‹ L'immigration canadienne (les enquetes du devoir)Chapitre 29 sur 79 · VENDEURS ET ACHETEURS · texte numérisé non relu

VENDEURS ET ACHETEURS

Dan-s la vaste salle, autour du bureau de change autorisé par l'Etat, où une longue affiche, en plusieurs langues, établit la valeur relative des monnaies des différents pays, en argent canadien, de solides Ecossais échangent des crowns et des sovereigns pour des billets de banque du pays. Tout à côté, un groupe d'Italiens, méfiants, donnent des billets de 50 lires pour des pièces d'or qui tintent sur le comptoir. Un gros Allemand rubicond sort des marks et des pfennigs et les aligne devant l'agent de change. La poitrine décorée d'une médaille de François-Joseph qu'il a gagnée au cours d'une campagne militaire, un vieux

paysan hongrois, ferme sur ses talons, pousse trois billets de cent couronnes vers le guichet, tandis qu'un soldat bulgare, de retour au Canada après avoir été se battre contre les Turcs, manie d'un air entendu les billets de banque qu'il vient de toucher en retour de levas d'argent. Plus loin, trois Irlandais, l'air tout réjoui, se passent à tour de rôle une bouteille remplie d'un liquide brun où ils s'abreuvent à même le goulot, eu grands amis qu'ils sont. * L'un d'eux prolonge sans doute la rasade, car les deux autres, riant aux éclats, le poussent, et du liquide file dans le col de sa chemise, tandis qu'il tousse et manque de s'étouffer. Grave, un Gallois mord à même un sandwich gargantuesque, et, près de lui, sa femme donne à boire à un petit enfant plaignard. Cinq paysans de Bavière consomment un saucisson gras qu'ils découpent sur le pouce, en tranches épaisses, et mangent avec du pain frais. Toute une famille de Norvégiens attaque un jambonneau arrosé de bière de gingembre, et ui petit bonhomme, du beurre jusqu'aux cils, mord dans une tartine qui lui va d'une oreille à l'autre, et paraît blanche, par contraste avec son teint rose, ses yeux bleus et l'or de ses cheveux longs. Accoudé au bureau de poste, un Anglais morne griffonne une lettre aux parents du "Old Country", achète des timbres-poste, jette l'enveloppe dans la boî'x postale, et s'éloigne, avec son ballot de couvertures roulées et maintenues par de solides courroies en cuir. Un Danois montre sa face camuse à travers la claire-voie de l'enceinte. Et, dix pas plus loin, un Russe marchande en baragouinant, avec l'assistance d'un de ses compatriotes déjà venu au Canada, et qui veut le moderniser, un faux-col de celluloïde et une mauvaise cravate aux couleurs criardes. Il l'achète enfin et, séance tenante, s'enserre le cou, — un cou large, à la nuque dure, — dans ce nouvel instrument de supplice. Puis, tout content de soi, il va retrouver de ses compatriotes dont on distingue à peine le visage, dissimulé, du haut, par la visière énorme d'une casquette de moujik, et, par le bas, à moitié enfoui dans la pâte de gâteaux qu'ils sont en train de manger à coups de mâchoires lents. Tout "e monde parle, gesticule, mange, boiî, achète ou marchande; et c'est une foire où trente nationalités différentes se coudoient sans penser que, demain, elles habiteront le même pays, travailleront la même terre, se rencontreront sous la direction d'un même contremaître, et regretteront peut-être la vie obscure d'outremer.

L'immigrant, les sociétés de bienfaisance et les associations religieuses

Aux premiers temps de l'immigration intense au Canada, Ton n'envisageait que l'aspect matériel de cette question. L'affluence de gens de toutes les religions possibles, chez nous, et l'exemple de ce qui se passe aux Etats-Unis où, depuis plusieurs années, les sociétés de bienfaisance et les associations religieuses prennent contact dès le débarquement, avec l'immigrant, ont suscité des oeuvres analogues, destinées

à recevoir le mieux possible le déraciné, et à le mettre ici en relations avec les ministres de son culte. C'est pourquoi, à l'hôtel de l'immigration même, à Québec, des représentants d'associations, les unes charitables, les autres, religieuses, attendent le nouveau-venu et lui rappellent qu'il existe, sur la terre nouvelle comme dans la patrie abandonnée, un idéal supérieur à celui des simples préoccupations matérielles. Dans les couloirs, des représentants de la Salvation Àrmy, de la Young Men's Christian Association, de l'Institut Hirsch, et des membres des clergés protestants et catholique romain, ainsi que de la Catholic Immigration Association of Canada reconnaissent, ou plutôt devinent l'homme de leur race, de leur croyance, celui qui a besoin d'assistance, et l'accueillent avec cordialité.

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