CHAPITRE II
l'immaculée conception et les actes de LÉON XIII
I. Léon XIII en face de Tlmmaculée Conception et du rosaire. Sentiments et œuvres de Léon XIII. — II. Rapports de Pie IX et de Léon XIII. Leurs dissemblances et leurs similitudes. Leur commerce affectueux. Dévouement de Me^ Pecci pour Pie IX. Nombreux et divers témoignages. Reconnaissance de Pie IX. Le cardinal camerlingue et le pape. Unité parfaite de vues et d'œuvres apostoliques relatives à l'Immaculée Conception et au rosaire. — III. Les actes de Léon XIII relatifs au rosaire. Nomenclature et analyse. Leur signification et leur portée. Brèves citations. Un mot sur le docteur latiniste et son style. — IV. Léon XIII poète. Ses productions. Léon XIII à la Vierge Marie : Adjutrici christianorum. — V. Léon XIII liturgiste. Inauguration de Toffice du rosaire à Lourdes. L'office de Notre-Dame de Lourdes. Signification et portée de ces deux actes. L'office de la médaille miraculeuse. Couronnement de la statue. Piété de Léon XIII envers Notre-Dame de Lourdes, qui rejaillit en affection pour la France. Ses déclarations au supérieur des missionnaires de Lourdes, à l'évêque d'Avranches. Récapitulation générale.
L'honneur des grandes choses que nous enregistrons revient, en majeure partie, au pape Léon XIIL Ce pontife ilhistre, « dont Tattribut saillant est sa
prédileclion pour le rosaire % » a toujours suivi avec une piété filiale les événements de Lourdes et aidé de son mieuj^au triomphe de Tlmmaculée Conception comme au culte du rosaire.
C'est lui qui devait clore le poème ouvert par Dieu au paradis terrestre, continué par les Pères, publié par Pie IX et terminé à Lourdes par la Vierge ellemême.
Pie IX avait vu et béni le projet de Téglise du Rosaire.
Léon XIII a vu et béni son élévation.
L'un a repris et exécuté les desseins de l'autre.
Le premier décrète, le second fonde à Lourdes le règne de Marie par le rosaire.
Léon XIII et Pie IX auront été de la sorte les deux instruments providentiels choisis pour entreprendre et mener jusqu'au bout l'histoire miraculeuse de la grotte pyrénéenne.
Et le Ciel ne pouvait pas offrir à la terre d'exemple plus fortifiant que le spectacle de ces deux grands papes successivement préposés à l'accomplissement de l'œuvre capitale du siècle, autrement dit à l'exaltation de la Vierge sans tache.
L'un et l'autre ont une vénération, une tendresse égales pour la mère de Dieu et un désir égal de procurer sa gloire.
Toute sa vie, Léon XIII a montré la même foi, le même dévouement que Pie IX au mystère de Tlmmaculée Conception, et dès l'origine il seconda son devancier dans les actes de la définition.
* Discours du cardinal Parocchi, à roccasion du jubilé sacerdotal de Léon XIII.
268 L'UIMAGCLËE CONCEPTION •
Fils dé parente pieux qui ne manquèrent pas d'aller à Rome le jour de la promulgation du dogme jouir de la victoire de Marie, il a relevé singulièrement leur exemple et leurs leçons.
Quand Pie IX consulta les évêques, dans sa première encyclique de 1849, sur l'opportunité de la définition, Ms^ Pecci , archevêque-évêque de Pérouse, s'empressa d'émettre un avis favorable, et il parut au milieu des prélate à la séance solennelle de la proclamation.
L'année suivante 1855, le jour du premier anniversaire de cette proclamation, il publia une lettre pastorale en l'honneur du nouveau dogme.
En 1873, il demandait à Pie IX la permission de célébrer dans son diocèse la fête de l'Immaculée Conception, avec vigile et rang de première classe; et, sur le désir du saint -père , il consacrait son diocèse à rimmaculée Conception par un acte mémorable que nous donnons aux pièces justificatives.
Dans la plupart de ses mandements , l'évêque revenait sur la question, exhortant ses diocésains à la dévotion envers la Vierge conçue sans péché.
Né d'une mère qui s'appelait Anne et mis dans rinscription de son baptême sous le patronage de Joachim, il avait voulu prendre possession de son siège de Pérouse le 26 juillet, jour de la fête de sainte Anne.
Devenu chef de l'Eglise , il éleva d'un degré les deux fêtes du père et de la mère de Marie, et se montra, après Pie IX, le serviteur dévoué de l'Immaculée Conception, en lui dédiant, ainsi qu'on le verra plus tard, un office nouveau.
ET LES ACTES DE LÉON XIll 269
Unis par les mêmes pensées, animés d'une ardeur pareille pour la même cause et la même personne sainte, les deux champions augustes de l'Immaculée Conception, Pie IX et Léon XIII, eurent toujours des rapports pleins de cordialité, comme si la même flamme rapprochait et fusionnait leurs cœurs.
Malgré de profondes dissemblances, les deux pontifes présentent des affinités et des accords frappants.
La foi, le zèle, la vertu sont semblables. La douceur, l'affabilité, l'humilité se joignent chez l'un et l'autre à un mérite transcendant, à une fermeté inébranlable, à une prudence consommée.
Il y a chez eux une harmonie parfaite dans les grandes lignes de l'action et de l'œuvre apostoliques.
Leur première rencontre date de 1846. Elle eut lieu à Rome au moment du conclave qui allait donner l'évêque d'Imola , Jean Mastaï Ferretti , pour suc-^ cesseur à Grégoire XVI.
Le jeune prélat Joachim Pecci revenait alors de la nonciature de Bruxelles et passait au siège de Pérouse.
L'évêque d'Imola, devenu Pie iX, apprécia dès la première heure et ne cessa de distinguer l'archevêqueévêque de Pérouse ; il lui conféra en 1853 la pourpre cardinalice.
De son côté , Mgr Pecci ne manquait aucune occasion de témoigner ses sentiments à Pie IX et de lui rendre hommage.
270 L'ISnUGULÉE OONGEPTION
Il célébra par une touchante bbméliè le premier anniversaire de l'élection du pontée; il vint en aide au pape victime des événements de 1859 par une adresse vigoureuse faite en son nom et au nom de son chapitre; il protesta contre les premières spoliations au moyen d'une lettre pastorale d'une haute poortée, démontrant la légitimité, la nécessité du pouvoir temporel. Et l'année suivante il puhlia, toujours au nom des évéques de sa province, une réplique véhémente à la circulaire du ministre des cultes Minghetti , qui essayait de pousser les évéques et le clergé italiens à déserter la cause du saintpère.
Cette protestation sera suivie, de 1860 à 1877, d'une niultitude d'actes semblables, qui soutiennent les protestations et les revendications de Pie IX contre les envahissements de la révolution italienne.
Notons particulièrement , en Tannée 1871 , une nouvelle adresse dans laquelle Mgr Pecci, interprète de répiscopat de TOmbrie, offrait au pape, à roccasion de son jubilé, l'expression d'un inaltérable dévouement; plus un discours éloquent au peuple de Pérouse sur les droits et les prérogatives du souverain pontife; en 1876, un vif éloge de Pie IX encadré dans un mandement célèbre , traitant de l'Eglise au XIX* siècle, et un nouvel éloge, en 1877, à propos du dernier jubilé de Pie IX.
C'est pourquoi Pie IX, de plus en plus frappé du courage et du talent de Mgr Pecci , Téleva , vers la fin de la même année 1877, au poste de cardinal camerlingue , dont la fonction est , comme on sait , de diriger l'Eglise après la mort du pape et de réunir le conclave.
Pie IX semblait ainsi deviner et désigner son successeur.
Elu en 1878, la première parole de Léon XIII à Fouverture du premier consistoire fut un éloge de son devancier.
Et lorsqu'on juillet 1881 , le transport des cendres de Pie IX du Vatican à Saint-Laurent-hors-des-Murs provoqua les outrages que le monde catholique ne saurait oublier, Léon XIII, dans un consistoire solennel, s'éleva avec indignation contre l'attentât dont la mémoire de son prédécesseur était l'objet, et il partit de là pour conclure encore une fois au besoin du pouvoir temporel et de l'indépendance absolue du pape à Rome.
Ainsi, du commencement à la fin, les deux pontifes, sous le souffle du même esprit, suivent une marche identique. Ils sont en conformité absolue de desseins, de volontés, d'actes; ils s'appuient l'un sur l'autre dans toutes les grandes manifestations de leur vie, et spécialement dans les entreprises concernant l'Immaculée Conception et le rosaire.
Quelques lecteurs seront peut-être bien aises d'avoir un résumé succinct des actes si considérables de Léon XIII relatifs au rosaire.
L'importance exceptionnelle et l'ampleur de ces documents nous décident à en donner une nomenclature exacte accompagnée d'une analyse rapide.
Depuis 1883, Léon XIII a publié chaque année; sauf en 1890, un acte : encyclique, bref ou décret, et parfois plusieurs la même année, pour enseigner et recommander l'usage du rosaire, de telle sorte que l'ensemble des pièces présente une apologie et une prédication complètes. Tout en attestant la particulière religion du pontife, ces lettres successives proclament d'une manière admirable, toujours variée, Texcellence de la dévotion qu'il préconise et les motifs d'y recourir.
L'année 1883 (1" septembre) voit paraître la première encyclique , Supremi apostolatusy qui prescrit pour le mois d'octobre les prières du rosaire, comme un remède urgent aux maux de l'Eglise et des âmes. L'acte expose les origines de la dévotion et l'histoire des bienfaits qui en découlent, depuis le xiii° siècle jusqu'à nous. Il rappelle que nombre de papes ont encouragé le rosaire et lui ont prodigué leurs faveurs , instituant la fête, Téiendant au monde entier, l'enrichissant d'indulgences. Il ne fait que maintenir la tradition pontificale , et conclut en invitant les fidèles à Tobservation d'une coutume dont la nécessité s'impose, et en accordant de nombreuses indulgences à ceux qui la pratiqueront.
Quinze jours après (15 septembre), une allocution au révérendissime maître général des frères prêcheurs et à ses compagnons constate que le rosaire est leur bien propre et engage Tordre tout entier à le répandre durant ces temps calamileux.
Le 24 décembre de la même année, une lettre en forme de bref demande la récitation publique du rosaire tous les jours dans les églises cathédrales des diocèses, les dimanches et fêtes de précepte dans
chaque église paroissiale. En outre, le pape décrète que la formule Regina sacratissimi rosariiy ora pro nobis : Reine du saint rosaire , priez pour nous, fermera les litanies de la Vierge, accrues déjà de la formule donnée par Pie IX : Regina sine labe con-cepta, ora pro nobis: Reine conçue sans péché, priez pour nous. L'intention du nouveau pape est d'expliquer le sens et de perpétuer les fruits de sa première bulle.
En 1884, Léon XIII ayant publié le 20 avril une encyclique contre la franc -maçonnerie, dont le but est de détruire Tordre social établi sur le christianisme, et ordonnant contre elle une ligue de prières, la sacrée congrégation obtempère aux désirs du pontife et fait suivre son acte, le 10 mai, d'une note à tous les évéques, qui montre dans le rosaire l'instrument du triomphe.
Le 30 août de la même année, Léon XIII reprend la thèse et promulgue la seconde encyclique Superiore anno, prescrivant encore les prières du rosaire pendant le mois d'octobre.
Nouveaux actes en 1885 et en 1886, qui maintiennent l'usage du rosaire « pour une durée de temps indéterminée » à Rome et dans la catholicité.
Un décret du 18 septembre 1887, Urbi et orbi, élève au rit double de deuxième classe la fête du rosaire; et le décret du 5 août 1888, voulant ajouter à la splendeur et à l'efficacité du culte de Marie, enrichit la fête nouvelle d'un office et d'une messe propres qui en relèvent les principaux caractères.
La troisième encyclique, Quamquam pluries, du 15 août 1889, associe au patronage de Notre-Dame du Rosaire celui de saint Joseph, proclamé déjà par
Pie IX patron de TÉglise universelle, en tant qu'époux de la Vierge mère, gardien du Fils de Dieu, protecteur de la sainte famille.
L'année 1890 est la seule qui passe sans instruction.
La quatrième encyclique, Octobri mense, du 22 septembre 1891, et la cinquième, Magnse Dei Mat ris, du 7 septembre 1892, longues et pressantes Tune et l'autre, indiquent derechef le rosaire comme une prière agréable à la Vierge, plaisant au peuple chrétien, très utile en temps d'épreuves, agissant sur la foi et sur les mœurs.
Dans la sixième encyclique, Lœtitiœ sanctœy du 8 septembre 1893, le saint-père prouve que le rosaire peut remédier aux trois grandes maladies du siècle, en opposant les « mystères joyeux » au dégoût d'une vie simple et obscure; les « mystères douloureux » à l'horreur du sacrifice et à la recherche excessive du plaisir; les « mystères glorieux » au mépris ou à l'oubli des biens célestes.
La date de septembre, qui fournit en 1894 la septième encyclique, Secunda semper, consacrée à Marie médiatrice, semble chère au cœur du pontife parce qu'elle le rapproche de son mois favori du rosaire.
La lettre si belle et si noble au peuple anglais, qui
l'exhorte à rentrer dans le giron de l'Eglise catholique, paraît l'année suivante (14 août 1895); elle se termine par une adresse aux fidèles de la Grande- Bretagne, conseillant le rosaire pour obtenir le retour de leurs frères.
La même année (5 septembre), le saint-père lance la huitième encyclique, Adjuiricem populi christiani, dans laquelle , étendant à tous les peuples séparés de TEglise la sollicitude témoignée à l'Angleterre, il
découvre le rôle et Taction de Marie, mère de toute la société chrétienne, particulièrement en ce qui concerne la foi : d'où motif de la prier pour ramener les peuples à la foi; il cite Texemple des églises d'Orient vivifiées par la pratique du rosaire.
La neuvième et dernière encyclique, Fidentem piumque animum (septembre 1896), rappelle les lettres antérieures et se réjouit de Tempressement que les fidèles ont mis à s'y conformer. Le saint-père est plein d'espoir et il exprime la confiance qui grandit en lui, à mesure qu'il voit arriver le jour du départ pour la céleste patrie.
Le préambule de cet acte, qui semble définitif et pour ainsi dire testamentaire, revient en termes dignes d'être reproduits sur les premiers rescrits et il en expose tout le fond.
(( Si, vénérables Frères, il Nous est doux de rappeley que Nous avons déjà recommandé à intervalles réguliers dans nos lettres cette pratique du rosaire comme la plus agréable de toutes manières à celle en l'honneur de qui elle a été instituée , et la plus utile à ceux qui l'observent convenablement, il Nous est également doux d'y insister de nouveau et de confirmer ainsi nos intentions. »
Suit un développement fort beau sur la nature et le pouvoir de la prière, quand elle est assidue et faite en commun , ce qui a lieu dans le rosaire.
Il faut donc conserver ou reprendre la pieuse coutume de le réciter dans les familles.
Dès sa première encyclique de 1883, le pape ordonnait la récitation du rosaire dans les églises paroissiales; il se félicite aujourd'hui de le voir en honneur dans les pèlerinages, dont il souhaite le progrès.
La confiance en Marie n'est jamais excessive ; car la sainte Vierge tient le premier rang comme médiatrice auprès du Médiateur.
La foi chancelle , et le rosaire est apte à rétablir la foi, puisqu'il propose la méditation des mystères de la vie de Jésus, auteur et consommateur de la foi.
Le rosaire n'exige ni beaucoup de science, ni beaucoup de peine, ni beaucoup de temps : il est à la portée de tous.
Une raison de premier ordre le désigne dans notre temps à la pratique générale : c'est la nécessité de demander et d'obtenir l'union des Eglises.
Donc, adressons -nous tous et sans cesse à Marie, semblables à nos pères dans le cénacle, où elle fut gardienne de l'unité.
On ne peut nier que cette suite extraordinaire d'actes pontificaux sur le même sujet ne dénote le dessein bien arrêté de faire servir la dévotion du rosaire, « résumé, on Ta dit, de toutes les forces vives du christianisme, » aux luttes suprêmes que l'Eglise soutient. C'est une croisade nouvelle entreprise par Léon XIII sous la protection de Marie, qu'il faut supplier avec instance pour remporter la victoire finale.
Nous ne pouvons que signaler cette campagne, organisée, menée par le « pape du rosaire » avec un soin et une persévérance que tout catholique doit prendre en grande considération*.
^ Léon XIII met journellement en pratique les instructions qu'il donne au monde catholique.
Chaque soir il réunit dans sa chapelle les prélats de sa cour, et récite avec eux, devant le saint sacrement, le chapelet, suivi des
ET LES ACTES DE LÉON Xlll 277
Marie, qui a commencé le salut du monde, est destinée à le poursuivre et à l'achever.
Telle est la pensée du pontife.
C'est pourquoi il insiste sur le besoin de la prière. Le conseil de prier reparaît constamment sous sa plume. Le vicaire du Christ imite en cela le Christ et la mère du Christ. Jésus nous a enseigné Toraison dominicale, la plus parfaite des prières. Marie, qui priait persévéramment au cénacle, a rappelé l'obligation fondamentale de la prière dans toutes les apparitions de ce siècle. Elle a dicté la formule qui accompagne la médaille miraculeuse. Elle a recommandé à la Salette la récitation du Pater et de Y Ave. Elle a porté et fait réciter le chapelet à Lourdes. Elle a ordonné expressément la prière aux voyants de Pontmain. Attentif à ces divins exemples, Léon XIII montre sans cesse la prière comme le premier devoir et le plus grand secours : il indique dans le rosaire la meilleure façon de prier, et il fait du mois consacré au rosaire un deuxième mois de Marie où l'humanité chrétienne, docile à son appel, vient chaque soir devant le saint sacrement implorer celle qui « est le canal par lequel nous est distribué cet immense trésor de grâces que le Seigneur a apporté * » .
Dans ce passage et dans une multitude d'autres, Léon XIII complète la série des témoignages traditionnels et confirme, par son autorité pontificale,
litanies de la Vierge. Agenouillé sur un large prie -Dieu en bois doré , le pape , muni de son rosaire , auquel pendent plusieurs médailles, souvenirs de sa vie privée, implore avec ferveur le secours de Marie, pour obtenir les forces nécessaires à l'accomplissement de la tâche surhumaine que Dieu lui a confiée. ^ Encyclique Octobri mense.
278 L'IMiMACULÉE CONCEPTION
tout ce que nous avons dit nous-même au sujet du rôle de Marie dans Tordre surnaturel.
« Et ainsi, ajoute- 1- il, de même que personne ne peut aller au Père que par le Fils , de même , à peu de chose près, personne ne peut aller au Christ que par sa mère. »
Que serait-ce si les actes pontificaux, dont nous venons de donner un aperçu très pâle , étaient transcrits dans leur langue primitive? Le lecteur aurait sous les yeux non seulement un apôtre enflammé, un docteur incomparable, mais encore un écrivain de premier ordre et le plus pur des latinistes. Il ne se lasserait pas d'admirer la clarté, la délicatesse, Ténergie, Foriginalité de ce style sobre, précis, sans emphase ni redondance, élevé, lumineux, se développant en des phrases vives, nerveuses, éloquentes, d'une fougue calculée, qui communique à la pensée une force irrésistible.
C'est bien là l'élève du collège romain qui se distinguait par sa merveilleuse connaissance de la langue latine, arrivé aujourd'hui et maintenu, malgré son grand âge, dans la plénitude du génie *.
Et quelle leçon pour nous, gens du monde, que l'exemple d'un si vaste esprit, nourri des plus fortes études, initié à tous les secrets de la littérature antique, rompu à toutes les méditations, à toutes les subtilités de la science humaine, priant, recommandant de prier, et parlant avec une simplicité touchante
* Voir la Vie illustrée de Léon XIII, par M. Tabbé Brin, de la Compagnie de Saint-Sulpice. Paris, 1887.
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des choses intimes de la foi que nous osons à peine confesser ! Quelle source de comparaisons et de retours chrétiens !
Pour se distraire des labeurs perpétuels et des hautes préoccupations qu'entraîne le gouvernement de TEglise universelle conduit chaque jour par des œuvres de cette espèce, Léon XIII se plaît à des compositions littéraires qui servent le plus souvent à honorer celle dont il s'est fait le chevalier.
Fidèle aux traditions romaines et semblable aux prélats célèbres du x\f siècle, qui menaient de front avec une égale supériorité les études théologiques, l'administration des églises et le culte des lettres, il trouve un aimable délassement dans des essais poétiques dont plusieurs feraient la fortune d'un écrivain.
Le poète, comme le docteur, aime à chanter les louanges de la mère de Dieu, et Notre-Dame du Rosaire, Notre-Dame de Lourdes sont encore ses sujets préférés.
Dès son enfance, Joachim Pecci montrait en poésie les mêmes aptitudes que dans l'éloquence latine et il remportait tous les prix.
Prenant pour modèle en latin Virgile et en italien le Dante , maniant les deux langues avec une pareille facilité , il provoquait l'attention des lettrés et s'attirait maintes louanges.
On conserve avec soin une pièce de vers de sa
douzième année composée à l'occasion d'une fête académique.
Des hymnes écrits plus tard (1875) en l'honneur de saint Ercolano, évêque et martyr, premier patron du diocèse dont Mgr Pecci était alors évêque, sont devenues classiques.
Un recueil de poésies, paru en 1883 à Udine, sous le simple titre de Car mina ^ feront toujours l'admiration des connaisseurs. L'une d'elles, inspirée par la mémoire de saint Constance, évêque martyr de Pérouse, traduite en vers français, a conquis chez nous droit de cité * .
Ces diverses productions, sommairement notées, nous amènent à l'ouvrage qui a pour nous un intérêt supérieur, parce qu'il rentre directement dans notre sujet.
En l'année 1896, on a publié avec luxe à Tournai, sous le titre modeste de Flosculi, Humbles fleurs, Léon XIII à la Vierge Marie, un nouveau recueil de poésies magistrales, où tout Tessor d'une éternelle jeunesse s'ajoute à l'admirable pondération de l'âge mûr. L'une de ces pièces, dédiée à l'auxiliatrice des chrétiens, adjutrici christianorum, remémore sous un souffle puissant d'amour et de reconnaissance les bienfaisantes opérations de la Vierge du rosaire. Elle célèbre le triomphe des armées catholiques et de l'Eglise sur les Albigeois, en France, au xni° siècle, et sur les Turcs, à Lépante, au xvf,
^ Voir la Vie illustrée de Léon XIII y par M. Tabbé Brin, de la Compagnie de Saint -Sulpice. Paris, 1887, traduction de M. Perrot de Chezelles.
Voir encore Le Pape Léon XIIL Paris, 1878.
ET LES ACTES DE LÉON XIII 28i
grâce au secours de la Vierge invoquée par le rosaire.
Cette œuvre , distinguée par la haute critique , nous appartient de tout point : elle salue à la fin l'érection de Téglise de Patras, près Lépante, construite en souvenir de la victoire et en Thonneur du rosaire ^
Plus d'un lecteur nous saura gré de publier ce morceau, que Ton trouvera, avec la traduction, aux pièces justificatives.
Tout en s'occupant avec une activité merveilleuse de Notre-Dame du Rosaire, Léon XIII déployait une semblable sollicitude pour Notre-Dame de Lourdes.
Dès Tannée 1879 et le jour même de la réception officielle du Monument de la définition au Vatican, c'est-à-dire le 8 décembre, vingt- cinquième anniversaire de la proclamation du dogme , le pape avait fait célébrer à Rome, à la gloire de Tlmmaculée Conception, des fêtes solennelles qui furent reproduites dans tout l'univers.
Léon XIII prétendait poursuivre de la sorte la tradition pontificale et l'œuvre de Pie IX. Il voulait en outre ajouter sa consécration personnelle à l'acte
* On élève pareillement à Prouille, dans le diocèse de Carcassonne, une fort belle église à la dévotion du rosaire, jadis inaugurée dans ce lieu par saint Dominique.
C'est M^r Billard, révêcjue actuel, qui a vaillamment entrepris cette grande œuvre, aidé de généreux chrétiens, parmi lesquels il faut citer M"« Quesnel, de Rouen, fille de Pouyer-Quertier.
divin qui avait illuminé notre siècle. Il voulait, par un hommage éclatant, imité de tout son peuple, porter au ciel une nouvelle profession de foi de l'Eglise catholique et obtenir pour elle un accroissement de grâce et de miséricorde.
Onze ans plus tard, Léon XIII donnait d'autres gages de sa dévotion à Notre-Dame de Lourdes, et il complétait son tribut filial en accordant à la basilique de l'Immaculée Conception une messe et un office propres. Il répondait ainsi aux vœux et aux sollicitations d'une partie de l'épiscopat.
La demande de l'office avait été présentée deux fois à Rome en 1885 et en 1888, par les évoques de la province d'Auch, métropole de Lourdes : elle avait été renouvelée unanimement en 1889 par les évêques présents à la dédicace de l'église du Rosaire, qui tous voulurent apposer leur signature au bas de la supplique.
Après trois années d'instance, affectées à l'examen de la cause, la congrégation des Rites octroya le H juillet 1890 Tautorisation, laquelle fut confirmée le 23 du même mois, par le saint-père. Le 2 mars 1891 , l'office et la messe réclamés sortaient des presses du Vatican pour s'appliquer d'abord à la province d'Auch, et plus tard, suivant les demandes, à divers diocèses de France, d'Italie, etc., ainsi qu'à des communautés religieuses ou à des pays de missions.
Cette concession avait une importance capitale, puisqu'elle mettait le dernier sceau à l'histoire des apparitions et sanctionnait à jamais leur authenticité.
Tous les traits frappants des visions, les noms de lieux, de personnes, les manifestations populaires, les miracles qui précèdent, accompagnent ou suivent la parole fondamentale des discours de la Vierge : Je SUIS l'Immaculée Conception, sont rapportés soigneusement dans trois leçons successives et composent à la fois avec les hymnes, les prières, un mémorial irréprochable et une preuve décisive.
Afin d'inaugurer cette messe et cet office dédiés au souvenir des visites de Notre-Dame, le pape accordait à tous les pèlerins, sous forme de jubilé extraordinaire, pour la première année 1892, une indulgence plénière, qui, réunie aux autres faveurs concédées par lui ou par Pie IX , achevait la pieuse signification et la céleste fécondité du sanctuaire.
On ne saurait trop insister sur la valeur du privilège qui imprime à Lourdes et au pèlerinage de Lourdes un caractère à part.
Ni la Salette, ni Ponlmain n'ont obtenu rien de semblable .
Seule, la ville de Tlmmaculée Conception possède et redit dans un office l'historique complet de la venue de sa patronne.
L'honneur d'un tel souvenir, joint au commandement de la prière , est le plus insigne que l'Eglise puisse décerner.
La liturgie étant la règle de notre foi, l'expression et le guide le plus sûr des croyances et des pratiques religieuses : adoration , demandes , remerciements ; rien ne vaut son témoignage.
Lex orandiy lex credendi ;
Régula credendi est forma precandi.
La, loi de la prière est la loi de la foi;
La règle de la foi ^st la forme de la prière.
L'office liturgique de Lourdes fixe donc pour toujours la croyance aux apparitions et il en détermine le culte.
Les fêtes de cette année 1892 ^ joignant poiu* la première fois Toffice des apparitions à Toffice du rosaire, furent particulièrement belles et retentissantes. Elles attirèrent un concours et soulevèrent des transports que la Vierge se plut à récompenser -par des grâces multiples.
' Concédé, nous Tavons dit, en 1888, l'office du rosaire, inséré dans le bréviaire romain, était pris au bréviaire des frères-prêcheurs. Calculé de façon à mettre en vue les mystères joyeux, .douloureux, glorieux qui constituent le fond de la dévotion et Tobjectif du croyant, il finissait de nourrir et d'enflammer la piété générale.
Les volontés de Notre-Dame de Lourdes recevaient de la sorte leur pleine exécution. Ses vœux s'accomplissaient par l'œuvre du pontife ; le double dessein de la mère de Dieu et du vicaire de Dieu se fondait dans une harmonie providentielle.
Le rosaire que la Vierge portait au bras, les prières qu'elle faisait réciter à Bernadette, se plaisant à la diriger elle-même dans ce pieux exercice, avaient désormais leur temple particulier béni par le saint-
* Voir dans les Annales le récit complet des fêtes , tome XXI V, p. 261 et tome XXV, p. 257.
Le discours d'inauguration fut prononcé par Mffr Germain, évêque de Coutances et d'Avranches, qui remplaçait l'illustre évêque d'Angers , M?r Fceppel , mort peu de temps auparavant.
père , et leur règne assuré sous Taile de Tlmmaculée Conception.
En formant Bernadette, la Vierge s'était préparé des millions de disciples, et Bernadette allait compter des millions d'imitateurs.
Aujourd'hui le rosaire ne cesse de résonner à Tentour de la grotte Massabielle, et Ton peut dire que les chapelets de Lourdes, chaîne emblématique du rosaire, enveloppent toute la terre.
Léon XIII ne s'est pas borné aux deux concessions dont nous parlons.
L'office de l'Immaculée Conception, à Lourdes, préparait les voies à l'office de la médaille miraculeuse à Paris.
Le 10 juillet 1894, Léon XIII complétait sa tâche en donnant au sanctuaire de la rue du Bac, à toutes les maisons de lazaristes et de sœurs de la charité, une prière liturgique commémorative des faits de la médaille.
Dans une séance tenue ce jour-là au Vatican, en présence du pontife, la sacrée congrégation des Rites, sur la demande du père Fiat, supérieur de la congrégation de la Mission et de la compagnie des filles de la Charité , décidait la célébration d'une fête spéciale, le 27 novembre de chaque année, sous le titre de :
Fête de la manifestation de V immaculée Vierge Marie par la sacrée médaille, dite miraculeuse.
Hommage suprême au privilège de Marie et à la merveilleuse révélation qui l'avait confirmé !
Deux leçons de l'office sonl affectées, l'une au récit de la vision de sœur Labouré et à la description de
la médaille; Tautre au récit de la conversion du père Ratisbonne.
Une troisième assimile les trois grandes dévotions consacrées à la Vierge : rosaire, scapulaire et médaille,
Llntronisation solennelle de la médaille miraculeuse eut lieu pour la première fois à Paris sous forme de triduum, au séminaire de la rue du Bac, les 25, 26 et 27 novembre 1894, devant les deux familles de saint Vincent de Paul, au milieu d'un concours extraordinaire de prêtres et de fidèles.
Le dernier jour, 27 novembre, anniversaire de la première apparition , le cardinal Richard présidait la cérémonie du matin et le nonce, Mîjr Ferrata, celle du soir.
Le diocèse de Paris adoptait peu après le nouvel office avec celui de Lourdes.
A Rome , le cardinal Parocchi faisait en même temps un invita sacro très important au sujet de la même fête.
Tout en comblant les vœux de la grande famille de saint Vincent de Paul, Léon XIII ajoutait ainsi une sanction dernière aux manifestations de la Vierge dans ce siècle touchant son privilège; il honorait d'une faveur suprême les deux temples renommés de rimmaculée Conception à Paris et à Lourdes.
Trois années après il rendait à Marie conçue sans péché un autre témoignage.
Le 26 juillet 1897, obéissant à un bref du pape qu'on lira plus loin , le cardinal Richard , entouré d'un nombreux clergé, couronnait pieusement dans le sanctuaire de la rue du Bac « la statue de l'Immaculée Conception dite de la médaille miraculeuse »,
consécration mémorable qui rapprochait à jamais les apparitions de Paris et de Lourdes * .
Le trait suivant finira de mettre en saillie la piété de Léon XIII envers Notre-Dame de Lourdes.
Le supérieur général des missionnaires de la grotte pyrénéenne*, ayant eu la bonne idée d'offrir au saintpère, à l'occasion de son jubilé, une statue d'argent de la vierge immaculée, don des pèlerins, reçut les plus vifs remerciements.
(( — Vous ne pouviez me faire un plus agréable cadeau, » s'écria le pontife.
Et soulevant la sainte image, il la baisa avec transport.
« — Dites à tous ma satisfaction , ajouta-t-il d'un ton joyeux; dites que Notre-Dame de Lourdes aide le pape et le soutient , par un constant prodige , dans sa lutte pour les libertés de l'Eglise contre tgus les ennemis de l'univers ; dites que Notre-Dame de Lourdes l'aide et l'inspire dans ses desseins, dans ses efforts, pour ramener la grande, la chère France à sa destinée de fille aînée de l'Eglise. »
Le révérend missionnaire n'a pas manqué d'obéir aux désirs du saint-père, et c'est par lui qu'on a connu le trait.
Nous devons ajouter que Léon XIII a hérité des habitudes pieuses de son prédécesseur.
Il conserve dans ses jardins la réduction de la
* La couronne, chef-d'œuvre d'orfèvrerie, est toute en perles et en diamants.
Neuf lys en diamant composent les fleurons et figurent l'Immaculée qui règne au-dessus des anges et des hommes.
* Le révérend Père Duboë.
grotte Massabielle et il dirige souvent de ce côté sa promenade ; il arrange lui-même les fleurs et le feuillage qui l'encadrent, récite son chapelet devant l'image de la Vierge et boit un verre de Teau miraculeuse, envoyée par les Pères.
Léon XIII, qui aime la France d'une affection spéciale, Taime non seulement parce qu'elle est la fille aînée de TEglise et qu'elle fut le soldat de Dieu, l'apôtre de sa parole, tant qu'elle resta fidèle à sa mission ; il Taime encore parce qu'elle est la nation préférée de la Vierge et le pays maintes fois honoré de ses visites.
« Pour Léon XIII, a dit un évêque français*, la France reste la fille aînée de l'Eglise, l'objet de son amour, de ses espérances, de sa prière; et ce n'est pas sans attendrissement que nous avons recueilli de sa bouche cette parole fortifiante : « Chaque jour, je « prie pour la France, et je dis à la très sainte (( Vierge : Noire -Dame de Lourdes, vous qui êtes (( descendue chez cette nation, sauvez-la! »
« Je souhaite que Notre-Dame de Lourdes rende à la France son rang dans le monde, s'est écrié Léon XIII dans une autre circonstance'... Oh! oui! Marie aime la France!... Lourdes et Montmartre sauveront la France ! »
Tel est le pape ami de la France, serviteur de Marie et promoteur des offices du rosaire, de Notre-Dame de Lourdes, de la médaille miraculeuse : et voilà
* L'évoque de Coutauccs et d' Avranclies , dans la préface de la Vie illustrée de Léon XIII, par M. l'abbé Brin.
- Parlant au Père de la grotte, à l'occasion de la remise du cierge de ses noces d'argent.
comment Léon XIII a repris et terminé Tœuvre de Pie IX par une triple et immortelle fondation, élevée à la gloire de la Vierge.
Résumons en quelques mots Faction progressive de ces deux augustes pontifes dans la marche des événements de Lourdes.
Pie IX encourage et bénit le pèlerinage expiatoire de 1872 et pleure de joie au récit qu'on lui en fait.
Il approuve, dans Tannée 1875, le projet de Téglise du Rosaire ; il se fait représenter aux fêtes de la consécration du premier temple ainsi qu'aux fêtes du couronnement de la statue en 1876, et s y associe par renvoi d'une palme d'or, suivi d'un rosier d'or en 1877.
Il accorde aux Pères de la grotte la permission de s'appeler missionnaires de l'Immaculée Conception, avec l'autorisation de dire une messe votive.
Il enrichit le sanctuaire d'indulgences et lui octroie le privilège d'une archiconfrérie et le titre de basilique mineure. •
En reconnaissance, la communauté de Lourdes
célèbre solennellement le centenaire de Pie IX et orne
. sa tombe d'une lampe magnifique, jointe à l'offrande
d'une somme de dix mille francs prélevés sur les
fonds de l'église du Rosaire.
Léon XIII s'empresse de suivre l'exemple et de perpétuer les hommages de Pie IX. Il stimule de toutes façons par ses discours , ses présents , ses faveurs , privilèges et indulgences , les pèlerinages et la dévotion à Notre-Dame de Lourdes ; il fait consacrer en son nom l'église du Rosaire ; il met la
MO ' LilOUOiLÉE GONGEPTI0V
£ète de Tlmmaculée Gonceptioii et celle du rosaire an rang des fêtes les plus solennelles et accorde, dans Tannée 1879, à Lourdes, une messe votive, qui devait se changer plus tard en une messe et un office propres des apparitions.
Mettant enfin tour à tour leurs noces sacerdotales sous la protection de Notre-Dame de Lourdes, les ' deux papes illustres donnent Tun après Tautre tous les témoignages de la foi catholique au grand événement de notre siècle. C'est pourquoi leur double médaillon doit s'encadrer et resplendir aux deux côtés de la Vierge immaculée de Lourdes, comme leurs armoiries figurent, dans le Vatican, aux deux îàces latérales du Monument de U définition.