GUERRE D'USURE
Oui, guerre d'usure; nous devons en prendre notre parti. Usure jusqu'à extinction de souffle, jusqu'à épuisement de munitions, jusqu'à ce que l'ennemi terrassé râle, agonise et demande grâce. Guerre d'usure avec tout ce que ce mot comporte de pénible, de contraire à notre tempérament, d'irritant à notre impatience, d'accablant pour la fortune publique et les ressources particulières. On ne saurait acheter trop cher une victoire qui représente notre salut vital, notre chance même d'exister, la revanche du droit, les réparations de l'histoire, le monde entier préservé du plus
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abominable fléau qui pût le menacer, c'està-dire du triomphe de la Kultur allemande, au mufle bestial et aux mains de proie.
Certes, les journées d'hiver sont longues, les pluies intermittentes; on songe aux tranchées boueuses^ aux tempêtes de neige, à ce froid qui pétrifie les morts et gèle les vivants; on songe à nos villes, à nos hameaux occupés encore par les Allemands; on songe aux sanglots des mères, à la plainte des enfants, à tous ceux que la misère ronge, que l'angoisse dévore, et on se dit que de toutes les guerres, la guerre d'usure est bien une des plus cruelles.
Mais ce dont notre pays souffre, l'agresseur en souffre aussi. On n'est pas mieux dans les tranchées teutonnes, même casematées et abritées, que dans les nôtres; tant d-assauts répétés, de va-et-vient d'un champ de bataille à l'autre, tant d'efforts obstinés ont autrement affaibli le moral de
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nos adversaires que le nôtre. Eux aussi ont des femmes, des mères inquiètes, des foules avides de nouvelles; et dans plus d'une famille on pense avec souci à la pénurie de l'argent et au rationnement prochain des denrées. L'usure qui nous sauvera, nous, perd lentement l'Allemagne, et nous devons trouver là une raison de fermeté et de vivace espoir.
Sans doute, des terres françaises, des âmes françaises saignent sous l'occupation provisoire, mais nous savons qu'elles seront délivrées, tandis que l'Allemagne, de quelque côté qu'elle se tourne, n'aperçoit nulle part le signe définitif de la victoire. Elle peut durer, elle ne triomphera point; et plus sa chute aura été retardée, plus formidable sera l'écroulement.
Ses armées fondront peu à peu; elles fondent déjà, ses ravitaillements de toutes sortes se raréfient; ses mensonges ineptes^ ses
calomnies sans scrupules, ses affirmations cyniques se retournent contre elle; peu à peu, comme une grande marée grondante, monte vers elle l'exécration de Thumanité. A gauche, à droite, des ennemis tenaces lui barrent le passage; elle a pu, comme une chaudière en ébullition, répandre au dehors ses flots brûlants; mais déjà elle se voit endiguée, contenue; que sera-ce quand la ruine de TAutriche-Hongrie la découvrira^ et comment résistera-t-elle à la poussée victorieuse des assaillants? Elle prolongera la lutte, pied à pied, soiti Et ensuite? Il faudra bien qu'elle succombe.
Car l'Allemagne n'a pas compté, elle, sur la guerre d'usure; elle n'a rêvé que la guerre d'écrasement, elle a voulu tomber sur nous d'abord, puis sur la Russie comme la foudre, remplir le monde d'admiration et d'effroi. Faux calcul, qu'à demi paralysée elle expie de son impuissance 1 Ah ! qu'elle
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doit se sentir loin de compte! Et comme ses dirigeants, militaires brutaux, diplomates fourbes, intellectuels dégénérés, doivent s'étonner des résultats de leur mauvais coup manqué I Ils pensaient que la Belgique s'effacerait devant eux^ et la Belgique s'est défendue pendant des semaines et se défend encore avec un tronçon d'ar-
mée; ils comptaient que l'Angleterre les laisserait faire, et ils ont attiré sur eux l'ennemi le plus courageux et le plus obstiné; ils estimaient que la Serbie serait aplatie en quelques jours, et les soldats serbes héroïques sont encore debout; ils espéraient arriver à temps pour vaincre les Russes, et les Russes peu à peu amassent les forces compactes qui les refouleront enfin sur leur propre territoire. Ils n'avaient prévu ni l'intervention du Japon ni celle de l'Italie!
Regardons la situation telle qu'elle est :
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à qui profite la guerre d'usure? A nous, et à nous surtout, qui, réparant Tinsuffisance de notre préparation, avons vu reforger Toutil de combat, créer des armements nouveaux, et qui assistons au merveilleux spectacle d'un peuple fait pour Télan et l'assaut, et qui s'adapte, avec la plus stoïque endurance, aux nécessités de cette guerre insoupçonnée.
Guerre d'usure! Sachons supporter les sacrifices qu'elle coûte. Elle épargne, en attendant le gros choc, des milliers de jeunes et belles existences; elle ne détruit dans notre pays rien de ce qui est indispensable pour qu'il vive et se refasse ensuite; elle nous permet de nous ressaisir, de nous améliorer, de nous hausser dans l'épreuve. Pour avoir mis si longtemps à mûrir, les fruits de la victoire seront plus beaux et plus savoureux.
Je n'en vois qu'un : tendre son âme et raidir sa volonté, résister à toute suggestion de lassitude ou de découragement; et pour cela, s'employer tous, chacun selon ses forces, son âge, ses moyens, à défendre notre cher pays dans le présent, à le faire paraître plus glorieux dans l'avenir.
De plus en plus, la guerre s'annonce une guerre de lenteur : prenons-en notre parti. Il y faut un certain courage, rien n'est plus contraire à notre tempérament; il nous est permis de trouver le temps long, puisque cette effroyable guerre dure depuis des mois qui semblent des années; mais
pensons à ceux qui, sans se plaindre, avec un héroïsme tranquille, vivent dans les tranchées, ont vu Thiver succéder à l'automne, puis le printemps à l'hiver, puis l'été au printemps; et nous nous sentirons fortifiés et consolés par leur admirable exemple.
Toutes les lettres que je reçois du front, jeunes soldats, jeunes et vieux officiers, manifestent une fermeté et un espoir si tenaces que, fière de ses enfants, la France peut escompter, si elle sait patienter et se dévouer, la victoire certaine. Nous avons trop vécu de certitudes faciles; on nous a un peu traités comme des enfants à qui on fait miroiter la récompense immédiate; on nous a trop répété que nos ennemis manqueraient de persistance, se lasseraient vite; on nous a déçus en nous disant que l'Allemagne verrait bientôt tarir ses subsistances, ses munitions et ses hommes.
Ayons le bon sens de regarder la réalité en face : elle est rassurante si nous voulons nous rendre compte de la résistance incroyable, du nerf d'attaque dont nos soldats font preuve. C'est en eux, n'en doutez pas, que réside l'avenir; en eux, c'est-àdire dans les vertus profondes et éternelles de notre race.
Voyons, c'est merveilleux; c'est grand comme V Iliade et le cycle des guerres de Napoléon, le miracle de ce peuple qu'on se représentait au dehors comme dégénéré, miné par la dépopulation et l'alcoolisme, aveuli par des mœurs parlementaires sans vigueur, et qui s'est ressaisi pour vaincre superbement sur la Marne, et qui, depuis, lutte chaque jour et chaque nuit^ dans une guerre de siège harassante et monotone I
Fixons là nos regards et ne les laissons pas trop détourner par les inévitables fluctuations de ce jeu tragique qui met tant de
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peuples aux prises et ensanglante l'Europe aux quatre points cardinaux. Sans doute, il est regrettable que nos vaillants alliés les Russes aient dû se replier; mais l'expérience nous a appris que leur moral n'est jamais atteint dans ces alternatives d'avance et de recul; nous savons qu'avec un inlassable courage, ils frappent et meurent, s'avancent, quand les obus leur manquent, en masses innombrables à la baïonnette.
Leur rôle semble être celui de bouchers sublimes. Ils déciment les armées allemandes et y taillent comme la faux des moissonneurs dans les blés. Même vaincus,, ils resteraient invincibles.
Nous avons eu un moment de tristesse en apprenant que chez nos amis les Anglais, comme chez nous, un gigantesque effort devait être demandé à l'industrie pour augmenter le stock des armements et des munitions. C'est que nous sommes
impatients d'en finir. Soyez tranquilles, on en finira; mais qui veut la fin veut les moyens : nous pouvons être les plus forts, les mieux armés; dès lors, nous le serons.
Nous voudrions aussi voir d'autres peuples nous soutenir; qui nous dit qu'ils ne marcheront pas à leur heure? L'Italie s'est bien décidée, après de longues hésitations et bien des pourparlers. Il y a une logique de l'intérêt qui, jointe à celle du sentiment, précipite les actions humaines. Espérons, mais espérons sans hâte et sans énervement.
Et même, disons-nous tout net : « Cela finira peut-être avant l'hiver; mais s'il faut une campagne d'hiver, nos hommes auront assez d'endurance et d'intrépidité pour s'y résigner. S'il le faut, les femmes de France reprendront, sans trop attendre, leurs aiguilles à tricoter, afin que leurs fils, leurs frères, leurs maris, leurs fiancés ne souf-
frent pas trop du froid ». 11 est sage d'envisager cette nécessité; si elle ne se réalise pas, tant mieux ! Si elle s'impose, tous nous la subirons d'un cœur peiné, mais ferme.
Aucun de nous n'a le droit de se plaindre tant que nos soldats, nos héros ne se plaignent pas. Et ils ont trop à faire et à bien faire pour se plaindre. Lisez avec moi, voulez-vous, ces passages de deux lettres que je viens de recevoir. La première est d'un écrivain (1) qui, réformé, ne pouvant se battre, obtint — à grand'peine — de servir comme brancardier au feu :
« Vous savez combien sont durs, acharnés et glorieux les combats dans cette région de...; je crois que le plus pénible de la besogne sera fait avant quelques jours; mais vraiment, ces mots d'une terre arrosée de sang et bourrée de cadavres cessent d'être métaphoriques par ici; lorsqu'on
(1) Jean Viollis.
saura les conditions d'horreur de cette lutte, un frisson s'élèvera longtemps et longtemps après nous. Elle s'est livrée... sous un ouragan de fer et de feu, parmi les souffrances de la soif, et pas un instant nos hommes n'ont fléchi. « Les braves gensi Les braves gens!» Vous connaissez ces mots mieux que personne; eh bien! ils reviennent aux lèvres dix fois chaque jour; les hommes de chez nous, voyez-vous, il fallait cette épreuve pour les connaître. Ce qu'ils font est splendide, et la façon dont ils le font plus belle encore : simplement, fortement, honnêtement, avec un joli et serein sourire... »
Et voici ce que m'écrit un autre bel écrivain (1), père de famille, lui aussi, territorial, sergent d'un groupe de travailleurs, de pionniers au feu :
« La belle musique que nous avons eue
(1) Gaston Chérau.
hier au soir et cette nuit I Je m'étais imaginé jusqu'ici avoir entendu ce qu'on fai- ' sait de mieux en ce genre; mais que j'étais loin du compte que nous avons servi aux voisins comme clôture pour ces fêtes de la Pentecôte I A dix-huit heures et demie, les avions étaient en l'air, les nôtres (une dizaine dans un très petit secteur), salués par un feu d'artifice qui a duré jusqu'au crépuscule... Tout à coup, un oiseau nouveau est apparu; je n'ai pas le droit, ici, d'en décrire la forme, mais je le verrai toute ma vie : il a foncé vers les lignes allemandes, a fait certains signaux, et aussitôt notre front s'est enflammé. Ce n'a plus été d'un bombardement qu'il s'est agi, mais d'un véritable cataclysme; les mares, près des fermes, en avaient de petites vagues... A minuit, reprise de la danse. Mais la plus belle figure du quadrille a été celle qui s'est jouée à deux heures du matin I Ça, .
c'est indescriptible! Allons, allons, nous faisons bien les choses I...
<c C'est une belle destinée que la mienne, et je la chéris de m'avoir conduit, sans que je fasse rien pour elle, en m'abandonnant aveuglément à elle, au point oii je me trouve. Notre vie a une saveur dont je ne me dout>ais pas... »
Voilà des paroles très françaises, allègres, franches et d'un son clair. N'y entendez-vous pas, comme moi, l'écho des clairons de marche et l'accent annonciateur de la finale victoire?
Il n'a pu nous laisser indifférents, il nous a émus et touchés, ce beau manifeste des intellectuels espagnols en faveur de la cause des Alliés, au nom de la civilisation outragée.
Sachons reconnaître la valeur de cette manifestation de sympathie : elle est grande et elle choisit, avec courage et franchise, une heure qui nous la rend plus précieuse encore : Theure où nos amis les Russe» reculent et où l'effort allemand va tomber sur nous de son lourd poids ; l'heure où les neutres du Nord et les neutres balkaniques, prudents, écoutent ce qu'ils croient être la
voix de leurs intérêts ; Theure où l'impuissance apparente de l'Amérique et la défaillance du prince spirituel des âmes feraient croire, chez les peuples qui nous regardent, à une faillite des principes moraux et des idées généreuses.
Ce manifeste, ne l'oublions pas, nous vient d'Espagne, d'une Espagne à laquelle bien des affinités latines, d'esprit et de cœur, nous lient, mais qui, sous l'empire des partis religieux et politiques, en souvenir des rancunes méritées par la campagne napoléonienne, et aussi par suite/ des propagandes germaniques à outrance, ne nous a pas témoigné toutes les sympathies que méritait peut-être la justice de notre cause d'aujourd'hui.
Si l'on songe à la formidable campagne de fausses nouvelles, de mensonges, d'insinuations tendancieuses dont nos voisins ont été submergés, il ne faut pas trop
s'étonner que cette manifestation éclatante de rélite de la pensée, du savoir, des lettres et des arts espagnols ait tardé à se produire, mais se rappeler qu'elle a été précédée déjà par d'autres déclarations identiques entre lesquelles brillait le grand nom de Blasco Ybanez.
Il faut bien nous résigner à voir ce qui est : la mobilisation générale des énergies allemandes dans tous les domaines de la lutte, mobilisation préparée de longue date dans tous les pays et qui emploie sans déchet ni pertes les forces vives et intégrales de l'Allemagne, qu'il s'agisse de ses soldats, de ses ouvriers d'usine, de ses chimistes, de ses intellectuels, de ses commerçants et de ses journalistes. Quand on pense à l'immense effort exécuté contre nous, à cette bataille non seulement à coups d'obus et de gaz asphyxiants, mais à coups de calomnies audacieuses et de dénégations
effrontées, on doit se réjouir de voir ces professeurs, ces écrivains, ces artistes espagnols déjouer le piège, se hausser par une juste et clairvoyante vue à la connaissance de la vérité, et proclamer avec simplicité les éternelles conceptions du Bien et du Vrai.
Ce qui donne à ce manifeste une expression particulière, c'est son accent de candeur généreuse au sens le plus pur du mot. Alors que le Pape lui-même hésite à démêler Terreur de la vérité, et déclare aimer également tous ses enfants, c'est-à-dire les agresseurs et les victimes, Abel et Caïn, le manifeste espagnol atteste avec une fierté qu'eût goûtée l'immortel Cervantes les droits invincibles de la conscience humaine.
Rien n'est plus consolant et fortifiant pour nous, à cette heure où, selon le mot très dur, mais tristement juste de Clemen-
ceau, on voit des peuples lutter pour la civilisation, alors que d'autres s'enrichissent à les regarder combattre et mourir. Remercions, d'un cœur fraternel, ces grands d'Espagne, oui, grands par la pensée et le cœur, d'avoir compris qu'au-dessus des intérêts mercantiles immédiats, ce qui se joue en ce moment n'est rien moins que le sort du monde.
Jamais péril plus grand n'a menacé les progrès humains, fait vaciller le flambeau sacré que nous tenons d'Athènes et de Rome. L'Espagne vient, en la fleur de son cerveau, de donner un viril exemple aux neutres. Souhaitons qu'il rencontre des imitateurs, souhaitons-le pour le culte de l'Idéal. Restât-il sans autres échos, ce noble manifeste n'en retentira pas moins dans l'histoire (1).
(1) A l'heure où paraîtra ce livre, nous avons pu constater de nouvelles et précieuses sympathies des lettrés
et des artistes espagnols. Elles sont venues se manifester à Perpignan et, par elles, nous avons senti battre le cœur chaud de la Catalogne. La piraterie allemande, s'attaquant aux vies des neutres, la mort du compositeur Granados n'a pu laisser insensible l'orgueil et la raison de l'Espagne. Un échange cordial de pensées entre les deux peuples pour la célébration du centenaire de Cervantes, les conférences faites à Madrid par des lettrés, des philosophes et .des savants français, la bonne parole portée à travers l'Espagne par M"*^ Gabrielle Réval et l'intéressant entretien que lui a accordé le roi Alphonse XIII, bien d'autres signes témoignent qu'une évolution s'accomplit, rapprochant l'idéal de deux peuples pour lesquels il ne devrait pas y avoir de Pyrénées.
Je voudrais les voir affichées sur les murs de toutes les mairies, je voudrais les entendre redire par tous les maires des hameaux de France devant les populations assemblées, je voudrais qu'elles retentissent à tous les prônes, ces paroles simples, fortes et belles que M. Raymond Poincaré a prononcées le 14 juillet devant le cercueil de Rouget de Lisle, Timmortel auteur de la Marseillaise,
Elles eussent été dignes d'être transférées au Panthéon, les cendres de ce pauvre officier que l'amour de la patrie anima d'un souffle sacré et qui, dans un transport sublime, improvisa ce chant dont « les notes
grandioses parlent une langue universelle», comprise aujourd'hui de tous les peuples comme un symbole de justice et de liberté.
Les Invalides, pleins de glorieux souvenirs, les Invalides où dort le Héros couronné qui au nom de la Révolution porta la gHerre aux rois, les Invalides où reposent les fastes de la gloire parmi les armes et les drapeaux, honoreront du moins, de leur solennel tombeau, l'aède illustre et obscur « dont les accents ont éveillé, au cœur de la nation, tant de vertus surhumaines ».
Infortuné créateur, dont la tombe presque inconnue à Choisy-le-Roi entendit l'écho d'airain des strophes altières retentir, aux heures de danger, sur toute la France en armes; honnête Rouget de Lisle que la Ré*volution dédaigna, que l'Empire méprisa, que la Restauration exécra, et qui, méconnu, oublié, descendit dans l'ombre de son immortalité les plus humiliants degrés de la
misère, jusqu'à la prison pour dettes, dont la générosité de Déranger le tira, jusqu^au gîte de charité où la délicatesse du général Blein et des braves gens de Choisy-le-Roi lui assurèrent le repos de sa vieillesse et la paix de sa mort !
Injuste destinée, sort enviable pourtant puisque, l'homme mort^ l'œuvre reste, et que « partout où elle retentit, la Marseillaise évoque Tidée d'une nation souveraine qui a la passion de l'indépendance et dont tous les fils préfèrent délibérément la mort à la servitude ».
Ce qu'il convenait de dire sur ce chant mémorable, qui s'envole de la bouche des soldats comme porté sur l'aile au vent des étendards et la stridence de cuivre des clairons, M. Poincaré Ta dit avec une sobriété et une conviction qui, à elles seules, rendraient grand son discours, si le Président de la République ne s'était surpassé encore
en faisant de ses paroles la paraphrase éloquente de la Marseillaise, en s'inspirant d'elle pour attester à la France et au monde le bon droit de notre cause et Tinvincible ténacité de notre lutte.
Aucun jour mieux choisi, aucune circonstance plus démonstrative, pour affirmer, à la face des belligérants et des neutres, cette indéniable vérité.
« Depuis de longues années notre démocratie laborieuse se plaisait aux travaux de la paix; elle ne cherchait qu'à maintenir avec toutes les puissances des relations courtoises ; elle aurait considéré comme un criminel ou comme un insensé tout homme qui aurait osé nourrir des projets belliqueux. Malgré les provocations répétées, malgré les coups de théâtre de Tanger et d'Agadir, elle était restée silencieuse et impassible.
A l'heure où, avec son inlassable fourberie et son épais cynisme, l'Allemagne s'ob-
stine, au mépris de la plus flagrante évidence, à prétendre qu'elle a été attaquée, il sied de voir un chef d'État, d'une probité morale indiscutée, répondre au nom du peuple qu'il représente que seul l'esprit de domination germanique a voulu menacer la liberté des peuples.
M. Raymond Poincaré a proclamé là l'histoire vivante et vengeresse, celle qu'on ne trompe pas et qui ne trompe pas, incorruptible comme la justice, sévère comme le châtiment. Avec une émotion intérieure profonde, en communion avec l'âme du pays, le Président de la République a déclaré ce que nous pensons tous : la nécessité d'imposer à l'ennemi une paix qui vengera nos morts, refera une France intégrale, sanctionnera la défaite définitive de l'Allemagne et dissipera le cauchemar que la mégalomanie allemande fait peser sur l'Europe.
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Il faudrait les lire dans les tranchées, les lire dans toutes les casernes et toutes les ambulances, les apprendre et les faire réciter à tous les enfants des écoles, ces paroles si hautes et si justes :
(( De quoi demain serait-il fait, s'il était possible qu'une paix boiteuse vînt jamais s'asseoir, essoufflée, sur les décombres de nos villes détruites? Un nouveau traité draconien serait aussitôt imposé à notre lassitude et nous tomberions, pour toujours, dans la vassalité politique, morale et économique de nos ennemis... Qui donc oserait faire cette injure au bon sens public et à la clairvoyance nationale? Il n'est pas un seul de nos soldats, il n'est pas un seul citoyen, il n'est pas une seule femme de France qui ne comprenne clairement que tout l'avenir de notre race, et non seulement son honneur, mais son existence même, sont suspendus aux
lourdes minutes de cette guerre inexorable...
<( Non, non, que nos ennemis ne s'y trompent pas! Ce n'est pas pour signer une paix précaire, trêve inquiète et fugitive entre une guerre écourtée et une guerre plus terrible, ce n'est pas pour rester exposée demain à de nouvelles attaques et à des périls mortels que la France s'est levée tout entière, frémissante, aux mâles accents de la Marseillaise ! »
Lutter jusqu'à la victoire, voilà ce que dans son hommage aux morts, aux mères en larmes, aux vertus stoïques de notre pays, a exprimé avec une magnifique simplicité M. Poincaré. Maintenons haut et ferme cette devise. Par elle, nous sauverons, grâce à nos armées héroïques, par la force morale et l'endurance du pays, avec la gloire de la France, l'avenir de la civilisation.
La première de toutes et la plus importante, M. de la Palisse le dirait, c'est l'organisation militaire. La désignation des trois nouveaux sous - secrétaires d'État atteste le souci du gouvernement de développer au mieux les Services essentiels.
L'opinion publique espère peut-être plus encore.
Lorsqu'elle attend et réclame une offensive plus énergique de nos armées, sans doute a-t-elle tort. Il apparaît bien que si cette offensive avait pu enfoncer la résistance ennemie et délivrer du coup la France d'abord et la Belgique ensuite, nos
ï héroïques soldats Tauraient réalisée. Lorsque, par contre, ropinion publique pense que les Allemands, avec leur puissant esprit d'organisation, tirent le meilleur parti qu'ils peuvent de ces temporisations forcées, elle n'a que trop raison.
C'est l'évidence même que, après s'être grossièrement trompés dans leur attaque brusquée sur les Belges et sur nous, les Allemands ont su mettre le temps à profit, organisant la production intensive des munitions, réglementant la consommation de leurs récoltes, influençant la peur ou l'esprit de lucre de certains neutres pour se ravitailler en dépit du blocus des mers, utilisant leurs chimistes au perfectionne-^ ment des moyens de destruction, créant une guerre nouvelle par l'emploi de leurs zeppelins et surtout de leurs sous-marins, sans parler des surprises qu'ils peuvent nous réserver encore.
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L'opinion publique, même en acceptant les erreurs initiales, — manque de préparation, fausse appréciation des plans et des ressources de Tennemi, insuffisante fabrication de canons lourds, mitrailleuses, obus, se demande si nous opposons à notre adversaire une initiative, une persistance, une méthode égales aux siennes; si, par exemple, nous avons suffisamment paré à l'invasion certaine et imminente des sousmarins allemands dans la Méditerranée, et si, dans cet art de l'aviation, où nos pilotes sont maîtres, on donne toute l'extension suffisante, on combine suffisamment les escadres nombreuses de l'air que Wells en Angleterre, qu'Hervé et nombre de Français réclament chez nous : escadres permettant de foudroyantes invasions et des bombardements définitifs ?
N'est-il pas permis aussi de se denaander si, aux procédés de guerre allemands, nous
allons enfin répondre avec une vigueur destructrice semblable? Les conventions de La Haye sont une belle et noble chose : mais elles n'engagent qu'envers des hommes dignes de ce nom. Il est évident que les gens qui torpillent le Lusltania ont abdiqué leur quaUté d'hommes. Pourquoi dès lors les traiter comme tels ? On peut respecter les blessés et être humain aux prisonniers tout en multipliant envers les soldats vivants les procédés d'anéantissement. S'il est vrai que certains de nos savants se sont heurtés à ce non possumus : (( Ce que vous proposez affaiblirait l'ennemi et aiderait à le vaincre, mais nous ne voulons pas transgresser les conventions de La Haye, » peut-être est-il licite de juger ce scrupule honorable, mais regrettable:
Si le temps a pour nous une valeur considérable, si c'est par l'usure que nous devons venir à bout de l'Allemagne, — et
nous en viendrons à bout, ce n'est pas douteux, — il convient cependant de ne pas oublier qu'elle aussi connaît et décuple la valeur du temps. Il faut vingt ans pour faire des hommes, mais il faut beaucoup moins pcrur créer des engins de meurtre, et les usines Krupp, en dépit de leur grève partielle, ronflent d'un feu d'enfer. Soyons bien persuadés que toute l'Allemagne, de même qu'elle était tendue à la conquête, l'est maintenant à la défense.
Les ressources militaires sont-elles les seules que l'on puisse, dans certains domaines (marine et aviation) intensifier?
L'opinion publique ne le pense pas. La question des neutres et du transit de tout ce qui peut servir à l'ennemi se pose déplus en plus impérieuse. Sans attenter à l'indépendance des États neutres, ne pourrait-on exercer un contrôle plus effectif et plus rigoureux sur la contrebande de guerre,
même sur celle du pétrole, des essences, du cuivre qui ravitaillent les Allemands et leur permettent la guerre sous-marine?
Marins et Ary Leblond, dans leur revue la Vie, viennent de constater que : « L'amirauté anglaise n'est pas moins pusillanime que la nôtre, on Ta vu par de récents incidents en Grèce. Dès qu'on prend un navire grec ou américain, ou norvégien, ou hollandais, portant sur son pont une cargaison visiblement destinée à des sous-marins allemands, — dans les points d'escale (à peu près notoires pour nos officiers) de ces sousmarins — et qu'on le conduit à la visite dans un port, le commandant français ou anglais qui a effectué la saisie est presque toujours sûr d'être désavoué ; il en arrive à déclarer qu'il ne saisira plus que les caisses sur lesquelles le trafiquant neutre aura daigné écrire en grosses lettres : « Contrebande de guerre à destination de l'Allemagne. »
Et ils ajoutent :
« Les ministres de la marine anglais et français ont toutes facilités pour édicter un règlement nouveau adapté à Texpérience, à la pratique de cette guerre. Voici que des sous-marins ennemis vont se multiplier dans la Méditerranée pour couler nos vaisseaux de guerre et les bateaux de commerce neutres qui ne font pas la contrebande. Les Neutres seraient les premiers à comprendre que nous voulions à toute force sauver de la mort des milliers de nos matelots et les passagers de toutes nationalités ; que pour cela nous confisquions délibérément toutes cargaisons qui nous semblent suspectes^ quitte à en exonérer les expéditeurs avoués. »
Retenons la conclusion :
« La plus sûre façon de nous rallier les neutres, n'est pas de céder à des réclamations que certains États ne nous font que
pour montrer de la bonne volonté à leurs armateurs contrebandiers, que d'autres emploient comme moyens de chantage diplomatique. Le jour où nous poserons nettement devant eux que nous distinguons entre les États et les particuliers dans certains cas, que les droits de souveraineté d'un État neutre sur les navires appartenant à cet État impliquent des devoirs de contrôle, que les droits tombent quand le contrôle ne peut pas être exercé, que ce contrôle n'est pas exercé en ce moment, les États s'inclineront respectueusement. »
En ce moment, le temps qui coule semaines par semaines et mois par mois vaut plus que de l'argent; il représente de la vie humaine, de la vie stoïque, de la vie sacrée.. Toutes les mesures qui la préserveront en frappant l'Allemagne au cœur sont indispensables et urgentes I
Ne nous lassons pas de les rétablir, puisque le kaiser, dans son nouveau Manifeste, réitère les mêmes ineptes mensonges, ose prétendre que FAUemagne innocente fut attaquée et que seuls les alliés voulurent et déclanchèrent la guerre.
Voilà, pris encore et toujours sur le fait, le mensonge vivant, acharné de nos ennemis; car l'Allemagne entière, d'après ce que nous en pouvons juger, pense et parle comme l'Empereur. Et il faut bien que ce mensonge, dès le début, ait eu force de loi dans l'esprit de tout un peuple, puisque les sozial-demokrates, pour justifier le démenti
de leurs doctrines et leur soumission passive aux événements, bafouillent cette pitoyable excuse d'avoir cru que la Russie, sans rime ni raison, avait déclaré la guerre à leur pays.
Si le livre J'accuse^ dont on a beaucoup parlé, est bien l'œuvre d'un Allemand, authentique et sincère, — ce dont on douterait presque, tant ce réquisitoire lucide, conscient, logique, conclut pour notre cause, — il faut admettre que l'Allemagne, dans son aveugle stupidité, a avalé cette fable monstrueuse, tel, selon la mythologie, Kronos dévorant une pierre emmaillotée.
L'auteur de J'accuse affirme que son pays entier n'est pas coupable, parce qu'il fut abusé; quelle complaisance à tout croire en ce cas! Car les faits sont là : la haine contre la Russie a éclaté le jour même de la guerre avec une soudaineté, une fureur, une sauvagerie dont une enquête russe, pu-
bliée à Pétrograd sur documents indiscutables, — enquête reproduite dans la Revue des Deux Mondes par Téodor de Wyzewa, — nous apporte Feffarant témoignage. Il est bien rare que la folie des foules éclate si spontanément; il faut qu'elle ait couvé de longue date; alors l'étincelle fait exploser la poudrière.
D'après l'auteur de J'accuse, un certain nombre de braves gens en Allemagne v^r^ raient clair, mais ils n'osent et ne peuvent parler. C'est possible, mais c'est fâcheux, car unis aux quelques socialistes tardivement repentis (heu ! heu ! le sont-ils vraiment?) ils feraient nombre et démontreraient que l'union fait la force, au moment où à nouveau des intellectuels allemands viennent d'affirmer leur folie de proie.
Si, parmi les responsables, il nous faut compter la sozial-demokratie qui trahit au premier jour la grande cause de la f rater-
nité des peuples, que dirons-nous des officiers et soldats qui souillèrent leur bravoure par rincendie, le meurtre et les sévices les plus abjects dont la récente enquête russe nous apporte le hideux commentaire :
jeunes filles violées, femmes dévêtues et visitées aussi brutalement et outrageusement que par un viol, et cela en Allemagne même, dans les trains et les gares qui parquaient cet inoffensif bétail mourant de faim, de soif et de fatigue?
Généraux et soldats du kaiser resteront écrasés sous le poids de la pire responsabilité. Tout au plus pourrait-on dire que ces sombres brutes, ces répugnants automates furent le bras agissant d'une pensée directrice : celle de TEmpereur, des princes, de l'état-major, des hobereaux et de l'Allemagne. L'armée allemande ne serait pas cet instrument de sadisme et de cruauté, si elle ne sentait pas sur sa nuque le souffle de
RESPONSABILITIÊS 65
rhaleine enflammée de son autocrate et du peuple tout entier.
Responsables, ces généraux qui voient dans la guerre la plus haute forme de la Kidtur] responsables, ces ministres qui s'efïorcent de justifier par leurs arguties la plus scélérate des guerres; responsables, ces usiniers qu'enrichit la fabrication intensive des canons; responsables, ces commerçants qui ne trouveraient pas Tunivers assez vaste pour y écouler leurs produits ; responsables, ces bourgeois mégalomanes ; responsables, ces mégères complices des pillages; responsables, ces journalistes serviles ou stipendiés; responsables surtout, ces intellectuels qui cherchèrent dans le droit, la science, Thistoire, la philosophie, la justification de leurs détestables doctrines !
Ah ! ceux-là, qui sont Télite de la nation et sa supériorité, son renom devant l'Eu-
66 l'immense fffort
rope, nous ne pourrons jamais leur pardonner. Ceux-là qui se réclamaient de l'intelligence et de la méthode d'examen scientifique; ceux-là, si même toute l'Allemagne eût été plongée dans les ténèbres d'une incurable démence, devaient voir juste; ceux-là n'avaient pas le droit de s'inféoder sans contrôle, comme des laquais, à leur gouvernement de proie ; ceux-là, dont la mission est de s'élever à la haute appréciation des causes et à la conscience [scrupuleuse des devoirs moraux; ceux-là qui devaient être les flambeaux de l'Allemagne et éclairer sa mentalité pervertie; ceux-là sont les seuls que nous ne puissions excu^ ser! Ils ont prostitué la pensée, avili le savoir ; ils ont déshonoré à jamais cette Ktillur dont ils sont si fiers I
Voilà les responsables : les uns paieront de leur sang, les autres de leur or, les derniers de notre mépris. Ge sera le compte à
régler de l'avenir. Aujourd'hui ne pensons qu'au présent, ce présent si éloquemment évoqué par Anatole France dans son beau livre : Sur la Voie gio?neuse.
L'élan allemand est brisé, mais « il nous « reste à faire un immense effort en (( hommes, en armes, en munitions, en (( vivres. Nous sommes reconnaissants à « nos alliés de leur aide précieuse. Mais (( nous devons compter sur nous-mêmes... « La victoire est certaine, mais il faudra (( l'aller chercher loin, la poursuivre jus- « qu'au coeur de l'empire germanique ! »
Oui, assurons le présent! L'heure des responsables viendra toujours...
UTILISATIONS
Les idées sur la guerre sont les plus lentes à se modifier, parce qu'elles sont des survivances et que, appliquées jusqu'en 1914 à des armées de métier, elles constituaient un art spécial de stratégie et de tactique dont le cataclysme actuel déjoue toutes les prévisions et renverse tous les calculs (*).
La guerre des Boers, la campagne de Mandchourie auraient pu nous éclairer sur
(i) C'est seulement après plus de vingt-deux mois de guerre qu'on s'avise de rajeunir les cadres et, dans cette campagne épuisante, d'assurer aux soldats des chefs plus jeunes et plus vigoureux, tout en conservant ceux que leur supériorité intellectuelle, leur résistance physique désigne au commandement. Pourquoi n'avons-nous pas choisi, parmi le vrai mérite et les services rendus, des colonels et des généraux de trente à quarante ans?
les conditions nouvelles de la guerre, au moins partiellement. Il n'en a rien été parce que l'on restait hypnotisé sur les conditions passées du combat, le rôle de Foffensive et l'emploi des masses d'hommes, sans avoir pressenti quel élément nouveau et terrible instaurerait dans la science du meurtre le machinisme moderne.
M. Ch. Humbert l'a très justement constaté au cours de son incessante lutte pour la fabrication intensive du matériel de guerre : « Entre les batailles du temps de Louis XI V^ celles du premier Empire et celles de 1870, il y a certainement beaucoup moins de différence qu'entre ces dernières et celles de 1914-1915 ».
Et il ajoute :
(( Le machinisme a pris dans les armements une place tout à coup formidable ; l'artillerie a désormais le rôle prépondérant dans la bataille, car l'infanterie ne peut pro-
UTIUSATIONS îf
gresser que si le canon a d'abord bouleversé et anéanti les retranchements de l'armée adverse. »
Nous n'avions pas prévu cette transformation, ce déplacement des valeurs d'action. Une première erreur, celle de la guerre courte résolue par l'offensive héroïque, semble avoir été suivie d'une autre illusion : la guerre d'usure, où l'Allemagne, bloquée, sans pain, sans viande, sans munitions, sans possibilité de les renouveler, succomberait pour peu que nous ayions la patience d'attendre.
Nous avions compté sans les Neutres qui l'alimentent et la fournissent; nous avions compté sans son génie d'organisation et de méthode. L'Allemagne, qui voulait nous écraser en nous tombant dessus à travers la Belgique, a, sitôt repoussée à la bataille de la Marne, fait face aux nécessités surgies. Pour prolonger la guerre, elle n'a eu
72 l'immense El- fort
qu'à continuer, hauts fourneaux allumés, ouvriers à l'œuvre, son labeur de préparation d'avant la guerre.
Nous avons dû tout improviser dans un inévitable désordre. Cet effort a été magnifique : récriminer comme on l'a fait trop souvent sur des maladresses ou des manques de prévoyance trop certains trahit, plutôt que sert notre cause. C'est le moment où l'union sacrée doit concentrer toutes les bonnes volontés et les tendre au but suprême. Si nous avons été coupables, et, par nous : j'entends ceux qui avaient charge de prévoir ou d'agir, ce n'est pas tant depuis la guerre, mais avant la guerre qu'il faudra rechercher plus tard les responsabilités.
Et c'est là la grande leçon que nous devons retenir, parce qu'elle nous coûte assez cher en belles vies humaines : l'improvisation, si vigoureuse, si ingénieuse, si accé-
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lérée qu'elle soit, ne remplace pas la préparation. Nous n*étions pas préparés, c'est entendu. Eh bien, maintenant qu'il nous est prouvé que l'Allemagne boit, mange à son gré, fabrique des canons, des sousmarins, des zeppelins, des mitrailleuses, des obus en quantités énormes, unissons toutes nos énergies pour prendre sur elle le dessus, et pour cela employons tous les bons vouloirs, toutes les valeurs matérielles ou morales I
Les Allemands ont utilisé, utilisent chaque jour davantage les femmes; faisons-en autant : l'atelier vaut mieux que le cabaret ; et le travail, que beaucoup accepteraient, les tirerait d'une oisiveté malsaine pour elles et stérile pour le pays.
Les Allemands ont derrière leurs soldats une immense armée ouvrière; s'il est vrai, comme l'affirme M. Ch. Humbert, que malgré des réalisations très rassurantes, la
T4 l'immm^se effort
main-d'œuvre manque ici et là dans trop d'usines encore, que le gouvernement n'hésite pas à prendre les soldats-ouvriers du Front el des dépôts pour les employer, ouvriers-soldats, aux usines (1) !
Nos médecins civils vont être employés, le sont déjà beaucoup mieux qu'au début de la guerre; là encore, que de dévouements offerts^ que de spécialités à employer! Et nos chimistes I Et nos ingénieurs! Et tous ceux qui peuvent apporter le concours d'une compétence et qui ne demandent qu'à servir dans la mesure de leur intelligence et de leurs forces !
Voyez-vous, nous payons une fois de plus, idéalistes que nous sommes, notre foi aux idées abstraites et aux généralisations philosophiques. De ce que le suffrage universel et de ce que le service militaire égal
(1) Après vingt-quatre mois, il se plaignait que le travail de nuit n'était pas encore généralisé ni intensifié.
UTILISATIONS 75
pour tous soient des vérités très belles, elles n'en comportent pas moins certains tempéraments. T/idée juste qu'il ne faut pas d'embusqués, l'idée que tout le monde doit l'impôt du sang nous a conduits, au jour de la mobilisation, à dépeupler notre industrie métallurgique et à arrêter ou à ralentir nos grandes usines.
Quand l'on s'est aperçu, et on s'est aperçu bien vite, que nous n'avions pas assez d'artillerie lourde, d'obus et de mitrailleuses, il a fallu créer d'urgence un personnel : chaque jour on l'augmente, et ce n'est pas encore assez, tant les besoins sont grands, si l'on songe que les Allemands fabriquent 250.000 obus par jour, d'aucuns disent même 400.000.
Enfin nos bureaux, dont on ne peut suspecter sans doute le zèle et le bon vouloir, ont des habitudes et des règlements formalistes parfois abusifs en temps de paix, et
qu*on ne saurait trop réduire et alléger en temps de guerre (1).
C'est donc dans tous les domaines de l'énergie nationale que l'on doit utiliser les forces vives ou encore vivaces de la population, selon Vêige, Très certainement, l'armée n'était pas préparée à devenir, du jour au lendemain, la nation armée. Notre conception de la démocratie, noble en principe, mais mal appliquée, a empêché de prévoir les utilisations nécessaires : tout le monde soldat, oui; mais soldat là où il peut rendre les services auxquels il est apte : voilà la vraie formule.
Nous la comprenons de plus en plus.
Appliquons-la avec résolution et ténacité. Sachons vouloir, sachons agir : la victoire sera au bout.
(1) Ce fut, avec sa luUe contre l'alcoolisme, l'honneur du général Gallieni de s'y être employé.
Il n'est pas prématuré d'en parler. La France de demain, nul n'en doute, sera victorieuse. Elle purifiera le sol souillé, rebâtira sur les ruines. Et ensuite? La question s'impose de savoir comment elle entend se repeupler.
Je dis bien : se repeupler, puisqu'elle s'affaiblissait chaque jour de vies humaines en procréant de moins en moins, et puisque la guerre, de sa faux rouge, aura moissonné le meilleur de ses forces vives. Je conçois pai'faitement le sentiment public qui fait dire aujourd'hui : ce La France aux Français, rien que des Français en France ».
Encore faudra-t-il que la qualité vaille la quantité.
Nous venons de subir deux invasions :
l'une brutale, dont nous connaissons la tristesse et Thorreur; dans nos territoires occupés, l'ennemi sème et moissonne, exploite les mines, fait travailler les usines, drague les richesses du pays; dans les villes conquises, il perçoit les revenus fiscaux et organise le pillage méthodique.
C'est une ruine partielle savamment méditée et exécutée.
L'autre invasion fut pacifique : c'est la lente et puissante infiltration étrangère, l'immigration continue qui envahit nos ports, nos chantiers, nos fermes-, invasion que nous impose la nécessité économique et que facilitent, autant que nos idées humanitaires, la douceur de nos institutions et règlements. Il y a quarante ans, d'après l'estimation de Gustave Le Bon, la France
hébergeait 400.000 étrangers; en 1909, on en pouvait compter déjà plus de 1 million 200.000. Pour l'apport de ces éléments étrangère, il convient de distinguer entre ceux qui sont utiles, ceux qui sont à demi inoffensifs et ceux qui sont désastreux, tels les milliers et les milliers d'Austro-AUemands qui, sous le couvert de notre hospitalité, prenaient la topographie des lieux et Fempreinte des serrures, nous espionnaient pour mieux nous détrousser le moment venu.
Ceux-là, j'espère, on ne les reverra pas de sitôt en France : ils ont creusé un fossé que sans crime envers la patrie nous ne saurions franchir. Nous ne tolérerons plus cette invasion-là.
Ceci dit, comment la France se repeuplera-t-ellet
Il n'y a pas à équivoquer et à chercher des échappatoires : la dépopulation de
notre pays autant que son alcoolisme ont failli nous livrer à Fennemi. Notre admirable peuple, dans un sursaut inouï d'élan et d'endurance, a tenu le coup et le tiendra jusqu'au bout. Mais après?
J'écrivais dix jours avant la guerre ces paroles que l'on peut juger dures, mais qui n'en répondent pas moins à une angoissante et imminente réalité :
(( La France s'en va, tout simplement.
Elle dépérit avec une rapidité incroyable... Privée de sève vitale, la France meurt, vidée de son sang, comme par une de ces hémorragies auxquelles les médecins ne peuvent rien... Nous fondons à vue d'oeil, la main-d'œuvre manque, nous n'avons plus de bras pour l'industrie et la charrue; partout des colonies de travailleurs étrangers suppléent les Français. Oui, je sais bien, nous ne faisons plus d'enfants, les autres peuples non plus... Quelle bêtise
qu'un argument pareil! Comme si nos grands voisins n'avaient pas une avance considérable! »
Ce que valait cette avance, vingt mois et plus de guerre nous l'ont appris.
Nous savons aussi maintenant ce que valent la préparation, l'ordre^ la discipline, et nous n'oublierons plus, j'imagine, cette rude leçon.
'Et maintenant, ferons-nous des enfants?
Oui ou non, la France redeviendrat-elle belle, créatrice et féconde? Honorerons-nous les grandes familles ? Leur assurerons-nous la possibilité de vivre? Leur concéderons-nous de justes privilèges?
Encouragerons-nous la forte et saine natalité ? La protégerons-nous de notre mieux au berceau, à Técole, dans l'adolescence et dans la vie?
Ou assisterons-nous au désolant spectacle d'une France appauvrie, réduite à
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un ou deux enfants par ménage, ayant peur du mariage comme d'une charge, voyant croître le nombre de ses célibataires et diminuer la masse de ses travailleurs?
C'est ce qu'il faut savoir.
Parce que, si nous ne voulons pas faire d'enfants, par peur égoïste d'alourdir notre budget, par goût du bien-être, par incompréhension de notre devoir civique, il faudra bien nous résigner à l'un de ces deux partis : ou bien voir la France mourir par renoncement, après avoir donné au monde un si merveilleux, un si fier exemple d'héroïsme guerrier ; ou bien nous plier à la nécessité inexorable et subir de plus en plus, en la filtrant ou en la contrôlant, l'invasion des colonies étrangères, l'immigration montante.
Ou la France procréera des Français, ou elle adoptera des Italiens, des Russes, des
gens de nationalités diverses, sauf ses récents ennemis.
Pas d'autre choix .
Est-ce qu'après une aussi terrible épreuve, elle ne comprendra pas ce que son intérêt, autant que son honneur, lui dictent?
Certes, nous resterons hospitaliers à ceux qui, amis de nos idées et de notre idéal, nous offrent leurs bras pour la charrue et la machine, comme certains, comme beaucoup d'entre eux, nous ont offert leur vie en s'enrôlant pour nous défendre.
Certes, nous nous devrons de rallier à nous toutes les sympathies voisines que la communauté du péril, de la fraternité des armes ou la gratitude nous font ressentir pour les Belges, les Italiens, les Suisses romands. Mais leur laisserons-nous le soin de greffer notre race et de régénérer notre sang?
En vérité. Français qui me lisez, ne
pensez-vous pas que nous devrions faire nos enfants nous-mêmes, et grandir et exalter les vertus de notre pays en l'accroissant avec beaucoup de petits Français, de purs et beaux petits enfants de France?
Mon fils n'a que trois ans, et déjà, d'esprit éveillé et sensible, il pose à ma conscience un problème moral dont Timportançe doit préoccuper chaque jour les parents français et anglais. A cette heure, il n'est pas un de nos enfants, sll a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, qui ne sache que nous sommes en guerre avec les Allemands et qui ne se forme, à leur égard, une opinion déjà nette.
Proche encore de l'instinct, prompt aux émotions, l'enfant avec une mystérieuse, une merveilleuse pénétration, perçoit, dans la mesure de ses frêles forces, la vibration
(1) Paru au Standard.
de l'énorme cataclysme qui secoue la vieille Europe et se répercute au bout de l'univers.
Si l'on me permet de prendre pour exemple mon Yves-Paul, petit bonhomme joufflu et rose, blond comme un beau garçonnet anglais, je dirai qu'il se représente la guerre comme ceci :
(( Des gens très méchants qu'on appelle les Boches, se sont mis san^rime ni raison à tuer et à brûler tout, ils font du mal aux petits enfants et même aux grandes personnes. Alors il faut les tuer! »
Et s'il pouvait, de son fusil de bois et de son sabre de fer-blanc, il en tuerait beaucoup. Comment se sont formés en lui cette révolte puérile et ce sens combatif, qui reflètent exactement notre conscience de civilisés, je dois confesser qu'à l'origine je n'y fus pour rien.
Une pudeur ne m'eût-elle pas empêché de
troubler cette âme si faible et si confuse encore; l'horreur de la violence et de la cruauté ne m'eussent-elles pas poussé à ne donner à Yves-Paul que des enseignements de charité et de bonté/virile? Mais empêchez donc un enfant de participer à l'ambiance dans laquelle il baigne, comme une mince tige d'herbe dans les sucs nourriciers de l'eau, de l'air et de la terre !
La guerre, ce mot sans signification pour lui, en a pris une dès qu'il a entendu dire que les Allemands entrés en Belgique brûlaient et massacraient. Surtout lorsqu'il a vu sur les visages, ces vivants miroirs qui reflètent l'harmonie des jours et des jeux avec la sécurité du « home », l'angoisse et la douleur suscitées par le fléau. On peut cacher aux enfants un accident particulier, mais non une calamité d'une telle envergure : imposera-t-on silence aux servantes, au garçon boucher qui a déjà revêtu sa capote
militaire et qui s'en va, la casquette sur l'oreille, courageusement? Mais tout crie le sinistre, tout se fait tocsin d'alarme, les murs parlent, le silence même a un autre caractère, la rumeur tragique monte de la rue, son souffle fait palpiter les rideaux de mousseline de la nursery. Malgré son insouciance et sa faculté d'oubli, Yves-Paul sait donc qu'il y a des Boches; et ces figures de cauchemar lui rappellent l'animal méchant, la nuit pleine d'embûches, tout ce qui personnifie pour l'enfant la crainte et le péril. Ensuite Yves-Paul a vu des blessés. Dans ce pays si éloigné du théâtre de la guerre, dans ces landes d'Hossegor, non loin de Biarritz, dans ces pins et ces sables de l'Océan, où il semble qu'il aurait dû tout ignorer, il a vu des blessés, que sa mère soigne à l'ambulance du bourg. Des convalescents sont venus goûter un jour sous les arbres du jardin : les médecins et les infir-
mières les ont amenés en quatre autos ; ils sont descendus, raidis, des marchepieds, ceux-ci clopin-clopinant, s'appuyaient sur des béquilles, ceux-là le bras en écharpe ou les mains emmaillotées. Ils se sont avancés prudemment, comme s'ils craignaient de se heurter à une souffrance; et Yves-Paul a vu ses parents et ses sœurs tendre à ces nobles mains rudes, à ces bons sourires d'hommes revenus de l'Enfer, les tartes aux fruits, les cakes et les boissons fraîches.
La nuit, il a fait de mauvais rêves et s'est réveillé deux fois : — « Les pauvres blessés, a-t-il balbutié!... Veux pas... Veux pas... Méchants Boches î » Il s'est rendormi en pleurant. Yves-Paul a compris l'horreur de la guerre et sa criminelle injustice. Tout depuis a fortifié cette impression. Il a rencontré des réfugiés belges, refluant par toute la France jusqu'aux frontières de l'Espagne, et il a vu un petit garçon que sa
mère et sa grand-mère avaient caché dans un placard, étouffant sous des hardes pendant cinq heures, de peur que les Allemands, occupant l'humble logis, ne lui fissent du mal.
Dès lors ridée de race, ou plus exactement l'idée de peuple a pris naissance en lui, il s'est informé si les Anglais et les Français étaient des Boches? Rassuré sur ce point, il a appris avec satisfaction qu'Anglais et Français étaient amis, s'abstenaient de ces atrocités et se battaient contre ceux qui les commettaient. Alors il a déclaré : — «Les Boches sont laids, sont vilains, sont des.:. » Je crains qu'Yves-Paul ait répété un mot vraiment interdit par^ la bonne compagnie et qui relève de l'argot -et du slang. Et il a conclu : — « Il faut les tuer! »
Voilà donc la haine, une haine relative, constituée chez un innocent qui sans la guerre l'eût ignorée peut-être assez long-
temps. Et voilà le problème posé, aux parents de milliers de petits Français et de petits Anglais, fils des soldats du Droit contre l'inique agresseur.
Chez ces enfants en qui s'éveillent, sommaires, l'idée de patrie et la conscience du juste et de l'injuste, ferons-nous croître la rouge et sombre fleur de haine contre l'Allemagne ou la pâle et émolliente guimauve d'un pacifisme attristé? Eh bien, après le témoignage qu'a fourni l'Allemagne de son hypocrisie, de son immoralité et de sa férocité, je réponds hardiment : « Cultivons chez nos fils la rouge fleur couleur de sang ! »
Dans un livre d'avant la guerre, Maurice Barrés, en un colloque avec son petit garçon Philippe, assurait qu'on devait mépriser les Allemands, inférieurs même aux chiens de noble race; cette opinion m'avait alors fort choqué; pourtant, comment la blâmer aujourd'hui?
Ouil Que nos enfants haïssent l'ennemi commun ! Et lorsque s'épanouira leur adolescence, quand se concentreront leurs idées, quand se préciseront leurs sentiments, apprenons-leur ceci :
« S'ils doivent haïr l'Allemagne, qui aurait dû rester un des grands peuples dont l'humanité s'honore, ce n'est pas seulement parce qu'elle a déchaîné une guerre injuste; ce n'est pas seulement parce qu'elle la fit en violant les traités et les conventions de guerre; ce n'est pas seulement parce qu'elle se montra, à travers ses diplomates et ses intellectuels, de la plus honteuse fourberie; c'est parce que le cynisme de ses ambitions et la hideur de sa Kultur mettent la civilisation en danger de mort. Un Empire qui veut se tailler des parts dans le sol et la chair des autres peuples, un empire qui professe le culte de la force et le mépris du droit, est un danger mondial. Les H'uns
réapparaissent! Que dis-je^ les Huns? Ce sont des êtres à visage d'homme qui ont pour mentalité les instincts de proie des fauves domestiqués dont le grand romancier H. -G. Wells a peuplé l'île du docteur Moreau.
(( Qu'importent à l'univers la pensée allemande, la méthode allemande, l'organisation allemande, si elles ne savent instaurer que le grossier engrenage du machinisme, que le rythme d'une organisation matérielle fondée sur l'intérêt et le plus bas matérialisme? L'homme ne vit pas que de pain, de casernes, de chemins de fer et de bateaux à vapeur. L'homme a mis des siècles et des siècles pour s'élever aux aspirations d'une civilisation supérieure; nos enfants doivent, par la haine des Barbares, entretenir cet idéal de lumière.
« Quand les Allemands vaincus seront redevenus des hommes, notre haine tombera; pas avant! »