L'IMMIGRANT DESIRABLE
Il n'est pas nécessaire que l'immigrant désirable soit instruit. Tel Galicien qui arrive ici, par exemple, avec un ballot de pauvres vêtements, accompagné de sa femme, humble et calme, dans tout le brouhaha dont .s'accompagne le débarquement au port de Québec, et d'enfants propres, au visage intelligent, et maintes fois d'une pureté de lignes remarquable, ne sait peut-être guère écrire. Mais, une fois établi dans une des nouvelles provinces de l'Ouest, sur un homestead qu'il ■culiive à la sueur de son front, les premières années, — le Galicien est d'origine et de moeurs rurales, — il devient l'un des meilleurs et des plus utiles citoyens de la communauté qui l'adopte. C'est ce que constatent tous ceux qui l'ont connu dans l'Ouest et qui l'ont étudié de près.
Ce qu'il faut d'abord, pour que l'immigrant soit désirable, c'est qu'il soit sain de corps et d'esprit, de bonnes moeurs, hoinnête, intelligent, d'une race qui aime la terre. Le Canada, surtout dans ses nouvelles provinces, est un pays essentiellement agricole. C'est d'une population rurale qu'il a besoin, pour développer les immenses superficies de terrain propre à la culture, encore vierges de la charrue. Les ouvriers experts, les hommes de métier aussi, pourvu qu'ils aient par ailleurs les qualités de l'immigrant désirable, entrent dans cette classe. Mais c'est, — et l'on ne saurait trop insister sur ce point, — l'immigrant agriculteur qu'il faut au Canada, celui qui fait produire la terre, pour nourrir ceux qui vivent dans les villes, et mangent sans rien produire de ce qui est nécessaire aux besoins essentiels de la vie.
L'immigrant désirable, c'est encore l'homme originaire de régions européennes dont les moeurs, les coutumes, le genre de vie, les habitudes et la législation sont, à des degrés plus ou moins rapprochés, assez semblables aux inôtres, et où les conditions géographiques et climatériques ressemblent à celles du Canada. Tous ceux qui s'occupent d'immigration, en Amérique, disent que, plus l'immigration vient du sud de l'Europe et moins elle est désirable. Les peuples du nord et du centre sont, en thèse générale, des réservoirs de bons immigrants. Mais, comme la rupture soudaine des pans d'un réservoir cause une inondation désastreuse, si précieux que soit le liquide dont il est plein, ainsi, lorsque l'immigratiom de gens désirables dépasse un certain chiffre, et rend impossible l'assimilation, par la masse, des nouveaux-venus, cesset-elle d'être utile. Le désirable en soi devient indésirable par accident.
Les observateurs américains et canadiens, les économistes de tous rangs qui s'intéressent à la question de l'immigration au Canada comme aux Etats-Unis classent parmi cette première catégorie: l'Ecossais robuste, venu des hautes-terres de son pays, où, à force de travail et d'économie, il est parvenu, à se faire quelques épargnes, grâce à la possession d'une terre pourtant peu riche, où des troupeaux paissent parmi les bruyères; l'Irlandais qui, en dépit des tracasseries de son landlord, vit de la eulture d'un champ de pommes de terre ou tisse la toile de lin qui rend l'Irlande fameuse; le paysan de rares régions d'Angleterre et du
pays de Galles; le paysan de certaines provinces de France, — dont, malheureusement, l'on n'encourage pas assez l'immigration, ainsi que celle de l'agriculteur belge, comme l'a démontré M. Asselin, dans son rapport publié l'an dernier ; — l'immigrant des campagnes allemandes, si méthodique dans ,ses travaux agricoles, et dont l'Ouest canadien reinferme de fort belles colonies, — telle, celle du district de Humbolt; — celui qui vient ici de la Galicie, vêtu de pelisses de mouton, — dont la fourrure est retournée vers l'intérieur, — et qui s'adonne presque toujours aux travaux de la terre; le Danois, le Suédois, le Norvégien, le Finlandais, le Lithuanien, tous originaires du littoral de la Baltique ou du nord de l'Europe, races fortes, propres et âpres à la besogne, races d'ordre et d'économie, qui savent mettre en valeur le moindre champ, et vivre contentes du labeur agricole.
D'autres nationalités aussi fournissent au Canada des immigrants désirables. Mais celles que nous avons énumérées sont les plus susceptibles de s'acclimater au Canada et de lui fournir le plus de citoyens utiles. Et, dans le défilé des immigrants, à l'arrivée, sur les quais de Québec, c'est le paysan que robservateur remarque avec le plus de plaisir.
L'IMMIGRANT TOLERABLE.
L'on peut dire que la masse de l'immigration actuelle se compose d'immigrants tolérables. Tel immigrant, désirable s'il se dirigeait ve.'s la campagne et les travaux de la terre, n'est que tolérable, s'il va augmenter le nombre des commis, des manoeuvres, des ouvriers, des journaliers, dans les villes. Est aussi tolérable, l'immigrant originaire de pays peu semblables au Canada, qui ne sait pas l'agriculture, ne veut pas s'y livrer, exerce un métier quelconque, qui le fait vivre, mais sans grande utilité pour la communauté. Il est assez difficile de faire, à de certains points de vue, le partage entre l'immigrant désirable et l'immigrant tolérable. Ainsi, l'Italien du nord, s'il est paysan, peut assurément être inscrit dans la première catégorie. Il passe dans la seconde, s'il n'est qu'artisan. Cette classification est relative, dains certains cas. Dans d'autres, elle est excellente. Ainsi, la masse des immigrants d'origine anglaise, qui vient des villes et exerce certains métiers, peut être tolérable; elle ne saurait être, à cause de son ignorance, de ses préjugés, de sa prétention, de son dédain de la terre, et de sa morgue à l'endroit des autres citoyens du Canada, de l'immigration désirable. Autrichiens, Roumains, Bulgares, Russes, Grecs, voilà autant de nationalités qui, toutes proportions gardées, fournissent, pour la plupart, des immigrants tolérables, grand nombre d'immigrants indésirables, peu d'immigrants désirables.
Cette classe des tolérables, c'est le milieu, la moyenne. Le Canada ne l'aurait pas qu'il ne s'en porterait pas plus mal, à tout prendre. Il l'a et s'en trouve assez bien,... à condition qu'elle ne se multiplie pas trop. Or, c'est là qu'est le danger: à de certaines périodes de l'anoiée, cette classe fournit le plus de nouveaux-venus au Canada. Il faudrait en quelque sorte la limiter; mais comment, et jusqu'à quel point, c'est ce sur quoi les sociologues, s'ils s'entendent en théorie, ne réussiront jamais à s'entendre en pratique. Et, comme nos gouvernants ne sont pas des sociologues et ignoreint même, pour la plupart, l'existence
de la sociologie, il est certain que le pays recevra dans le futur, comme il l'a fait dans le passé, des centaines de milliers de tolérables. Et c'est ce qui complique la situation.
L'IMMIGRANT INDESIRABLE.
Le mot est français, ou plutôt, francisé, depuis la fameuse affaire d'Abbadie d'Arrast. U indésirable, c'est, en thèse générale, celui qui fuit la justice européenne, celui auquel un magistrat imbécile a donné le choix antre la prison et le Canada, le faible d'esprit, le détraqué, l'idiot, l'homme atteint d'une maladie contagieuse ou repoussante, celui qui a mauvaise santé, ou mauvaises moeurs, l'oisif, le paresseux, le flâneur, l'immigrant incapable de gagner sa vie par des moyens légitimes. C'est aussi celui qui ne vient ici que pour gagner un peu d'argent, à des besognes de hasard; c'est enfin celui que la nation ne pourra jamais assimiler, à cause de ses origines, de ses moeurs, de sa civilisation différente de la nô*re. Le Calabrais, le Sicilien, grand nombre de classes de Juifs, tous les immigrants recrutés par la CImrch Army, la Satvation Army et autres institutions analogues, sur les quais, dans les bouges et les gin-palaces d'Angleterre, les noirs, les Chinois et la plupart des Asiatiques constituent cette ea!égorie toujours trop nombreuse, à tous les points de vue, qu'il faudrait impitoyablement rejeter, aux ports d'entrée du Canada, et que l'on admet sous cinquante prétextes, tantôt parce qu'elle a un permis du ministre de l'Intérieur, tantôt parce que les compagnies de chemins de fer veulent des manoeuvres, tantôt parce que des compagnies industrielles ont besoin de main-d'oeuvre ou de journaliers qu'elles ne paient pas cher, et dont la disparition, au cours d'accidents de travail, ne leur cause pas de désagrément multiples. Car elles en tuent, chaque année, dans l'exécution de grandes entreprises, des centaines et des centaines, — elles les appellent des «7ops,— mais elle les considèrent comme du vil bétail. Et ces gens, dans leur propre intérêt, seraient mieux, pour la plupart, dans leur propre pays, que dans une contrée avec laquelle ils n'ont rien de commun, où ils formeront toujours un élément instable, inassimilable, de présence dangereuse à l'équilibre et à la santé de la nation.
Cette ènumération des trois principaux types d'immigrants peut paraître fastidieuse ; et nous ne jurerions point qu'elle ue l'est pas. Mais il était nécessaire de la faire, avant de poursuivre l'étude- de ce sujet. Car, à l'inspection médicale de l'immigrant, c'est cette classification qui guide souvent le médecin, tout comme, à l'examen civil, elle devrait aussi guider ceux des inspecteurs qui ont eonscience de leurs véritables devoirs envers l'Etat et la nation.
Uinspedtion médicale des immigrants
A l'heure actuelle, il y a, au port de Québec, tout un bureau d'inspection médicale des immigrants. Il est sous la surveillance d'un su-
rintendant, qui occupe ce poste depuis neuf ans; il se compose de douze médecins: l'un ne s'occupe que d'examens, les onze autres font de la clientèle générale d'abord, du service à l'immigration ensuite. Il y a là un vice d'organisation sur lequel nous reviendrons dans un article subséquent.
Ce groupe de douze médecins examinateurs se divise en quatre équipes de trois personnes chacune; elles font l'examen à tour de rôle, une équipe pour chaque navire d'immigrants qui entre au port. Quand un médecin ne peut venir à soin tour de rôle, il se fait remplacer par un eonfrère, à charge de revanche. Le système paraît franchement défectueux, quelque bonne volonté qu'y apportent les examinateurs. Il faudrait qu'ils consacrassent tout leur temps à celte besogne et aux études nécessaires pour devenir des experts. Et il faudrait doinc qu'on les paie en conséquence.