SAUVONS LES ENFANTS
ferez fonder une famille en dehors du contrat religieux ou civil. Ce qu'il me faut, à moi, État, ce sont quatre enfants par union. Unissez- vous, croissez et multipliez. Sinon, payez l'impôt. Votre argent n'a de titres, de droits et de raisons d'être que pour être employé au mieux et dans l'intérêt de la communauté. Vous ne voulez pas ou vous ne pouvez pas avoir d'enfants ? Très bien; payez! 11 n'y a pas à dire : mon bel ami. Payez ! ou élevez quaire enfants I
(( Je vous faciliterai la besogne : j'élargirai le divorce, de façon à ce que vous ayez avantage à sortir d'un mauvais ménage pour contracter des liens nouveaux et féconds. Je prescrirai la recherche de la paternité pour que vous ayez intérêt à reconnaître de bonne grâce votre chair et votre sang. J'aiderai les mères, les bonnes couveuses, par tous les moyens possibles : assistance nationale garantissant leurs sa-
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laires tout le temps nécessaire. Je ferai, moi, État, tout ce que je pourrai. Mais le salut public l'exigeant, je serai impitoyable pour la question sacrée. La procréation, l'éducation seront un devoir civique. Qui a reçu la vie devra la transmettre au quadruple et la rendre viable et forte.
<( Si c'est nécessaire, je supprimerai la dot, cette honte de notre époque. Si c'est utile, je vouerai à l'opprobre les ménages stériles et les célibataires.
« Il me faut mes quatre enfants. La France et son avenir, sa mission l'exigent. Il me les faut, et je les aurai ! »
Oui, je sais : nous leur .devons des égards et de la gratitude. Des égards, parce qu'ils sont libres de ne pas risquer leur vie contre nos ennemis. De la gratitude, parce que leur obligeance, ici, veille sur nos soldats prisonniers et, là, secourt généreusement nos blessés. Puis il nous réapprovisionnent. Notre gratitude serait même plus vive, si nous avions la sagesse de songer que, travaillés par l'inlluence allemande, impressionnés par la force allemande, ils pourraient, après tout, se montrer encore plus neutres .
Tout de même, nous jugeons qu'ils le sont trop.
Nous nous disons :
— Comment, en ce conflit mondial, qui ressuscite d'un coup les horreurs des guerres passées et met en péril la civilisation, peut-il y avoir des Neutres? Comment ne se sont-ils pas révoltés contre les oppresseurs et les assassins? Comment, faibles isolément et forts en masse, ne se liguent-ils pas avec nous pour assurer dans l'avenir leur propre sécurité et participer à la délivrance du Monde?
Car enfin, cette guerre monstrueuse n'est pas seulement celle des intérêts vitaux pour nos alliés et pour nous, mais le tragique conflit du juste et de l'injuste. Sa solution déterminera les valeurs spirituelles de l'avenir. Ou la civilisation continuera sa lente ascension vers le progrès, ou la Kultur établira le règne de la force et l'é-
crasement des faibles, au mépris du droit et de rhonneur.
Nous aurions voulu que les Neutres n'aliénassent pas, dans leur scrupule de neutralité stricte, le « dictamen » de leur conscience. Se taire devant certains crimes semble une complicité. N'oser blâmer les violateurs de la foi jurée devant leurs cruautés les plus prouvées nous paraît une faillite d'âme.
Et nous ajoutons :
— Mais enfin, soit î II convient d'admettre toutes les excuses. Voilà un peuple qui dépend de l'Allemagne : s'il bouge, il sera écrasé comme une coquille de noix. Celui-ci, au contraire, est trop loin, il se désintéresse d'un danger qu'il ne prévoit pas. Celui-là, pratique, voit dans le commerce une excellente occasion de s'enrichir; cet autre se demande lequel des belligérants il a le plus d'intérêt à seconder?
Comment pourrions-nous ne pas remarquer que certains Neutres, très chatouilleux dès que, sans le vouloir ou en le sachant, on porte atteinte à leur intégrité de façade, semblent frappés de cécité et de surdité dès que des attentats ignobles sont commis par les soldats du Kaiser?
Ainsi se vérifie une fois de plus l'apologue de la poutre et de la paille; le petit mal que nous subissons semble insupportable à notre orgueil ou à nos intérêts, tandis que nous nous accommodons fort bien des désastres et des calamités infligés à autrui. Osons le dire : certains Neutres ont abusé de cette attitude tragi-comique.
Car il y a des Neutres par prudence, par égoïsme, par lucre, par calcul. Certains n'ont pensé qu'à faire leurs affaires, et de bonnes affaires, en exportant au profit de l'Allemagne des montagnes de denrées et des stocks de munitions. D'autres ont
poussé la neutralité jusqu'à frapper d'amende et de prison ceux de leurs citoyens qui osaient, en paroles ou en écrits, conspuer les théories de proie allemandes. Et non seulement il y a des Neutres, mais on voit même des Sur-Neutres, comme une grande démocratie dont le chef emboursa le plus protocolairement du monde les sévices de Guillaume; et il y a des Faux Neutres qui se vendent au plus offrant et poignardent dans le dos leurs alliés.
Oui, dans cette guerre monstrueuse, il sera dit que des peuples sont restés en apparence impassibles, se bouchant les yeux et les oreilles, se bâillonnant et se ligotant de peur que nos ennemis n'interprètent à injure un soupir, un regard, l'ombre d'un geste.
Eh bien, cela, passe encore! Mais pourquo^ les Neutres engagent-ils, avec leur neutralité militaire et civile, leur neu-
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tralité morale'^ Eussent-ils tant risqué à protester pour la forme et à affirmer, avec mesure et énergie, les éternelles vérités de principe? C'est ce qu'un écrivain, un pasteur de notre race, fait très bien entendre à ses ouailles de Hollande. M. Etienne Giran, dans une brochure éditée à Amsterdam, s'exprime en termes trop nobles pour que je ne tienne pas à placer sous les yeux du lecteur ces lignes d'une si belle sincérité :
(( La neutralité morale n'est pas régie par des conventions internationales. Elle est régie par des lois qui viennent de plus haut : ce sont les lois morales. Et ces lois morales créent des obligations qui l'emportent sur toutes les considérations humaines, tous les intérêts matériels, toutes les exigences de la vie physique. C'est V impératif catégorique de la conscience...
(( Une nation n'a pas seulement un terri-
toire et des intérêts matériels à défendre. Elle a aussi des intérêts supérieurs et elle a le droit de défendre son âme. Elle a le droit de défendre, jusqu'à là mort, son indépendance spirituelle et les inaltérables revendications de sa conscience nationale. Elle a le droit de sauvegarder son patrimoine moral! Elle en a même l'impérieux devoir... »
Et c'est un Neutre, c'est un Suisse qui a a écrit ces lignes :
(f Si, au lendemain de la brutale entrée en Belgique, les Suisses s'étaient levés comme un seul homme pour lancer spontadément un cri de protestation, si le Conseil fédéral avait témoigné, par un mot, sa sympathie au peuple envahi, c'eût peutêtre été un bonheur. Ils ne l'ont pas fait... Mais ce cri nous est resté dans la gorge. Il faudra bien qu'il en sorte une fois ! . . . Il faut que FAUemagne, une fois ou l'autre,
soit rappelée à la vérité morale, elle qui court si éperdument après l'estime de l'opinion publique; il faut qu'elle sache l'impression de stupeur et d'indignation qu'a causée, chez nous, sa lâche agression. La meilleure manière de défendre sa neutralité, c'est de crier lorsqu'on* touche à celle des autres I »
N'est-ce pas à ce sentiment si vrai, si profond, que répondait d'instinct M. Fazy, doyen d'âge du Conseil fédéral, lorsqu'il affirma, au début de la guerre, les droits de l'imprescriptible justice violés en Belgique?
Belle vieille voix sans écho I
Comment s'expliquer le silence atterré des Neutres, que la peur même n'excuse pas?
Ils ont une âme pourtant ! A quoi leur sert-elle? Comment ne voient-ils pas que ce drame gigantesque met aux prises le
juste et rinjuste, l'honneur et la traîtrise, le progrès et la barbarie?
Comment ne comprennent-ils pas qu'ils sont menacés et que la complicité morale de leur silence ne les préserverait pas contre le vorace égoïsme allemand ?
Ils ont vu, pourtant, saccager la Belgique qui, elle, était neutre; ils ont entendu récho du bombardement de la cathédrale de Reims, le râle des femmes et des bébés du Lusiiania, les coups de revolver de l'officier boche qui assassina miss Cavell ! Ils ont lu le manifeste des intellectuels allemands, les proclamations du Kaiser, les discours de ses ministres, toute l'immonde et goinfre Déclaration des Droits de l'Homme en Allemagne. Est-ce qu'il n'y a pas là de quoi soulever les vivants et les morts?
Voilà ce que, en dépit des égards dus aux Neutres, et de la reconnaissance que cer-
tains méritent, nous leur reprochons en notre for intérieur. Nous constatons avec tristesse, avec douleur, une faillite des sentiments humains les plus élémentaires, de l'Idéal le plus simple. Car enfin, si Neutre qu'on soit ou qu'on le veuille rester, il y a des crimes et des abominations envers lesquels le mutisme a trop l'air d'une fausse ou d'une vraie complicité.
On m'objectera que bien des voix individuelles ont,, chez les Neutres, protesté, et que le sentiment public s'est souvent prononcé, et que la Presse, dans la limite permise par les diverses censures étrangères, a flétri comme elle le devait la mentalité apache de l'Allemagne. Sans doute. Mais c'est de plus haut que nous attendions la parole grave, forte et digne; et rien ne nous est parvenu que circonlocutions avisées ou courtoises réclamations.
Car les Neutres, on peut le dire sans
manquer de politesse, ont une susceptibilité ombrageuse et inquiète qui ferait parlois sourire si on y avait le cœur. Qu'on gêne leur transit, qu'on survole leur frontière, qu'on touche, si peu que ce soit, à leur tranquillité, ils savent s'émouvoir, réclamer, affirmer leurs garanties. Ils défendent leur neutralité comme on souhaiterait les voir défendre les droits de l'humanité.
Alors, c'est plus fort que nous : nous pensons que des milliers d'hommes pourrissent déjà enterre, parce qu'il a plu au peuple allemand de jouer l'Ogre en folie; nous revoyons les ruines fumantes, les tribus d'esclaves enlevées comme un bétail, et les femmes souillées et les enfants égorgés.
Nous eonsidérons ces effroyables misères : et, entre le tonnerre du canon et les
rafales d'obus qui se répercutent aux
quatre bouts de l'Europe, nous écoutons. Une voix va-t-elle s'élever des plaines, des
fjords, des montagnes, de quelque coin perdu de la terre, pour rappeler au Kaiser que les Civilisés le désavouent, lui, sa Kultur et ses bourreaux ? Non I
Écoutons mieux : quelqu'un chuchote?
Non I des peuples meurent pour la liberté de tous, d'autres détournent la tête : c'est le silence, le grand silence des Neutres.
L'histoire racontera cela, pourtant!...