CHAPITRE III
l'immaculée conception et la collection linguistique
ET artistique DE ROME
I. Deuxième œuvre de l'abbé Sire supérieure à la première. Traduction de la bulle Ine/fabilis dans toutes les langues connues, mortes ou vivantes. Profession de foi universelle à rimmaculée Conception. Hommage par le verbe, à la mère commune. — IL Cent dix volumes, quatre cents idiomes. Trois volumes préliminaires ou d'introduction. Enumération des langues mortes de l'Asie, de l'Afrique, de l'Europe, de l'Amérique. « Toutes les générations m'appelleront bienheureuse. » Pio nono orbis catholicus. — III. Série des traductions. Enumération des langues vivantes de l'Europe , de l'Asie , de l'Afrique , de l'Amérique, de rOcéanie. Importance historique et religieuse d'un pareil assemblage. Trois derniers volumes consacrés au dogme de l'infaillibilité , à saint Joseph , au sacré Cœur de Jésus. — IV. Illustration et reliure des quatre cents traductions. Tous les pays, tous les peuples présents au Muséum Marianum, en l'honneur de la mère de Dieu. Joie, remerciements et brefs de Pie IX.
Ce fut le jour même de son premier succès que Tabbé Sire forma au Puy le projet de la Collection linguistique et artistique de la bulle Ine/fabilis ^ annoncée au commencement du présent livre.
Cette collection venait naturellement après Tautre et les deux allaient concourir au même but.
Un simple exposé des faits découvrira Timportance et la grandeur de la seconde entreprise.
La sécheresse et la monotonie résultant forcément d'un examen qui se rapproche de l'inventaire et de la statistique ne doivent rebuter ni Fauteur, ni le lecteur initié maintenant aux visées glorieuses d'un apôtre et d'un artiste.
La deuxième œuvre devait surpasser la première par l'ampleur du témoignage , la rareté de l'inspiration , la profondeur du plan , la beauté de l'exécution, l'étendue de la coopération qui allait mettre le dernier trait au consentement des peuples catholiques.
On songeait maintenant non plus à rassembler les écrits appliqués au dogme de l'Immaculée Conception , mais à faire traduire dans toutes les langues de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique, de rOcéanie, le document originaire et capital, en d'autres termes, la bulle de la définition, afin de présenter cette traduction générale au saint-père, et de l'exposer à Rome au lieu même de la définition , comme la profession authentique et l'hommage filial de toutes les Eglises du globe , envers le représentant de Dieu sur la terre, envers la mère de Dieu dans le ciel.
L'auteur précisait parfaitement le caractère et le but de l'œuvre dans sa dédicace à Pie IX :
«... J'ai voulu honorer, disait-il, et faire honorer le plus possible par tout l'univers votre parole infaillible, relative au mystère le plus cher à Marie. »
Notre-Dame de Lourdes, déjà éblouissante à son aurore, devait dominer l'oblalion universelle.
Le ciel, la terre, la Vierge, le pape, l'Eglise catholique entière allaient se rencontrer dans une commu-
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nion ineffable , gage et aYant-coureiir des rencontres futures.
On voulait conférer à la Vierge immaculée et réunir aux pieds de sa statue des titres de noblesse immortels, sous la figure de parchemins illustrés, auxquels toutes les races du monde auraient apposé leur cachet.
C'est par la langue que le démon a séduit Eve la pécheresse.
C'est par la langue que rhumanité rachetée devait célébrer Eve la rédemptrice.
La révolte contre Dieu avait détruit l'unité originelle du langage et amené la confusion.
Cinq mille ans après l'essai de la tour de Babel , œuvre avortée du démon , la terre voyait la contrepartie des effets occasionnés par sa chute, c'està-dire la fusion universelle des langues opérée sous les auspices de la Vierge immaculée, victorieuse du démon.
La soumission envers le représentant de Dieu allait rétablir dans le sens, sinon dans la forme, l'unité perdue , et fournir à l'humanité rapprochée l'occasion de chanter un fi'aternel hosanna à la gloire de sa libératrice.
Lien intime et traditionnel de chaque peuple, le verbe, expression de son âme et de sa vie, héritage des ancêtres transmissible aux descendants, le plus précieux , le plus cher, puisqu'il est l'interprète nécessaire des rapports et des besoins quotidiens, le verbe de chaque peuple allait offrir le même tribut de vénération et d'amour à la mère commune.
Un seul document reproduit par tout idiome valait une déclaration générale.
ET LA COLLECTION UNGUISnQUE ET ARTISTIQUE DE ROME 207
Ce n'étaient pas seulement les langues vivantes, plus ou moins purifiées au contact de la civilisation chrétienne, qui aideraient à créer le monument du verbe. Les langues mortes ou sur le point de disparaître apporteraient aussi leur formule qui ne périrait pas.
De cette sorte, tous les temps, tous les lieux seraient présents autour de la Vierge sans tache, sous l'œil du pontife qui avait publié sa sainteté ; et toutes les générations salueraient du même coup son privilège.
Délégués du pontife dans le monde et apôtres du Fils de la femme immaculée , les évêques étaient les intermédiaires et les aides naturels de ce magnifique dessein. L'abbé Sire s'adressa d'abord à eux et trouva dans chacun d'eux un collaborateur empressé. Les missions et les congrégations éparses sur le globe lui furent également d'un grand secours.
Une fois achevée , chaque traduction fut re visée et discutée à fond par des hommes compétents , puis scellée par l'autorité ecclésiastique ", et en certains lieux , notamment à Gonstantinople , on vit des comités qui , à l'exemple du comité des Septante d'Alexandrie s'exerçant sur la Bible, soumirent à un rigoureux examen la version de leur langue. Les plus savants et les plus saints personnages ont travaillé à quelquesunes de ces reproductions * .
* Nommons parmi les premiers : MM. de Rougé , de la Villemarqué , Mariette , Oppert , Chabas ; et parmi les seconds : le P. 011vaint, M™® Barat, les martyrs de la Corée NN. SS. Berneux et Daveluy.
Le titre général de la collection , qui comprend cent dix volumes et quatre cents traductions, en résume le sens et la portée :
<( Traduction dans toutes les langues de la bulle Ineffabilis, par laquelle notre saint- père le pape Pie IX a proclamé dogme de foi Tlmmaculée Conception de la très sainte Vierge Marie , mère de Dieu. »
La royauté du Christ était spécifiée sur l'inscription de la croix dans les trois langues dominantes du monde civilisé : le grec , le latin et Thébreu.
La sainteté parfaite de la mère du Christ est proclamée ici dans tous les idiomes anciens et modernes.
U hébreu, V arabe , le syriaque, le chaldéen, Vassyrien, le babylonien, le phénicien, le persépolitain, le mède, le sanscrit et le vieux chinois, représentent les langues mortes de l'Asie.
JJ éthiopien ou ghez , V égyptien hiéroglyphique, hiératique, démotique, le copte et le berbère rappellent les langues mortes de l'Afrique.
Yi' étrusque, le grec, le latin en prose et en vers, le vieux celte, le gothique des iv® et v"" siècles, le Scandinave runique, V allemand du vu'' et du xi*" siècle, les vieux dialectes de la Hollande et de la Frise, le slavon liturgique , font revivre les langues mortes de l'Europe, tout en conservant à l'historien et à l'ar-
chéologue des modèles non moins précieux qu'au croyant.
Il n'y a pas jusqu'aux Aztèques et aux Incas qui, ressuscites dans leur langage en l'honneur de la reine du ciel, n'aient produit à l'aide du mexicain hiéroglyphique, du maya an Yucatan, etc., un curieux et utile document des grandioses et obscures civilisations animées par ces idiomes.
Renaissant au nom de Marie, les races disparues déterminent ainsi le degré intellectuel des siècles antérieurs, en même temps que le niveau scientifique du nôtre.
L'image visible comme la signification littéraire de chaque lajigue est désormais retrouvée, fixée dans une collection unique; et la Vierge rédemptrice que tous les peuples ont connue, attendue, pressentie, grâce à des traditions ou à des promesses plus ou moins défigurées , apparaît rayonnante et pure dans leur verbe reconstitué.
Les dialectes anciens donnent ainsi le premier des trois volumes préliminaires ou de V Introduction.
Le second volume préliminaire commente l'épigraphe qui sert en quelque sorte de lever de rideau à la scène prête à se dérouler :
« Toutes les générations m'appelleront bienheureuse. »
Toutes les annonces de la Bible et de l'Evangile qui précèdent, accompagnent, suivent, expliquent cette parole fatidique planant sur l'univers, depuis la prophétie de la Genèse : « Je mettrai l'inimitié entre toi et la femme, » jusqu'à la vision de l'Apoca-
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lypse montrant la « femme revêtue du soleil , ayant la lune sous ses pieds , et sur la tête une couronne de douze étoiles j> ; tous les passages révélateurs de Moïse, de David, de Salomon, d'Isaïe, de Jérémie, de l'ange Gabriel, de saint Jean, joints aux témoignages des grands hommes du christianisme , depuis saint Denis TAréopagite, saint Ignace d'Antioche, saint Justin de Rome, jusqu'à Bossuet et Léonard de Port -Maurice, composent, avec la réunion des prières, des chants depuis VAve Marra jusqu'à VAve Munis Stella et à Vlnviolata^ ce second volume préliminaire où la même créature , glorifiée dans les trois langues sacrées, l'hébreu, le grec, le latin, est en outre célébrée au moyen de formules prises à toutes les litui^es d'Orient et d'Occident, syrienne, chaldéenne, copte, arménienne, slave, mozarabe.
Qu'on songe à cette divine succession de promesses et de louanges commençant avec la création, dans la bouche du Créateur, continuant à travers les siècles dans la bouche de tous les peuples sans cesser de grandir : et l'on jugera que la créature si haut placée dans les complaisances de Dieu et les hommages de l'humanité domine riuimanité, trône éternellement au sein de Dieu, sert de trait d'union entre Dieu et Thumanité.
Le mot (( bienheureuse » , qui fait ici le fond de la glose , reflète le sentiment traditionnel des juifs vivant de l'attente messianique et prédit son triomphe éternel. Il embrasse le passé, le présent, l'avenir; il se répercute d'un bout du temps, d'un bout de Tespace à l'autre et constitue sur les lèvres de Marie, qui l'articule, une extraordinaire prophétie chaque jour réalisée, s'étendant sous nos yeux, dont
nous ne pourrons jamais mesurer la surhumaine grandeur.
Le troisième volume préliminaire, qui est celui de la dédicace et a pour titre les mots : Pio nono orbis catholicus y contient les dédicaces notables adressées à l'auteur infaillible de la bulle avec chaque copie. Quelques-unes sont des dons princiers et des pages splendides.
Les cent dix volumes comprenant les quatre cents traductions de la bulle, dans les langues vivantes, suivent les trois volumes de V Introduction.
Tous les peuples connus apportent leur contingent ; et cette manifestation simultanée des deux hémisphères ne fait pas moins d'honneur au crédit du pontife qu'à l'empressement des croyants.
L'exécution générale rend bien l'universalité du sentiment et la majesté du sujet.
Le texte latin ouvre la marche en deux exemplaires, l'un imprimé à Rome, magnifiquement orné par ordre de Pie IX , l'autre à Paris : le second est accompagné d'une traduction en vers.
Le texte grec vient après, chef-d'œuvre typographique , tiré sur vélin à un seul exemplaire * .
Toutes les autres traductions sont manuscrites, et elles doivent au travail personnel de l'homme un surcroît de valeur.
^ Par la maison Firmizi Didot, traduction par Mannoury.
L'Europe fournil cinquante -neuf volumes, qui se divisent de la sorte :
Vingt-cinq volumes pour la France, renfermant quarante dialectes sans compter le français classique en prose et en vers.
Les langues d'origine non romane, V alsacien, le lorrain, le flamand , le breton , le basque, escortent les langues d'origine romane, langues d'oil et d'oc, qui , partant de chaque province , du nord au midi et de l'est à l'ouest, finissent au créole de nos colonies d'Afrique, d'Asie et d'Amérique.
La France , point central , traversée par toutes les races de l'Europe , est après l'Autriche un des pays les plus riches en idiomes variés.
L'Italie, qui a donné neuf volumes et vingt dialectes, y compris le gréco-albanais de la Calabre, va jusqu'à Tîle de Malte.
L'Espagne compte six volumes et onze dialectes, dont Tun, Valjaniia de l'Andalousie, a conservé les caractères arabes.
Le Portugal n'a qu'un volume et une langue, le portugais, qu'on parle également en Portugal et au Brésil .
La Belgique, un volume et trois langues, le français, le flamand, le f vallon.
Les nations soumises à Thérésie ont répondu à l'appel comme les autres, et elles se joignent à l'universel Magnificat en présentant leur langue classique dans la liste.
L'Angleterre , trois volumes et quatre langues , dont le gallois, Vécossais et Virlandais,
L'Allemagne, trois volumes et dix langues, allant des rives de l'Elbe aux montagnes du Tyrol.
Les pays Scandinaves, un volume et quatre langues, ï islandais y le suédois^ le norvégien , le danois,
La Hollande, un volume monumental contenant, outre les langues nationales , le hollandais et le frison^ seize dialectes néerlandais , augmentés des idiomes colonidLUX, javanais y malais ^ etc.
La Suisse, un volume, quatre dialectes, dont le romanche des Grisons.
La Hongrie , un volume , une langue nationale , le madffyare.
Les pays slaves, deux volumes, onze dialectes, depuis le polonais et le russe , jusqu'au tchèque, au dalmate au serbcy au croate, au slovène.
Les pays lettes , deux volumes , deux dialectes , le lithuanien et le lette.
La Géorgie , un dialecte .
La Turquie d^Europe, un volume, deux dialectes, le turc et Y albanais.
La Grèce, un volume, trois dialectes, grec moderne, manioque et Cretois.
Les principautés danubiennes, un volume, un dialecte, le moldo-valaque, qui est la langue nationale.
Tel est le bilan de TEurope.
L'Asie offre neuf volumes et trente -six dialectes sémitiques ou non sémitiques, usités en Turquie, en Perse , dans Tlnde , dans Tlndo-Chine , la Chine et le Japon : soit le persan, V arménien, le kurde, ïindoustani, le bengali, le mahratte, le singhalais de Ceylan, le thibétain, le birman, le siamois, le cambodgien, V annamite, le chinois, le tartare mongol, le mandchoue, le coréen, \e japonais, etc.
L'Afrique vient ensuite avec trois volumes et les
langues qui résonnent de T Egypte et de TAbyssinie à Zanzibar et à Madagascar^ de l'Algérie et du Maroc au Natal, en passant par le Sahara , le Sén^al et le Congo : tels que V abyssin, Vambara, le ffalla, le sahoueliy le malgache y le kabyle y le tamashek des Touaregs, le wolof du Sénégal, le sisutu du Natal, le sérère de la Guinée ^ etc.
L'Amérique n'a pas moins de neuf volumes remplis des langues de ses peuples anciens et modernes , civilisés et sauvages : le nahuatl du Mexique, le maya du Yucatan, le kiché du centre, le quichoa et l'aymarach du sud, Varaucanien du Chili, le botocudo du Brésil; et au nord, Y esquimau du Groenland, le chinouk de l'Orégon, Yiroquoisy V algonkin du Canada, etc.
Les montagnes Rocheuses, les contrées possédées par les Peaux- Rouges sont représentées comme les pampas de la Plala et du Paraguay.
L'Océanie, enfin, a rassemblé en cinq volumes les idiomes de ses tribus éteintes ou peuplant encore les archipels de la Polynésie , de la Mélanésie , de la Micronésie, des îles Wallis, Futuna, Tahiti^ Sandwich, Marquises ou autres, dont nous connaissons à peine les noms.
On le voit, toutes les races de la terre, mortes ou vivantes, défilent devant nous. Seules, la Russie, plus ou moins réfractaire au dogme, qui avait à ses yeux le tort de venir de Rome pour profiter à Rome , et l'Afrique centrale, fermée à l'heure de la réquisition, manquaient jadis au rendez-vous. L'attitude de la Russie s'est déjà détendue et sa langue nationale a pris rang dans la série. Quant à l'Afrique centrale, elle
s'otnrre chaque jour à nos explorateurs, et promet de combler peu à peu les lacunes.
S'il est vrai , comme Ta dit Bossuet , que la langue est Fâme de l'histoire, et que « le tableau des langues montre , pour ainsi dire , le ^développement de tous les siècles précédents * », on apprécie aisément la portée de l'œuvre linguistique en question , au triple point de vue de la philologie , de la géographie et de l'histoire.
Cette remarque seule vaudrait au promoteur de la collection la gratitude et l'admiration de tous ceux qui s'intéressent aux choses supérieures de la vie.
L*abbé Sire a d'autres titres au souvenir fraternel des chrétiens.
En portant à l'Immaculée Conception et à la vérité catholique le tribut de tous les peuples, dans des langues dont beaucoup disparaissent sous l'effet de la centralisation et de l'uniformité contemporaines, il n*a pas seulement rendu un service signalé à la science humaine ; il a marqué par des preuves invincibles l'état présent de l'Eglise orthodoxe et révélé surabondamment la force d'une religion qui a pu appeler et faire venir le monde en témoignage.
De cette façon , l'abbé Sire a créé , un do'cument colossal inattaquable en faveur du catholicisme dans la seconde moitié du xix* siècle , aussi bien qu'en faveur du dogme célébré.
Il répond surabondamment à ceux qui osent accuser le catholicisme de dégénérescence et de faiblesse, d'impuissance et de stérilité.
* Discours sur VHistoire universelle.
Quelle religion , quel pouvoir, quel gouvernemenl, quel peuple aurait pu accomplir, ou seulement essayer d'accomplir en si peu de temps la tâche extraordinaire que le prêtre de Saint-Sulpice, servi par la solidarité catholique, a si heureusement réalisée?
Mettez à une pareille œuvre la nation la plus active, la plus féconde, la plus riche, celle dont le nom vient à l'esprit de tout lecteur, avec ses flottes, ses armées, ses diplomates , son commerce répandu sur le globe ; elle reculera en songeant qu'elle a employé inutilement, malgré son ardeur religieuse, ses forces, ses trésors et des siècles, à la traduction et à la propagation de ses livres évangéliques * .
Ici, comme dans les autres circonstances providentielles, la grandeur de l'entreprise, l'importance des résultats, l'éclat de la victoire mis en regard de la faiblesse de l'entrepreneur, démontrent le levier divin appliqué à l'essor de la seule et véritable Eglise.
Maintes fois signalée, louée par les organes de la presse française et étrangère , même par les publications hostiles ou séparées, la traduction polyglotte de la bulle Ineffabilis ^ forme donc un monument non moins rare sous le rapport de l'histoire religieuse que de l'histoire profane : elle a sa place naturelle à Rome , au foyer de toutes les lumières , au centre de tous les trésors de l'intelligence , et elle y remémore l'hommage solennel de l'univers agenouillé devant le Christ et la mère du Christ.
* Au moment où la collection linguistique s'achevait , le représentant de la société biblique de Londres avouait à Tabbé Sire que malgré tous les millions dépensés depuis un siècle , le nombre des traductions de la Bible restait inférieur au chiffre des traductions de la bulle Ineffahilis,
Trois volumes complémentaires consacrés , le premier au dogme de l'Infaillibilité papale défini le 8 décembre 1870, quatorze ans après la proclamation du dogme de Tlmmaculée Conception ; le second à saint Joseph, déclaré par Pie IX, le 8 décembre 1871, patron de TEglise universelle * ; le troisième , au sacré Cœur de Jésus, et mêlant tous les trois à la glorification de la mère la glorification de Tépoux, du Fils et de son représentant, achèvent la collection unique et gigantesque dont nous donnons Tidée.
Une suffisait pas d'avoir fait servir la parole écrite, c'est-à-dire l'âme visible de chaque peuple, à redire constamment les perfections de la Vierge immaculée. Le zélé promoteur de la traduction polyglotte voulut que l'illustration et l'enveloppe , ou plutôt l'enluminure et la reliure , fussent dignes d'accompagner, de renfermer la parole écrite , en gardant l'une et l'autre le caractère à la fois universel et local qui distinguait l'expression de la pensée.
En d'autres termes, la richesse matérielle de chaque pays : art, industrie, productions, flore, sites joints au souvenir de l'histoire, des mœurs, des costumes, devaient contribuer par leur apport ou leur repré-
* Remarquons en passant le sens providentiel et la précieuse coïncidence du choix, qui place à la tête de TÉglise universelle saint Joseph, Fouvrier de Nazareth , comme un exemple à suivre et une promesse de salut, au moment où la question ouvrière menace de mettre le feu au monde.
sentation à Toblation spirituelle , et damier coacurremment à la Vierge sans tache un gage de foi et de fidélité.
Toute substance, toute figure^ tout élément des choses créées devait offrir à la mère du Dieu créateur sa redevance et ses prémices.
La parole écrite était le don des esprits ; Tenluminure et la reliure étaient plus particulièrement le don des corps et Timage sensible, pittoresque, de Texistence , de la fortune , de la prospérité , du génie pratique des peuples convoqués.
L'enluminure et la reliure composaient à leur tour une sorte de musée ethnographique où chaque objet venait soutenir, encadrer, rehausser l'écriture au profit de la même idée chrétienne et de la même personne sainte.
Voilà comment les nombreuses traductions de la bulle Ineffabilisy écrites à la main dans les plus beaux caractères, sur les matières les plus estimées, papier, vélin, étoffe, sont arrivées à reproduire les paysages, les monuments religieux et nationaux , les haut faits , les traditions , les emblèmes de chaque pays , de chaque race ; et comment elles donnent , par les peintures, les dessins groupés au frontispice ou à la marge du texte, la notion exacte du pays et de la race.
En parcourant la collection ethnographique et linguistique consacrée à la bulle de Tlmmaculée Conception, la postérité retrouvera d'un coup d'œil tout ce qui représentait le fond et la forme , l'ensemble et les détails de l'univers au moment de l'entreprise. La variété de l'expression , l'identité du but se fortifient Tune par l'autre.
Des multitudes d^artistes , dans toutes les régions , ont travaillé parallèlement durant quinze années à cette tâche unique, sous Tinspiratîon de Fabbé Sire. Tous ont produit, grâce à une merveilleuse émulation ravivée par la foi , en dépit des distances , une série incomparable de cheffr<l'œuvre qui feraient la fortune d'une exposition , et dont chacun vaut un trésor.
Il n'est pas besoin d'insister pour faire comprendre l'ampleur, la majesté , la beauté , l'attrait d'un pareil assemblage.
Chaque contrée, chaque nation se développe devant le spectateur et expose le tableau historique, archéologique, naturaliste^ complet de sa vie présente et passée.
Voici la Farance avec ses saints, ses rois, ses héros, avec les bois , les plaines , les monts , les paysans de ses campagnes, les artisans de ses villes, ses édifices et son anchitecture , ses champs de victoire, ses rendez- vous de piété, sanctuaires, pèlerinages, où la grotte de Lourdes tient naturellement la première place, tentre le château d'Henri IV et la tour de Gaston -PJiœbiis.
Voici l'Italie qui, dans une suite d'images, se montre la digne héritière des anoêtres du moyen âge et de la Renaissance. Elle a eu l'admirable peiiBée de traduire à toutes les dates et sous toutes ses transformations le poème divin de la Vierge Marie, ouvert au paradis terrestre et clos à l'Assomption , sans oublier aucune figure ni aucune réalité de rAnci>en ou du Nouveau Testament : revue glorieuse, mêlée de patriarches, de prophètes, de saints, de martyrs^ qui, passant par
les catacombes, se termine aux basiliques de Loretta et de Sain te -Marie -Majeure, après avoir exploité les principales cités péninsulaires.
Tous les autres pays ont agi de même.
La Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, la Russie, revivent avec le sceau de leurs gloires inspirées par la foi, qui éclairent et accentuent la langue.
La Palestine , évangélique et biblique , reparaît autour du texte hébreu , dominée par ses montagnes sacrées , arrosée par son fleuve , ses lacs , ses torrents légendaires, ombragée par ses arbres symboliques.
Nous allons jusqu'en Chine, en Tartarie, en Mandchourie; nous allons en Afrique et en Océanie; nous allons jusqu'aux extrémités du monde , et chaque coin du monde nous découvre, dans des myriades de compositions faites sur les lieux, par des artistes du terroir, ses types, ses costumes, ses aspects, ses coi: tructions, ses meubles, son histoire sociale et don..tique.
Non , rien de semblable n'exista jamais et ne peut se comparer au Muséum Marianum , créé par les soins d'un humble prêtre et conservé au Vatican comme le témoignage de la croyance universelle au dogme de l'Immaculée Conception.
Les plus hauts personnages du siècle, rois, princes, grands seigneurs, grandes dames, hommes riches, puissants, renommés, ont voulu coopérer à l'œuvre pieuse par leur labeur ou leur libéralité ; ils ont voulu se joindre aux membres de l'épiscopat, aux supérieurs d'ordres ou de missions, aux chefs du clergé, cardinaux , patriarches , évêques , nonces , vicaires
apostoliques, prélats de la cour pontificale qui en étaient les patrons naturels.
Les noms de tous paraissent dans un volume spécial *, à côté des noms de pauvres prêtres ou religieux, de modestes artisans , de frères , de sœurs appartenant à toutes les congrégations.
Et , dernier trait digne de mémoire : plusieurs protestants, schismatiques , juifs, païens, idolâtres, tels que les lamas du Thibet et les talapoins de Siam, coudoient les meilleurs catholiques , et se montrent , non sans fierté, dans le cortège triomphal de la femme unique, reine de Thumanité.
Telle est la part de Tenluminure ou de l'illustration.
Les reliures ou enveloppes constituent Tautre genre de merveilles.
L'enluminure offre surtout le souvenir du passé .jligieux et historique.
, ^^a reliure offre l'image du présent réaliste et matériel.
Tous les dons physiques venus de Dieu aux hommes s'accumulent ici pour revenir à Dieu et à la mère de Dieu.
Chaque reliure est la synthèse des richesses animales, minérales, végétales de la zone d'où elle sort, concentrées dans une ornementation spéciale qui résume le talent de les mettre en œuvre.
^ Rapport à N. T, S. P. le pape Pie IX, sur les deux collections du Puy et de Rome relatives à la définition du dogme de Vlmmaculée Conception , où Ton trouve par centaines les noms les plus glorieux de Thistoire. Paris, très bel in-4<>, imprimé à ses frais , en trois exemplaires de grand luxe , par la maison Pion et Nourrit (1887).
De cette manière, Tart industriel de chaque ixation recouvre et décore sa langue, son histoire et son art graphique.
Les trésors de la terre et des mers, la dépouille des animaux , Técorce et la moelle des arbres, le tissu des plantes, accolés, fondus, travaillés par des ouvriers locaux, suivant les procédés de tous les peuples, se réunissent pour former un échantillon particulier des ressources et du génie de tous les peuples , destiné à protéger, à enrichir le thème des louanges de Marie.
Les produits de la nature se joignent aux produits de rintelligence humaine pour créer un ensemble sans modèle et sans imitation.
L'or, l'argent, le fer, le bronze, le cuivre, les diamants, les pierres fines, les perles, le corail, Fonyx, la malachite, la nacre, l'écailte, les bois rares, les étoffes précieuses, les dentelles, la terre cuite, faïences, porcelaines et cristaux , les mosaïques , les émaux , la laque, Tivoire, les cuirs, les maroquins, et jusqu'aux poils de porc-épic et d'orignal , façonnés avec la dernière perfection, évoquent et amènent tous les mondes aux pieds de la Vierge immaculée.
Des artistes célèbres * ont participé à ces divers travaux; et des princes illustres*, y ont imprimé leur trace avec leurs armoiries.
L'âme de chaque artiste au donateur se superpose et ressort sur l'âme universelle.
* MM. Hébert, Bouguereau, Froment-Meurice.
^ Notamment le comte et la comtesse de Chambord, le roi et la reine d'Espagne, le duc et la duchesse de Madrid, le roi et la reine de Naples , Tempereur et Timpcratrice du Brésil , le prince de Roumanie, les princes dépossédés de Florence, de Parme, de Modène, etc.
On se doute de l'accueil qui fut fait à cette œuvre prodigieuse.
Présentée dès Tannée 1865 à' Pie IX qui avait manifesté le désir de la voir, la collection agrandie fut mise de nouveau sous ses yeux au mois de juin de Tannée 1867, le jour du dix-huitième centenaire du martyre de saint Pierre.
Encouragé déjà par un bref spécial du 10 mars 1866, Tabbé Sire reçut le 30 novembre 1867 une seconde lettre plus importante que .la première.
Dans cette deuxième lettre d'une ampleur exceptionnelle, le saint -père admire et loue « Foeuvre splendide » et les « traductions écrites avec une élégance rare, ornées avec un art merveilleux, si bien enluminées, si admirablement reliées, enrichies de pierres précieuses, de travaux d'or et d'argent, d'autres décorations d'un goût très noble et très pur, insigne monument élevé à la gloire de la mère de Dieu » .
Et Pie IX appelle la miséricorde « de la très clémente mère de Dieu » sur l'auteur et tous les collaborateurs de « cette œuvre pleine d'une admirable magnificence ».
Pie IX ne parle que de « trois cents langues » parce que cent traductions s'ajoutèrent à la série depuis le bref.
Nouveau bref le 6 mai 1868, tout débordant de joie et de reconnaissance où le saint-père approuve le projet de reproduire par l'impression en couleur, les plus beaux modèles de la collection, qui « sera désormais, dit-il, l'une des plus éclatantes preuves de l'unité catholique, l'une des plus glorieuses pages de l'histoire de l'Eglise et l'un des plus précieux trésors du Vatican ».
De pareilles déclarations justifient amplement nos propres commentaires.
« L^œiivre splendide », si bien appréciée par Pie IX en 1867 et en 1868, ne put être terminée que dix ans plus tard. Exposée au Champ de Mars à Paris en 1878, elle fut présentée le 8 décembre 1879 à Léon XIII, dans la bibliothèque architecturale, dont il faut dire quelques mots.