GUERRE D*USURE
doit se sentir loin de compte! Et comme ses dirigeants, militaires brutaux, diplomates fourbes, intellectuels dégénérés, doivent s'étonner des résultats de leur mauvais coup manqué! Ils pensaient que la Belgique s'effacerait devant eux, et la Belgique s'est défendue pendant des semaines et se défend encore avec un tronçon d'armée; ils comptaient que l'Angleterre les laisserait faire, et ils ont attiré sur eux l'ennemi le plus courageux et le plus obstiné; ils estimaient que la Serbie serait aplatie en quelques jours, et les soldats serbes héroïques sont encore debout; ils espéraient arriver à temps pour vaincre les Russes^ et les Russes peu à peu amassent les forces compactes qui les refouleront enfin sur leur propre territoire. Ils n'avaient prévu ni l'intervention du Japon ni celle de l'Italie!
Regardons la situation telle qu'elle est :
28 l'immense El fort
à qui profite la guerre d'usure ? A nous, et à nous surtout, qui, réparant Tinsuffisance de notre préparation, avons yu reforger Toutil de combat, créer des armements nouveaux, et qui assistons au merveilleux spectacle d'un peuple fait pour l'élan et Tassant, et qui s'adapte, avec la plus stoïque endurance, aux nécessités de cette guerre insoupçonnée. . ^
Guerre d'usure I Sachons supporter les sacrifices qu'elle coûte. Elle épargne, en attendant le gros choc, des milliers de jeunes et belles existences; elle ne détruit dans notre pays rien de ce qui est indispensable pour qu'il vive et se refasse ensuite; elle nous permet de nous ressaisir, de nous améliorer, de nous hausser dans l'épreuve. Pour avoir mis si longtemps à mûrir, les fruits de la victoire seront plus beaux et plus savoureux.
Je n'en vois qu'un : tendre son âme et raidir sa volonté, résister à toute suggestion de lassitude ou de découragement; et pour cela, s'employer tous, chacun selon ses forces, son âge, ses moyens, à défendre notre cher pays dans le présent, à le faire paraître plus glorieux dans Tavenir.
De plus en plus, la guerre s'annonce une guerre de lenteur : prenons-en notre parti.
Il y faut un certain courage, rien n'est plus contraire à notre tempérament; il nous est permis de trouver le temps long, puisque cette effroyable guerre dure depuis des mois qui semblent des années; mais
pensons à ceux qui, sans se plaindre, avec un héroïsme tranquille, vivent dans les tranchées, ont vu Thiver succéder à Fautomne, puis le printemps à Thiver, puis Tété au printemps; et nous nous sentirons fortifiés et consolés par leur admirable exemple.
Toutes les lettres que je reçois du front, jeunes soldats, jeunes et vieux officiers, manifestent une fermeté et un espoir si tenaces que, fière de ses enfants, la France peut escompter, si elle sait patienter et; se dévouer, la victoire certaine. Nous avons trop vécu de certitudes faciles; on nous a un peu traités comme des enfants à qui on fait miroiter la récompense immédiate; on nous a trop répété que nos ennemis manqueraient de persistance, se lasseraient vite; on nous a déçus en nous disant que TAUemagne verrait bientôt tarir ses subsistances, ses munitions et ses hommes.
Ayons le bon sens de regarder la réalité en face : elle est rassurante si nous voulons nous rendre compte de la résistance incroyable, du nerf d'attaque dont nos soldats font preuve. C'est en eux, n'en doutez pas, que réside l'avenir; en eux, c'est-àdire dans les vertus profondes et éternelles de notre race.
Voyons, c'est merveilleux; c'est grand comme V Iliade et le cycle des guerres de Napoléon, le miracle de ce peuple qu'on se représentait au dehors comme dégénéré, miné par la dépopulation et l'alcoolisme, aveuli par des mœurs parlementaires sans vigueur, et qui s'est ressaisi pour vaincre superbement sur la Marne, et qui, depuis, lutte chaque jour et chaque nuit^ dans une guerre de siège harassante et monotone I
Fixons là nos regards et ne les laissons pas trop détourner par les inévitables fluctuations de ce jeu tragique qui met tant de
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peuples aux prises et ensanglante TEurope aux quatre points cardiuaux. Sans doute, il est regrettable que nos vaillants alliés les Russes aient dû se replier; mais Texpérience nous a appris que leur moral n'est jamais atteint dans ces alternatives d'avance et de recul; nous savons qu'avec un inlassable courage, ils frappent et meurent, s'avancent, quand les obus leur manquent, en masses innombrables à la baïonnette.
Leur rôle semble être celui de bouchers sublimes. Ils déciment les armées allemandes et y taillent comme la faux des moissonneurs dans les blés. Même vaincus, ils resteraient invincibles.
Nous avons eu un moment de tristesse en apprenant que chez nos amis les Anglais, comme chez nous, un gigantesque effort devait être demandé à l'industrie pour augmenter le stock des armements et des munitions. C'est que nous sommes
impatients d'en finir. Soyez tranquilles, on
en finira; mais qui veut la fin veut les
' hioyens : nous pouvons être les plus forts,
les mieux armés; dès lors, nous le serons.
Nous voudrions aussi voir d'autres peuples nous soutenir; qui nous dit qu'ils ne marcheront pas à leur heure? L'Italie s'est bien décidée, après de longues hésitations et bien des pourparlers. Il y a une logique de l'intérêt qui, jointe à celle du sentiment, précipite les actions humaines. Espérons, mais espérons sans hâte et sans énervement.
Et même, disons-nous tout net : « Cela finira peut-être avant l'hiver; mais s'il faut une campagne d'hiver, nos hommes auront assez d'endurance et d'intrépidité pour s'y résigner. S'il le faut, les femmes de France reprendront, sans trop attendre, leurs aiguilles à tricoter, afin que leurs fils, leurs frères, leurs maris, leurs fiancés ne souf-
frent pas trop du froid ». 11 est sage d'envisager cette nécessité; si elle ne se réalise pas, tant mieux I Si elle s'impose, tous nous la subirons d'un cœur peiné, mais ferme.
Aucun de nous n'a le droit de se plaindre tant que nos soldats, nos héros ne se plaignent pas. Et ils ont. trop à faire et à bien faire pour se plaindre. Lisez avec moi, voulez-vous, ces passages de deux lettres que je viens de recevoir. La première est d'un écrivain (1) qui, réformé, ne pouvant se battre, obtint — à grand'peine — de servir comme brancardier au feu :
« Vous savez combien sont durs, acharnés et glorieux les combats dans cette région de...; je crois que le plus pénible de la besogne sera fait avant quelques jours; mais vraiment, ces mots d'une terre arrosée de sang et bourrée de cadavres cessent d'étfe métaphoriques par ici; lorsqu'on
(1) Jean VioUis.
saura les conditions d'horreur de cette lutte, un frisson s'élèvera longtemps et longtemps après nous. Elle s'est livrée... sous un ouragan de fer et de feu, parmi les souffrances de la soif, et pas un instant nos hommes n'ont fléchi. « Les braves gens!
Les braves gens!» Vous connaissez ces mots mieux que personne; eh bien! ils revien^ nent aux lèvres dix fois chaque jour; les hommes de chei; nous, voyez-vous, il fallait cette épreuve pour les connaître. Ce qu'ils font est splendide, et la façon dont ils le font plus belle encore : simplement, fortement, honnêtement, avec un joli et serein sourire... »
Et voici ce que m'écrit un autre bel écrivain (1), père de famille, lui aussi, territorial, sergent d'un groupe de travailleurs, de pionniers au feu :
« La belle musique que nous avons eue
(1) Gaston Chérau.
hier au soir et cette nuit ! Je m'étais imaginé jusqu'ici avoir entendu ce qu'on faisait de mieux en ce genre; mais que j'étais loin du compte que nous avons servi aux voisins comme clôture pour ces fêtes de la Pentecôte I A dix-huit heures et demie, les avions étaient en l'air, les nôtres (une dizaine dans un très petit secteur), salués par un feu d'artifice qui a duré jusqu'au crépuscule... Tout à coup, un oiseau nouveau est apparu; je n'ai pas le droit, ici, d'en décrire^ la forme, mais je le verrai toute ma vie : il a foncé vers les lignes allemandes, a fait certains signaux, et aussitôt notre front s'est enflammé. Ce n'a plus été d'un bombardement qu'il s'est agi, mais d'un véritable cataclysme; les mares, près des fermes, en avaient de petites vagues... A minuit, reprise de la danse. Mais la plus belle figure du quadrille a été celle qui s'est jouée à deux heures du matin 1 Ça,
c'est indescriptible! Allons, allons, nous faisons bien les choses I...
(( C'est une belle destinée que la mienne, et je la chéris de m'avoir conduit, sans que je fasse rien pour elle, en m'abandonnant aveuglément à elle, an point où je me trouve. Notre vie a une saveur dont je ne me doutais pas... »
Voilà des paroles très françaises, allègres, franches et d'un son clair. N'y entendez-vous pas, comme moi, l'écho des clairons de marche et Taccent annonciateur de la finale victoire?
Il n'a pu nous laisser indifférents, il nous a émus et touchés, ce beau manifeste des intellectuels espagnols en faveur de la cause des Alliés, au nom de la civilisation outragée.
Sachons reconnaître la valeur de cette manifestation de sympathie : elle est grande et elle choisit, avec courage et franchise, une heure qui nous la rend plus précieuse encore : Theure où nos amis les Russes reculent et où Teffort allemand va tomber sur nous de son lourd poids ; Theure où les neutres du Nord et les neutres balkaniques, prudents, écoutent ce qu'ils croient être la
voix de leurs intérêts ; Theure où Timpuissance apparente de TAmérique et la défaillance du prince spirituel des âmes feraient croire^ chez les peuples qui nous regardent, à une faillite des principes moraux et des idées généreuses.
Ce manifeste, ne l'oublions pas, nous vient d'Espagne, d'une Espagne à laquelle bien des affinités latines,, d'esprit et de cœur, nous lient, mais qui, sous l'empire des partis religieux et politiques, en souvenir des rancunes méritées par la campagne napoléonienne, et aussi par suite des propagandes germaniques à outrance, ne nous a pas témoigné toutes les sympathies que méritait peut-être la justice de notre cause d'aujourd'hui.
Si l'on songe à la formidable campagne de fausses nouvelles, de mensonges, d'in-.
sinuations tendancieuses dont nos voisins ont été submergés, il ne faut pas trop
s'étonner que cette manifestation éclatante de rélite de la pensée, du savoir, des lettres et des arts espagnols ait tardé à se produire, mais se rappeler qu'elle a été précédée déjà par d'autres déclarations identiques entre lesquelles brillait le grand nom de Blasco Ybanez.
Il faut bien nous résigner à voir ce qui est : la mobilisation générale des énergies allemandes dans tous les domaines de la lutte, mobilisation préparée de longue date dans tous les pays et vqui emploie sans déchet ni pertes les forces vives et intégrales de l'Allemagne, qu'il s'agisse de ses soldats, de ses ouvriers d'usine, de ses chimistes, de ses intellectuels, de ses commerçants et de ses journalistes. Quand on pense ^ à Timmense effort exécuté contre nous, à cette bataille non seulement à coups d'obus et de gaz asphyxiants^ mais à coups de calomnies audacieuses et de dénégations
effrontées, on doit se réjouir de voir ces professeurs, ces écrivains, ces artistes espagnols déjouer, le piège, se hausser par une juste et clairvoyante vue à la connaissance de la vérité, et prodamer avec simplicité les éternelles conceptions du Bien et du Vrai.
Ce qui donne à ce manifeste une expression particulière, c'est son accent de candeur généreuse au sens le plus pur du mot.
Alors que le Pape lui-même hésite à démêler Terreur de la vérité, et déclare aimer également tous ses enfants, c'est-à-dire les agresseurs et les victimes, Abel et Gain, le manifeste espagnol atteste avec une fierté qu'eût goûtée Timmortel Cervantes les droits invincibles de la conscience humaine.
Rien n'est plus consolant et fortifiant pour nous, à cette heure où, selon le mot très dur, mais tristement juste de Clemen-
ceau, on voit des peuples lutter pour la civilisation, alors que d'autres s'enrichissent à les regarder combattre et mourir. Remercions, d'un cœur fraternel, ces grands d'Espagne, oui, grands par la pensée et le cœur, d'avoir compris qu'au-dessus des intérêts mercantiles immédiats, ce qui se joue en ce moment n'est rien moins que le sort du monde.
Jamais péril plus grand n'a menacé les progrès humains, fait vaciller le flambeau sacré que nous tenons d'Athènes et de Rome. L'Espagne vient, en la fleur de son cerveau, de donner un viril exemple aux neutres. Souhaitons qu'il rencontre des imitateurs, souhaitons-le pour le culte de l'Idéal. ^Restât-il sans autres échos, • ce noble manifeste n'en retentira pas moins dans l'histoire (1).
(1) A l'heure où paraîtra ce livre, nous avons pu constater de nouvelles et précieuses sympathies des lettrés
et des artistes espagnols. Elles sont venues se manifester à Perpignan et, par elles, nous avons senti battre le cœur chaud de la Catalogne. La piraterie allemande, s'attaquant aux vies des neutres, la mort du compositeur Granados n'a pu laisser insensible l'orgueil et la raison de l'EspagnQ. Un échange cordial de pensées entre les deux peuples pour la célébration du centenaire de Cervantes, les conférences faites à Madrid par des lettrés, des philosophes et des savants français, la bonne parole portée à travers l'Espagne par M"^*^ Gabrielle Réval et l'intéressant entretien que lui a accordé le roi Alphonse XIII, bien d'autres signes témoignent qu'une évolution s'accomplit, rapprochant l'idéal de deux peuples pour lesquels il ne devrait pas^y avoir de Pyrénées.
Je voudrais les voir affichées sur les murs de toutes les mairies, je voudrais les entendre redire par tous les maires des hameaux de France devant les populations assemblées, je voudrais qu'elles retentissent à tous les prônes, ces paroles simples, __ fortes et belles que M. Raymond Poincaré a prononcées le 14 juillet devant le cercueil de Rouget de Lisle, Timmortel auteur de la Marseillaise.
Elles eussent été dignes d'être transférées au Panthéon, les cendres de ce pauvre officier que lamour de la patrie anima d'un souffle sacré et qui, dans un transport sublime, improvisa ce chant dont « les notes
grandioses parlent une langue universelle», comprise aujourd'hui de tous les peuples comme un symbole de justice et de liberté.
Les Invalides, pleins de glorieux souvenirs, les Invalides où dort le Héros couronné qui au nom de la Révolution porta la guerre aux rois, les Invalides où reposent les fastes de la gloire parmi les armes et les drapeaux, honoreront du moins, de leur solennel tombeau, Taède illustre et obscur (c dont les accents ont éveillé,' au cœur de la nation, tant de vertus surhumaines »,
Infortuné créateur, dont la tombe presque inconnue à Choisy-le-Roi entendit Fécho d'airain des strophes altières retentir, aux heures de danger, sur toute la France en armes; honnête Rouget de Lisle que la Révolution dédaigna, que FEmpire méprisa, que la Restauration exécra, et qui, méconnu, oublié, descendit dans Tombre de son immortalité les plus humiliants degrés de la
misère, jusqu'à la prison pour dettes, dont la générosité de Béranger le tira, jusqu'au giie de charité où la délicatesse du général Blein et des braves gens de Choisy-le-Roi lui assurèrent le repos de sa vieillesse et la paix de sa mort I
Injuste destinée, sort enviable pourtant puisque, l'homme mort^ Toeuvre reste, et que « partout où elle retentit, la Marseillaise évoque Tidée d'une nation souveraine qui a la passion de l'indépendance et dont tous les fils préfèrent délibérément la mort à la servitude ».
Ce qu'il convenait de dire sur ce chant mémorable, qui s'envole de la bouche des soldats comme porté sur l'aile au vent des étendards et la stridence de cuivre des clairons, M. Poincaré Ta dit avec une s.obriété et une conviction qui, à elles seules, rendraient grand son discours, si le Président de la République ne. s'était surpassé encore
en faisant de ses paroles la paraphrase éloquente de la Marseillaise^ en s'inspirant d'elle pour attester à la France et au monde le bon droit de notre cause et Tinvincible ténacité de notre lutte.
Aucun jour mieux choisi, aucune circonstance plus démonstrative, pour affirmer, à la face des belligérants et des neutres, cette indéniable vérité.
« Depuis de longues années notre démocratie laborieuse se plaisait aux travaux de la paix; elle ne cherchait qu'à maintenir avec toutes les puissances des relations courtoises ; elle aurait considéré comme un criminel ou comme un insensé tout homme qui aurait osé nourrir des projets belliqueux. Malgré les provocations répétées, malgré les coups de théâtre de Tanger et d'Agadir, elle était restée silencieuse et impassible.
A l'heure où, avec son inlassable fourberie et son épais cynisme, l'Allemagne s'ob-
stine, au mépris de la plus flagrante évidence, à prétendre qu'elle a été attaquée, il sied de voir un chef d'État, d'une probité morale indiscutée, répondre au nom du peuple qu'il représente que seul l'esprit de domination germanique a voulu menacer la liberté des peuples.
M. Raymond Poincaré a proclamé là l'histoire vivante et vengeresse, celle qu'on ne trompe pas et qui ne trompe pas, incorruptible comme la justice^ sévère comme le châtiment. Avec une émotion intérieure profonde, en communion avec l'àme du pays, le Président de la République a déclaré ce que nous pensons tous : la nécessité d'imposer à l'ennemi une paix qui vengera nos morts, refera une France intégrale, sanctionnera la défaite définitive de l'Allemagne et dissipera le cauchemar que la mégalomanie allemande fait peser sur l'Europe.
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Il faudrait les lire dans les tranchées, les lire dans toutes les casernes et toutes les ambulances, les apprendre et les faire réciter à tous les enfants des écoles, ces paroles si hautes et si justes :
« De quoi demain serait-il fait, s'il était possible qu'une paix boiteuse vînt jamais s'asseoir^ essoufflée, sur les décombres de nos villes détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la^ vassalité politique, morale et économique de nos ennemis... Qui donc oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son honneur, mais son existence même, sont suspendus aux
lourdes minutes de cette guerre inexorable...
« Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour signer une paix précaire, trêve inquiète et fugitive entre une guerre écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée demain à de nouvelles attaques et à des périls mortels que la France s'est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la Marseillaise ! »
Lutter jusqu'à la victoire, voilà ce que dans son hommage aux morts, aux mères en larmes, aux vertus stoïques de notre pays, a exprimé avec une magnifique simplicité M. Poincaré. Maintenons haut et ferme cette devise. Par elle, nous sauverons, grâce à nos armées héroïques, par la force morale et l'endurance du pays, avec la gloire de la France, l'avenir de la civilisation.
La première de toutes et la plus importante, M. de la Palisse le dirait, c'est l'organisation- militaire. La désignation des trois nouveaux sous - secrétaires d'État atteste le souci du gouvernement de développer au mieux les Services essentiels.
L'opinion publique espère peut-être plus encore.
Lorsqu'elle attend et réclame une offensive plus énergique de nos armées, sans doute a-t-elle tort. Il apparaît bien que si cette offensive avait pu enfoncer la résistance ennemie et délivrer du coup la France d'abord et la Belgique ensuite, nos
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héroïques soldats Taur aient réalisée. Lorsque, par contre, Topinion publique pense que les Allemands, avec leur puissant esprit d'organisation, tirent le meilleur parti qu'ils peuvent de ces temporisations forcées, elle n'a que trop raison.
C'est l'évidence même que, après s'être grossièrement trompés dans leur attaque brusquée sur les Belges et sur nous, les Allemands ont su mettre le temps à profit, organisant la production intensive des munitions, réglementant la consommation de leurs récoltes, influençant la peur ou l'esprit de lucre de certains neutres pour se ravitailler en dépit du blocus des mers, utilisant leurs chimistes au perfectionnement des moyens de destruction, créant une guerre nouvelle par l'emploi de leurs zeppelins et surtout de leurs sous-marins, sans parler des surprises qu'ils peuvent nous réserver encore.
L'opinion publique, même en acceptant les erreurs initiales, — manque de préparation, fausse appréciation des plans et des ressources de rennemi, insuffisante fabrication de canons lourds, mitrailleuses, obus, se demande si nous opposons à notre adversaire une initiative, une persistance, une méthode égales aux siennes; si, par exemple, nous avons suffisamment paré à rinvasion certaine et imminente des sousmarins allemands dans la Méditerranée, et si, dans cet art de Taviation, où nos pilotes sont maîtres, on donne toute Textension suffisante, on combine suffisamment les escadres nombreuses de Fair que Wells en Angleterre, qu'Hervé et nombre^ de Français réclament chez nous : escadres permettant de foudroyantes invasions et des bombardements définitifs ?
N'est-il pas permis aussi de se demander .si, aux procédés de guerre allemands, nous
allons enfin répondre avec une vigueur destructrice semblable? Les conventions de La Haye sont une belle et noble chose :
mais elles n'engagent qu'envers des hommes dignes de ce nom. Il est évident que les gens qui torpillent le Lnsitania ont abdiqué leur qualité d'hommes. Pourquoi dès lors les traiter comme tels ? On peut respecter les blessés et être humain aux prisonniers tout en multipliant envers les soldats vivants les procédés d'anéantissement. S'il est vrai que certains de nos savants se sont heurtés à ce non possumus :
« Ce que vous proposez affaiblirait Tennemi et aiderait à le vaincre, mais nous ne voulons pas transgresser les conventions de La Haye, » peut-être est-il licite de juger ce scrupule honorable, mais regrettable.
Si le temps a pour nous une valeur considérable, si c'est par l'usure que nous devons venir à bout de l'Allemagne, — et
nous en viendrons à bout, ce n'est pas douteux, — il convient cependant de ne pas oublier qu'elle aussi connaît et décuple la valeur du temps. Il faut vingt ans pour faire des hommes, mais il faut beaucoup moins pour créer des engins de meurtre, et les usines Krupp, en dépit de leur grève partielle, ronflent d'un feu d'enfer. Soyons bien persuadés que toute l'Allemagne, de même qu'elle était tendue à la conquête, l'est maintenant à la défense.
Les ressources militaires sont-elles les seules que l'on puisse, dans certains domaines (marine et aviation) intensifier?
L'opinion publique ne le pense pas. La question des neutres et du transit de tout ce qui peut servir à l'ennemi se pose de plus en plus impérieuse. Sans attenter à l'indépendance des États neutres, ne pourrait-on exercer un contrôle plus effectif et plus rigoureux sur la contrebande de guerre,
même sur celle du pétrole, des essences, du cuivre qui ravitaillent les Allemands et leur permettent la guerre sous-marine?
Marins et Ary Leblond, dans leur revue la Vie^ viennent de constater que : « L'amirauté anglaise n'est pas moins pusillanime que la nôtre, on Ta vu par de récents incidents en Grèce. Dès qu'on prend un navire grec ou américain, ou norvégien, ou hollandais, portant sur son pont une cargaison visiblement destinée à des sous-marins allemands, — dans les points d'escale (à peu près notoires pour nos officiers) de ces sousmarins — et (ju'on le conduit à la visite dans un port, le commandant français ou anglais qui a effectué la saisie est presque toujours sûr d'être désavoué ; il en arrive à déclarer qu'il ne saisira plus que les caisses sur lesquelles le trafiquant neutre aura daigné écrire en grosses lettres : a Contrebande de guerre à destination de 1* Allemagne. »
Et ils ajoutent :
<( Les ministres de la marine anglais et français ont toutes facilités pour édicter un règlement nouveau adapté à Texpérience, à la pratique de cette guerre. Voici que des sous-marins ennemis vont se multiplier dans la Méditerranée pour couler nos vaisseaux de guerre et les bateaux de commerce neutres qui ne font pas la contrebande. Les Neutres seraient les premiers à comprendre que nous voulions à toute force sauver de la mort des milliers de nos matelots, et les passagers de toutes nationalités; que pour cela nous confisquions délibérément toutes cargaisons qui nous semblent suspectes, quitte à en exonérer les expéditeurs avoués. »
Retenons la conclusion :
(( La plus sûre façon de nous rallier les neutres, n'est pas de céder à des réclamations que certains États ne nous font que
pour montrer de la bonne volonté à leurs armateurs contrebandiers, que d'autres emploient comme moyens de chantage diplomatique. Le jour où nous poserons nettement devant eux que nous distinguons entre les États et les particuliers dans certains cas, que les droits de souveraineté d'un État neutre sur les navires appartenant à cet État impliquent des devoirs de contrôle, que les droits tombent quand le contrôle ne peut pas être exercé, que ce contrôle n'est pas exercé en ce moment, les États s'inclineront respectueusement. »
En ce moment, le temps qui coule semaines par semaines et mois par mois vaut plus que de l'argent; il représente de la vie Immaine, de la vie stoïque, de la vie sacrée . Toutes les mesures qui la préserveront en frappant l'Allemagne au coeur sont indispensables et urgentes I
Ne nous lassons pas de les rétablir, puisque le kaiser, dans son nouveau Manifeste, réitère les mêmes ineptes mensonges, ose prétendre que TAltemagne innocente fut attaquée et que seuls les alliés voulurent et déclanchèrent la guerre.
Voilà, pris encore et toujours sur le fait, le mensonge vivant, acharné de nos ennemis ; car TAUemagne entière, d'après ce que nous en pouvons juger, pense et parle comme «l'Empereur. Et il faut bien que ce mensonge, dès le début, ait eu force de loi dans l'esprit de tout un peuple, puisque les sozial-demokrates, pour justifier le démenti
de leurs doctrines et leur soumission passive aux événements, bafouillent celte pitoyable excuse d'avoir cru que la Russie, sans rime ni raison, avait déclaré la guerre à leur pays.
Si le livre Xaccuse^ dont on a beaucoup parlé, est bien l'oeuvre d'un Allemand, authentique et sincère, — ce dont on douterait presque, tant ce réquisitoire lucide, conscient, logique, conclut pour notre cause, '— il faut admettre que TAUemagne, dans son aveugle stupidité, a avalé cette fable monstrueuse, tel, selon la mythologie, Kronos dévorant une pierre emmaillotée.
L'auteur de J'accuse affirme que son pays entier n'est pas coupable, parce qu'il fut abusé; quelle complaisance à tout croire en ce cas ! Car les faits sont là : la haine contre la Russie a éclaté le jour même de la guerre avec une soudaineté, un^ fureur, une sauvagerie dont une enquête russe, pu-
bliée à Pétrograd sur documents indiscutables, — enquête reproduite dans la Revue des Deux Mondes par Téodor de Wyzewa, — nous apporte Fefiarant témoignage. Il est bien rare que la folie des foules éclate si spontanément; il faut qu'elle ait couvé de longue date; alors l'étincelle fait exploser la poudrière.
D'après Fauteur de J'accuse, un certain nombre de braves gens en Allemagne verraient clair, mais ils n'osent et ne peuvent parler. C'est possible, mais c'est fâcheux, car unis aux quelques socialistes tardivement repentis (heu ! heu ! le sont-ils vraiment?) ils feraient nombre et démontreraient que l'union fait la force, au moment où à nouveau des intellectuels allemands viennent d'affirmer leur folie de proie.
Si, parmi les responsables, il nous faut compter la sozial-demokratie qui trahit au premier jour la grande cause de la frater-
nité des peuples, que dirons-nous des officiers et soldats qui souillèrent leur bravoure par l'incendie, le meurtre et les sévices les plus abjects dont la récente enquête russe nous apporte le hideux commentaire :
jeunes filles violées, femmes dévêtues et visitées aussi brutalement et outrageusement que par un viol, et cela en Allemagne même, dans les trains et les gares qui parquaient cet inofîensif bétail mourant de faim, de soif et de 'fatigue?
Généraux et soldats du kaiser resteront écrasés sous le poids de la pire responsabilité. Tout au plus pourrait-on dire que ces sombres brutes, ces répugnants automates furent le bras agissant d'une pensée directrice : celle de FEmpereur, des princes, de Tétat-major, des hobereaux et de TAUemagne. L'armée allemande ne serait pas cet instrument de sadisme et de cruauté si elle ^ ne sentait pas sut sa nuque le souffle de
rhaleine enflammée de son autocrate et du peuple tout entier.
Responsables, ces généraux qui voient dans la guerre la plus haute forme de la Kuliur\ responsables, ces ministres qui s'efforcent de justifier par leurs arguties la plus scélérate des guerres; responsables, ces usiniers qu'enrichit la fabrication intensive des canons; responsables, ces commerçants qui ne trouveraient pas l'univers assez vaste pour y écouler leurs produits ; responsables, ces bourgeois mégalomanes ; responsables, ces mégères complices des pillages ; responsables, ces journalistes serviles ou stipendiés; responsables surtout, ces intellectuels qui cherchèrent dans le droit, la science, Thistoire, la philosophie, la justification de leurs détestables doctrines ! ,
Ah ! ceux-là, qui sont l'élite de la nation et sa supériorité, son renom devant l'Eu-
^^ l'immejnse fffort
rope, nous ne pourrons jamais leur pardonner. Ceux-là qui se réclamaient de l'intelligence et de la méthode d'examen scientifique; ceux-là, si même toute l'Allemagne eût été plongée dans les ténèbres d'tme incurable démence, devaient voir juste; oeux-là n'avaient pas le droit de s'inféoder sans contrôle, comme des laquais, à leur gouvernement de proie ; ceux-là, dont la mission est de s'élever à la haute appréciation des causes et à la conscience [scrupuleuse des devoirs moraux; ceux-là qui devaient être les flambeaux de l'Allemagne et éclairer sa mentalité pervertie ; ceux-là sont les seuls que nous ne puissions excuser! Ils ont prostitué la pensée, avili le savoir; ils ont déshonoré à jamais cette KuUur dont ils sont si fiers I
Voilà les responsables : les uns paieront de leur sang, les autres de leur or, les derniers de notre mépris. Ce sera le compte à
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régler de Tavenir. Aujourd'hui ne pensons qu'au présent, ce présent si éloquemment évoqué par Anatole France dans son beau livre : Sur la Voie glorieuse.
L'élan allemand est brisé, mais « il nous « reste à faire un immense effort en « hommes, en armes, en munitions, en (( vivres. Nous sommes reconnaissants à « nos alliés de leur aide précieuse. Mais (( nous devons compter sur nous-mêmes...
(( La victoire est certaine, \mais il faudra « l'aller chercher loin, la poursuivre jus- « qu'au coeur de l'empire germanique ! »
Oui, assurons le présent! L'heure des responsables viendra toujours...
UTILISATIONS
Les idées sur la guerre sont les plus lentes à se modifier, parce qu'elles sont des survivances et que, appliquées jusqu'en 1914 à des armées de métier, elles constituaient un art spécial de stratégie et de tactique dont le cataclysme actuel déjoue toutes les prévisions et renverse tous les calculs Q.
La guerre des Boers, la campagne de Mandchourie auraient pu nous éclairer sur
(1) C'est seulement après plus de vingt-deux mois de guerre qu'on s'avise de rajeunir les cadres et, dans cette campagne épuisante, d'assurer aux soldats des chefs plus jeunes et plus vigoureux, tout en conservant ceux que leur supériorité intellectuelle, leur résistance physique désigne au commandement. Pourquoi n'avons-nous pas choisi, parmi le vrai mérite et les services rendus, des colonels et des généraux de trente à quarante ans?
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les conditions nouvelles de la gueripe, au moins partiellement. Il n'en a rien été parce que Ton restait hypnotisé sur les conditions passées du combat, le rôle de Toffensive et remploi des masses d'hommes, sans avoir pressenti quel élément nouveau et terrible instaurerait dans la science du meurtre le machinisme moderne.
M. Ch. Humbert Ta très justement constaté au cours de son incessante lutte pour la fabrication intensive du matériel de guerre : ce Entre les batailles du temps de Louis XIV^ celles du premier Empire et celles de 1870, il y a certainement beaucoup moins de différence qu'entre ces dernières et celles de 1914-1915 ».
Et il ajoute :
« Le machinisme a pris dans les armements une place tout à coup formidable ; rartilleriè a désormais le rôle prépondérant dans la bataille, car Tinfanterie ne peut pro-
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gresser que si le canon a d'abord bouleversé et anéanti les retranchements de Tarmée adverse. »
Nous n'avions pas prévu cette transformation, ce déplacement des valeurs d'action. Une première erreur, celle de la guerre courte résolue par Toffensive héroïque, semble avoir été suivie d'une autre illusion : la guerre d'usure, où l'Allemagne, bloquée, sans pain, sans viande, sans munitions, sans possibilité de les renouveler, succomberait pour peu que nous ayions la ^patience d'attendre.
Nous avions compté sans les Neutres qui l'alimentent et la fournissent; nous avions compté sans son génie d'organisation et de méthode. L'Allemagne, qui voulait nous écraser en nous tombant dessus à travers la Belgique, a, sitôt repoussée à la bataille de la Marne, fait face aux nécessités surgies. Pour prolonger la guerre, elle n'a eu
î2 l'immense EîFORT
qu'à continuer, hauts fourneaux allumés, ouvriers à Tœuvre, son labeur de préparation d'avant la guerre.
Nous avons dû tout improviser dans un inévitable désordre. Cet efiort a été magnifique : récriminer comme on Fa fait trop souvent sur des maladresses ou des manques de prévoyance trop certains trahit, plutôt que sert notre cause. C'est le moment où Tunion sacrée doit concentrer toutes les bonnes volontés et les tendre au but suprême. Si nous avons été coupables, et, par nous : j'entends ceux qui avaient charge de prévoir ou d'agir, ce n'est pas tant depuis la guerre, mais avant la guerre qu'il faudra rechercher plus tard les responsabilités.
Et c'est là la grande leçon que nous devons retenir, parce qu'elle nous coûte assez cher en belles vies humaines : Timprovisation, si vigoureuse, si ingénieuse, si accé-
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lérée qu'elle soit, ne remplace pas la préparation. Nous n'étions pas préparés, c'est entendu. Eh bien, maintenant qu'il» nous est prouvé que TAllemagne boit, mange à son gré, fabrique des canons, des sousmarins, des zeppelins, des mitrailleuses, des obus en quantités énormes, unissons toutes nos énergies pour prendre sur elle le dessus, et pour cela employons tous les bons vouloirs, toutes les valeurs matérielles ou morales I
Les Allemands ont utilisé, utilisent chaque jour davantage les femmes; faisons-en autant : Tatelier vaut mieux que le cabaret ; et le travail, que beaucoup accepteraient, les tirerait d'une oisiveté malsaine pour elles et stérile pour le pays.
Les Allemands ont derrière leurs soldats une immense armée ouvrière; s'il est vrai, comme l'affirme M. Ch. Humbert, que malgré des réalisations très rassurantes, la
74 l'immbnseî effort
main-d œuvre manque ici et là dans trop d'usines encore, que le gouvernement n'hésite pas à prendre les soldats-ouvriers du Front et des dépôts pour les employer, ouvriers-soldats, aux usines (1) !
Nos médecins civils vont être employés, le sont déjà beaucoup mieux qu'au début de la guerre; là encore, que de dévouements offerts^ que de spécialités à employer! Et nos chimistes I Et nos ingénieurs! Et tous ceux qui peuvent apporter le concours d'une compétence et qui ne demandent qu'à servir dans la mesure de leur intelligence et de leurs forces !
Voyez-vous, nous payons une fois de plus, idéalistes que nous sommes, notre foi
^aux idées abstraites et aux généralisations
/ philosophiques. De ce que" le suffrage universel et de ce que le service militaire égal
(1) Après vingt-quatre mois, il se plaignait que le travail de nuit n'était pas encore généralisé ni intensifié.
UTIUSATIONS 75
pour tous soient des vérités très belles^ elles n'en comportent pas moins certains tempéraments. L'idée juste qu'il ne faut pas d'embusqués, l'idée que tout le monde doit l'impôt du sang nous a conduits, au jour de la mobilisation, à dépeupler notre industrie métallurgique et à arrêter ou à ralentir nos grandes usines.
Quand l'on s'est aperçu, et on s'est aperçu bien vite, que nous n'avions pas assez d'artillerie lourde, d'obus et de mitrailleuses, il a fallu créer d'urgence un personnel : chaque jour on l'augmente, et ce n'est pas encore assez, tant les besoins sont grands, si Ton songe que les Allemands fabriquent 250.000 obus par jour, d'aucuns disent même 400.000.
Enfin nos bureaux, dont on ne peut suspecter sans doute le zèle et le bon vouloir, ont des habitudes et des règlements formalistes parfois abusifs en temps de paix, et
qu^on ne saurait trop réduire et alléger en temps de guerre (1).
C'est donc dans tous les domaines de l'énergie nationale que Ton doit utiliser les forces vives ou encore vivaces de la population, selon rage. Très certainement, l'armée n'était pas préparée à devenir, du jour au lendemain, la nation armée. Notre conception de la démocratie, noble en principe, mais mal appliquée, a empêché de prévoir les utilisations nécessaires : tout le monde soldat, oui; mais soldat là où il peut rendre les services auxquels il est apte : voilà la vraie formule.
Nous la comprenons de plus en plus.
Appliquons-la avec résolution et ténacité.
Sachons vouloir, sachons agir : la victoire sera au bout.
(1) Ce fut, avec sa lutte contre l'alcoolisme, l'honneur du général Gallieni de s'y être employé.
Il n'est pas prématuré d'en parler. La France de demain, nul n'en doute, sera victorieuse. Elle purifiera le sol souillé, rebâtira sur les ruines. Et ensuite? La question s'impose de savoir comment elle entend se repeupler.
Je dis bien : se repeupler^ puisqu'elle s'affaiblissait chaque jour de vies humaines en procréant de moins en moins, et puisque la guerre,, de sa faux rouge, aura moissonné le meilleur de ses forces vives.
Je conçois parfaitement le sentiment public qui fait dire aujourd'hui : « La France aux Français, rien que des Français en France »,
Encore faudra-t-il que la qualité vaille la quantité.
Nous venons de subir deux invasions :
Tune brutale, dont nous connaissons la tristesse et l'horreur; dans nos territoires occupés, Tennemi sème et moissonne, exploite les mines, fait travailler les usines, drague les richesses du pays; dans les villes conquises, il perçoit les revenus fiscaux et organise le pillage méthodique.
C'est une ruine partielle savamment méditée et exécutée.
L'autre invasion fut pacifique : c'est la lente et puissante infiltration étrangère, l'immigration continue qui envahit nos ports, nos chantiers, nos fermes ; invasion que nous impose la nécessité économique et que facilitent, autant que nos idées humanitaires, la douceur de nos institutions et règlements. Il y a quarante ans, d'après l'estimation de Gustave Le Bon, la France
hébergeait 400.000 étrangers; en 1909, on en pouvait compter déjà plus de 1 million 200.000. Pour l'apport de ces éléments étrangers, il convient de distinguer entre ceux qui sont utiles, ceux qui sont à demi inoflensifs et ceux qui sont désastreux, tels les milliers et les milliers d'Austro-AUemands qui, sous le couvert de notre hospitalité, prenaient la topographie des lieux et l'empreinte des serrures, nous espionnaient pour mieux nous détrousser le moment venu.
Ceux-là, j'espère, on ne les revérra pas de sitôt en France : ils ont creusé un fossé que sans crime envers la patrie nous ne saurions franchir. Nous ne tolérerons plus cette invasion-là.
Ceci dit, comment la France se repeuplera-t-elle?
Il n'y a pas à équivoquer et à chercher des échappatoires : la dépopulation de
notre pays autant que son alcoolisme ont failli nous livrer à Tennemi. Notre admirable peuple, dans un sursaut inouï d'élan et d'endurance^ a tenu le coup et le tiendra jusqu'au bout. Mais après?
J'écrivais dix jours avant la guerre ces paroles que l'on peut juger dures, mais qui n'en répondent pas moins à une angoissante et imminente réalité :
(( La France s'en va, tout simplement.
Elle dépérit avec une rapidité incroyable...
Privée de sève vitale, la France meurt, vidée de son sang, comme par une de ces hémorragies auxquelles les médecins ne peuvent rien... Nous fondons à vue d'oeil, la main-d'œuvre manque, nous n'avons plus de bras pour l'industrie et la charrye; partout des colonies de travailleurs étrangers suppléent les Français. Oui, je sais bien, nous ne faisons plus d'enfantp, les autres peuples non plus... Quelle bêtise
qu'un argument pareil! Comme si nos grands voisins n'avaient pas une avance considérable! »
Ce que valait cette avance, vingt mois et plus de guerre nous l'ont appris.
Nous savons aussi maintenant ce que valent la préparation, Tordre, la discipline, et nous n'oublierons plus, j'imagine, cette rude leçon .
Et maintenant, ferons-nous des enfants?
Oui ou non, la France redeviendrat~elle belle, créatrice et féconde? Honorerons-nous les grandes familles ? Leur assurerons-nous la possibilité de vivre? Leur concéderons-nous de justes privilèges?
Encouragerons-nous la forte et saine natalité ? La protégerons-nous de notre mieux au berceau, à Técole, dans l'adolescence et dans la vie?
Ou assisterons-nous au désolant spectacle d'une France appauvrie, réduite à
82 l'immense eiport
un ou deux enfants par ménage, ayant peur du mariage comme d'une charge, voyant croître le nombre de ses célibataires et diminuer la masse de ses travailleurs?
C'est ce qu'il faut savoir.
Parce que, si nous ne voulons pas faire d'enfants, par peur égoïste d'alourdir notre budget, par goût du bien-être^ par incompréhension de notre devoir civique, il faudra bien nous résigner à l'un de ces deux partis : ou bien voir la France mourir par renoncement, après avoir donné au monde un si merveilleux, un si fier exemple d'héroïsme guerrier ; ou bien nous pher à la nécessité inexorable et subir de plus en plus, en la filtrant ou en la contrôlant, l'invasion des colonies étrangères, l'immigration montante.
Ou la France procréera des Français, ou elle adoptera des Italiens, des Russes, des
gens de nationalités diverses, sauf ses récents ennemis.
Pas d'autre choix.
Est-ce qu'après une aussi terrible épreuve, elle ne comprendra pas ce que son intérêt, autant que son honneur, lui dictent?
Certes, nous resterons hospitaliers à ceux qui, amis de nos idées et de notre idéal, nous offrent leurs bras pour la charrue et la machine, comme cer^tains, comme beaucoup d'entre eux, nous ont offert leur vie en s'enrôlant pour nous défendre.
Certes, nous nous devrons de rallier à nous toutes les sympathies voisines que la communauté du péril, de la fraternité des armes ou la gratitude nous font ressentir pour les Belges, les Italiens, les Suisses romands. Mais leur laisserons-nous le soin de greffer notre race et de régénérer notre sang?
En vérité, Français qui me lisez, ne
84 ' l'IM1\ŒNSB EFF0RT
pensez-vous pas que nous devrions faire nos enfants nous-mêmes, et grandir et exalter les vertus de notre pays en Taccroissant avec beaucoup de petits Français, de plurs et beaux petits enfants de France?
Mon fils n'a que trois ans, et déjà, d'esprit éveillé et sensible, il pose à ma conscience un problème moral dont l'importance doit préoccuper chaque jour les parents français et anglais. A cette heure, il n'est pas un de nos enfants, s'il a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, qui ne sache que nous sommes en guerre avec les Allemands et qui ne se forme, à leur égard, une opinion déjà nette.
Proche encore de Tinstinct, prompt aux émotions, Tenfant avec une mystérieuse, une merveilleuse pénétration, perçoit, dans la mesure de ses frêles forces, la vibration
(1) Paru au Standard,
de rénorme cataclysme qui secoue la vieille Europe et se répercute au bout de l'univers.
Si Ton me permet de prendre pour exemple mon Yves-Paul, petit bonhomme joufflu et rose, blond comme un beau garçonnet anglais, je dirai qu'il se représente la guerre comme ceci :
« Des gens très méchants qu'on appelle les Boches, se sont mis sans rime ni raison à tuer et à brûler tout, ils font du mal aux petits enfants et même aux grandes personnes. Alors il faut les tuer! »
Et s'il pouvait, de son fusil de bois et de son sabre de fer-blanc, il en tuerait beaucoup. Comment se sont formés en lui cette révolte puérile et ce sens combatif, qui reflètent exactement notre conscience de civilisés, je dois confesser qu'à Torigine je n'y fus pour rien.
Une pudeur ne m'eût-elle pas empêché de
troubler cette âme si faible et si confuse encore ; l'horreur de la violence et de la cruauté ne m'eussent-elles pas poussé à ne donner à Yves-Paul que des enseignements de charité et de bonté virile? Mais empêchez donc un enfant de participer à Tambiance dans laquelle il baigne, comme une mince tige d'herbe dans les sucs nourriciers de l'eau, de l'air et de la terre !
La guerre, ce mot sans signification pour lui, en a pris une dès qu'il a entendu dire que les Allemands entrés en Belgique brûlaient et massacraient. Surtout lorsqu'il a vu sur les visages, ces vivants miroirs qui reflètent rharmonie des jours et des jeux avec la sécurité du((home)>,rangoisseet la dou* leur suscitées par le fléau. On peut cacher aux enfants un accident particulier, mais non une calamité d'une telle envergure :
imposera-t-on silence aux servantes, au garçon boucher qui a déjà revêtu sa capote
militaire et qui s'en va, la casquette sur Toreille, courageusement? Mais tout crie le sinistre, tout se fait topsin d'alarme, les murs parlent, le silence même a un autre caractère, la rumeur tragique monte de la rue, son souffle fait palpiter les rideaux de mousseline de la nursery. Malgré son insouciance et sa faculté d'oubli, Yves-Paul sait donc qu'il y a des Boches; et ces figures de cauchemar lui rappellent j'animai méchant, la nuit pleine d'embûches, tout ce qui personnifie pour l'enfant la crainte et le péril. Ensuite Yves-Paul a vu des blessés'. Dans ce pays si éloigné du théâtre de la guerre, dans ces landes d'Hossegor, non loin de Biarritz, dans ces pins et ces sables de l'Océan, où il semble qu'il aurait dû tout ignorer, il a vu des blessés, que sa mère soigne à l'ambulance du bourg. Des convalescents sont venus goûter un jour sous les arbres du jardin : les médecins et les infir-
mières les ont amenés en quatre autos ; ils sont descendus, raidis, des marchepieds, ceux-ci clopin-clopinant, s'appuyaient sur des béquilles, ceux-là le bras en écharpe ou les mains emmaillotées. Ils se^sont avancés prudemment, comme s'ils craignaient de se heurter à une souffrance; et Yves-Paul a vu ses parents et ses sœurs tendre à ces nobles mains rudes, à ces bons sourires d'hommes revenus de l'Enfer, les tartes aux fruits, les cakes et les boissons fraîches.
La nuit, il a fait de mauvais rêves et s'est réveillé deux fois : — a Les pauvres blessps, a-t-il balbutié!... Veux pas... Veux pas...
Méchants Boches ! » Il s'est rendormi en pleurant. Yves-Paul a compris l'horreur de la guerre et sa criminelle injustice. Tout depuis a fortifié cette impression. Il a rencontré des réfugiés belges, refluant par toute la France jusqu'aux frontières de l'Espagne, et il a vu un petit garçon que sa
mère et sa grand-mère avaient caché dans un placard, étouffant sous des hardes pendant cinq heures, de peur que les Allemands, occupant Thumble logis, ne lui fissent du mal.
• Dès lors ridée de racé, ou plus exactement ridée de peuple a pris naissance en lui, il s'est informé si les Anglais et les Français étaient des Boches? Rassuré sur ce point, il a appris avec satisfaction qu'Anglais et Français étaient amis, s'abstenaient de ces atrocités et se battaient contre ceux qui les commettaient. Alors il a déclaré : — « Les Boches sont laids, sont vilains, sont des... » Je crains qu'Yves-Paul ait répété un mot, vraiment interdit par la bonne compagnie et qui relève de Targot et du slang. Et il a conclu : — « Il faut les tuer ! »
Voilà donc la haine, une haine relative, constituée chez un innocent qui sans la guerre Teût ignorée peut-être assez long-
temps. Et voilà le problème posé, aux parents de milliers de petits Français et de petits Anglais, fils des soldats du Droit contre Tinique agresseur.
Chez ces enfants en qui s'éveillent, sommaires, ridée de patrie et la conscience du juste et de Tinjuste, ferons-nous croître la rouge et sombre fleur de haine contre l'Allemagne ou la pâle et émolliente guimauve d'un pacifisme attristé? Eh bien, après le témoignage qu'a fourni l'Allemagne de son hypocrisie, de son i^imoralité et de sa férocité, je réponds hardiment : a Cultivons chez nos fils la rouge fleur coulisur de sang ! »
Dans un livre d'avant la guerre, Maurice Barrés, en un colloque avec son petit garçon Philippe, assurait qu'on devait mépriser les Allemands, inférieurs même aux chiens de noble race; cette opinion m'avait alors fort choqué; pourtant^ comment la blâmer aujourd'hui?
Oui! Que nos enfants haïssent Tennemi commun ! Et lorsque s'épanouira leur adolescence, quand se concentreront leurs idées, quand se préciseront leurs sentiments, apprenons-leur ceci :
« S'ils doivent haïr l'Allemagne, qui aurait dû rester un des grands peuples dont l'humanité s'honore, ce n'est pas seulement parce qu'elle a déchaîné une guerre injuste; ce n'est pas seulement parce qu'elle la fit en violant les traités et les conventions de guerre; ce n'est pas seulement parce qu'elle se montra, à travers ses diplomates et ses intellectuels, de la plus honteuse fourberie; c'est parce que le cynisme de ses ambitions et la hideur de sa Kultur mettent la civilisation en danger de mort. Un Empire qui veut se tailler des parts dans le sol et la chair des autres peuples, un empire qui professe le culte de la force et le mépris du droit, est un danger mondial. Les Huns
réapparaissent! Que dis-j^^ les Huns? Ce sont des êtres à visage d'homme qui ont pour mentalité les instincts de proie des fauves domestiqués dont le grand romancier H. -G.
Wells a peuplé l'île du docteur Moreau.
« Qu'importent à l'univers la pensée allemande, la méthode allemande, l'organisation allemande, si elles ne savent instaurer que le grossier engrenage du machinisme, que le rythme d'une organisation matérielle fondée sur l'intérêt et le plus bas matérialisme? L'homme ne vit pas que de pain, de casernes, de chemins de fer et de bateaux à vapeur. L*homme a mis des siècles et des ' siècles pour s'élever aux aspirations d'une civiUsation supérieure; nos enfants doivent, par la haine des Barbares, entretenir cet idéal de lumière.
« Quand les Allemands vaincus seront redevenus des hommes, notre haine tombera; pas avant! »
On me répond :
— Non! Mieux vaut épargner aux enfants le récit des atrocités allemandes. Ces histoires de mort et de sang salissent leurs pensées. Respectons la divine ignorance de& tout petits. Pourquoi leur enseigner la haine d'une façon voulue et réfléchie?
Je réponds :
— Parce qu^elle leur donnera la clairvoyance aiguë qui nous a manqué, à nous les vaincus 5 les spoliés, les humiliés de 70-71. C'est d'avoir oublié la haine que nous avons failli périr. Que cette fois-ci, du moins, la leçon serve! Nous n^enseignerons
pas à nos enfants la haine qui naît de la peur, parce qu'elle est lâche, ni celle qui obéit à la vengeance, parce qu'elle est cruelle, mais la haine réfléchie et consciente, qui s'inspire de la haute et froide raison.
On me dira :
— Mais tous les Allemands sont-ils responsables? Ce bétail, traîné à la boucherie, obéit à des ordres impitoyables. Passe pour les soldats et leurs chefs, mais pourquoi haïr le reste de TAllemagne? Ne comptet-elle pas de braves gens que ce cauchemar désole?
Je réponds :
— Tous ont été fanatisés par une éducation brutale et cynique ; tous ont applaudi la férocité voulue des soldats, leur fureur scientifique de destruction. Ils ont tous, de ieuY complicité morale ou de leur silence, poussé à cette monstrueuse guerre.
On me dira :
— On les a empoisonnés de mensonges.
Leur presse et leurs intellectuels sont, avec les hobereaux, avec le parti militaire, avec le Kaiser et son entourage, ceux sur qui doit peser la plus lourde responsabilité.
Je réponds :
— Pourquoi se firent-ils solidaires de ces voraces appétits de conquête, de cette philosophie de proie?
On me dira :
— Si vous prêchez la haine, ils répondront par la haine, et Tanimosité réciproque sera éternelle.
Je réponds :
— La haine? Mais, vainqueurs et assouvis, gonflés de nos milliards, enrichis de nos provinces, ils nous la vouaient encore aussi rageuse et aussi tenace; pensez-vous qu'ils Tabdiqueront, vaincus? Croyez-vous les désarmerjpar les bons procédés et le
sourire? Et doutez-vous maintenant qu'ils aient une àme et des instincts sauvages?
Rudyard Kipling Ta dit : ce Les civilisés luttent contre <( la Bête ». On ne peut absoudre que ce qui est humain. Et qu'y eut-il d'humain dans la guerre à l'allemande? Sont-ce les massacres des Belges, le sac de Louvain, les civils des villages emmenés en captivité, les gaz asphyxiants, le torpillage du Liisitania, et tant d'autres attentats?
On me dira :
— Alors, ce ne sera pas la dernière guerre; il est vain, il restera stérile, ce noble espoir de nos soldats se battant pour éviter à nos fils le retour d'un semblable fléau?
Je réponds :
— Ce n'est pas de notre haine, une fois le châtiment appliqué aux criminels, que sortiraient plus tard de nouveaux mal-heurs. S'il renaît de nouvelles guerres, ce sera parce que la barbarie allemande a
appris au vieux monde, qui Toubliait, la violence et les bas appétits de Thumanité primitive. La seule chance que nous ayons de ne plus voir la Bête se jeter sur nous, c'est de la tenir en respect par la constance de notre haine et les précautions qu'elle nous inspirera.
On me dira :
— Alors, jamais d'apaisement?
Je réponds :
— Si, peut-être, à la longue. Il y a un oubli historique : c'est une loi du caractère des peuples; elle se plie aux circonstances et se résout par le temps. La haine ne s'use que trop. Les générations qui se succèdent oublient peu à peu. Nous avions si bien oublié, nous, les cruautés des Allemands en 1870, que nous ne les reconnûmes point tout d'abord, amplifiées et empirées, à travers celles de 1915.
On me dira :
— Mais si le peuple allemand fait son mea culpa^ reconnaît ses crimes et les déplore ?
Je réponds :
— Même alors, nos enfants devraient le haïr pour l'abominable et glorieuse hécatombe de tant de Français jeunes, ardents, espoirs du pays, qui sont tombés parce que le peuple allemand avait les dents et les griffes de l'Ogre. La haine enseignée à nos enfants, c'est la foi gard-ée à nos morts, le respect des blessés et des mutilés, c'est le culte de notre patrimoine social qui faillit disparaître au gouffre, c'est Tamour passionné et vivace de la France.
On me dira...
Que me dira-t-on à quoi je ne puisse répondre :
— Notre haine, nous la devons comme un châtiment à nos ennemis : qu'elle soit pour nos enfants l'âpre levain de leur vigueur future et leur sauvegarde dans l'avenir!
i;OISEAU MERVEILLEUX
Puisque ce n'a pas été la Turpinite, — vous rappelez-vous la légende de la Turpinite? — sera-ce lui, Toiseau de feu, qui dans ses ailes de toile nous apportera le premier frisson joyeux, la première palpitation aérienne de la victoire, cette victoire dont nous sommes sûrs, mais qu'il nous faut encore chèrement payer?
Enraciné à la terre sèche on gluante, terré dans des boyaux d'argile comme le ver qui rampe ou la taupe fouisseuse, l'homme du Front est devenu une sorte d'animal inquiétant. Ses pieds s'enfoncent, pour n'en point lâcher la largeur d'une semelle, dans la
terre natale; ses mains, ses genoux s'y agrippent pour escalader le talus à l'heure de l'assaut; son corps s'y ensevelit dans les trous d'obus ou s'y allonge, crispé, dans le dernier râle. Cet immense efifort, patient, tenace^ sauvera la France. Saluons, de tout notre respect, ce magnifique exemple d'une race qui ne veut point périr. Appelons de tous nos vœux le moment où, formidablement outillées de matériel de meurtre, nos armées refouleront définitivement l'envahisseur et feront lâcher prise aux crocs de l'ennemi.
En attendant, méditons la forte leçon d'énergie que M. Lloyd George donna à ses concitoyens et, il est permis de le dire sans offenser le précieux concours de nos amis les Anglais, à la sécurité alors un peu trop calme du peuple britannique. Oui, méditons ces paroles et faisons-en notre profit pour nous-mêmes. A présent, c'est
l'oiseau merveilleux 103
à Torganisation que doit tendre notre suprême but, à nous tous, Russes, Anglais, Français. M. Lloyd George Ta dit aux siens avec une rude franchise, préférable certes à un optimisme endormeur.
Nous serons vainqueurs, oui, mais nous ne le serons qu'en centralisant, qu'en coordonnant tous nos moyens, qu'en tirant des hommes et des engins de guerre le meilleur rendement possible. L'ennemi, lui, utilise, avec une souplesse et une résistance imprévues, le temps qu'exige cette lutte d'usure.
Sachons bien que nous n'en viendrons à bout qu'en tirant comme lui parti de tout et en faisant arme de tout.
Voilà ce que M. Lloyd George proclama, sans se faire d'illusions et sans en laisser à son peuple : ce Si nous avions fait tout notre devoir à temps, a-t~il dit, il y a longtemps que les Allemands seraient hors de France et de Belgique. »
Envisageant -les conséquences du recul russe, il a déclaré : (<; Sait-on bien que la Russie a, en ce moment, apporté.sa propre contribution — et quelle héroïque contribution ! — à la lutte pour la liberté de TEurope, et que des mois s'écouleront avant que nous puissions recevoir à nouveau le même secours d'activité qui nous est venu jusqu'à ce jour?
« Qui donc va prendre la place de la Russie dans le combat, tandis qu'elle rééquipe ses armées ? La France ne peut pas supporter beaucoup plus qu'elle n'a fait avec ce tranquille courage qui émeut le monde et le transporte d'étonnement. Il faut la Grande-Bretagne. »
Et à la Grande-Bretagne trop peu émue du danger personnel qu'elle courait, le ministre a dit crûment : « Il n'y a pour nous tirer d^affaire que la suprême dépense de toute notre énergie ». Et enfin : « Si nos prépa-
l'oiseau merveilleux 105
ratifs sont de résolution et de poigne serrées, si nous nous empressons partout à la fois , alors la victoire est assurée ».
Voilà qui est parler à des hommes. Oui, que cet enseignement mâle nous serve, à nous aussi î De plus en plus on le comprend, et la nomination d'un nouveau sous-secrétaire d'État pour l'aviation le prouve, en reconnaissant à cette forme de combat si moderne toute son importance.
Les Allemands, aux premiers jours de la guerre, nous avaient devancés. Ce n'étaient plus leurs pointes de cavalerie comme en 70, mais les signaux de leurs avions qui repéraient nos positions et dirigeaient leur tir. Depuis on sait avec quelle inlassable ardeur ils ont construit, armé, constitué des flottilles de l'air. Hâtons-nous de les rattraper. Là encore, nous, les initiateurs, nous qui avions une avance de découverte^ et une suprématie d'audace, nous avons été dis-
106 l'immensh effort
tancés par la nation lourde. Éternelle JEable du lièvre et de la tortue !
Depuis le début de la guerne, le pays a eu conscience des prouesses hardies, des traits d'endurance superbe de ses aviateurs, des célèbres comme des inconnus. Mais il a eu aussi la sensation très nette que nous devions multiplier encore le nombre des avions et des pildtes, le nombre et retendue des raids aériens; et il faut reconnaître que nos escadrilles chaque jour s'accroissent et augmentent Feffet de leurs bombardements.
Le pays^ attend plus encore : car, par ce besoin du miracle scientifique, bien naturel à une époque où la science déploie ses suprêmes inventions pour le triomphe final, rimagination des foules rêve ce qu'avait rêvé Wells dans son livre la Guerre dans les Airs : de véritables flottes en armes sillonnant Tespace, arrachant Thomme de la terre pour relever bien haut, oiseau
l'oiseau merveilleux 107
libre, oiseau de guerre, oiseau de mort.
Admettons que les Allemands nous réservent encore des surprises : leurs sous-marins dans la Méditerranée et dans l'Atlantique présagent bien ce qu'ils sauront faire avec leurs avions dans les grands espaces de Tair. Ne leur permettons pas, cette fois encore, de nous primer et de nous opprimer. Hâtons-nous, sans fièvre maladroite, mais avec une prompte et lucide décision, de dresser et de lâcher dans le ciel nos faucons souples par centaines; oui, lançons ^ contre eux, contre leurs arsenaux, leurs gares et leurs campements les merveilleux oiseaux !