divine a voulue en faveur de sa Mère.

La chair de Marie a été appelée la chair du péché

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parce qu’elle descend d’Adam, qui a entraîné toute sa race dans l’iniquité. Pour ce motif il y a des Pères qui ont dit en termes formels que Jésus-Christ a pris la chair du péché; que son corps était la chair du péché. Peut-on conclure de ces expressions que Notre-Seigneur Jésus-Christ a contracté le péché originel dans le sein de sa Mère?

Lorsque certains écrivains ont considéré la chair prise de Marie, comme naturellement infectée de la contagion du péché, ils ne Font pas considérée telle qu’elle était dans la sainte Vierge, mais telle qu’elle était dans les patriarches, dans Adam, dans Abraham, dans Lévi. Ces expressions ne prêtaient donc aucun appui à l'opinion contraire au privilège de la Mère de Dieu.

Un épouvantail plus redoutable était la nécessité de la rédemption.

On prétendit fort longtemps que si Marie n’avait pas contracté le péché originel, elle n’eût pas eu besoin de rançon ; elle n’aurait pas dû être rachetée par son Fils de l’esclavage du péché. Or cette conséquence est contraire à la foi. Jésus-Christ est le Rédempteur de tous les hommes, et sa sainte Mère lui doit, comme nous tous, le bonheur du ciel.

Duns Scot à qui on présenta cette objection comme une difficulté capitale, répondit avec beaucoup de raison, que la préservation du péché originel supposait en Marie une rédemption beaucoup plus parfaite que la nôtre. ïl fit voir que la rédemption préventive, anticipée, est plus noble, plus efficace, plus digne de Dieu que la rédemption accordée au commun des mortels. Il affirma

à bon droit, qu’il convenait au Sauveur, comme parfait Rédempteur, de racheter ainsi sa Mère, pour recommander la puissance et l’efficacité de sa grâce.

Cette réponse triomphante était sans réplique; elle fut généralement acceptée comme la solution parfaite et définitive de la difficulté. Ceux qui ne l'acceptèrent point, furent forcés de se lancer dans le domaine de la chicane, et de soutenir, par exemple, contre l’évidence, qu’il faut avoir contracté de fait le péché, pour pouvoir ressentir les effets de la rédemption. On répondit à ces futilités que le peuple d’Israël remercia pendant près de deux mille ans le Seigneur de l’avoir racheté de la captivité de l’Egypte, où il n’avait jamais été luimême, depuis la délivrance de ses pères, et on y ajouta beaucoup d’autres raisons péremptoires, qu’il est inutile de rappeler ici (i).

Les anciens ont dit souvent que la sainte Vierge a été sanctifiée , purifiée , et même purgée par le Saint-Esprit, lorsqu’il l’ombragea, au jour de l’Annonciation. Les adversaires du privilège de Marie prétendaient que Marie n’avait pu recevoir ces grâces sans passer de l’état réel de péché à l’état de grâce; qu’elle avait par conséquent été pécheresse avant d’être sainte.

C’était une querelle de mots. Ceux qui sont en état de grâce, se sanctifient chaque jour davantage, selon le

(l)Voy. quelques raisons fournies par Henri de Hassiaici pag. 142. Antoine Sanderus explique très-bien la rédemption préventive, dans un sermon intitulé : A. Sanderi presb. De Conceptione B. M. V. panegyricus apud PP. Soc Jesu , Gandavi dictus. 4°. Lovanii 1618.

conseil de fEsprit-Saint : Que celui qui est saint, se sanctifie encore (Apocal.). Dans l’ordre sublime de la grâce, ces expressions purifier, purger, ne supposent aucune souillure actuelle, mais une augmentation de pureté. C’est ainsi que saint Denis l’Aréopagite décrit les purifications et les purgations qui s’opèrent dans la hiérarchie angélique, où le péché n’a jamais pénétré.

Cette difficulté était donc imaginaire, comme toutes les autres (1).

Les pénalités de cette vie, suites naturelles du péché originel, et surtout la mort à laquelle la bienheureuse Vierge a été soumise, ont défrayé longtemps la controverse. Mais nous avons fait évanouir ailleurs ce fontôme (2).

Qui le croirait? on avait découvert une difficulté à l’immaculée Conception jusque dans l’hypothèse de la mort prématurée de la Mère de Dieu, avant la mort de son Fils! Si Marie n’a point contracté le péché originel, disait-on, la voie du ciel n’était point fermée pour elle; elle eût dû pénétrer au céleste séjour, à l’instant même où son âme quittait la terre. Or il est de foi que Notre-

(1) S. Jean Daraascène De fide orthod. lib. m. cap. 2. t. 1. p. 20i, emploie cette expression. Mais le P. Lequien fait remarquer avec raison que le mot de purifier est synonyme de sanctifier. Il cite un exemple. La pensée de saint Jean Damascène est d’ailleurs assez claire dans les homélies magnifiques qu’il a prononcées en l’honneur de la Mère de Dieu, et dont nous avons souvent parlé. Sa pensée explique celle des autres Pères.

(2JVoy. ici t.n. pag.202.Les scholastiques avaient soin de faire remarquer que eet argument ne s’applique pas fi Notre -Seigneur, parce qu’on sait d’ailleurs qu’il a accepté volontairement ces peines comme Rédempteur. En Marie ces peines étaient naturelles. Nous avons répondu ailleurs à ce raisonnement.

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Seigneur a ouvert la voie du ciel à tous les bienheureux. Il est donc impossible que Marie ait pu la parcourir avant la passion de son Fils.

Cette objection, qu’on nous en croie, a fait grand bruit. Elle a été proposée cent fois avec beaucoup de conviction et de solennité. Cependant il n’était guère difficile de la résoudre.

Dieu a pu prévoir le cas et décider que Marie ne mourrait pas avant son Fils. 11 a pu décider encore que Marie, en attendant le jour de FAscencion de Jésus- Chirst, eût une place distinguée dans les Limbes, comme elle devait plus tard en occuper une au ciel. Il a pu vouloir que Marie Fit exception à la règle générale et pénétrât dans le ciel avant l’humanité de son Fils pour y préparer son triomphe. Toutes ces hypothèses, ou au moins l’une d’elles, suffisent pour rassurer les esprits effrayés de l’hypothèse d’une mort prématurée: or il n’en est aucune qui soit contraire à la foi, et qu’on ne puisse raisonnablement admettre.

A l’exemple de saint Bernard, les adversaires de la pieuse croyance, y compris saint Thomas, ont cru que l’honneur de Jésus-Christ demandait qu’il fût seul conçu sans péché.

Singulier honneur pour Jésus-Christ que celui qui est fondé sur le déshonnneur de sa Mère! Singulier honneur que celui qui consiste à naître d’une pécheresse plutôt que d’une sainte! L’honneur d’être seul sans péché est un honneur en théorie ; en pratique il entraîne un grand déshonneur; car l’opprobre des parents rejaillit sur les enfants; un péché dans Marie est une injure pour le

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Fils de Dieu. Mais l’honneur de naître d’une Mère sainte et immaculée est un honneur pratique, réel, pur, sans mélange. Il suppose que l’honneur du Fils honore la Mère, et que l’honnenr de la Mère honore le Fils. Qu’on se garde donc de croire que l’honneur de Jésus-Christ a pu être fondé sur le déshonneur, sur le péché de sa Mère !

On a dit plus tard que l’honneur de Marie demandait que seule au monde elle donnât le jour à un enfant immaculé; qu’elle ne partageât point cette prérogative avec sainte Anne.

Nouveau sophisme aussi fallacieux que le premier. En fait d’honneur rien ne surpasse la gloire d’être sans tache aux yeux de Dieu, d’être saint comme les anges; d’être la plus sainte des créatures. Aucune prérogative n’est comparable à celle-là. Que l’on n’envie donc pas à sainte Anne la gloire d’avoir donné le jour à un saint enfant !

Mais si Marie a toujours été sans péché; si elle a toujours été sainte, elle est donc égale à son Fils: elle devient donc une espèce de divinité (1).

« Loin de nous la pensée, dit saint Augustin répondant à cette futile objection, de croire que nous égalons l’homme à Dieu, lorsque nous disons qu’il est sans péché! Est-ce que l’ange, par exemple, parce qu’il est sans péché est égal à Dieu? Pour moi, poursuit saint Augus-

(1) C’est à cette vieille et ridicule objection quefaisait sans doute allusion le malheureux assassin, lorsqu’on frappant Mgr Sibour, archevêque de Paris, pour protester contre la définition de l’immaculée Conception, il s’écriait : A bas les déesses !

tin, j’affirme que s’il y avait en nous une sainteté si parfaite, qu’elle ne pût être augmentée d’aucune manière, il ne s’en suivrait nullement qu’on égale la créature au Créateur (1). »

« Vous me direz peut-être, s’écrie Bossuet avec cette mâle éloquence qui charme et qui captive, que cette innocence si pure c’est la prérogative du Fils de Dieu; que de la communiquer à sa sainte Mère, c’est ôter au Sauveur l'avantage qui est dû à sa qualité. C’est le dernier effort des docteurs dont nous réfutons aujourd’hui les objections. Mais à Dieu ne plaise, ô mon divin Maître! qu'une si téméraire pensée puisse jamais entrer dans mon âme ! Périssent tous mes raisonnements, que tous mes discours soient honteusement effacés, s’ils diminuent quelque chose de votre grandeur! Vous êtes innocent par nature, Marie ne l’est que par grâce; vous l’êtes par excellence, elle ne l’est que par privilège; vous l'êtes comme Piédempteur, elle l'est comme la première de celles que votre sang précieux a purifiées. O vous qui désirez qu'en cette rencontre la préférence demeure à notre Seigneur, vous voilà satisfaits, ce me semble. Quoi! Si nous n’étions tous criminels par notre naissance, ne sauriez-vous que dire pour donner l’avantage au Sauveur? Si vous croyez avoir fait beaucoup de l’avoir mis au-dessus d'une infinité de coupables, ne

(i; < Absit ut ei dicamus... Comparari hominem Deo, si absque peccato esse asseratur; quasi vero angélus, quia absque peccato est, comparetur Deo. Ego quidem hoc sentio quia etiam cum fuerit in nobis tanta justitia, ut ei addi omnioo nihil possit, non æquabitur creaturaCreatori. i S. Aug. op. t. x. col. 143.

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trouvez pas mauvais, si je tâche du moins de trouver une créature innocente à laquelle je le préfère, afin de faire voir que ce n’est pas notre crime seul qui lui donne la préférence (1). »

Après avoir entendu saint Augustin et Bossuet nous pouvons nous taire.

Pour finir jetons un coup d’œil rapide sur les raisons théologiques, physiologiques et philosophiques que les scholastiques faisaient valoir contre la pieuse croyance ; nous serons bientôt convaincus qu’elles n’étaient pas de force à triompher des défenseurs du privilège de Marie.

Voici l’ensemble des idées que les adversaires de l’immaculée Conception s’étaient faites de la question.

Ils prenaient pour point de départ les lois générales de la transmission du péché originel.

Saint Augustin enseigne que tous ceux qui naissent de l’homme et de la femme, par la voie naturelle, contractent le péché originel ; et que celui-là seul en a été exempt qui a été conçu du Saint-Esprit.

En développant cette idée, saint Augustin était arrivé à ce principe, que la concupiscence déréglée est le véhicule du péché originel, et le canal de la corruption originelle qui réside dans la chair d’Adam.

La chair étant infectée, tous ceux qui y participent partagent la condamnation d’Adam, à moins qu’ils n’y participent, comme le divin Sauveur, par une création miraculeuse du Saint-Esprit. Dans cette hypothèse une

(ij Bossuet. Premier sermon sur la Conception de la Sainte Yierge. t. iy. p. 114. ed. 1846.

l’immaculée conception

personne qui serait tirée aujourd’hui du côté d’un homme déchu, quoique participant à sa chair, ne contracterait pas le péché d’Adam, parce qu’il n’en descendrait point par les voies de la génération naturelle.

Tel était le système généralement reçu au moyen-âge sur les lois de la transmission du péché originel.

Quant à la conception elle-même, la physiologie de l’époque distinguait la conception matérielle du corps qui est immédiate, de la conception formelle de la personne qui avait lieu, d’après ce système, au moment où lame était unie au corps. L’opinion la plus commune était que l’animation des garçons avait lieu au bout de quarante jours, et celle des filles au bout de quatrevingt (1).

Partant de ces hypothèses, comme de principes incontestables, les scholastiques raisonnaient ainsi :

La sainte Vierge descend d’Adam par la voie naturelle; son corps a donc été infecté de la contagion du péché ;

la concupiscence de ses parents lui a transmis la faute originelle.

Avant l’animation, qui constitue la personne, elle n’a pu être sanctifiée ; car son corps existait alors à l’état de matière inerte, et la matière n’est pas susceptible de recevoir la grâce ; il n’était pas un sujet apte à la sanctification proprement dite ; ce corps a donc été conçu dans le péché, et il est resté dans l’infection originelle au moins jusqu’à l’animation.

(1) Henri de Gand, d’après Straton le péripatbeticien et Diodes Carystius, admet 42 jours d’intervalle pour les hommes, et 35 pouFles femmes. Quodlib. XV. q. 15. t. il p. 580. Venet. 1615.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

On pouvait espérer que ces logiciens rigoureux accorderaient au moins que Marie a été sanctifiée au moment même où son âme fut créée ; que l’animation et sa sanctification personnelle ont été simultanées. Mais les principes d’Aristote s’opposaient à cette conclusion.

Henri de Gand, qui résume la doctrine de ses dévanciers, tâche de prouver que la sanctification de l’âme de Marie n’a pu être immédiate, parce qu’en vertu des principes de la bonne philosophie, la forme corrompue précède nécessairement, d’un instant au moins, la forme corrompante, et le mouvement qui repousse un mouvement antérieur, suit, au moins à un instant de distance, le mouvement repoussé. En d’autres termes, il faut admettre un espace de temps quelconque entre l’existence de la forme du péché et l’arrivée de la forme de la grâce; entre le mouvement qui constitue l’état criminel, et le mouvement qui amène l’état de sanctification.

Le même auteur a soin de déclarer que la sainteté de Marie et la munificence de Dieu ne permettent point de croire que la sainte Vierge ait été souillée du péché originel pendant plus d'un instant indivisible ! C’est-à-dire assez de temps pour sauver le principe d’Aristote (i).

Albert le Grand, qui est sans contredit un grand savant et un grand homme, trompé par la manière dont la question était posée, recherche si par hasard le Saint- Esprit n’est point un agent assez actif pour se passer du moment intermédiaire d’Aristote (2) î

(1) Henr. Gendav. loc. cit.

(2) Albert le Grand, m. dist. 5. a. 4. dit que soutenir la sanctification de la

l’immaculée conception

Etait-il possible, je le demande, en se plaçant sur un pareil terrain, d’arriver à une conclusion raisonnable ?

On voit que, d’après cette théorie, non-seulement la sainte Vierge n’a pas été conçue sans péché, mais qu’elle n’a même pu l’être. L’Immaculée Conception devient dès lors physiquement impossible.

Faisons voir en peu de mots combien il était facile de renverser ce misérable échaffaudage.

Que la concupiscence soit le véhicule du péché originel, que la chair soit le siège de l’infection morale qui atteint lame, que Notre-Seigneur n’ait été conçu du Saint- Esprit qu’afin d’échapper à la contagion commune, ce sont là des opinions que l’on peut soutenir; mais qui sont sujettes à de grandes difficultés, et que personne ne peut assimiler à des vérités incontestables.

Sans vouloir les discuter à fond, je ne puis me dispenser d’en indiquer le côté faible.

La concupiscence comme appétit naturel, cherchant le bien de l’espèce, et même de l’individu dans les limites tracées par le Créateur et par la raison, est un attribut de la nature et non pas un vice naturel. Le péché ne l’a pas donnée à l’homme, mais il l'a soustraite à l’empire de la raison; par là il a introduit dans la nature le désordre de la concupiscence, son trouble, ses

sainte Vierge avant l’animation, c’est tomber dans l’hérésie condamnée par saint Bernard et par les docteurs de Paris. Il rappelle l’opinion des écrivains qui ont enseigné que le Saint-Esprit étant le plus agile de tous les moteurs , a agi de telle sorte sur le corps delà Sainte Vierge, qu’il a préservé son âme, au moment de l’animation, de toute tache du péché. Mais il ne parait point partager cette manière de voir.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

excès, ses violences; il a produit cette révolte habituelle des sens contre l'esprit, cet état permanent de guerre intestine, qui excite l’homme au péché et qui l’v entraîne hélas! trop souvent. Le Concile de Trente a résumé cette doctrine en disant que si l’on appelle la concupiscence déréglée un péché, c’est en ce sens qu’elle est née du péché et qu’elle y conduit.

Depuis la chute d’Adam, les lois de la propagation humaine ne sont pas changées. Si notre premier père n'avait point péché, ses enfants seraient nés de l’homme et de la femme dans le paradis terrestre, sous l’influence de la concupiscence naturelle, sans contracter le péché. Dans l’état d’innocence, Adam se servait de la concupiscence comme de la vue et de l’ouïe, sans trouble, sans désordre, sans péché. Depuis la chute, les époux chrétiens sobres et modestes atteignent la fin du mariage sans pécher.

Dès lors, est-il bien facile de comprendre comment la concupiscence est le véhicule du péché originel? Si, dans certains cas au moins elle n’entraîne aucune faute chez les parents, comment peut-elle devenir le principe du péché chez les enfants ? Si l’on soutenait à tort qu'il y a toujours faute chez les parents, il s’ensuivrait que les enfants pécheraient dans leur père et dans leur mère et non plus en Adam.

Il est bien difficile aussi d’expliquer comment l’infection physique du corps, l’action d’un principe naturel, tel que la concupiscence, peut devenir la cause ou même la canal d’un défaut moral, d’un vice spirituel. On a dit, il est vrai, que la corruption qui est dans la chair une

l’immaculée CONCEPT. T. II.

l’immaculée conception

chose naturelle et physique, est une chose intentionnellement et virtuellement morale (i). Mais c’est précisément là ce que l’on comprend difficilement. On ajoute <pie la transfusion du péché originel est un mystère: je le sais; mais c’est aussi pour ce motif que j’aurais voulu qu’on n’y cherchât pas d’objections contre le privilège de l'immaculée Conception de la sainte Vierge, et qu’on l’expliquât par des raisons qui ne constituent pas un mystère nouveau.

La Conception de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par l’opération du Saint-Esprit, donnait à cette opinion un grand air de vraisemblance. Pourquoi, disait-on, l’humanité du Sauveur aurait-elle été créée directement dans le sein de Marie, si ce n’était pour la soustraire au péché originel que la propagation ordinaire aurait fait passer en elle?

Dans un entretien que j’eus, il y a quelques années, avec le vénérable archevêque de Paris défunt, Mgr Sibour, je combattis ce raisonnement par des considérations qui n’en ont pas détruit la force apparente dans l’esprit de mon pieux contradicteur; car, dans un document adressé par le savant prélat au saint Siège, je suis personnellement pris à partie, comme n’ayant pas complètement résolu la difficulté (2).

fi) n Conceptio quæ est in carne, estquidem actus naturalis, sed intentionc et virtute moralis. » S. Thom. Quœst. IV De Nalo. art. 1. ad 9 et 5. q 8. a. 5. ad. 1. — S. Anselme, De conceptu virginali, cap. 27. se prononce ouvertement contre l'opinion qui considère l’infection naturelle de la chair comme le véhicule du péché originel. Il constitue l’essence du péché origiuel dans la privation de la grâce originelle.

(2) Pnreri. n. 38.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

Ne pouvant plus hélas î soumettre à l’excellent archevêque les explications que je comptais lui donner ici, je les communiquerai cependant à mes lecteurs, afin de répondre pleinement à une objection qui a arrêté des esprits aussi distingués que Mgr Sibour, mais que le saint archevêque avait sans doute abandonnée depuis longtemps.

Il est bien certain que l’homme peut naître sans le péché originel par la voie de la concupiscence. Il serait né ainsi dans le paradis terrestre si Adam n'avait pas péché. 11 y a plus; l’homme serait né sans péché originel, même sous l’empire de la concupiscence déréglée, si Dieu l’avait placé dans l’état de nature pure, que la théologie admet et doit admettre (i). Après cela comment soutenir avec succès que Dieu n'a pu, sans déranger l'ordre de sa Providence, faire naître le divin Sauveur de l’homme et de la femme, dans les conditions oii seraient nés les enfants d’Adam avant la chute, ou comme tous les mortels seraient nés, quant au péché originel, dans l’état de nature pure? Si à cette fin un miracle de la grâce eût été nécessaire, eût-il fallu ajouter beaucoup à ceux que Dieu a opérés, lors de l’Incarnation de son Fils?

Mais, nous dit-on, dans cette hypothèse la conception du Sauveur par l’opération du Saint-Esprit n’a plus de but ; vous supposez ici un miracle gratuit, sans objet. Pourquoi l’opération du Saint-Esprit intervient-elle, si

(ij L’état de nature pure eut été semblable a l’état actuel de l’homme, moins la grâce surnaturelle et le péché originel.

l’immaculée conception

î humanité du Sauveur pouvait naître sainte sans ce miracle?

Je réponds que l’opération du Saint-Esprit a pu être voulue pour l’honneur de Jésus-Christ, propter honorem Domini , comme dit saint Augustin ; elle a pu être décrétée encore pour signifier la présence substantielle de la Divinité; ou bien pour conserver la virginité de la sainte Vierge, sans multiplier les miracles; ou enfin pour des motifs inconnus à nos esprits bornés (1) ; car enfin, qui sommes-nous donc, en dernière analyse, pour assigner une cause adéquate à l’opération du Saint- Esprit dans la conception du Sauveur? A défaut de tout motif connu, n’est-il pas évident que le Verbe pouvait naître sans péché, au milieu des circonstances les plus défavorables, puisque sa sainteté intrinsèque, substantielle, essentielle opposait, en toute hypothèse, une barrière infranchissable au péché?

La difficulté tirée de la conception de Jésus, contre la ( Conception Immaculée de la bienheureuse Vierge , quelque spécieuse qu’elle paraisse d’abord, n’est donc pas solide. Je m’y suis arrêté un instant, parce qu’elle a été soutenue avec conviction depuis le moyen-âge jusqu’à nos jours.

Revenons maintenant à la théorie de nos scholastiques.

(1) S. Gaudence, évêque de Brescia au IVe siècle, dit que Notre -Seigneur a été conçu du Saint-Esprit, parce que Dieu voulait régénérer l’homme formé du limon de la terre, à l’aide de la même masse corrompue, par la grâce du Saint- Esprit. « Nascitur Christus de Spiritu Sancto, ex Virgine, uthominem, quem de serra pîasmaverat, Sancto Spiritu ex massa eadem reformaret. » S. Gaudent. Serin. IX. p. 101. ed. Patav. 1720.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

L’hypothèse des deux conceptions successives est rejetée depuis longtemps. L'animation instantanée est; un principe aujourd’hui généralement reçu. De ce côté encore l’ancienne démonstration s’écroule.

Quant a la sanctification du corps matériel, il est fort étrange qu’on l’ait niée. Puisqu’on admettait le péché dans ce corps, pourquoi en excluait-on la grâce (i)? Si la matière n’est pas un sujet apte à recevoir une sanctification surnaturelle, comment était-elle apte à devenir le siège du péché? Le péché et la grâce sont deux choses opposées dans le même ordre de faits : elles se succèdent et se combattent mutuellement. Le péché chasse la grâce et la grâce chasse le péché. Comment le péché se trouvait-il donc là où la grâce ne pouvait pénétrer?

11 est vrai que la simple matière ne peut recevoir une sanctification spirituelle et morale, mais j’en conclus qu’elle n’a pu être non plus le siège et le véhicule d’un vice moral, d'un défaut spirituel.

J’admets que la simple matière est susceptible d’une contagion naturelle, d’une souillure physique, qui est en harmonie avec la souillure morale que subit l’âme à laquelle elle se trouve naturellement unie; mais j’en conclus que Dieu, le souverain maître de la nature, a pu arrêter cette contagion, prévenir cette souillure par une sanctification adaptée au sujet. La chair a sa sanctifiea-

(1) S. Thomas a fait cette distinction. ïl dit qu’avant l’animation il n’y a point de péché formel. Mais le raisonnement que je propose n’en subsiste pas moins : car quelle que soit l’idée que l’on se fasse de cet état de péché antérieur a l’animation, on doit admettre la possibilité d’un état de grâce analogue.

l’immaculée conception

tion propre; nos membres qui sont les temples du Saint-Esprit sont intérieurement sanctifiés par la sainteté de l’âme, et extérieurement par les onctions saintes des sacrements et par les prières de l’Eglise. Soit que la sanctification du corps consiste dans certaines dispositions physiques, dans certaines qualités matérielles, dans une pureté parfaite, ou dans une certaine consécration qui le rend apte à concourir à la sanctification de famé, et qui, en un certain sens, l’y fait participer, il est certain que Dieu a pu sanctifier le corps de Marie, d’une sainteté parfaite en son genre, même dans fhythèse que ce corps ait existé quelque temps avant son animation. Les explications que je viens de donner me paraissent tout à fait péremptoires.

Reste en dernier lieu la succession d’Aristote.

Que des philosophes païens se soient embarrassés dans ce système des moments successifs, je le conçois. Ils n’avaient qu’une idée très-imparfaite des attributs de la Divinité, et en particulier de sa toute-puissance. L’idée de la création qui ne peut se faire que par un acte instantané, dépassait leurs esprits. Ils n’en avaient aucune notion. Ils admettaient l’éternité de la matière et réduisaient faction de la Divinité à la production des formes. Le svstème des mouvements successifs et des formes corrompantes et corrompues, était naturel et même nécessaire dans ce cercle d’idées bornées.

Mais l’on s’explique difficilement que des philosophes chrétiens, des hommes aussi profonds et aussi subtils que nos scholastiques, se soient arrêtés un seul instant devant la succession d’Aristote, qui dans les opérations

DE LÀ SAINTE VIERGE MARIE

surnaturelles de la grâce n’est évidemment d’aucune application. La création était connue aux scholastiques ; ils n’ignoraient pas qu’elle suppose un acte instantané, sans succession ; ils savaient que la sanctification des âmes est assimilée cent fois dans l’Ecriture à une création divine qui forme en nous un nouvel homme. Comment n’ont-ils pas vu que la théorie d’Aristote posée, il s’ensuivrait que Dieu n’a pu créer ni les anges, ni Adam, ni Eve en état de grâce, comme on croit généralement qu’ils l’ont été. De cette hypothèse appliquée aux actes de la toute-puissance divine on pourrait tirer des arguments spéciaux, même insolubles, contre la sanctification de l’humanité de Notre-Seigneur. N’est-ce pas assez dire que la succession aristotélique des instants et des formes n’est d’aucune application dans une question où la honté et la puissance de Dieu seules sont la dernière raison de tout (1) ?

Les explications que je viens de donner prouvent assez clairement que les scholastiques hostiles à la pieuse croyance n’ont pas combattu celle-ci pour des motifs tirés de la tradition catholique, mais par des raisons puisées dans des théories physiologiques et philosophiques évi-

(1) C’était un axiome reçu dans le paganisme qu’on ne fait rien de rien ; eu niliilo nihil fil. Dans le Christianisme au contraire on sait qu'au commencement du temps Dieu fit le ciel et la terre et tout ce qu’ils contiennent , et qu'ils les fit de rien, c’est-à-dire qu’il les créa. L’influence logique du dogme de la création sur l'ensemble des croyances religieuses et morales a été expliquée d’une manière saisissante par feu Mgr Affre, dans son Introduction philosophique à l'étude du christianisme , p. 192 et s.; livre que je voudrais voir dans les mains de tous nos jeunes gens. Ce petit traité est une excellente antidote contre les erreurs philosophiques modernes.

demment erronées. Ils n’ont donc point parlé comme témoins de l'enseignement de l’Eglise, mais comme savants expliquant leur propre opinion. Dès lors leur autorité ne dépasse point la valeur de leurs arguments : ils méritent foi pour autant qu’ils prouvent. Leur démonstration étant caduque sous tous les rapports, nous venons de le voir, leur autorité en cette question se réduit donc réellement à rien.

Qu'on juge maintenant si l’autorité des scholastiques contraires à la pieuse croyance, dont on a fait si souvent étalage, était de nature à arrêter le saint Siège, dans la résolution qu’il avait prise de définir l'immaculée Conception !

article iv.

Saint Thomas dWquin.

Dans la controverse relative au privilège de l’immaculée Conception, les champions des deux opinions contraires ont invoqué avec chaleur l'autorité de l’Ange de l’école. Ce grand saint dont le vaste génie a exploré tout le domaine de l’esprit humain, jouit d’une autorité si grande dans l’Eglise, qu’elle semble y faire loi, et qu’on croit ne pouvoir en quelque sorte avoir tort avec lui, ni raison contre lui.

Cependant, il faut le reconnaître, un grand nombre de questions importantes n’étaient point soulevées de son temps ; d’autres qui venaient à peine de poindre, ont pris un grand développement ; depuis, plusieurs ont changé de face, et sont posées aujourd’hui en des termes

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

bien différents de ceux que l’on avait adoptés autrefois. [1 n’est donc pas étrange que l’on ne puisse invoquer l’autorité de saint Thomas surcertaines questions, qu’on l’abandonne sur d’autres, et qu’on la contredise même sur quelques points sur lesquels il s’est trompé. On sortirait du vrai en lui attribuant une infaillibilité inviolable dans les questions théologiques, puisque plusieurs ont été traitées par lui dans deux sens contradictoires.

Saint Thomas a trouvé la controverse relative à l’immaculée Conception au point où les premiers scholastiques l’avaient conduite. L’autorité de saint Bernard et celle d’Aristote faisaient loi ; eux seuls avaient fourni les principaux éléments de la discussion.

Mal gré son génie, saint Thomas ne s’éleva pas au-dessus de la théorie vulgaire. Comme ses dévanciers et ses maîtres, Albert le Grand et Alexandre de Halès, il distingue la conception matérielle de l’animation ; il place la contagion originelle dans la chair; il attribue la transmission du péché originel à la concupiscence ; mais il a soin de faire remarquer que l’infection du péché n’a point la valeur d’une faute avant l’animation ; et que cette corruption qui est dans la chair est une chose naturelle qui ne devient morale que par l’intention et la vertu (i). 11 répète, d’après saint Augustin, que toute personne née de l’homme et de la femme, par la voie naturelle, contracte le péché originel, et que Notre-Seigneur Jésus-Christ seul, qui a été conçu du Saint-Esprit, a échappé à la contagion générale.

(1) i Corruptio, quæ est in carne, est quidem actus naturalis, sed intentione et virtute moralis. b Quæst. iv. De Malo. art. 1. ad. 9,

l’immaculée conception

Indépendamment des textes de ses écrits, l’ensemble de ses doctrines conduit à la négation du privilège de la sainte Vierge.

Quoique l’on ait pu dire, le saint docteur a nié en termes formels ce privilège, au moins dans trois passages de ses œuvres (t).

Je citerai d'abord les paroles de son commentaire sur le troisième livre des sentences.

« La sanctification delà bienheureuse Vierge, dit-il, n’a pu avoirlieu convenablement avant l’infusion de son âme, puis qu’elle n’était pas encore capable alors de recevoir la grâce. Elle n’était pas même capable de la re-

CEVOIR DANS L INSTANT MÊME DE L'INFUSION, AFIN QUE, PAR LA GRACE INFUSE EN MÊME TEMPS, ELLE FUT PRÉSERVÉE d’eNCOU-

rir la faute originelle : car Jésus-Christ seul, de tout le genre humain, a eu le privilège de n’avoir besoin d’aucune rédemption, parce qu'il était notre chef; tous les autres hommes ont dû être rachetés par lui. Mais

(1) Je me suis servi de l’édition d’Anvers, (de Cologne) de 161 T. — Celle de De Rubeisest peut-être la seule à laquelle on puisse se fier. Le P. Biancheri remarque que l'édition romaine de 1570, faite par ordre de S. Pie V, a été modifiée arbitrairement, sans égard aux manuscrits, dans les passages où les écrits de saint Thomas n’étaient pas conformes aux doctrines du Concile de Trente. Puisque les éditeurs ont avoué candidement ces altérations, il n’y a de leur part ni mauvaise foi, ni déception : mais leur édition cesse d’être critique, puisqu'elle ne représente plus partout la pensée du saint docteur. Voici en quels termes le P. Biancheri expose la chose: « Il cardinal Guistiniani, Domenicano, nel proemio Ad otmia opéra Divi Thomœ , edizione romana, scrive di avéré emendato e mutato, per ordine di S. Pio V, parrecchi testidel S. Dottore, per conformarli agli ordini délia chiesa e aidecreti del santo concilio di Trento; i quali testi, dice l’illustre porporato, avrebbe mutati lo stesso santo se fosse stato allora in vita. » Vo!o del P. P. Biancheri dans les Pareri de'vescovi , v. 415.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

cela n’auraitpointlieu, si on trouvait une autre àme qui n’a jamais été infectée de la tache originelle ; c’est pourquoi ce privilège n’a été accordé ni à Marie, ni à personne, si ce n’est à Jésus-Christ seul (1). »

On voit par ce passage que Cajétan s’est trompé lorsqu’il a dit que le docteur angélique n’avait point examiné la question de savoir, si la grâce avait été donnée à Marie au moment même de l’infusion de l’âme, mais seulement si la grâce lui avait été accordée avant ou après l’animation. Saint Thomas nie formellement que la grâce ait sanctifié Marie à l’instant même de l’animation.

A mon avis, en voulant expliquer ces paroles dans un sens favorable à la pieuse croyance, on a tenté l’impossible.

Saint Thomas nie encore l’immaculée Conception dans la troisième partie de la somme théologique à la question vingt-septième, article trois, oii après avoir expliqué.

d’après la théorie reçue dans l’école, comment la sainte Vierge n’a pas pu être sanctifiée ni avant ni pendant l'animation, il déclare dans le corps de l’article, que la sainte Vierge a été sanctifiée après Y animation (2).

(1) « Sauctificatio B. Virginis non potuit esse decenter ante infusionem animæ, quia gratis? capax nondum erat; sed nec etiam in ipso instantj infusionis, ut

SCILICET PER GRÀTIAM TUNC SIBI INFUSAM CONSERVARETUR, NE CULPAM ORIGINA-

lem incurreret. Christus enim hoc singulariter in humano généré habet, ut redemptione non egeat, quia caput nostrum est, sed omnibus convenit redimi per ipsum ; hoc autem esse non posset , si alia anima inveniretur, quæ numquam

ORIGINALl MACULA FU1SSET INFECTA, etîdeO NEC BEATÆ VIRGINI, neC ülicuî , J 01'Œter

Christian , hoc concessum est. » S. Thom. In m. sent. dist. 5. q. 1. a. 1. q. 2.

(2) « Relinquitur quod sauctificatio B. Virginis fuerit post ejus animationem. j> Summa Theol. 3. q. 27. a. 3. Le P. Spada Voy. Pareri v 616. entend ce post.

l’immaculée conception

Il faut remarquer que les quatre-vingt-dix premières questions de la troisième partie de la somme dans lesquelles la 27e est comprise, sont l’œuvre incontestée de saint Thomas.

Le supplément de cette troisième partie de la somme commence après la 90e question. Il a été composé par les disciples du docteur angélique, d’après le texte de ses œuvres. A la question soixante-dix-huitième, article premier, l’immaculée Conception est niée en termes formels. On a rejeté ce témoignage sous prétexte que saint Thomas n’a pas composé lui-même ce supplément: mais on l’aurait accepté si Ton avait remarqué qu’il est extrait presque mot à mot du Commentaire sur le troisième livre des sentences, et de la 27e question de la 3e partie de la somme.

Je dois à l’obligeance de M. l'abbé Uccelli de Bergame un texte nouveau de l’opuscule de saint Thomas sur la salutation angélique, copié à Paris sur quatre manuscrits, d’après M. Uccelli, contemporains de saint Thomas (î).

Dès les premières lignes je lis :

« D’abord Marie a été remplie de la grâce expiatoire dans sa sanctification.... Notre Dame fut pleine de la grâce expiatoire contre la souillure du péché originel quelle

tiprùs, d’une priorité d’ordre et non pas d’une priorité de temps. C’est ingénieux, mais est-ce vrai? La succession d’Aristote était admise alors comme un principe métaphysique, incontestable.

(1) S. Thomas écrivait très-rarement lui-même ses commentaires. Il les prononçait de vive voix en public et chacun les recueillait de son mieux par écrit. De la vient que l’on rencontre souvent plusieurs rédactions d’un même ouvrage.

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contracta dans la corruption de notre nature ; seul le Fils de la sainte Vierge fut exempt du péché originel (1). » L’ancien texte de ce Commentaire, publié comme huitième opuscule de saint Thomas, ne renferme point ces paroles: mais il renferme la même doctrine.

« Le péché, dit saint Thomas, est ou originel, et la sainte Vierge en a été purifiée dans le sein de sa mère, ou mortel ou véniel, et la sainte Vierge en a toujours été affranchie... Jésus-Christ surpasse la sainte Vierge en ce qu’il a été conçu et qu’il est né sans le péché originel ; la sainte Vierge a été conçue dans le péché originel, mais elle est née sans lui (2). »

Il est donc bien certain que saint Thomas a nié le privilège de la Mère de Dieu,

Mais ne l’a-t-il jamais affirmé?

(1) a Prirao (Maria Virgo) plena fuit gratia expiante in sua sanctificatione... Fuit ergo Domina nostra plena gratia expiante contra fœditatem originalis culpæ, quam contraxit in corruptione nostræ naturæ. Solus enim Filius Virginis ab originali fuit culpa immunis, a aua quidem B. Virgo sanetificata fuit in ventre matris per gratiam expiantem. » L'Ami de la religion a donné le texte entier de cet opuscule, d’après les quatre manuscrits collationnés par M. Uccelli, dans son numéro 6005 du 29 mai 1856, t. 172. pag. 528. Toutes les substilités que l’on a imaginées pour expliquer ces propositions formelles, en les appliquant à la corruption de la chair, a la conception matérielle, etc. etc., s’évanouissent devant cette raison générale que Notre-Seigneur J.-C. seul a été préservé du péché originel. Le Sauveur a été préservé, non-seulement de la corruption de la chair, etc. mais aussi du péché formel. Or voilà ce que saint Thomas refuse à la sainte Vierge. Sa pensée est claire.

(2) « Peccatum aut est originale, et de isto fuit mundata in utero ; aut mortale, aut veniale, et de istis libéra fuit... Christus exeellit Beatam Virginem in hoc quod sine originali conceptus et natus est ; Beata autem Virgo in originali est concepta, sed non nata. 9 S. Thom. Opusc. vin. p. 75. v. ed. Antv. 1612.

l’immaculée conception

Dans son Commentaire sur le premier livre des sentences il l’admet en termes formels.

« La pureté, dit-il, augmente à proportion de ce qu’elle s’éloigne du terme qui lui est contraire; aussi peut-on rencontrer une créature si pure que rien dans la création ne puisse surpasser sa pureté, par exemple si elle n’a été souillée d’aucune contagion du péché. Telle fut la pureté de la bienheureuse Vierge , qui fut exempte du péché originel et actuel. Cependant elle était inférieure à Dieu en tant que le pouvoir de pécher était en elle (1). »

Dans le commentaire de saint Thomas sur la salutation angélique, tel que M. Uccelli l’a trouvé dans quatre excellents manuscrits contemporains du saint docteur, on lit vers la fin :

« Marie surpasse la pureté des anges, parce qu’elle a non-seulement été pure en elle-même, mais qu’elle a aussi procuré la pureté aux autres. Elle a atteint le plus haut degré de la pureté, en ce qui concerne le péché, car elle n’a encouru ni le péché originel, ni le péché mortel, ni le péché véniel (2). »

Le commentaire imprimé ne fait point mention du pé-

(1) « Puritas intenditur per recessum a contraria, et ideo potest aliquid creatum inveniri, quo nihil purius esse potest in rebus creatis, si nulla contagione peccati inquinatum sit ; ettalis fuit puritas B. Virginis, quœ peccato originali et actuali immunis fuit; fuit tamen sub Deo, in quantum erat in ea potentia ad peccandum. » In i. dist. 44. q. 1. a 3 ad. 3.

(2) « Excedit angelos quantum ad puritatcm, quia B. Virgo non solum erat para in se, sed etiam procuravit puritatemaliis. Ipsa enim purissima fuit et quantum ad culpam, quia ipsa Virgo nec originale, nec mortale, nec veniale peccatum incurrit » S. Thom. dans Y Ami de la religion, loc. cit. pag. 526. note H9.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

ché originel; il dit seulement que la bienheureuse Vierge a été exempte du péché mortel et du péché véniel.

Mais ce qui est de nature à faire naître une grande perplexité sur la pensée réelle de saint Thomas, c’est que dans ce nouveau texte du commentaire sur la salutation angélique, conforme à quatre manuscrits contemporains, le saint Docteur nie formellement l'immaculée Conception, et que quelques pages plus loin il l'affirme formellement. On conçoit qu’après l’avoir affirmée dans le commentaire sur le premier livre des sentences, il l'ait niée ensuite dans le commentaire sur le troisième livre, parce qu’entre ces deux ouvrages de longue haleine, il a pu changer d’avis; mais l’on ne conçoit guère que dans un commentaire qui a pu être récité dans l’espace d’une heure ou deux, le saint Docteur ait enseigné le pour et le contre sur un même sujet. J'avoue que je ne puis résoudre cette difficulté, qui me porte à croire que saint Thomas, dans cette question peu éclaircie de son temps, a flotté et passé d’une opinion à l’autre. On remarque le même phénomène dans les écrits et dans l’histoire de saint Bonaventure, qui fut son contemporain (1). Mais les disciples de saint Thomas ont pu soutenir légitimement que le docteur angélique était au fond contraire au privilège. L’ensemble de ses doctrines conduit à cette conclusion; et les passages qui nient l’immaculée Conception sont postérieurs à ceux où il l’affirme. Le commentaire sur le troisième livre des sentences a été écrit après le commentaire sur le premier livre ; et

i.l) Voy. ici 1. 1 pag 52 eto3.

l’immaculée conception

la troisième partie de la somme est un des derniers ouvrages du saint docteur; la mort l’a empêché de l’achever (1).

Abstraction faite de ces témoignages, j’avoue que l’autorité des disciples de saint Thomas m’aurait conduit à la même conclusion. Il n’estpasmoralement possible qu’une école aussi savante que celle de saint Thomas se soit trompée pendant six siècles sur les doctrines de son maître. La passion et l’amour-propre, je le veux, ont eu une large part dans lesquerelles que l’ordre a soutenues dans cette controverse ; mais enfin la passion ne serait pas née, si elle n’avait eu aucun aliment, aucun prétexte. Que ce fut par légéreté ou par mauvaise foi, en se méprenant sur la doctrine de saint Thomas, cette école se trompait elle-même. La chose serait étrange; jamais elle n’a eu lieu (2).

Faut-il ajouter que de l’opinion de saint Thomas, quelle qu’elle soit, on ne peut rien conclure ni contre

(1) Je ne parle point de quelques paroles attribuées à S. Thomas, dans certaines éditions du commentaire de ce saint docteur sur l'épitre aux Galates, chap. m. lecture 6e. Ces paroles se trouvent dans une édition donnée a Paris en 1525 et dans d’autres éditions postérieures; mais elles ne se trouvent ni dans les manuscrits ni dans les éditions du XVe siècle ; et elles s’adaptent fort mal au texte. De Rubeis prouve que ces paroles ont été ajoutées récemment a l’œuvre de saint Thomas. Voy. S. Thom. Aq. oper. t. vi. ed. Venet. 1775. Dissert. prœv. cap. v. p. xvi. Le P. Gerberon a signalé de semblables ajoutes faites aux commentaires d’Herveus, que l’on a souvent cités sous le nom de S. Anselme.

(2) Lorsque le général de l’ordre de saint Dominique a obtenu, en 1843, la permission de célébrer l’immaculée Conception dans la préface de la messe, il a dispensé ses subordonnés du serment qu’ils avaient fait de soutenir et de défendre en tout la doctrine de S. Thomas. Cet acte atteste aussi leur profonde conviction.

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lui, ni contre la croyance à l’immaculée Conception? De son temps la question était controversée, et la pieuse croyance, aussi bien que la doctrine contraire, ne s’élevait point au-dessus de la certitude*d’une simple opinion. Longtemps après, l’Eglise a permis de soutenir les deux opinions contraires. Voudrait-on peut-être attribuer à saint Thomas, en pareille matière, un esprit prophétique, une infaillibilité surnaturelle? Personne ne peut y songer. Le docteur angélique a hésité à raison des arguments contraires qu’il entrevoyait; il parait avoir incliné vers l’opinion que plus tard l’Eglise a déclarée fausse ; cela ne prouve ni contre lui ni contre la vérité. S’il vivait aujourd’hui, s’il eût vécu il y a trois siècles, on l’eût infailliblement compté parmi les défenseurs les plus habiles et les plus zélés du privilège de la Mère de Dieu ; car il a merveilleusement expliqué les vérités qui conduisent à la pieuse croyance, et il figure, nous l’avons vu, parmi les témoins les plus remarquables de la tradition implicite de l’immaculée Conception (1).

(1) C’est par ces considérations que le cardinal De Noris a été amené à dire que si le saint Siège définissait jamais l’immaculé Conception, il n’en résulterait aucune honte pour saint Thomas et pour d’autres saints docteurs. En accusant, dit-il, quelques Pères d’avoir émis des propositions semi-pélagiennes, on ne leur fait aucune injure, parce qu’ils ont parlé a une époque où la question n’était pas soulevée, ou restait pendante : « Id enim fecere vel nondum mota vel pendente lite, sicut neque quicquam detrimenti subiret S. Thomæ, S. Bonaventuræ, Ægidii, ac tôt Patrum et Scholaslicorum gloria ac fama, si a Sede apostolica B. Virginis Conceptus ab originali noxa immunis decerneretur ; cum magni illi viri oppositum defenderint, quando nihilea dere certi catholica üdes statuisset. » Card, De Noris, Hist. Pelagianœ , lib. n. c. 25. Oper. theol. t. col. 403. Bas-

l’immaculée conception

ARTICLE V

L'ordre de saint Dominique.

Au treizième et au quatorzième siècle, lorsque le grand revirement en faveur du privilège de la Mère de Dieu eut lieu, l’ordre des Frères Prêcheurs, loin de suivre le mouvement général, se roidit dans un sens contraire, et se déclara avec énergie contre la pieuse croyance. On peut dire que cet ordre a été hostile à rimmaculée Conception en corps et d'une manière constante. L’opposition qu'il faisait à cette croyance, est devenue peu à peu chez lui une tradition domestique, une habitude d’école, et même, il faut l’avouer, une question d’honneur.

Cependant il faut le dire aussi, on voit d’autre part dans cet ordre, orné d'ailleurs de tant de mérites aux veux de Dieu, un grand nombre desavants et de pieux docteurs qui ont suivi le sentiment de l’Eglise avec une sincérité et un zèle admirables, et qui l'ont défendu avec éclat. Je citerai, entre autres, le célébré Catharini qui démontra la vérité de la pieuse croyance au temps du Concile de Trente, auquel il dédia son traité, et qui réfuta ses propres confrères, aux applaudissements de toute l’Eglise. Dans ces dernières années le R. P. Spada, dominicain à Naples, a fait les plus généreux efforts pour concilier la doctrine de saint Thomas avec la pieuse

sani 1769. Le cardinal De Noris publia son Histoire Pélagienne en 1675 et mourut en 170-1.

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croyance. Si la chose eût été possible, il y eût certainement réussi.

On cite plusieurs maisons de l’ordre qui ne se sont jamais écartées du sentiment commun, surtout en Espagne où la pieuse croyance est générale depuis des siècles (1). La maison principale de Madrid portait une inscription en l’honneur du mystère.

L’autorité de saint Thomas a pu produire beaucoup d’illusions dans les derniers temps: car ce grand docteur était considéré comme le maître de l’ordre. On se faisait gloire de suivre non-seulement ses principes, mais ses opinoinsdans les choses les plus indifférentes. Cependant l’ordre de saint Dominique ne songea à se

retrancher derrière l’autorité de saint Thomas, qu’à l’époque ou tout autre argument lui fit défaut. Si ma mémoire est fidèle, Monteson n’en parle point; le cardinal de Turrecremata cite l’opinion de saint Thomas avec celle de saint Bernard et de saint Bonaventure ; Vincent Bandelli l'allègue comme toute autre, sans y in-

(1) Le P. Spada indique les écrivains de l’ordre qui ont défendu le privilège de la Mère de Dieu. Pureri v. 64~. Il rappelle aussi l’office propre de l’immaculée Conception imprimé a Paris en 1529, a l’usage de l’ordre de saint Dominique. Les Dominicains de Palerme ont érigé une statue à la Vierge Immaculée sur le parvis de leur église. Leur couvent de Cabra en Andalousie, était consacré à l’immaculée Conception de Marie. Ibid. p. 658 et 659. Gravois, Deortu, festi , etc. Summarii. p. 67, indique dix-neuf théologiens dominicains qui ont rendu témoignage à la fête de l'immaculée Conception. Pierre de Alva et Astorga a publié, sous le titre de Monumenta Dominicana , les ouvrages de quatre écrivains de l'ordre, en faveur de l’immaculée Conception, à savoir Ambroise Catharini, Justinien Antist, Guillaume Pépin et Thomas Campanella. 4° Lovanii 1666. Ces auteurs citent d’autres confrères qui ont écrit dans le même sens.

l’immaculée conception

sister. Le père Spina et Dumius allèguent l’autorité de saint Thomas en passant. L’argument principal de l’ordre fut constamment la sainte Ecriture et la doctrine des Pères ainsi que les autres arguments employés par les scholastiques.

En 1437, le cardinal de Turrecremata indiqua dix raisotis pour lesquelles l’ordre de saint Dominique combattait alors la croyance à l’immaculée Conception; l’autorité de saint Thomas n’y figure pas (1). Le savant écrivain ne sort pas des arguments ordinaires de l’ancienne école, à savoir, l’universalité du péché originel, les témoignages des Pères et des Conciles qui ont enseigné que Jésus-Christ seul a été sans péché, et que la sainte Vierge en a été souillée; l’honneur de Jésus- Christ qui seul doit jouir de cette prérogative; l’honneur de Marie qui repousse les faux hommages; la nécessité de la rédemption ; l’avis de saint Dominique qui conseilla à ses enfants de suivre toujours la doctrine de l’Ecriture et des Pères, de s’attacher au sentiment de l’Eglise romaine et de fuir la nouveauté; l’absence de preuves solides pour soutenir la pieuse croyance (2).

(T) J’appelle le savant auteur cardinal, parce qu’il est connu sous ce nom. Il n’était alors que Maître du sacré palais; il devint cardinal après le concile de Bâle

(2 J Card. de Turrecremata, Tract, de veritate Conceptionis B. Virginis pro facienda relatione coram Patribus Concil. Basileen.au. 1437. Romæl547. Part. vu. c. 4.: 4 Inquoassignanturdecem rationes, quare professores ordinis prædicatorum liane doctrinam, videlicet quodVirgo Maria concepta fuerit in original! peccato communiter prosequuntur. » p. 128. Le P. Pierre de Alva et Astorga, Radii Solis, etc. col. 1819. montre que, dans l’exposé de ces dix motifs, les PP. Spina et Dumius ont altéré le texte du card. De Turrecremata.

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Ces raisons, auxquelles Jean de Ségovie avait si bien répondu d’avance, prouvent au moins la bonne foi de l’ordre. Plusieurs d’entre elles avaient alors un côté très-spécieux, et pouvaient sembler balancer les arguments de l’opinion contraire.

Il faut ajouter que le cardinal de Turrecremata soutint son opinion avec une très-grande modération. Il ne s’engagea à en faire l’apologie que sur les ordres formels du concile de Baie, qui voulait entendre les partisans des deux opinions contraires, afin que la cause fût discutée à fond. Le cardinal déclare en commençant qu’il n’entend pas justifier dans ces pages son opinion personnelle, mais rapporter simplement les arguments que les partisans de cette doctrine ont coutume de faire valoir, et répondre aux arguments qu’on leur oppose (i).

Cette relation écrite par un homme grave et calme ne manque pas d’une certaine solidité; elle renferme tout ce qu’on pouvait dire de plus plausible contre la pieuse croyance; mais comme l’auteur a voulu suivre pas à pas la relation de Jean de Ségovie, pour la réfuter autant que possible, il s’est engage dans une série d’observations de détail, délayées dans un style traînant qui rend la

(1) a Omnia autem quæ dicturus sum, omnia vestrarum paternitatum judicio submitto, protestans quod in bac relatione non explico adhue votura meum, nec quod de materia præsenli sentiam, sed tantum vestrarum dominationum mandata suscipiens, quod doctores quos legere potui sentire cognovi. Quare quidquid fuerit, quod ex aliorum sententiis et dictis retulero, protestor quod nihil intendo asserere, in hac facienda relatione, nisi quod asserendum est ; nec negare nisi quod negandum est, secundum judicium universalis matris Ecclesiæ. » Loc. cit. p. 8.

lecture de son ouvrage très-peu attrayante. Ajoutez que l'impression du livre est pitoyable.

Ce grand travail ne fut pas examiné dans le concile de Bâle: au moment de le discuter Fauteur quitta la ville avec les légats du saint Siège; ce fut après leur départ que le décret favorable à l’immaculée Conception fut publié (i).

Cependant le cardinal de Turrecremata partageait l’opinion de ses confrères. Quoiqu’il eût vivement engagé le concile de Bâle à prononcer un jugement définitif, afin de mettre fin aux discordes qui désolaient l’Eglise, il n’hésita point à dire ensuite que le Concile

(i) Le cardinal de Turrecremata raconte la chose en ces termes : « Completo hoc opéré, cum ego præfatus Magister Joannes de Turrecremata, apost. sacri palatii Magister, in plena congregatione concilii Basileensis me obtulissem para' tum ad faciendam relationem mihi injunctam. . responsum est mihiper organum Rev. I). Cardin. S. Angeli Legati apostolici et præsidentis S. D. N., quod cum patres sacri concilii in præsentiarum circa adventum Græcorum plurimum forent occupât!, non possent pro nunc intendere præfatæ materiæ Conceptionis B. Virginis .. Ego vero cujus erat majorum parère præceptis, hac responsione audita, supersedi ab ulteriori requisitione audientiæ. Mansi tamen post, per plures menses Basileæ... Tandem vero orta gravissima etscandalosa dissensione inter patres aliquos Basileæ residentes et S. I). N. Eugenium, super loco ad quem Græci venturi essent, recedentibus dominis legatis et præsidentibus, aliisque probis vii is, quibus temeritates Basileensium plurimum displicebant, ego etiam reccdere ab eis, tanquam a male in Christi tide sapientibus, decreviad sedem apostolicam... cum libro relationis meæ me conferens. Ex his apertissime inteliiget quisque doctus, quod vacua et invalida sit determinatio quam in materia Conceptionis B. Virginis factam quidam aiunt... Tum quia facta est post recessum RR. Cardinalium legatorum et dominorum præsidentium, et ita per quosdam acephalos, tum secundo quia facta est post translationem concilii factam de Basilea in Fononiam...» Loc cit. part, xm p 276. v.

de Bâle en définissant l’immaculée Conception s’était trompé (i).

Vincent Bandeili n’usa pas de la même modération. En 1471 il imprima à Milan un traité contre le privilège de Marie, et dédia son livre au comte De Gambara (2). Cet ouvrage est si rare que je n’ai pu le voir. L’auteur eut ensuite sa fameuse dispute àFerrare en 1473, dont il imprima la relation k Bologne en 1481 ; elle fut réimprimée en Belgique et en France vers l’an 1670 (0). Dans

(î) « Quorum (SS. Patrum etdoctorum usque ad numerum centenarium) sententias et loca notavimus in libro quem fecimus de veritate Conceptionis, in minoribus constituti Basileæ, dam ibi sacrum celebrabatur concilium, pro facienda relatione pro parte aflirmativa (asserente peccatum originale in B. M. V.), nobis per patres concilii commissa. Quant relationem licetnon obtulerimus , faciendam in publica congregatione,sicut de boc habitum fuit publicum instrumentum, eam tainen facere non potuimus, quod quibusdam schismaticis, discordiæ pâtre diabolo promovente, Dominis præsidentibus S. M. Papæ Eugenii recedentibus, oportuit et nos recedere, tum superiorum meorum mandata, tum ne præsentia nostra videretur favere consiliis impiorum. » Gard. De Turrecremata super Decret, de Consec. dist. 4. c. Firmissime. ap. Bandeili. p. 55. ed. (Lov.) in-4°.

(2) Libellas recollectorius de veritate Conceptionis F. Mariœ. lncipit proœ mium ad inclitum generosumque comitem Petrum De Gambara , in libellum de veritate Conceptionis glor. Virg. Mariœ ex auctoritafibus etdictis SS. doctorum fideliter confection, etc. -4°. Mediolani 1475. Vincent Bandeili cite ce volume comme son ouvrage, dans le second livre qu’il écrivit sur le même sujet et qu’il imprima a Bologne en 1481 ; il est cité par Quétif et Ecbard. Script, ord. Prœd. t. il p. 2.

(5) Tractatus de singulari puritate et prœrogativa Conceptionis Salvatoris N. J. C. editus per F. Vincentium de Castro-Novo. s. theol. professorem ord. Præd. continens disputationem coram Hercule Estensi, Ferrariæ duce, in ejus palatio factam. 4°. Bononiæ 1481. Le père P. De Alva et Astorga, Radii Solis , etc. col. 1679, cite une seconde édition de 1481 ; une troisième avec des additions et des notes marginales; une quatrième imprimée à Milan. J’ai en main une édition in-4°, faite, vers le milieu du KV IIe siècle, sur celle de Bologne de 1481,

l’immaculée conception

ce traité ii s’efforce de défendre ]es vieux arguments des scholastiques. Il cite deux cent soixante autorités en faveur de sa doctrine. 11 commence par les Pères dont nous avons expliqué la pensée, quelques pages plus haut ; puis il cite les passages de l’Ecriture qui prouvent l’universalité du péché originel et la nécessité de la rédemption. Ensuite il apporte ses raisons. Jésus-Christ, dit-il, ne peut racheter que les péchés commis; il n’y a pas de rédemption préventive, ou préservative. Jésus- Christ est rédempteur en sa qualité d'homme; en cette qualité il est postérieur à Marie; si Marie était morte avant Jésus-Christ elle n’aurait pu entrer en paradis; la sainteté originelle dans la race d’Adam est impossible; il faut une succession entre l’existence et la sanctification ; la rédemption ne se fait que d’une seule manière pour tous. Et il poursuit ainsi, entassant sophisme sur sophisme, contradiction sur contradiction, et supposant presque toujours ce qui est en question, au lieu de le prouver.

Ainsi, pour en fournir un exemple, après avoir écrit que Marie n’a pu être rachetée d’une rédemption pré-

sans nom de ville ni d’imprimeur. Je suis persuadé qu’elle a été imprimée à Louvain vers l’an 1670. Le type et le papier l’indiquent. A cet égard je ne crois pas me tromper. L’éditeur y a mis une préface dans laquelle il recueille les plaintes élevées contre l’ouvrage, afin de lui donner de l’importance. Il ajoute qu’il n’y a pas encore deux cents ans que le livre de Bandelli a été imprimé pour la première fois. C’est la cinquième édition connue. Une sixième in-12 a été faite en France, sur celle de Louvain dont on a conservé quelques notes, mais dont on a supprimé la préface. Elle est de la même époque. P. De Alva, col. 1680, parle d’un troisième ouvrage de Bandelli contre l’immaculée Conception , qu’il n’a pu voir.

DE LÀ SAINTE VIERGE MARIE

ventive, parce que Jésus-Christ n’est rédempteur qu’en sa qualité d’homme et qu’il ne peut racheter qu’après sa naissance, il déclare un peu plus loin que Marie a été rachetée par lui, un instant après qu’elle avait été eliemême conçue (i). Peut-on se contredire d’une manière plus grossière?

Du reste tout l’ouvrage respire un ton d’arrogance et d’audace qui explique les troubles dont il fut l’occasion. L’animosité qui régnait alors dans tous les esprits, et la conviction profonde avec laquelle l’auteur soutenait sa cause, atténuent un peu ses torts. On y reconnaît du reste un homme de talent et d’énergie.

Vincent Bandelli, malgré les constitutions de Sixte IV, composa un office de la sanctification de Marie dans le sein de sa Mère (2), et il l’introduisit dans quelques maisons de son ordre. C’est là une entreprise qu’il est difficile d’excuser (3).

Le Pi. P. Bartholomée Spina, qui fut maître du sacré

(1) Bandelli, De singulari purilaie... Conceptionis Salvatoris, etc. p. 94.

(2) Bandelli, loc. cit. p. 102.

(3) Officium de sanctifîcationee ditumaRR. P. General! ord. Præd F. Vincentio Bandello. Voy. P. De Alva et Astorga Radii solis, etc. col. 113 etseq. où cet office est reproduit tout entier. On le trouve dans le bréviaire de l'ordre imprimé en 1527 et en 1546. Dans d’autres éditions du bréviaire des Dominicains cet office n’a pas été reproduit. L’édition de Paris 1550, porte au 8 décembre, p. 202, cette rubrique : « Notandum quod in festo Conceptionis B. V. M. fiunt omnia sicut in festo nati vitatis ejusdem, ruutato vocabulo Nativitatis in vocabulo Conceptionis. » Le père De Alva et Astorga, Radii solis. col. 145 et seq. cite de nombreux bréviaires et plusieurs décisions de l’ordre, conformes ù la pieuse croyance. Gaspar delà Fuente a traité le même sujet, dans son Armament. seraph. Regest. col. 220 et seq.

L’iMMACULÉE CONCEPT. T. II. il

palais, de l’an 1525 à l’an 1546 où il mourut, combattit à outrance le privilège de la Mère de Dieu. Son principal ouvrage sur cette matière fut publié à Venise en 1535, sous ce titre: De la corruption universelle du genre humain , propagé par la voie naturelle. On recherche s'il faut croire de foi divine que tous les hommes qui descendent d'Adam , selon les lois de la nature , sont conçus dans le péché originel, etc? L’auteur développe les vieux arguments. 11 se montre tout aussi animé que Bandelli, et plus audacieux encore, car il attaque ouvertement les constitutions de Sixte IV, et les déclare hérétiques, tout en disant que le souverain Pontife a pu tomber dans une hérésie matérielle.

Le P. Spina avait publié un ouvrage contre l’immaculée Conception dans sa jeunesse, vers 1515, si je ne me trompe; il en publia, dit on, un troisième après 1535; il prépara l’édition de la Relation du cardinal de Turrecremata, que son disciple Dumiusmitau jouraprèssa mort. Comme ses livres sont aujourd’hui généralement inconnus, je me contenterai de les avoir indiqués, et cela dans le but unique de faire mieux comprendre jusqu’où les adversaires de l’immaculée Conception ont poussé leurs attaques, et jusqu’où le saint Siège a porté la patience (i).

11 est très-difficile de justifier cette opposition à partir du règne de Sixte IV, qui se prononça ouvertement, comme chef de l’Eglise, en faveur du privilège. A

(1) Le P. De Alva et Astorga donne une analyse du principal ouvrage du 1‘. Spina, dans ses Radii solia, etc. col. 1954.

DE LA SAINTE VIERGE MARIE

dater de cette époque, on pouvait dire aux adversaires de l’immaculée Conception, ce que l’abbé Trithème leur objecta à la fin du XVe siècle avec tant d’à-propos: il est étrange que vous prétendiez déployer plus de zèle pour la défense de la foi que l'Eglise catholique! Vous devriez vous réjouir de ce que l’Eglise ne vous oblige pas à reconnaître la tache originelle en Marie, et vous prétendez soumettre la Mère de Dieu à cette tache malgré

l’Eglise ! Où est ici le bon sens?

Au XVIIe siècle, le pieux cardinal Sfondrati disait aux Pères Dominicains, qu’il était fort étrange de voir que, pour éviter à saint Thomas le reproche d’une méprise qui n’était pas même un péché véniel, ils voulussent à tout prix charger la sainte Vierge d’un affreux péché mortel !

Après la décision d’Alexandre VII, l’opposition chez des catholiques est devenue inconcevable.

Quoi qu’il en soit, les méfaits particuliers que nous avons dû signaler pour ne pas tronquer l’histoire, n’inculpent pas directement l’ordre tout entier. Celui-ci, il faut le dire, a été depuis son origine une des gloires de l’Eglise. Les Frères Prêcheurs ont exercé par milliers un apostolat salutaire au milieu des peuples chrétiens et parmi les nations infidèles. Le nombre des âmes qu'ils ont sauvées est incalculable. Le cardinal De Turrecremata remarque avec raison que l’ordre a rempli le monde de livres utiles, pour la défense de la foi, l’édification des fidèles et la gloire de la Mère de Dieu. On

peut dire, pour expliquer sa conduite dans la question de l'immaculée Conception, qu’il a été entraîné de

l’immaculée conception

bonne foi par l’autorité apparente de l’Ecriture, et par l’opinion de saint Thomas; que sa sincérité a été mise aux plus rudes épreuves, par exemple, à la fin du XIVe siècle, lorsque l’université de Paris l’exclut de son sein, et ne le reçut de nouveau qu’après vingt-cinq ans d’épreuves; qu’il a été plein de zèle pour la gloire de la Mère de Dieu, dont il a propagé le rosaire; qu’il n’est pas responsable des excès de quelques-uns de ses entants; et que la divine Providence s’est servie de son opposition, comme d’un instrument, pour éclaircir la vérité.

Jamais l’ordre n’a résisté en corps à l’autorité légitime; vers la fin de la lutte, il s’est même généreusement soumis. En 1843, le Père Général a adopté la profession de la pieuse croyance dans la préface de la messe; et à l’occasion de la définition du mystère, S. E. le cardinal Gaude, alors simple religieux dominicain, a rendu compte des traditions de l’ordre de manière à justifier ses antécédents, et à rendre l’obéissance facile à l’avenir (1).

Avec la lutte l’esprit de contention avait disparu; et la soumission la plus filiale a succédé aux anciennes agitations (2).

(1) De Immaculato Deiparœ conceptu , ejusque dogmaiica definitione,inordine prœsertim ad scholam Thomisticam et institutumFratrum Prœdicatorum, auct. P. M. Franc. Gaude, procurât, gen. ejusd. ord. ac rectore pontificii seminarii Pii. 8U. Romæ 1854. L’ouvrage a été écrit et imprimé avant la définition, afin de pouvoir paraître immédiatement après. L’auteur n’a en vue que son ordre.

(2) Le P. Brudioli raconte que le cardinal Montalto avait, en 1613, bâti poulies pères Franciscains de Frascati, une belle église en l’honneur de l’immaculée

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ARTICLE VI

Les Baianistes et les Jansénistes .

Le système de Baius était inconciliable avec la croyance à llmmaculée Conception. Aux lois morales de la grâce, il avait substitué un mécanisme spirituel dont aucune faveur céleste ne pouvait déranger les rouages. L’état surnaturel et gratuit du premier homme était d’après lui un état naturel, et rigoureusement du à la créature raisonnable. Dans l’état de péché, l’homme est incomplet, spirituellement blessé, manchot, aveugle, impotent. Après la chute, cette situation est devenue une seconde nature ; la grâce qui en fak disparaître les suites, par voie de non imputation, ne peut rien chan-

Conception, avec cette inscription sur la façade en grandes lettres : Ave Virgo sine peccato originali coneepta! Paul V, lorsqu’il se rendait a Frascati, l’avait admirée, et il affectait de vénérer d'une manière particulière la sainte Vierge, dont la statue ornait cette église. Un jour que les adversaires de l’immaculée Conception allèrent se plaindre à lui, de l’affectation avec laquelle les Pères Franciscains vénéraient le privilège de la Mère de Dieu, à Frascati, Paul V les écouta avec patience, et souriant a leurs peines, il leur dit : Soit que vous vous adressiez au cardinal, soit que vous interpelliez les pères, il est probable qu'ils vous répondront comme Pilate : Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit; et ils n’y voudront rien changer. Mais voici ce que vous pouvez faire: rendez-leur la pareille. Tâchez de trouver un pieux cardinal qui bâtisse, vis-à-vis de l’église des pères Franciscains de Frascati, une autre église en l’honneur de la sainte Vierge, et écrivez sur cet édifice, en lettres encore plus grandes, cette inscription : Ave Virgo cum peccato oi'iginaU coneepta ! Je vous salue, ô Vierge, conçue avec te péché originel ! Je ne vous garantis pas qu’il soit facile de trouver un pareil cardinal ; mais vous pouvez vous adresser à votre protecteur... Les adversaires de l’immaculée Conception n’en demandèrent pas davantage... Voy. les notes du P. Budrioli, ap. Ballerini, Syll. monurn. t. n. p. 837.

l’immaculée conception

ger au fond de la misère de la nature humaine. Comme suite de ces principes erronés, Baius enseignait que tout mal physique est une punition du péché ; d’où il concluait que Marie ayant été soumise au mal physique, à la douleur, à la mort, avait partagé le sort commun (1).

Baius ne put dissimuler cette doctrine; saint Pie Y la condamna (2); et Hessels, disciple et complice de Baius, exhala toute son hostilité contre l’immaculée Conception, dans une lettre qu’il adressa au Père Antoine Sablon, gardien du couvent des Franciscains de la ville d’Ath (3).

Le Jansénisme n’est au fond que le Baianisme perfectionné. Il n’est pas étonnant que les partisans de ce système aient combattu, autant que les circonstances le permettaient, le privilège de la Mère de Dieu (4). Les

(J) Le père Duchesne explique très-bien le système de Baius dans son Histoire du Baianisme, 1. n. p. 176. Douai 1731.

(2) La proposition 75e condamnée par saint Pie V dans Baius, est conçue en ces termes: « Nemo, præter Cliristum, est absque peccato originaîi. Bine B. Virgo mortua est propter peccatum ex Adam contractum, omnesque ejusafflictiones in hac vita, sicut et aliorum justorum, fuerunt ultiones peccati actualis vel originalis. »

(3) Voy. P. De Alva et Astorga Radii Solis, etc. col. 2143. Dans cette lettre Jean Hessels critique l’office approuvé par Sixte IV, il fulmine contre le concile de Bàle ; il dit que l’opinion favorable à l’immaculée Conception n’est soutenue que depuis deux cents ans par un petit nombre de théologiens auxquels tous les autres résistent. Il rappelle la dévotion, déjà approuvée par l’Eglise, une superstition, etc.

(4) Voy. Défense de l’honneur de la très-sainte Mère de Dieu contre les ennemis de son Immaculée Conception , par messire Louis Abelly, ancien évêque de Rhodez, seconde édition. Rouen 1693. Dans une Apologie pour les religieuses de

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brochures qui ont paru en Italie dans le cours de ces dernières années contre l’immaculée Conception, étaient généralement attribuées à l’école Janséniste. Les usages de la secte ont entraîné les évêques Jansénistes de Hollande jusqu’à faire une protestation contre la définition du mystère, lorsqu’elle était déjà prononcée (i).

Il est fort inutile, après tout ce que nous avons dit, de réfuter les futilités sur lesquelles on appuie une opinion aujourd’hui insoutenable, une doctrine qui, pour tout catholique, est devenue depuis le 8 décembre 1854, une hérésie formelle.

ARTICLE VU

De Launoy au XVIIe siècle.

De Launoy, écrivain érudit, mais brouillon, qui tenait plus auxbonnes grâces desprotestants et des jansénistes qu’à celles de l’Eglise, avait l’habitude de prendre à re-

Port-Royal , un écrivain janséniste avait attaqué perfidement la pieuse croyance. Abelly le réfute solidement.

(i) III. et Rev. DD. Johannis van santen, archiepiscopi Ultrajectensis, Henrici Joan van büul, episc. Harlemensis et hermanni heycamp, episc. Daventriensis Epistcla ad Summum Ponîiâcem Pium L Y, de instituto ab illo lminaculatœ Conception is B. M. V. noro dogmate , die 8 mensis decembris 1854. Cette lettre commence ainsi : Incarnationis dominical. Elle a été signée à Utrecht, le 18 des calendes de septembre 185(3, et publiée en latin et en français dans un recueil pseudo-catholique de Paris intitulé : L'Observateur catholique, n" 25. t. i. pag. 282. Paris 1856. L’instruction pastorale que les évêques jansénistes ont publiée en hollandais contre l’immaculée Conception, a été condamnée par la Congrégation de Y Index, le 4 décembre 1856. Voy. le Journal de Bruxelles du 29 janvier 1857, et L'Univers du 30,-

bours toutes les question qu’il touchait. Je passe ses nombreuses folies, pour rappeler seulement ici un opuscule contraire au privilège de la Mère de Dieu, qu’il publia sous forme de Prescriptions contre V Immaculée Conception (1).

11 prétend d’abord que l'Eglise catholique, pendant treize siècles consécutifs, a cru que Marie a contracté le péché originel au moment de sa Conception.

Or cela est matériellement faux.

La prétendue tradition contraire au privilège n’existe pas. Je ne pense pas que l’on puisse produire six témoignages des Pères et des écrivains ecclésiastiques antérieurs à l’époque de saint Bernard, dans lesquels il soit dit formellement que la sainte Vierge a contracté le péché originel. Les passages des Pères qui enseignent l’universalité du péché originel, ou qui assurent que Jésus-Christ a été seul sans péché, ne constituent pas du tout cette tradition contraire. Nous avons vu dans quel

(IJ Præscriptiones deconccptu B. M. V’ auct. Joan. Launois, Constautiensi, theol. Paris, etc. 12. Paris 1076. La seconde édition est de 1677. L’opuscule est reproduit dans ses œuvres complètes, 1. 1. pag. 9. Colon. Allob. 1751. Il a été publié en latin et eu français. On voit que la collection des œuvres de Launoy a été éditée à Genève. Son éloge avait été applaudi par les protestants anglais ; il fut publié à Londres, par Antoine Arnauld, le patriarche des jansénistes, sous ce titre:

Jcannis Lunoii, Constant iensis, Parisiensis tlieologi elogium,una cum ejusdem Notationibus in censuram duarum propositionum A(ntonii) A(rnaldi). D. S. Londini 1685. Cet éloge est une justification des principaux méfaits de l’auteur. Les notes de Launoy contre la condamnation de la fameuse distinction du droit et du fait qui suivent l’éloge, sont une audacieuse défense du Jansénisme, et une attaque directe contre l’autorité de l’Eglise. 11 n’est pas étonnant qu’un tel homme ait combattu l’immaculée Conception.

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sens Notre-Seigneur a été seul sans péché, et comment la tradition générale de la sainteté indéfinie de la Mère de Dieu, l’exceptait de l’universalité des pécheurs.

Partant de ce faux principe, De Launov raisonnait ainsi : L’Eglise décide toutes les controverses d’après la croyance commune du peuple fidèle ; si elle avait défini l’immaculée Conception du XIVe siècle, avant la dispute de Duns Scot, elle aurait dû définir que la croyance à l’immaculée Conception est une hérésie. Mais ce qui est hérétique à une époque, ne peut jamais passer pour révélé; donc la croyance à l’immaculée Conception est une hérésie, et non pas une vérité de foi.

Jamais raisonnement plus ridicule n’a été produit dans cette controverse. Il repose tout entier sur des faits controuvés et sur une hypothèse absurde. La croyance contraire au privilège de Marie était si peu générale au commencement du XIVe siècle, que deux cents ans plus tard l’Eglise permettait encore de soutenir les deux opinions contraires ; et elle a refusé pendant cinq siècles et demi, après la dispute de Duns Scot, de prononcer un jugement définitif, parce que les conditions ordinairement requises pour cet acte solennel ne se présentaient pas. L'Eglise en refusant de définir la question, pendant une aussi longue durée, n’a-t-elle pas prouvé, qu’à l’époque de Duns Scot, la définition était impossible (1) ? De

(1) Grégoire XV écrivait le 4 juin 16:22 à Philippe III, roi d'Espagne: a Cum nondum æterna Sapientia Ecclesiæ suæ tanti raysterii penetralia patefecerit, in Dei Romanommque Pontificum auctoritate debent üdeles populi conquiescere.» Vid. De la Fuente, Armament. seraphic. R.egest. p. 188. Et l’on voudrait que

l’immaculée conception

Launoy a donc basé sa démonstration sur une hypothèse impossible. Conçoit-on quelque chose de plus puéril et de plus pitoyable dans une matière de cette importance ?

Je n’en dirai pas davantage sur ce misérable sophisme, qui dans son temps fit du bruit.

ARTICLE vin.

Louis Antoine Muralori , au XVIIIe siècle.

Muratori, esprit vaste, profond, mais parfois un peu téméraire, s’est complètement fourvoyé dans la question qui nous occupe. Il s’est mis à l’abri des censures que les Constitutions pontificales lançaient contre les adversaires de l’immaculée Conception, par des précautions adroites qui prouvent son habileté, mais point sa bonne foi. Il se dit provoqué ; il n’attaque pas le privilège en lui-même, mais le zèle outré des fidèles qui font le vœu de verser, au besoin, leur sang pour la défense du privilège de Marie, et les écrivains qui prétendent que la Mère de Dieu n’a pas contractéla dette du péchéoriginel. Ce sont-là, dit-il, des excès que le saint Siège n’a point pris sous sa protection, et que l’on peut attaquer sans encourir les anathèmes des constitutions apostoliques.

Cependant il appelle constamment la pieuse croyance

l’Eglise ait pu définir la question au XIIIe siècle ! Le souverain Pontife, qu’on le remarque bien, ne dit pas que l’Eglise ignore le mystère, mais qu’elle n’en a pas encore pénétré tous les secrets, au point de pouvoir le définir;

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l'opinion scotisle , comme si elle n’avait d’autre base que l’autorité de Duns Scot ; et il donne la qualification de sanguinaire Au\œu de répandre son sang pour la défense de rimmaculée Conception (l). il remarque aussi, en commençant, que s’il est rigoureusement défendu d'attaquer ce privilège de Marie, on peut fort à l’aise et sans scrupule le nier au fond de son cœur (2).

Tout en ayant l’air de n’attaquer que l’opinion seotiste, la négation de la dette du péché originel en Marie et le vœu sanguinaire dont nous venons de parler, il accumule avec ardeur toutes les difficultés possibles contre la pieuse croyance elle-même, il lesexagère, il les grandit; et il dissimule constamment tout ce qu’on peut apporter de preuves en sa faveur. C’est ce qui afaitdireàun savant apologiste du mystère, que si Muratori s’était donné autant de peine pour prouver llmmaeulée Conception qu’il s’en est donné pour la combattre, il en eût fourni une démonstration excellente.

(1) Antonii Lampridii, De superstitione vitanda , sive censura voti sanyumarii , in honorem Immaculaiœ Conceptionis Deiparœ emissi , a Lamindo Pritanio antea oppugnati algue a Candido Parlhenotimo theol. Siculo in cassum vindicati. ed. 2J. Mediolani (Venetiis) 17-42. — Ferdinandi Valdesii Epistolœ , sive Appendix ad librum Antonii Lampridii , De superstitione vitanda , ubi votum sanguinarium recle oppugnatum } male propugnatum ostenditur. Mediolani . (Venetiis) 1743. Lamindus Pritanius , Ferdinandus Yaldesius, et Antonius Lampridius sont trois pseudonymes sous lesquels se cache Muratori. Candidus Parthenotimus cache le P. François Surgi, delà compagnie de Jésus. Voy. Vita di Lud. Ant. Muratori. cap. ix. § 5. pag. 95. Napoli 1758.

(2) « Neque adversus illam (piam sententiam) quoquo modo dimicare ampîius licet, quamquam liceat aliter sentire in intimis cordibus. » De supersî. vitanda. cap. 4. p. 5,

l’immaculée conception

En attribuant à l’autorité deDuns Scot toute la valeur de la pieuse croyance, Muratori adopte la tactique souvent employée par les adversaires de l’immaculée Conception. Au fond ce n’est qu’une tactique; car pour quiconque connaît l’histoire, ce grand théologien n’a point donné cours à la pieuse croyance, mais il a seulement aidé à son développement. Avant sa dispute, en 1305, plusieurs écrivains de renom que nous avons cités, avaient répondu avec succès à saint Bernard; le culte de l’immaculée Conception avait pris une extension considérable; l’Eglise de Paris en célébrait la fête; la pieuse croyance avait poussé de profondes racines. Le mérite de Duns Scot consista peut-être plus encore à renverser les difficultés qu’on opposait au privilège de la Mère de Dieu, qu’à en établir la vérité. Le Père Wadding fait remarquer dans la vie de ce théologien que Duns Scot « ne fut pas le premier à défendre la croyance à l’immaculée Conception, mais que le premier il fournit pour la défendre des fondements solides, sur lesquels d’autres ontbâti. C’est à lui, dit-il, que la pieuse croyance est redevable de la stabilité de son principe et du développement qu’elle prit en s’étayant sur ces bases. Beaucoup de religieux franciscains, ajoute-t-il, ont travaillé dans le même champ, et ont secondé leur confrère; mais tous ont bâti sur les fondements que Scot avait posés, et c’est à ces principes qu’ils ont dû les victoires qu’ils ont remportées sur leurs adversaires (i). »

fi) « Neque enim Scotus primus omnium banc defensavit sententiam, licet primuspro ea defendenda graviora straveritfundameuta.. Ipsa sanepiaet communis

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Ce furent donc les arguments de Scot, beaucoup plus que son autorité, qui firent une profonde impression sur les esprits, et qui aidèrent à la propagation de la pieuse croyance. Du reste on n’a point les actes de la célèbre dispute de Paris. Scot lui-même n’a laissé aucun traité spécial sur la matière. 11 touche la question dans ses Commentaires sur les Sentences, mais il termine par une conclusion très-modeste, en disant que la pieuse croyance est plus probable que l’opinion contraire (i). Il n’est donc pas juste d’exagérer l’influence de Duns

opiuio illi fert acceptam stabilitatem sui priucipii, et per solida quæ jecit fundamenta, suum incrementum. Licet enira plurimi, maxime ex Franciscains, in bac re allaboraverint, et suppetias tulerint alii, nonnisi Scoti jactis fundamentis sua superstruxerunt, et ab adversariorum molestiis se expedierunt, ut non iramerito nostri ævi vir doctus ita contestatus sit : subtilissimus doctor, etc. » Vit a Joan. Duns Scoti. ord. min doctor issubtilis, auth. Luca Wadingo. cap. 8. p. 37 et 39. Montibus. 1644. — Voy. aussi Vit a del sottil. P. M. F. Giovanni Dunsio Scoto dottor Mciriano, etc. portata dalio spagnolo, da F. Bonav. De Dottis da Napoli. Venetia 1698. cap. 7. et seq. p. 38 et seq.

(\) Duns Scot après avoir rappelé et réfuté les arguments que l’on apportait alors contre l’immaculée Conception, conclut ainsi : « Dico quod Deus potuit facere quod ipsa (Maria Virgo) niinquam fuisset in peccato originali. Potuit etiam fecisse ut tantum in uno instante esset in peccato. Potuit etiam facere ut per tempus aliquod esset in peccato et in ultimo instanti illius temporis purgaretur. Primum declaro... Potuit Deus in primo instante illius animæ infundere sibi gratiam tantam quantaiu alii animæ in circumcisione vel baptismo. Igitur in illo instante anima non habuisset peccatum originale; sicut nec habuisset si prius fuisset baptizata; etsi etiam infectio carnis fuit ibi in primo instante, non fuit tamennecessaria causa infectionis animæ, sicut nec post baptismum quando manet secundum multos, et infectio animæ non manet. Aut potuit caro mundari ante infusionem animæ, ut in illo instante non esset infecta... Quid autemhorum trium, quæomnia sunt certe possibilia, factum sit, Deus novit. Si auctoritati Ecclesiæ , vel aucioritati Scripturæ non repugnet, vere probabile quod excellentius est attribuere Mariæ. » Duns Scot. Comment, in m. lib. Sentent, ed. Yenet. 14-77.

l’immaculée conception

Scot sur le développement de la pieuse croyance, surtout lorsqu’on considère celle-ci à l’état de certitude qu’elle avait acquise depuis le Concile de Trente, et ensuite au XVIIe siècle. Il y a quelque chose d’indélicat, pour ne rien dire de plus, d'appeler la pieuse croyance l’opinion Scotiste, et cela en l’année 1744 où Muratori écrivait son livre.

Quant à l’attaque qu’il dirige contre le vœu qu'il appelle sanguinaire, elle n’est guère plus loyale. Il s’évertue à prouver qu’on ne peut donner sa vie pour la défense d’une opinion incertaine. Personne ne conteste ce principe. Mais il fallait un aveuglement bien étrange pour assimiler, au milieu du XVIIIe siècle, la pieuse croyance à une simple opinion. Elle avait acquis alors et depuis longtemps la plus grande certitude possible, au-dessous des dogmes de foi définis. Elle était considérée généralement par les théologiens les plus habiles, comme une vérité que le saint Siège pouvait définir, et par conséquent révélée de Dieu (i). Muratori convient qu’une vérité non définie peut devenir l’objet d’un acte de foi divine, pour celui qui la reconnaît dans les sources de la révélation. Or il y avait de son temps certitude, chez une foule de savants, que l’immaculée Conception est révélée de Dieu. Ils pouvaient donc la croire de foi

(1) Voy. entre autres F. Suarez, De Incarnat, part. n. q- 27. art. 2. Disp, ni sect. 6 « Veritas de Virgine sine peccato originali concepta potest definiri ab Ecclesia, quando id expedire judicaverit. » Suarez est mort en 1617, avant les mesures significatives prises par Grégoire XV et Alexandre VII. Mgr l’évêque Ratisbonne, dans sa réponse a Pie IX, dit que la question est devenue si claire qu’on peut taxer d’hérésie ceux qui contestent l’immaculée Conception. Voy Pareil m. 250.

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divine; et comme il est infiniment méritoire de donner sa vie pour la foi, il était très-louable de répandre son sang pour la défense de l’immaculée Conception; et par une conséquence évidente, ceux qui faisaient le serinent d’offrir au besoin à Dieu ce sacrifice, loin de mériter les sarcasmes que Muratori leur adresse, étaient dignes d’éloges et agréables à Dieu.

Ces attaques, dirigées ouvertement contre le vœu de sacrifier la vie pour la défense du privilège de Marie, provoquèrent un torrent de réfutations, d’apologies, dont le Père Zaccaria donne le catalogue dans le Xe et le Xe volume de son histoire littéraire d’Italie (i). Muratori soutint la guerre tout en protestant de son respect pour l’opinion Scotiste. François Soli, son neveu, en écrivant sa vie, tâche de le justifier, en alléguant l’animosité de ses adversaires et en rappelant les sonnets qu’il composa en l’honneur de l’immaculée Conception (2). À mes yeux, Muratori a des torts que ces excuses atténuent peutêtre, mais qu’elles ne sauraient détruire. Du reste loin d’arrêter le développement de la pieuse croyance, ces luttes l’activèrent; et elles donnèrent naissance à plusieurs ouvrages solides, dignes encore aujourd’hui d’être lus (3).

(1) Zaccaria, Storia letteraria d'itaiia. t. v. pag. 430 et seq. Venezia 1755 et t. x. p. 469 et seq. Modena 1737.

(2) Vita del proposto Ludov. Anton. Muratori descritta dal prop. Gion. Franc. Soli Muratori, suo nipote, 4°. Napoli 1758, capo ix. § v. Controversia soptà il voto sanguinariG. pag. 89 et seq. On y trouve le catalogue des ouvrages publiés pour réfuter Muratori, et les incidents divers de la controverse.

(5) Le plus considérable et le meilleur de ceux que j’ai vus est celui du P. Plazza, Causa Imm. Conceptionis, etc. que j’ai souvent cité.

ARTICLE IX

Les Hermésiens , et quelques anonymes modernes.

Hermès et les Hermésiens ont combattu l’immaculée Conception par des arguments futiles. Ils n’avaient aucune idée de la grâce ; est-il étonnant qu’ils aient méconnu un de ses miracles. Ils ne connaissaient pas le péché originel ; est-il étonnant qu’ils n’aient point apprécié la faveur d’en être préservé? Ils ignoraient complètement la nature de la foi ; est-ils étonnant qu’ils n’aient point entendu l’enseignement, ni compris la pensée de l’Eglise ? Leur école est morte ; leur opposition éphémère est passée avec elle.

M’arrêterai-je un instant à un raisonnement populaire répété trop souvent de nos jours ? J’en dirai un mot.

D’après les principes catholiques, nous dit-on, tous les dogmes ont été révélés à la fois. L’Eglise ne peut créer des dogmes nouveaux. Mais sa Sainteté Pie IX a

créé un nouveau dogme, puisque le 7 décembre 1854 la croyance de l’immaculée Conception n’était pas un dogme, et que le 8 décembre elle l’était.

Il y a équivoque dans ce raisonnement ; il y a erreur dans la conséquence.

Le 7 décembre 1854, la croyance de l’immaculée Conception ne constituait pas un dogme défini , je l’accorde ; il ne constituait pas un dogme révélé , je le nie. Il n’aurait point pu être défini le 8 décembre, si déjà le 7, et depuis des siècles, il n’avait été révélé. L’erreur consiste ici à croire que tous les dogmes révélés ont été explicitement

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connus et solennellement définis depuis qu’ils sont confiés à l’Eglise, dans le dépôt de la foi. Nous avons dissipé ailleurs cette illusion, en montrant de quelle manière la doctrine catholique se développe et s’enrichit.

Remarquons en passant combien !e reproche que nous venons de relever, est étrange dans la bouche des hommes qui objectent sans cesse à l’Eglise son immobilité. Quoique contraires les deux accusations sont également fausses. L’Eglise n’est pas immobile, puisque sa doctrine s’éclaircit, que son enseignement se développe, que la foi des fidèles s’accroît. Elle n’est point amie non plus de la nouveauté profane que l’Apôtre condamne, puisqu’elle ne souffre point qu’on altère le dépôt de sa foi, ni qu’on franchisse les limites tracées par les pères. Aujourd’hui que l’onest si fier des conquêtes que l’on fait dans le domaine des sciences naturelles, pourquoi envie-t-on à l’Eglise un progrès que sa constitution avoue et que l’Esprit-Saint lui accorde ? « Quand les articles de foi sont multipliés, s’écrie l’éloquent évêque de Tulle, certains esprits se lamentent. Quand ceux de la science s’accroissent, iis battent des mains. Saluez le génie ; nous y consentons ; laissez-nous adorer l’intelligence divine. Passionnez-vous pour peu ; n’insultez pas nos grandes choses. Il y a làdessous beaucoup d’orgueil ; on va tout seul à la découverte ; on est blessé de voir Dieu venir. Ce sont bien là les mœurs du vieux serpent ; il n’a pas d’ouïe pour l’enchanteur céleste (1). »

On dit encore : si le privilège de Marie était révélé,

(l) Voy. L'Univers du 20 avril i855.

l’immaculée conception

pourquoi le saint Siège l’a-t-il défini si tard? Pourquoi a-t-il laissé si longtemps la lumière souste boisseau?

Quel est l’hérétique qui ne puisse raisonner ainsi contre les dogmes de foi successivement définis par l’Eglise ? N’avons-nous pas vu que la divine Providence ménage elle-même le développement successif des vérités implicitement révélées ? C’est l’Esprit-Saint lui-même qui inspire au Vicaire de Jésus-Christ la pensée et le désir de prononcer.

Appartient-il peut-être aux simples fidèles d’assigner au pasteur des pasteurs l’heure et le moment que Dieu a choisis dans sa bonté pour éclairer son peuple de lumières nouvelles? Tenons pour certain, si nous voulons penser et agir en catholiques, que le moment choisi par l’Eglise est sans contredit le meilleur,

et surtout abstenons-nous de juger notre Mère. Le bien que la définition a produit et celui qu’elle promet, justifient hautement sa conduite.

ARTICLE X

Conclusion.

En lisant les péripéties nombreuses de la controverse relative au dogme de l’immaculée Conception, certains

esprits peu faits aux luttes de l’Eglise et aux obstacles que l’œuvre de Dieu rencontre toujours, ont pu croire que nous affaiblissions la cause de la vérité, et que nous compromettions notre démonstration en les racontant. Mais ils se sont manifestement trompés.

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Ce n’est point sans motifs que la Providence a permis ces contestations et ces luttes ; ce n’est pas sans motifs que nous les avons racontés avec la plus grande sincérité! Pense-t-on que la grande prérogative delà Mère de Dieu eut jamais occupé, humainement parlant, une place aussi considérable dans la vie de l'Eglise, et dans la pensée des fidèles, si elle n’avait jamais été contestée? Pour moi je suis convaincu que le zèle de ses défenseurs a grandi en proportion de l’animosité de ses adversaires. A mesure que des difficultés s’élevaient, de nouvelles raisons furent découvertes en sa faveur: et c’est ainsi que l’ardeur des attaques a contribué puissamment aux victoires de la défense.

Si la pieuse croyance que Dieu voulait élever à la certitude d’un dogme de foi, n’avait jamais été combattue avant sa définition, on aurait pu dire peut-être au jour de son triomphe qu’elle n’avait point sa racine dans la conscience de l’Eglise; qu’elle était née par hasard; qu’elle était le fruit d’une aveugle dévotion, et peut-être le résultat d’une surprise.

Après les luttes dont nous avons retracé le souvenir, ces objections, ces arrière-pensées sont impossibles.

Pour résister aux attaques nombreuses et violentes dont elle a été l’objet pendant des siècles, la pieuse croyance a dû êtreprofondément enracinée dans lecœur des fidèles et dans l’enseignement de l’Eglise. Une doctrine humaine n’eût pas résisté à une pareille épreuve ; car enfin on a employé contre la pieuse croyance toutes les armes que fournit l’autorité et le savoir, toutes les ressources que procurent la conviction et l’opiniâtreté.

L IMMACULÉE conception, etc.

Saint Bernard, une des lumières de l’Eglise, un des plus pieux serviteurs de Marie, commence par l’attribuer à la simplicité des ignorants!

L’ordre de saint Dominique, si savant, si puissant dans l’Eglise, se soulève contre la pieuse croyance et la combat à outrance pendant près de cinq siècles. Vingt années durant ses religieux sont bannis de l'université de Paris : et ils ne fléchissent point. Le Cardinal de Turrecremata et saint Antonin se prononcent hautement dans un sens hostile. Vincent Bandelli, homme d’autorité et de talent, remplit l'Italie et même tout l'univers de ses querelles.

Après tous ces efforts, après toutes ces tempêtes la pieuse croyance se trouve plus forte, plus solide, plus aimée que jamais. Les forces humaines ne peuvent résister à de pareilles attaques, ni gagner une pareille victoire. Le doigt de Dieu est manifestement ici.

Dans ce succès il n’y a point de surprise, rien d’imprévu. Tout ce qu’on a pu objecter à la pieuse croyance, a été produit, discuté, jugé. La vérité a triomphé de tous les obstacles au vu et au su de tout l’univers, parce qu’elle était fille duciel, et queDieu voulait qu’elle triomphât enfin sur la terre. Voilà en peu de mots tout le mystère des combats qui ont précédé la définition de l’immaculée Conception, et la raison du triomphe auquel la prérogative de Marie vient d’aboutir.

APPENDICES

Comme cet ouvrage n’est qu’un commentaire de la Bulle IneffabiHs, dans laquelle S. S. Pie IX a défini le privilège de l’immaculée Conception, tous nos lecteurs seront heureux d’avoir sous les veux ce monument éternel de la croyance de l’Eglise. Je donnerai donc ici le texte et la traduction française des lettres apostoliques.

Les anciens recueils relatifs à la controverse sont remplis de documents publiés en Espagne en faveur de la pieuse croyance. Afin de montrer que l’ancienne dévotion fleurit encore dans ce pays éminemment catholique, je recueillerai ici deux pièces qui complètent les anciens recueils. L’une est une circulaire que le Ministre de grâce et justice adresse aux évêques d’Espagne, pour leur exprimer le désir que la Reine éprouve de voir célébrer avec beaucoup de solennité l’anniversaire de la définitio.n de l’immaculée Conception; l'autre est la réponse que le ministre de l’intérieur vient d’adresser au gouverneur de Valence, pour encourager l’érection d’un monument en mémoire de la définition prononcée par le saint Siège. Ces documents méritent d’être conservés.

APPENDICE

LITTKRÆ AP0ST0LICÆ

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