‹ L'immense effort, 1915-1916...: 1915-1916Chapitre 2 sur 26 · POUR MON FILS · texte numérisé non relu

POUR MON FILS

Tu viens de naître, Antoine-Paul, et quand tu liras ces y âges, vraisemblablement je ne serai plus là pour te les commenter. Je te dédie donc ce second livre sur la guerre, comme fai dédié le premier à ton frère Yves- Paul, car tous deux, mes petits, devrez participer à Vimmense effort qui seul rendra à notre pays sa vigueur et son éclat.

Conscients de ce par quoi nous avons failli périr, tu comprendras, vous comprendrez le rôle assigné à tout bon Français. Tu travailleras, tu développeras ton corps, ton esprit et ton cœur; tu te dévoueras aux idées généreuses; tu aimeras, tu serviras passionnément ta patrie.

Ainsi feras-tu honiieur à ta lignée : à ton bisaïeul Antoine, simple maréchal des logis de

gendarmerie; à ton aïeul Jean-Auguste, le général, dont la vie est un enseignement, dont la mort appartient à Vhistoire. Que leur souvenir, autant que VamoUr de votre mère, te protège; et puisse ton frère, aux côtés de vos grandes sçeurs, te donner l'exemple,

La France de demain !

Elle domine, par delà le cauchejtnar présent, nos pensées; elle oriente nos vœux et nos ejBEorts. Que cette guerre hideuse finisse par le triomphe du Droit et de la Justice, nul n'en doute; ce n'est donc pas trahir le présent que d'envisager Favenir.

Nous le pouvons et nous le devons : car tout sera à reconstruire sur les ruines.

Une France nouvelle sortira de ce creuset de sang, de boue et de feu. Notre victoire, loin d'engourdir notre orgueil, devra stimuler nos énergies. Dans tous les ordres d'idées, lois, mœurs, administration, agriculture > industrie, commerce, hygiène^

action morale et action économique, une gigantesque adaptation aux nécessités surgies s'imposera : œuvre complexe, oeuvre ardue, aussi délicate et aussi robuste que Tenfantement d'un monde.

Problèmes du travail, problèmes du féminisme, problèmes de la repopulation et de la destruction de Talcoolisme, ce ne sera pas trop d'une nouvelle union sacrée de toutes les intelligences et de toutes les bonpes volontés .

Et d'abord, nous devrons remédier aux fléaux par lesquels nous avons failli périr : rinsuffisance de notre préparation militaire, si miraculeusement réparée par la vaillance de notre race en armes et (c Timmense effort » de la production de guerre dans le pays entier. Une fausse conception démocratique a voulu que nous n'ayions, au début de la guerre, que des soldats, alors qu'il n'était pas moins indispensable d'entretenir

le halètement des usines, la main-d'œuvre agricole, le labeur des ouvriers spéciaux, les inventions des chimistes, la propagande morale et intellectuelle à Tétranger.

Sous quelle forme une attribution meilleure des forces de la Nation sera assurée, l'avenir nous le dira : un remaniement des lois électorales, un Pouvoir central fortifié, un Parlement enrichi des valeurs de T élite et conscient des réformes urgentes en seront sans doute la première condition.

Le féminisme et ses conquêtes constitueront une des principales étapes du progrès.

Qu'on le veuille ou non, qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, la guerre, comme Fa constaté Brieux, aura libéré la femme. En faisant appel à son patriotisme, en sollicitant son concours, en stimulant son ingéniosité et son courage, elle l'a conduite à prendre, en beaucoup d'emplois, la place de l'homme. La femme a montré

qu'elle valait sur bien des points son maître d'hier; il est permis de douter qu'elle consente à redevenir l'esclave que la loi avait faite d'elle. La remettre en tutelle serait une injustice et une imprévoyance :

la femme n'y consentirait sans doute pas et elle aurait raison, après avoir fait ses preuves et montré ce qu'elle vaut. Sa présence dans l'usine, dans les bureaux, dans les magasins, au comptoir, à l'étalage, aura témoigné à l'évidence quelles ressources, quel appoint elle peut apporter à l'essor industriel et commercial.

Les droits des femmes seront donc élargis dans la loi ; leur responsabilité consacrée. Au titre du mariage, il sera impossible de laisser subsister dans le Code, à côté de l'article rouge qui excuse le meurtre de l'épouse surprise en flagrant délit, ce châtiment de l'adultère qui le taxe aujourd'hui à cinquante francs d'amende. Ces

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deux absurdités, Tune tragique, l'autre grotesque, disparaîtront.

La jeune fille, qui aura pris contact avec la vie fiévreuse de la Nation, avec la souffrance, avec la misère, ne subira plus les contraintes d'une éducation d'étoufloir. La mère, par cela seul qu'elle est mère, devra être protégée et respectée; la recherche de la paternité fortifiée par les rigueurs de la loi, les procédures judiciaires de tous ordres abrégées ; la légitimité assurée à tous les enfants, dont un si grand nombre sont à présent traités en parias et en victimes.

Ouvrière, la femme aura le droit de réclamer et d'obtenir : à travail égal, salaire égal. Commerçante, la femme jouira de latitudes plus grandes ; et l'on voit mal comment, dans une certaine mesure, , on lui refuserait d'être électrice ou éligible.

A côté de l'évolution du féminisme, les questions ouvrières et agricoles se poseront

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dans toute leur ampleur. Le retour à la terre, Textension des travaux des champs, se- manifesteront comme une nécessité de premier ordre, avec la protection des oiseaux contre les insectes — question de vie ou de mort! — avec la protection du sol contre l'héritage qui le morcelle et le / fisc qui le ruine.

Pour rindustrie, les transits, la navigation, que d'efforts nous devrons faire pour nous organiser, pour défendre, contre la concurrence de nos ennemis, une France redevenue active et forte, et dont Faction puisse rayonner au loin I Combien il nous faudra multiplier les Écoles professionnelles et développer notre Enseignement technique spécialisé ! Nos ingénieurs, nos inventeurs, nos chimistes, ne verront-ils pas enfin grandir leur action et se rehausser leur prestige?

Combien redoutable se posera le pro-

blême de renseignement! Les maîtres du lycée et de Técole ont été décimés. Des méthodes nouvelles s'imposeront. Et pourrons-nous nous borner, devant les exigences de la lutte mondiale, à ne fabriquer que des bacheliers ignorants des réalités pratiques ? Non, certainement.

M. Edouard Herriot a raison : Tinstruction, sans nuire au développement d'une Élite, ne devra plus être un privilège, mais un droit pour tous; elle devra, au moins pour le plus grand nombre, devenir une chose vivante, et non rester un bagage mort.

Que vaudraient cependant de nouveaux programmes et de nouvelles transmutations d'énergie dans une France qui ne cesserait de tarir? Ne faudra-t-il pas que notre pays, volontairement stérile, redevienne fécond?

Après ces affreuses saignées, la France aura besoin d'enfants, afin de fournir plus tard

des hommes à toutes ses activités. Quelle immense tâche pour la famille d*une part, et de Fautre pour TÉtat, qui, se faisant . (( Éleveur », devra par tous les moyens accroître la repopulation I

La lutte contre l'alcoolisme apparaîtra comme un de ces moyens indispensables ; et puisque Ton n'a pas profité de la guerre pour faire cette œuvre d'assainissement patriotique, il faudra bien se résoudre à la faire en pleine paix. Ces deux questions vitales, la dépopulation et l'alcoolisme, qui touchent à tant d'intérêts complexes, exigeront un vaste ensemble de lois de protection sociale et une transformation complète des mœurs.

Sera-ce tout ? Non : l'allégement de notre bureaucratie, la simplification de ses routines sembleront de plus en plus nécessaires. M. Victor Cambon Ta constaté dans une page d'une rare éloquence, beaucoup de nos administrations publiques, au cours

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de la guerre, par incurie et routine, ont fait faillite. Il incombera au gouvernement de les remanier et de leur donner une vigoureuse impulsion. Rien que dans le domaine des Travaux Publics, que d'améliorations à effectuer : routes qui ne répondent plus aux besoins des automobiles, villes devenues trop étroites pour leurs habitants, voirie insuffisante, hygiène déplorable, bouges populaires à démolir, cités-jardins à créer; Paris, ville unique, joyau mondial, « à mettre en harmonie avec les besoins modernes ».

Puissant pouvoir dans TÉtat, la Presse devra aussi participer au grand oeuvre. Son rôle, si elle en prend conscience, pourra être admirable; elle peut être la bonne conseillère de tout ce qui est grand, beau, juste, utile, être le faisceau de l'indispensable Union sacrée; mais à condition qu'elle instruise et guide le public au lieu d'entretenir son ignorance ou de flatter ses bas

instincts; pour cela il lui faudra renoncer à certains défauts quij, avant la guerre, discréditaient une partie de ses grands journaux : ses trafics d 'affaires, son information hâtive, son indifïérence pour les questions sérieuses, sa publicité gratuite refusée aux beaux livres, aux belles œuvres et souvent aux nobles actions, mais en revanche libéralement offerte aux apaches et aux assassins.

La réfection de la France ne s'accomplira que par Texécution patiente et tenace d'un immense ensemble de réformes sociales. Ces réformes, le législateur les devra aux hommes qui auront lutté, souffert, saigné pour que cette France neuve se réalise. Il les devra aux blessés, aux morts et aux survivants. Et, s'il est sage, il n'attendra pas que ces derniers l'exigent.

Oui, pensons à la France de demain, à la splendeur morale, à la puissance féconde

d'idées et d'actes que notre amour d'avance lui prête. Et que le calvaire parcouru, vers lequel nous nous retournons ici, nous fasse mieux comprendre, devant le chemin qui nous reste à parcourir, tout ce que nous aurons alors à faire pour reprendre notre place de grand peuple et la maintenir à la hauteur d'un Idéal de progrès, de justice et de luiiiière !

. Juin 1916.

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