CHAPITRE I
l'immaculée conception et l'église du rosaire a lourdes
I. Lettre de M^r Langénieux , évêque de Tarbes. Réponse de Pie IX, Signification de Tun et l'autre document. Rapport entre les apparitions de Lourdes et le rosaire. Sentiments et désirs du public catholique. Annonce et raison de ce qui suit. — II. Sens et but du rosaire. Historique du rosaire. Saint Dominique. Les Albigeois. Bataille de Lépante. Un passage de Léon XIII. Le rosaire et l'islamisme. Le rosaire au siège de la Rochelle. Le rosaire dans les calamités publiques. La Papauté et le rosaire. Pie VI, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII. Nouvelle citation. Efficacité du rosaire. Résumé général. — III. Les grands saints de l'âge moderne et le rosaire. Sainte Thérèse, saint Charles Borromée, saint François de Sales. Les princes de la maison de France : saint Louis, Louis XIII, Louis XIV. Confrérie du Rosaire, Les princes de la maison d'Autriche: Charles -Quint, Ferdinand II, Léopold 1er, Charles VI. Les rois d'Espagne, de Portugal, d'Angleterre. Un roi de Pologne. Le duc de Savoie et le roi de Sardaigne. Les grands hommes et le rosaire : O'Connell, Garcia Moreno, Silvio Pellico , Gluck, Mozart, Haydn, le docteur Récamier , Ampère , Ozanam , Ravignan , Lacordaire , etc. — IV. Construction et inauguration de l'église du Rosaire à Lourdes. Mandement de Tévêque de Tarbes. Discours de l'évêque de Rodez. Citations et conclusion.
Au commencement de Tannée 1875, Tévêque de Tarbes, Mo^ Langénieux, aujourd'hui archevêque de Reims et cardinal, écrivait au pape Pie IX :
<( Très saint père ,
(( Votre Sainteté connaît les merveilles opérées depuis quelques années au sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes.
« La mère de Dieu, apparue dans une humble grotte, trois ans après la promulgation du dogme de son immaculée conception, a commencé et continué sans cesse, en ce lieu béni, une série de prodiges qui semblent préparer la réalisation des espérances conçues par les saints à Toccasion de cette définition dogmatique.
« Dans ses apparitions, la Vierge a donné les leçons les plus utiles à ce siècle ignorant des choses divines. Elle a surtout enseigné le saint rosaire; elle tenait en ses mains un beau chapelet, dont elle remuait les grains sacrés, et le faisait réciter à Tenfant durant ses merveilleuses extases. Le rosaire de saint Dominique et de saint Pie V semble devoir être encore l'arme des triomphes de FEglise.
({ Aussi les fidèles, les prêtres et les évêques sollicitent les gardiens du sanctuaire d'y élever un rosaire monumental, dont les mystères, représentés par des images aussi naturelles et aussi vives, aussi grandes et aussi belles que possible, aident la parole sainte et
la méditation intérieure à faire connaître et aimer de plus en plus Jésus et sa divine mère.
« C'est pourquoi Tévêque de Tarbes et les missionnaires de l'Immaculée Conception de Lourdes, prosternés aux pieds de Votre Sainteté, la supplient d'agréer et de bénir le projet de ce rosaire monumental. Et comme il ne peut être exécuté que par les aumônes abondantes des fidèles, ils prient encore Votre Sainteté d'encourager et de récompenser la générosité des bienfaiteurs par votre bénédiction apostolique.
« Grâce à cette bénédiction, ce grand rosaire, placé au pied de la basilique de Notre-Dame de Lourdes, en fera un monument très beau et très digne de la Vierge immaculée. Il facilitera la méditation et multipliera admirablement les prières des pèlerins innombrables ; il contribuera de plus en plus à la gloire de Dieu et à l'honneur de sa mère, au salut des âmes et au triomphe de l'Eglise.
« Je suis , avec la vénération la plus profonde et le dévouement le plus filial , très saint père , de Votre Sainteté, le très humble et très obéissant serviteur.
(( Benoît-Marie, évêque de Tarbes. »
Peu de jours après, le 8 février 1875, le pape répondait à cette supplique par la lettre suivante :
(( A nos chers fils , le supérieur et les missionnaires de Lourdes, Pie IX, pape.
(( Chers fils,
« Salut et bénédiction apostolique.
« C'est un fait éclatant, vous le savez, chers fils,
que le rosaire fut désigné par la très sainte Mère de Dieu comme un secours singulier à saint Dominique, lorsqu'il combattait cet amas monstrueux d'erreurs et de crimes au moyen desquels les Vaudois corrompaient et troublaient les peuples. Il ne paraîtra donc pas étonnant que la sainte Vierge ait encore voulu manifester que le même secours était très opportun contre les maux présents, puisque la masse des hérésies, allant jusqu'à la négation de Dieu, corrompt les nations et renverse tout ordre.
« La vertu de cette dévotion, qui honore pieusement et les principaux mystères du Christ et celle qui seule a tué toutes les hérésies dans l'univers, comprima la très impudente hérésie du xiii° siècle, et, plus tard, elle a souvent défait les ennemis de l'Eglise. Aussi doit -on espérer avec raison que la même vertu repoussera les efforts de l'enfer, les machinations de l'impiété, éloignera des peuples les erreurs propagées, et avec elles cette grande commotion qui bouleverse la société humaine tout entière.
<( C'est pourquoi les pèlerins qui accourent en foule à ce sanctuaire qui vous est confié se trouvant poussés, comme par un instinct divin, à pratiquer principalement le pieux exercice du rosaire pour honorer la mère de Dieu, et implorer au milieu de si grands périls son secours très puissant : Nous ne pouvons ne pas recommander le projet que vous avez formé d'élever une nouvelle église, dans laquelle l'image expressive de chacun des mystères du rosaire portera les esprits à une méditation plus profonde des mystères et à une récitation plus fréquente de la Salutation angélique. Plus ces prières seront ferventes et nombreuses, plus elles seront efficaces pour obte-
^le chrétien la protection de la mère de
^a colère divine, que tant de crimes
. T^a plus facilement et plus tôt dé-
'* et laissera un libre cours aux
'•- .'icorde longtemps enchaînée.
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rts et voire sollicitude; Nous bénissons qui, dans la mesure de leurs forces, favori voire dessein dans le but d'augmenter Thon- Kiv de la mère de Dieu, d'implorer son secours avec plus d'ardeur et de réchauffer la piété des fidèles.
« Nous désirons que la bénédiction apostolique, ^Vie nous donnons avec amour à chacun de vous, ^liers fils, et à tous ceux qui vous aideront dans Cette entreprise, soit l'augure des fruits spirituels très abondants que Nous attendons de l'œuvre par Vou8 commencée.
« Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 8 février 1875, de notre pontificat Tan XXIX.
« Pie IX, pape. »
Ce double document, considérable de tout point, est la préface naturelle des faits qui nous restent à exposer pour achever, dans l'ordre chronologique, la tâche entreprise, c'est-à-dire l'histoire du dogme de rimmaculée Conception.
Il y a, entre la venue de la Vierge immaculée à Lourdes et la dévotion du rosaire une corrélation si étroite, des rapports si intimes, qu'un monument consacré au rosaire paraissait être la fin légitime des grandes œuvres accomplies à Lourdes, de même que le couronnement des volontés de la Vierge.
que le rosaire fut désigné par la très sainte Mère de Dieu comme un secours singulier à saint Dominique, lorsqu'il combattait cet amas monstrueux d'erreurs et de crimes au moyen desquels les Vaudois corrompaient et troublaient les peuples. Il ne paraîtra donc pas étonnant que la sainte Vierge ait encore voulu manifester que le même secours était très opportun contre les maux présents, puisque la masse des hérésies, allant jusqu'à la négation de Dieu, corrompt les nations et renverse tout ordre.
« La vertu de cette dévotion, qui honore pieusement et les principaux mystères du Christ et celle qui seule a tué toutes les hérésies dans l'univers, comprima la très impudente hérésie du xiii° siècle, et, plus tard, elle a souvent défait les ennemis de l'Eglise. Aussi doit- on espérer avec raison que la même vertu repoussera les efforts de l'enfer, les machinations de l'impiété, éloignera des peuples les erreurs propagées, et avec elles cette grande commotion qui bouleverse la société humaine tout entière.
« C'est pourquoi les pèlerins qui accourent en foule à ce sanctuaire qui vous est confié se trouvant poussés, comme par un instinct divin, à pratiquer principalement le pieux exercice du rosaire pour honorer la mère de Dieu, et implorer au milieu de si grands périls son secours très puissant : Nous ne pouvons ne pas recommander le projet que vous avez formé d'élever une nouvelle église, dans laquelle l'image expressive de chacun des mystères du rosaire portera les esprits à une méditation plus profonde des mystères et à une récitation plus fréquente de la Salutation angélique. Plus ces prières seront ferventes et nombreuses, plus elles seront efficaces pour obte-
nir au peuple chrétien la protection de la mère de Dieu ; et ainsi la colère divine , que tant de crimes ont provoquée, sera plus facilement et plus tôt détournée des nations et laissera un libre cours aux effusions de la miséricorde longtemps enchaînée.
« C'est donc de tout notre cœur que Nous bénissons vos efforts et votre sollicitude; Nous bénissons tous ceux qui , dans la mesure de leurs forces , favoriseront votre dessein dans le but d'augmenter Thonneur de la mère de Dieu, d'implorer son secours avec plus d'ardeur et de réchauffer la piété des fidèles.
« Nous désirons que la bénédiction apostolique, que nous donnons avec amour à chacun de vous, chers fils, et à tous ceux qui vous aideront dans cette entreprise, soit Taugure des fruits spirituels très abondants que Nous attendons de l'œuvre par vous commencée.
« Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 8 février 1875, de notre pontificat l'an XXIX.
« Pie IX, pape. »
Ce double document, considérable de tout point, est la préface naturelle des faits qui nous restent à exposer pour achever, dans l'ordre chronologique, la tâche entreprise, c'est-à-dire l'histoire du dogme de l'Immaculée Conception.
Il y a, entre la venue de la Vierge immaculée à Lourdes et la dévotion du rosaire une corrélation si étroite, des rapports si intimes, qu'un monument consacré au rosaire paraissait être la fin légitime des grandes œuvres accomplies à Lourdes, de même que le couronnement des volontés de la Vierge.
Dans chacune de ses dix-huit apparitions, Marie s'était montrée tenant « entre ses mains, selon les termes de la lettre épiseopale, un beau chapelet dont elle remuait les grains sacrés », et elle semblait vouloir, par ce geste expressif, promulguer et recommander de nouveau la dévotion symbolisée par le « chapelet ».
Les deux pièces qu'on a lues étaient donc parfaitement d'accord avec les intentions visibles de Marie , l'une en demandant et l'autre en octroyant la bénédiction pontificale pour Térection du nouveau sanctuaire.
Elles étaient conformes également au vœu manifeste des fidèles. Après l'immense concours du Pèlerinage national de pénitence (1872), un groupe important de chrétiens, et en tête les missionnaires de la grotte, sentant l'insuffisance de la crypte et de la basilique, avait entrevu vaguement le besoin d'une seconde église, qui, en rassemblant les foules rejelées des premiers sanctuaires, réaliserait les volontés de la Vierge et rappellerait son acte significatif au sujet du rosaire.
On comptait d'abord pourvoir au souvenir des manifestations spéciales de Marie et à l'insuffisance d'une première église, par la construction sur la montagne voisine d'une sorte de rosaire monumental, destiné à représenter en quinze stations ou chapelles grandioses les quinze mystères de la prière, itinéraire sacré dont le chemin de croix de Notre-Dame de Bétharram , proche de Lourdes , avait donné l'idée ^ .
' Ce rosaire à quinze stations s'est changé en un chemin de croix
ET L'ÉGLÏSE DU ROSAIRE A LOURDES 25i
Les Annales de Notre-Dame de Lourdes ont mentionné souvent, d'une manière plus ou moins explicite, ce désir et ce projet qui amenèrent peu à peu la pensée d'élever une deuxième église au-dessous de la première.
Les grands travaux entrepris ou préparés autour de la grotte et de la première basilique , développant et rehaussant la mise en scène générale , réclamaient ce complément devenu nécessaire.
Il s'agissait maintenant de poser un dernier édifice au centre du paysage, et de bâtir le temple qui devait tout relier.
De cette façon l'ensemble du décor, montagne, contrefort et vallée, qui avait servi de piédestal et de cadre à la reine du ciel , s'associerait à son exaltation comme à la reconnaissance des croyants, et formerait jautour de la grotte Massabielle un tableau sans pareil .
La nature jointe à l'art et à la piété de l'homme glorifierait sa souveraine.
Avant d'aller plus loin et de relater ce qui s'est produit pour répondre aux démonstrations caractéristiques de la Vierge de Lourdes , il importe de rappeler sommairement la raison et l'histoire du culte dont Marie se faisait en quelque sorte le missionnaire, et qui constitue aujourd'hui, grâce à elle, un des éléments et des attraits du pèlerinage de la grotte pyrénéenne.
à quatorze stations, dont un crucifix colossal, dominant la vallée, marque le point de départ. Le chemin de croix aboutira, de l'autre côté de la montagne, au calvaire déjà érigé non loin des grottes voisines de la maison des missionnaires.
Le rosaire, si efiBcace, si prépondérant dans l'œuvre de Marie et la vie de rÉglise, joue d'autre part dans les péripéties de Lourdes et de Flmmaculée Conception un rôle qui exige de brefs détails rétrospectifs.
Le rosaire a pour but d'évoquer sous une forme simple, courante, populaire, le fond même de noire religion , résumée dans les mystères de l'Incarnation et de la Rédemption.
Il a pour but et pour effet de ranimer dans les âmes la foi et les vertus chrétiennes, par la méditation de la vie et de la mort du Christ ; d'éclairer, d'affermir les croyants, de fortifier TEglise en attirant sur elle par une prière commune, accessible à tous, les bénédictions et les grâces divines.
Tout le plan et l'économie du christianisme sont contenus et revivent dans cette répétition méthodique de la même invocation, qui sous le titre de mystères joyeux, douloureux , glorieux, déroule successivement devant la pensée des fidèles la série des faits primordiaux, base de leur croyance.
Le rosaire, a-t-on dit, est « une prière enseignante et un enseignement priant ».
Il est (( le livre le plus riche en leçons pratiques » et il offre « la condensation et la quintessence du christianisme tout entier * ».
* Voir le Manuel doctrinal et pratique du saint Rosaire ^ par le R. P. Roussel, des frères prêcheurs. Paris, 1895.
Révélé par la Vierge elle-même, au commencement du xni° siècle, à saint Dominique, fondateur des frères prêcheurs; recommandé dans une nouvelle apparition à un père dominicain, Alain de la Roche, en 1475, dix-huit années avant la naissance de Luther, dix -sept années avant la découverte de l'Amérique, comme si Marie avait voulu en faire une arme de combat contre le protestantisme et un instrument de propagande au nouveau monde : le rosaire, qui avait déjà coopéré à la victoire miraculeuse de la petite troupe catholique de Simon de Montfort sur la nombreuse phalange des helvétiques albigeois, fournit un secours non moins puissant à la bataille de Lépante (1571).
« Une foule désarmée mais suppliante implorait le secours de Marie par les prières du rosaire ^ » tandis que le sort de la chrétienté se jouait sur les flots dans le golfe de Gorinthe.
En souvenir de ce triomphe décisif, saint Pie V institua la fête de Notre-Dame de la Victoire, qui fut plus tard consacrée par Grégoire XIII, sous le vocable du rosaire.
Aux xvif et xviif siècles, les victoires de Vienne (1683), de Temes-War (1717), de Gorfou la même année, de Belgrade (1718), qui délivraient TEurope des menaces et des attaques incessantes de l'islam , furent également attribuées à la souveraine efficacité des prières du rosaire par le pape Glément XI, qui étendit la fête d'actions de grâces à toute la catholicité.
Au XVII* siècle , la Rochelle , en France , avait été
* Léon XIII, encyclique Supremi apostolatus, 1883.
reprise aux protestants, malgré les secours de T Angleterre, à Fheure même où la confrérie du Rosaire, dans Téglise des dominicains de Paris, faisait une procession et récitait des Ave pour le triomphe de la foi. Nos soldats entraient dans la ville le chapelet aux mains*, précédés d'un groupe de dominicains chantant les litanies de la Vierge.
La concordance de la prière et du succès parut si frappante, que la Sorbonne n'hésita pas à regarder comme un miracle la victoire de l'armée catholique*.
Appui invincible contre les ennemis de l'Eglise , le rosaire a servi maintes fois, dans les crises et les calamités publiques, à restreindre ou détourner les fléaux sévissant ou suspendus sur le peuple chrétien : toujours « à son rang d'honneur, écrit Léon XIII, et florissant au profit universel ^ » .
Au XVII*' siècle, Bologne et Milan ravagés par la peste virent le mal disparaître subitement devant l'unanime prière des populations.
Soutenu et propagé par les frères prêcheurs , ainsi que le scapulaire par les carmes, avec un zèle admirable dont toute la catholicité doit leur être reconnaissante, le rosaire a trouvé à Rome ses meilleurs défenseurs.
Si:r quarante -quatre papes qui se sont succédés depuis Sixte IV (1471), quarante ont hautement affirmé leur foi et publié des décrets en faveur du
* Quinze mille chapelets avaient été distribués à Tarmée victorieuse, qui ne cessait dans le camp d'invocjuer Marie.
^ In veritale lestamur majorem nostrœ Galliœ parlem purcjatam manere a pestilenli lue heretlcorum per rosarium Dominici. (Gravina.)
3 Encyclique Oclobri niense (1891).
rosaire. On compte plus de deux cents encycliques consacrées à le prôner, et les rescrits des congrégations romaines à ce sujet sont encore plus nombreux.
Le pape Pie VI comparait le rosaire à Fange consolateur du jardin des Oliviers.
Grégoire XVI portait et récitait le rosaire aux processions publiques.
Pie IX reconnaissait dans le rosaire « la prière la plus eflBcace pour accroître chez les fidèles la dévotion à la mère de Dieu * ».
Peu de papes ont loué, pratiqué cette dévotion autant que Pie IX.
Il récitait le chapelet tous les jours et il est mort en contemplant les mystères évoqués par la prière.
Léon XIII présente le rosaire comme « le signe distinctif , TéLendard de la piété chrétienne ; il doit enflammer et guider les phalanges catholiques dans la croisade actuelle contre Téternel ennemi...
« Partout, dit-il, où il est resté en honneur, il n'y a pas à craindre que l'ignorance et les erreurs détruisent la foi * . »
L'exemple de l'Italie et de l'Espagne, fidèles au culte du rosaire et pures de toute hérésie, justifie l'assertion du pontife.
La célèbre université de Salamanque a proclamé que « le rosaire des prêcheurs a maintenu les Espagnes fermes dans la foi catholique ».
En France, la Vendée, la Bretagne, évangélisées au xviif siècle par Grignon de Montfort, grand zélateur du rosaire, apportent une nouvelle preuve.
* Décret du 12 mai 1855.
* Encyclique Magnœ Dei M ai ris.
2o6 L'IMMACULÉE CONCEPTION
En ces provinces, demeurées les plus chrétiennes de France , le voyageur rencontre souvent, dans les marchés et dans les gares, des paysans égrenant leur chapelet.
Pour tous ces motifs on a pu dire justement que le rosaire compose « Fitinéraire de Tâme vers Dieu* ».
Gomment la Vierge serait- elle insensible à la récitation pressante de ÏAve Maria ? N'est-ce pas au son de celte parole, dite par Tange Gabriel, qu'elle a inauguré sa destinée céleste et que s'incarna le Verbe de Dieu?
Il est donc permis de conclure que le rosaire « est après la sainte messe la grande adoration, la grande action de grâces, la grande expiation, la grande et toute-puissante prière de l'univers catholique * » .
Telles sont, en quelques mots, la nature et la qualité du palladium que la Vierge immaculée semble avoir indiqué à Bernadette pour nous protéger dans les combats futurs.
Les plus grands saints de l'âge moderne ont aimé, exalté, pratiqué le rosaire et singulièrement bénéficié de sa vertu.
Saint François de Paule (1507), saint' François Xavier (1552), saint Ignace de Loyola (155G), sainte
* M^r Gay.
^ Manuel du saint Rosaire, p. 04.
Thérèse (1582), saint Charles Borromée (1584), saint Louis de Gonzague (1591), saint Philippe de Néri (1595), saint François de Sales (1622), sainte Jeanne de Chantai (1642), saint Vincent de Paul (1660), Léonard de Port -Maurice (1751), saint Paul de la Croix (1775), saint Alphonse de Liguori (1787), ont demandé au rosaire le stimulant et le réconfort de leur vie. Tous attachaient une extrême importance à sa pratique régulière. Ils le récitaient pieusement et prenaient sur leur sommeil quand les travaux de la journée les avaient empêchés d'y satisfaire. Ils prêchaient l'usage du rosaire dans les diocèses et les missions. Quelques-uns l'imposaient à leurs serviteurs et même à leurs hôtes. Bien des miracles ont été obtenus par la prière ou le simple contact du chapelet de ces glorieux élus.
Sainte Thérèse appelait le rosaire « une chaîne qui unit la terre au ciel..., un arc -en -ciel de paix dans le firmament de l'Eglise..., une ancre de salut pour tous les chrétiens ».
Saint Charles Borromée qualifie la dévotion du rosaire de divinissima ^ toute divine.
Saint François de Sales, au moment de mourir, fit attacher le rosaire à son corps comme un bouclier capable de repousser les traits du démon.
Des rois illustres furent, avec les grands saints, les tenailts et les promoteurs du rosaire.
La maison de France lui resta dévouée de tout temps.
Initiés par saint Dominique, Blanche de Castille et saint Louis transmirent ce culte à leurs successeurs.
Louis XIII, on Ta vu, rapportait au rosaire ses victoires sur Thérésie.
Louis XIV, inscrit à sa naissance par les soins d'Anne d'Autriche dans la confrérie du Rosaire, disait son chapelet tous les jours et se vantait, s'il faut en .croire le père de la Rue, de sa fidélité à cette dévotion enseignée par sa mère.
Cette confrérie du Rosaire, établie sous le nom d'ordre du collier céleste du Rosaire^ confirmée par un décret du roi (1645), approuvée par un bref d'Innocent X (1650), recrutait tous les princes de la maison de France.
Les princes de la maison d'Autriche n'étaient pas moins fervents.
Charles-Quint (1500-1558) ne s'occupait des affaires de la politique ou de la guerre qu'après avoir récité son rosaire ; et rien ne pouvait le forcer à l'interrompre .
Ferdinand II (1578-1637), Léopold 1er (1640-1 705') voulurent s'inscrire, de leur propre main, sur les livres de la confrérie du Rosaire, à Vienne, qui montre leurs noms avec fierté. L'un et l'autre, adonnés à l'exercice quotidien du chapelet, le faisaient rigoureusement pratiquer autour d'eux.
Charles VI (1685-1740), victorieux à Temes-War, au moment où la confrérie du Rosaire , à Rome , implorait dans une procession publique le succès de l'armée chrétienne, récitait et faisait réciter le chapelet par les paysans du voisinage dans l'église de Hitzing, où il avait sa résidence. Le rosaire de l'empereur est exposé à Vienne parmi les joyaux de la couronne.
Les rois d'Espagne Philippe II et Philippe III, le
roi de Portugal Alphonse V, le roi d'Angleterre Jacques II, les princes d'Italie soutenaient, propageaient le rosaire par leur parole et leur exemple.
Le roi de Pologne, Casimir III le Grand, demandait à Tordre de saint Dominique « des prédicateurs du rosaire pour la réforme de son peuple ».
Le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, se rendait publiquement, escorté des quinze chevaliers de TAnnonciade, représentant les quinze mystères du rosaire, à Téglise des dominicains de Turin^ pour y dire les prières devant Tau tel de la Vierge.
Dans une lettre adressée le 16 octobre 1816 au général des dominicains, Charles-Emmanuel IV, roi de Sardaigne, attribue à la récitation du rosaire le fait d'avoir miraculeusement échappé, durant la Révolution, à un complot de rebelles armés qui le guettaient en cet instant, pour s'emparer de sa personne.
Des hommes d'Etat, des orateurs, des écrivains ou artistes célèbres, ont cherché et trouvé dans le rosaire la joie, la force et l'inspiration.
O'Connel, rapporte le P. Ventura prononçant l'oraison funèbre du grand tribun, disait tranquillement le chapelet au fond de la Chambre des Communes, pendant que le sort de l'Irlande, mise en scène par son magnifique discours, se décidait à travers les répliques et les votes. Il avait confié sa cause, c'està-dire l'indépendance et l'honneur du peuple irlandais, à Marie, et attendait le succès de la bonté divine bien plus que de son éloquence.
Garcia Moreno , dans son règlement de vie , s'était promis de réciter le rosaire tous les jours, et il n'y manqua jamais.
Silvio Pellico, redevenu chrétien, Gluck, Mozart, recouraient au rosaire pour toutes les diflficultés.
Haydn prenait son chapelet et se promenait en récitant quelques Ave^ quand les idées ne venaient pas, et les « idées viennent », a-t-il dit lui-même.
Le docteur Récamier voyait dans le chapelet « une sonnette » qu'il fallait tirer, une « pétition aposlillée » qu'il fallait présenter, pour obtenir la guérison de ses malades.
Le savant Ampère, l'écrivain Ozanam attachaient à la même prière toutes leurs espérances.
Les grands chrétiens de notre époque : Ravignan, Lacordaire, Faber, le cardinal Deschamps, Mgr Gay et nombre d'autres, opposaient le rosaire aux épreuves et aux chocs de la vie.
Le projet d'une église du Rosaire, à Lourdes, à laquelle ces souvenirs historiques nous ramènent, ne faisait donc, tout en répondant aux démonstrations de la Vierge, que reprendre ou continuer une dévotion honorée depuis sept siècles parmi les peuples catholiques.
Comme toutes les grandes œuvres chrétiennes, celle-ci fut un produit de la générosité des fidèles du monde entier, dont les offrandes dépassaient deux millions ^
* Voir aux Annales de Notre-Dame de Lourdes le relevé des pré-
Construite à Tombre de la basilique de rimmaculée- Conception , sous Tescalier monumental qui y porte, la nouvelle église s'arrondit en une vaste coupole romano- byzantine d'un style original, ceinte d'autres coupoles. Nombre de détails et d'accessoires proviennent de modèles variés et mettent toutes les formes de l'art aux pieds de la reine du ciel *.
L'église est disposée de façon à recevoir des foules considérables, qui vont perpétuellement de l'un à l'autre sanctuaire*.
On l'inaugura les 6, 7 et 8 août de l'année 1889 avec la même solennité que la première basilique. Douze archevêques ou évoques ^, quinze cents
sents et des sommes offertes. Il donne une juste idée de la foi et de l'enthousiasme qui pousse les cœurs vers Lourdes. Depuis l'achèvement de l'église plus de cent cinquante mille francs sont aiYivés pour Tautel principal et l'orgue. Chacune des quinze chapelles représente un chiffre de trente mille francs affectés à sa décoration.
* Voir dans les Annales la description de cette église faite par l'architecte, M. Hardy, au Salon des œuvres, à Paris : tome XVIII, p. 313-319. Voir encore les tomes XXI et XXII.
• La première pierre a été posée les 14, 15 et 16 juillet 1883, au vingt-cinquième anniversaire des apparitions, par le cardinal Desprez, archevêque de Toulouse, délégué de Léon XIII, assisté de seize archevêques ou évêques.
Les orateurs furent NN. SS. Langénieux, Billère , Berchialla, archevêque de Cagliari, primat de Sardaigne; Delannoy, évêque d'Aire; Ramadié, archevêque d'Albi; Besson, évêque de Nîmes.
Voir les Annales, tome XVI, p. 113, 151.
3 Voici encore, d'après les Annales (tome XXII, p. 116-117), les noms des prélats assistant à la cérémonie :
S. E. le cardinal archevêque de Paris , délégué pour bénir l'église au nom du saint-père.
NN. SS, Billère, évêque de Tarbes; Gouzot, archevêque d'Auch; Berchialla, archevêque de Cagliari, primat de Sardaigne; Fonteneau, archevêque d'Albi; Bourret, évêque de Rodez; Catteau, évêque de Luçon; Dennel, évêque d'Arras; Rougerie, évêque de Pamiers; Friard, évêque de Montauban; Gaussail, évêque de Perpignan; Petit, évêque du Puy.
prêtres, trente mille pèlerins assistaient à la cérémonie, remerciant et acclamant la Vierge immaculée, donatrice du rosaire.
Dans un mandement préparatoire, destiné à expliquer le sens de la solennité, Tévêque de Tarbes Mgr Billère signalait les rapports du rosaire avec les apparitions de Notre-Dame de Lourdes.
Rappelant que « la Vierge des apparitions se présentait à Bernadette avec un long rosaire dans les mains » et que « la voyante fit toujours du chapelet Tornement de ses doigts et l'arme de sa vie..., double circoiistance... qui a fait de la récitation du rosaire la prière préférée de la roche Massabielle » , le pontife n'eut pas de peine à démontrer l'opportunité, la nécessité d'un monument dédié à Notre -Dame- du- Rosaire .
Il achèvera, écrivait-il, la signification de la grotte Massabielle , « ce boulevard du catholicisme , » en consacrant et généralisant le culte du rosaire, « sacrement de la sainte Vierge..., bouclier de l'Eglise..., théologie du peuple. »
Pendant les fêtes de l'inauguration, l'évêque de Rodez, Mgr Bourret, devenu cardinal, appuyant à son tour sur les rapports qui existent entre le rosaire et les apparitions, prouva, dans un très beau langage, que l'église du Rosaire remplissait les désirs et les indications de la Vierge, complétait le premier édifice et donnait satisfaction à Léon XIII, terminant de cette façon l'œuvre de son prédécesseur.
La première basilique, dit-il, attendait la deuxième. L'une réalise la pensée de Pie IX, l'autre la pensée de Léon XIII ; et les deux se joignent dans une mani-
feslation commune de piété envers la même céleste créature.
« Des mains jointes de l'apparition , s'écria l'orateur, pendait le rosaire, et sur ses pieds reposaient les fleurs qui ont donné leur nom à cette forme de la prière qui lui est chère entre toutes.
<( Le rosaire 1 La vision de Lourdes ne peut se concevoir sans lui, ne peut être entière sans lui...
a Considérons en effet, comment ce merveilleux rosaire joue le rôle principal dans toutes les phases de l'apparition et semble mériter à la voyante les grâces et les faveurs dont elle est honorée. C'est pendant que Bernadette récite son chapelet qu'elle est ravie dans ses extases ; c'est pendant qu'elle en murmure quelques salutations qu'elle reçoit les communications particulières qui lui sont réservées ; c'est encore avec ce talisman fidèle que la source des miracles se creuse à ses pieds ; c'est enfin quand elle le prend une dernière fois entre ses mains que l'apparition lui fait connaître ce nom incommunicable qu'elle avait vainement demandé jusque-là.
« Ce rosaire auquel paraissent tenir tous les prodiges de la vision est partout : dans les mains de la bergère et dans les mains de la dame. On dirait que l'une et l'autre ne peuvent agir sans cela. Il est comme le moyen nécessaire de leurs communications réciproques, le principe de toutes ces saintes opérations ; et cette fois c'est bien le cas de dire qu'il est devenu la chaîne qui relie la terre avec le ciel... »
L'orateur n'oublie pas de constater les résultats merveilleux et la vertu certaine des prières du rosaire.
(c ...C'est quand les pèlerins, les bras en croix et le rosaire à la main, saluent la Vierge refuge des pécheurs et invoquent celle qui aime à s'appeler le secours des chrétiens ; c'est le plus souvent quand les grains de ce chapelet fatidique courent sous vos doigts que la mère de Dieu se souvient du besoin de ses enfants et des inépuisables tendresses qu'elle éprouve pour eux.
« Il était donc dans la logique des choses qu'après avoir essayé d'inscrire sur la pierre et le marbre la fameuse parole : Je suis VImmaculée Conception, on élevât au pied de la basilique qui doit perpétuer la mémoire de cette étonnante prérogative ce grand dôme et cette suite de chapelles qui rappellent les mystères de la vie de celle qui l'avait proférée. La seconde œuvre était le corollaire nécessaire de la première. On avait fait la tête, si je puis m'exprimer ainsi : il restait à représenter le corps et les ornements de la dame, A Lourdes, c'est de cette façon que l'on marque les grands événements de la Providence et que l'on rédige les actes qui doivent en faire foi devant les générations à venir...
« A Pie IX qui avait déclaré la Vierge exempte du péché originel, elle répond du sein de son auréole divine : « Vous ne vous êtes pas trompé : je suis bien « l'Immaculée Conception ! » A Léon XIII qui la proclame reine du très saint rosaire, elle montre aussitôt dans cette vallée des miracles le temple qui doit être le mémorial de ce nouveau privilège.
« Singulière destinée que celle de cette petite ville pyrénéenne ! on dirait qu'elle est devenue comme le dépôt des archives providentielles, le livre fondamental où les générations futures viendront étudier les
grands faits de la miséricorde de Dieu sur la marche de son Eglise. »
Ces longues citations achèvent d'instruire le lecteur et rinitient, mieux que nous n'aurions pu le faire, à l'esprit et au fond du mystère *.
* Voir encore aux Annales (tome XXII, p. 113-138) le texte complet de ce beau discours qu'on a justement comparé au discours de M^r Pie le jour de la fête du couronnement. M^r Catteau et M?r Berchialla prononcèrent aussi des allocutions que nous regrettons de ne pouvoir que signaler sous la même rubrique.