UN DROIT D'ENTREE POUR CERTAINES GENS
Les Etats-Unis frappent d'un droit d'entrée de $4 par tête tout immigrant admis dans leur pays. En 1911-1912, le trésor américain a retiré de ce fait la somme de $3,315,088, perçue de 828,772 immigrants de toutes catégories, et il l'a versée au fond de l'immigration. Il y a peu d'immigrants exemptés de cet impôt. Et, depuis que la république l'a
établi, elle a, de cette source seule, reçu plusieurs millions, qui servent à défrayer les frais d'entretien du service d'immigration.
Le Canada n'impose aucun droit d'entrée aux gens de race blanche. De 1903 à 1913, il a dépeaisé $1,662,254 pour fins d'immigration. L'on comprend que, pays jeune, relativement peu peuplé, eu égard à son immense étendue, il n'aille pas frapper toutes les classes d'immigrants d'un droit d'entrée sur son territoire. Imposer ce paiement à tout immigrant qui arrive au Canada, équivaudrait, dans maintes circonstances, à refuser l'admissioin à de certaines gens, qui n'ont guère d'argcit, lors de leur arrivée ici, et ne pourraient le verser qu'en se saignant à blanc. Ce serait les décourager. Ainsi, un agriculteur suédois ou norvégien accompagné de sa famille de cinq membres devrait payer, si nous avions un régime analogue à celui des Etats-Unis, $24 pour l'admission de tout son monde, ce qui serait une somme considérable pour lui. Et pourtant, par ailleurs, cet immigrant pourrait être fort désirable. On ne devrait donc pas établir ce droit d'entrée pour les agriculteurs, ni pour la main-d'oeuvre experte, à l'époquie où nous en sommes.
Mais il y a une catégorie nombreuse d'immigrants qui s'en viemnent ici, non pour cultiver la terre, mais soit pour travailler dans les villes, comme journaliers, soit pour faire des terrassements, le long des voies ferrées, soit pour chercher de l'emploi, à titre de manoeuvres inexpérimentés, dans les grands travaux de construction. Tmdis que, de 1903 à 1913, le Canada re\cevmt chez lui 866,916 agriculteurs, et domestiques de ferme, il laissait aussi entrer dans ses ports de mer et par la frontière américaine 529,576 journaliers de toutes nationalités. Si l' agriculteur ne doit pas être frappé d'un droit d'entrée, lors de son arrivée, parce que, règle générale, il restera au Canada et contribuera au développement agricole du pays, il n'en est pas de même du journalier. Celui-ci, les ineuf-dixièmes du temps, arrive seul au Canada, et le pays ne bénéficie guère de cette migration isolée. On calcule, aux Etats-Unis, que plus de quarante pour cent des immigrants de cette classe ne viennent en Amérique que pour quelques mois, exportent, tandis qu'ils y sont, une quantité considérable d'argent dans leur pays d'origine, y retournent eux-mêmes au bout de quelques mois, ou de peu d'années, ne s'assimilent donc aucunement, et laissent dans les prisons, les pénitenciers, les asiles d'aliénés et autres institutions analogues un déchet considérable qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de rapatrier. Les grandes sociétés industrielles, les grands usiniers, les compagnies de construction, les chemins de fer en voie de parachèvement et les entreprises de ce genre bénéficient seuls de cette catégorie d'immigrants. Si le Canada ne peut ni ne doit imposer de droit d'entrée sur les agriculteurs et les domestiques, non plus que sur la main-d'oeuvre experte, na pourrait-il., pour sa protection même, frapper les journaliers et les manoeuvres d'un droit d'entrée de $2 à $4 par tête? Plusieurs, qui s'intéressent au problème de l'immigration, seraient favorables à l'établissement d'un tel impôt. L'on objectera, en certains quartiers, que les grands industriels et les grandes entreprises ont besoin de ces immigrants, qu'ils y recrutent les sept-huitièmes de la main-d'oeuvre de leurs établissements. Soit. Mais, si ces capitalistes en ont besoin, qu'ils paient eux-mêmes le droit d'entrée de ces gens, dont l'affluence en trop grand nombre, au pays, est
certes dangereuse pour la paix et la sécurité publiques. Car c'est dans les villes et les centres industriels qu'ils se groupent de préférence vi c'est surtout dans cette classe que le crime et la folie font le plus de victimes, ainsi que l'établissent les statistiques de toutes les provinces et les tableaux démographiqueis de rimmigrat'ion américaine. Comme l'écrivait en tête de son rapport la commission américaine sut l'immigration, en 1910, "Un développement graduel de l'industrie, développement qui permettrait l'adaptation et l'assimilation de la main-d'o, uvre étrangèrê, est préférable à une expansion industrielle trop rapide qui provoque l'immigration de journaliers de moeurs et de capacité peu élevées, et dont la présence compromet les conditions du travail et le barème des salaires du pays où ils viennent en grand nombre." La question ouvrière, au Canada comme aux Etats-Unis, est déjà assez grave pour qu'on n'aille pas la compliquer de propos délibéré en admettant ici, sans précautions, une infinité de gens qui deviennent la proie facile du socialisme et de doctrines analogues.
Il faudrait donc, à notre sens, frapper d'un droit d'entrée le journalier étranger, inapte à un métier quelconque, bête de somme destinée à un traitement pire que celui que les industriels et les eintrepreneurs donnent à leurs chevaux ou à leurs machines, et qui, s'il survit aux risques de mort où il s'expose chaque jour, s'en retournera en Europe, sans que le pays ait bénéficié d'aucune sorte de sa présence au Canada. Le montant total perçu de la sorte servirait aux fins de l'immigration.