LE CULTE DE LA HAINE
On me répond :
— Non! Mieux vaut épargner aux enfants le récit des atrocités allemandes. Ces histoires de mort et de sang salissent leurs pensées. Respectons la divine ignorance des tout petits. Pourquoi leur enseigner la haine d'une façon voulue et réfléchie?
Je réponds :
— Parce qu'elle leur donnera la clairvoyance aiguë qui nous a manqué, à nous les vaincus, les spoliés, les humiliés de 70-71. C'est d'avoir oublié la haine que nous avons failli périr. Que cette fois-ci, du moins, la leçon serve I Nous n'enseignerons
pas à nos enfants la haine qui naît de la peur, parce qu'elle est lâche, ni celle qui obéit à la vengeance, parce qu'elle est cruelle, mais la haine réfléchie et consciente, qui s'inspire de la haute et froide raison.
On me dira :
— Mais tous les Allemands sont-ils responsables? Ce bétail, traîné à la boucherie, obéit à des ordres impitoyables. Passe pour les soldats et leurs chefs, mais pourquoi haïr le reste de l'Allemagne? Ne comptet-elle pas de braves gens que ce cauchemar désole?
Je réponds :
— Tous ont été fanatisés par une éducation brutale et cynique ; tous ont applaudi la férocité voulue des soldats, leur fureur scientifique de destruction. Ils ont tous, de leur complicité morale ou de leur silence, poussé à cette monstrueuse guerre.
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On me dira :
— On les a empoisonnés de mensonges.
Leur presse et leurs intellectuels sont, avec les hobereaux, avec le parti militaire, avec le Kaiser et son entourage, ceux sur qui doit peser la plus lourde responsabilité.
Je réponds :
— Pourquoi se firent-ils solidaires de ces voraces appétits de conquête, de cette philosophie de proie?
On me dira :
— Si vous prêchez la haine, ils répondront par la haine, et Tanimosité réciproque sera éternelle.
Je réponds :
— La haine? Mais, vainqueurs et assouvis, gonflés de nos milliards, enrichis de nos provinces, ils nous la vouaient encore aussi rageuse et aussi tenace; pensez-vous qu'ils l'abdiqueront, vaincus? Croyez-vous les désarmer par les bons procédés et le
sourire? Et doiitez-vous maintenant qu'ils aient une âme et des instincts sauvages? Rudyard Kipling Ta dit : « Les civilisés luttent contre « la Bête ». On ne peut absoudre que ce qui est humain. Et qu'y eut-il d'humain dans la guerre à l'allemande? Sont-ce les massacres des Belges, le sac de Louvain, les civils des villages emmenés en captivité, les gaz asphyxiants, le torpillage du Lusitanïa, et tant d'autres attentats? On me dira :
— Alors, ce ne sera pas la dernière guerre; il est vain, il restera stérile, ce noble espoir de nos soldats se battant pour éviter à nos fils le -retour d'un semblable fléau?
Je réponds :
— Ce n'est pas de notre haine, une fois le châtiment appliqué aux criminels, que sortiraient plus tard de nouveaux malheurs. S'il renaît de nouvelles guerres, ce sera parce que la barbarie allemande a