L'immigration canadienne
De nombreux témoignages prouvent que le Devoir a été tbien inspiré en inaugurant ses enquêtes par l'étude consciencieuse que M. Georges Pelletier a faite du fonctionnement des lods qui régissent l'immigration.
De toutes les questions sociales qui se posent au Ganiada, il n'en est pas de plus urgente ni de plus icomplexe que celle de l'assimilation des masses étrangères qui envahissent le pays.
Le facteur essentiel de tous les problèmes sociaux, c'est l'homme. Tant vaut l'homme, tant valent les lois, les moeurs, la constitution. L'assiette économique, l'organisme social, la nationalité même du Ganada seront ce que le peuple canadien de demain voudra qu'ils soient.
Tandis qu'une fraction considérable de la majorité anglo-canadienne s'applique, avec un acharnemeint aussi bête qu'inique, à empêcher les Ganadienswfrançais d'apporter leur concours à l'oeuvre de construction Hciionale, les hordes étrangères ne tarderont pas à le dénationaliser. Du train où vont les choses, le jour n'est pas éloigné où le Ganada ne sera ni anglais, ni français, ni même britannique.
Que cette masse hétérogène, composée des éléments ethniques les moins propres à se fusionner, adoptent l'anglais comme langue usuelle, c'est possible. Mais ils n'auront pas plus la mentalité anglaise que l'esprit français. Ils détruiront dans sa racine le plant encore délicat de la nationalité canadienne, issue de l'alliance des deux races, dont ils étoufferont en même temps les traditions les plus nobles.
Il y a une quinzaine d'années, un homme d'Etat américain me disait ceci : "G'est un bonheur pour le Ganada qu'il ait grandi moins rapidement que les Etats-Unis. Vous avez l'énorme avantage de pouvoir profiter de notre expérience. Suivez nos bons exemples ; évitez nos erreurs. De toutes les fautes que nous avons commises, la plus grave, ne l'oubliez pas, celle dont les conséquences sont les plus irréparables, c'est d'avoir laissé envahir notre pays par un nombre trop considérable d'Immigrants. Veillez soigneusement à ce dauiger."
Or cette faute, cette erreur, ce crime de lèse nationalité, nos gouvernants ne se sont pas contentés de s'y laisser entraîner à l'aveugle, comjne nos voisins : ils l'ont commis et pratiqué systématiquement ; ils l'ont organisé légalement ; ils ont corrompu la conscience nationale au point qu'ils se font un titre à la reconnaissance populaire de la croissance de ce péril formidable.
Ainsi que M. Pelletier l'a démontré, le péril est plus grave au Ga-
nada qu'il ne l'a jamais été aux Etats-Unis. Nous recevons une plus forte proportion d'éléments étrangers que la république américaine n'en a jamaïs accueillie. Grâce à la négligence criminelle et souvent à la complaisance des autorités canadiennes, nous laissons entrer en foule des cfres tarés au moral et au physique, à qui les portes du pays voisin restent fermées. Cette facilité, coïncidant avec l'adoption de mesures de plus en plus restrictives aux Etats-Unis, tend à nous attirer plus que jamais les pires éléments migratoires. Enfin, la concentration de la majeure partie de ces immigrants dans les provinces de l'ouest, aggrave rp.pidement les causes de dissension, déjà trop marquées, entre les deux grandes divisions territoriales du Canada.
Ce péril, ce n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier que nous le dénonçons au peuple canadien. Dès 1906, nous l'avons signalé, à la Chambre des Communes, Lavergne et moi. Nous avons réclamé l'abolition totale du système abominable des primes à l'immigrant et l'adoption de mesures préventives contre la mauvaise immigration.
Au cours des articles que le Devoir a publiés, à la suite du voyage que j'ai fait dans l'Ouest, en juin dernier, je me suis appliqué principalement à démontrer en quoi l'invasion étrangère menace l'unité nationale de la Confédération.
Dans son enquête, M. Pelletier s'est préoccupé avant tout de la valeur morale et physique des immigrants. Il a observé sur place, consciencieusement et sans parti pris, de quelle manière s'appliquent les lois fort Imparfaites qui sont censées protéger le pays contre l'introduction d'éléments indésirables.
Tout homme de bonne foi admettra que ses conclusions d'ensemble s'imposent à l'attention immédiate du gouvernement et du parlement. Il faut une enquête sérieuse e+ complète, et l'adoption de réformes radicales dans la loi et dans son fonctionnement.
Le travail si fouillé de mon excellent collaborateur me confirme dans l'opinion que j'exprimais, ici même, le 29 juillet, et que j'offre de nouveau aux lecteurs du Devoir, comme conclusion générale de l'étude de M. Pelletier :
"La seule méthode efficace [d'enrayer le mal] serait de faire exactement le contraire de ce qui s'est fait jusqu'ici ; qu'on cesse d'encourager l'immigration, sauf le rapatrlemrent des Canadiens ; qu'on donne ^mx agents du ministère de l'Intérieur, en Europe, une direction absolument contraire è celle qu'ils ont reçue jusqu'ici : enrayer l'immigration au lieu de la stimuler ; qu'on élimine les immigrants "non désirables" au point de départ et non à l'arrivage ; qu'on surveille étroitement l'embauchage de^ ouvriers et des terrassiers par les compagnies de chemins de fer ; qu'on ne laisse pénétrer, autant que possible, que les immigrants vraiment "désirables" des Iles britanniques et des pays de lan-
gue française ; et par-dessus tout, qu'on encourage la colonisation par les nationaux de préférence à celle des étrangers, anglais ou autres."
Et j'ajoute : aucune réforme ne sera efficace tant qu'on n'aura pas extirpé de cette branche si importante de l'administration le venin du fijvoritisme, le patronage, qui empoisonne tout l'organisme de l'Etat.
Henri BOURASSA.