LE FLEUVE D'EN HAUT
Ses blessures se guérirent imparfaitement ; un a"bcès se forma dans son genou ; le choc qui lui avait froisséla poitrine lui laissa une lésion sourde aux poumons ; il ne pouvait plus hausser la voix ni même causer trop longtemps sans s'exposer à uae hémorragie. Ses élans d'apostolat se trouvaient donc à jamais brisés et juste au moment où sa parole serait devenue une puissance.
Au lendemain, en effet, de la manifestation, il eut autour de son nom la rumeur d'une célébrité mondiale. Les journaux des deux hémisphères commentèrent son héroïsme, la plupart, sans y rien comprendre; d'aucuns évaluèrent lebénéfice, pour le parti clérical, d'une église sauvée ; les leuiiles hostiles ne vot^urent reconnaître en son acte que le mouvement d'un fanatique, impatient de faire parler de lui.
A Lyon, sur un registre ouvert au Palais, des milliers de signatures s'inscrivirent : des gens qui, la veille, Teussent regardé avec le plus parfait dédain lui dédièrent rbomm.ige d'un respectueux paraphe. Brochard fils, l'avocat Dardel et le
docteur Bidet ne furent pas des moins empressés. Les télégrammes s'amoncelèrent, affluant de toute l'Europe . Lorsqu'il eut la force de les lire, après un grand mois de souffrances, il s'étonna qu'on eût trouvé sa conduite si prodigieuse : la chrétienté avait tressailli d'une joie à l'idée qu'un homme s'était offert pour elle ; est-ce qu'à sa place bien d'autres n'auraient pas agi comme lui ? Il interrogeait les souvenirs de ces minutes terribles : il ne se rappelait pas avoir eu à surmonter aucune épouvante, il n'avait point cru faire une ciiose sublime. Tout l'élan de sa vie antérieure l'avait porté presque naturellement à la seule attitude qu'il pouvait prendre devant la fureur d'une bande impie.
Loin d'en éprouver de l'orgueil, il sentait, plus qu'avant, le peu d'importance de sa personne : l'heure de sa mission était venue, elle était passée ; maintenant son rôle terrestre paraissait fini. Mais chaque fois qu'il se représentait Sainte-Croix et les assaillants, au bas du perron, avec leurs faces de hyènes convulsées, il se perdait dans l'horreur des ténèbres où une vésanie démoniaque eafonçait les générations, et il trouvait un réconfort à savoir que, pendant des années peut-être, son impotence, son inutilité de malade seraient une offrande satisfactoire pour des égarements et des blasphèmes inexpiés.
Cette confiance le pénétrait d'une douceur paradisiaque ; son âme devenait calme comme des voix d'eniants dans un soir d'été. La paix des grandes victimes était sa récompense. Et bientôt lui vint une consolation plus grande : ses infirmités furent
plus fécondes que ne l'eût été sa parole. Il reçut d'Hormès, en apparence, depuis ses noces, stupéfié par la léthargie sensuelle de son bonheur, une joie inappréciable ; Hermès avait retrouvé la foi :
— Le dimanche, lui écrivit-il, après celui où tu te sacrifiais, nous étions à la Sainte-Baume, ma chère femme et moi ; ensemble, nous avons communié, ^?« étais au milieu de nous...
Ainsi, la vertu de son oblation agissait, à distance, miraculeusement. Son holocauste avait fait de lui un signe : il était, comme le lui disait l'abbé Authelin, « un de ces fruits qui restent sur les hautes branches de l'Arbre, après qu'on l'a secoué, et qui attirent en eux toute la sève des rameaux stériles ». Il demeurait en ce monde pour qu'on vît la figure d'un crucifié ; qu'y pouvait-il accomplir de plus nécessaire et de plus grand?
Autour de lui, son influence acquérait une force invincible. André Marc, en allant à la banque, venait le voir tous les matins. André, maintenant, débordait d'ambitions généreuses; il se proposait d'établir, dans les quartiers pauvres de Lyon, l'œuvre du/)«f;z gratuit : à toute famille ayant au moins quatre enfants, le pain de chaque jour serait donné, comme l'eau, selon ses besoins. Daniel l'encourageait, quoique cette bienfaisance lui parût trop matérielle, judaïque.
Il eut un dimanche, la visite de Glaudius, avec Piochebillard etPascaud ; Rochebillard,de sa voix d'ogre lui déclara :
— Nous nous vengerons, monsieur Rovère ; si jimais je tiens un do ceux qui vous ont laîiné,N, de D., il paiera pour les autres l
— Ah 1 camarade, répondit Daniel cjui Tenveloppa de son large sourire endolori, il ne s'agit pas de me venger, mais de leur faire comprendre que je les aime.
— Vous êtes drôle, quand même ; vous êtes comme un mouton qui dirait merci au boucher quand il le saigne.
— Certes oui ; mieux vaut être une victime qu'un égorgeur ; n'est-ce pas vrai ?
— Il faut bien le croire, puisque c'est votre idée; mais, moi, que voulez-vous ? je ne suis pas né pour être une victime ; jamais je ne serai à la hauteur !
Un autre jour une femme inconnue pria la Sœur qui le soignait de l'introduire, un instant, auprès de lui. Elle ne révéla pas son nom ; sous un voiie de deuil, elle ressemblait à M"* Rovère, mais plus grande, et les cheveux tout blancs. Elle se tint debout auprès de son chevet, lui dit d'une émotion grave :
— Je vais rarement parmi les hommes depuis que je n'y trouve plus Dieu ; mais vous, mon enfant, je suis venue à vous, j'ai voulu vous voir ; la terre me semble plus habitable, puisqu'elle porte encore des chrétiens comme vous.
Elle lui prit le bout des doigts, les baisa et partit...
Vers la fin d'août, quoique très faible, il quitta l'hôpital ; les Gerland, qui le comblaient d'amitiés et lui vouaient une vénération, le décidèrent à passer quelques semaines, chez eux, à Saint- Clair, pour hâter sa convalescence.
Le mois qu'il y vécut fut un des plus bénis de
sa vie nouvelle. La certitude d^un court avenir périssable fortifiait son insouciance de malade. Il se jugeait déjà hors de la durée ; chaque soleil qu^il voyait renaître, il l'accueillait comme le présage du soleil sans déclin qui se lèverait sur son horizon ; il écoutait à peine la pulsation des heures, et pourtant, chaque heure prenait un son divin, lui rythmait Tapproche d'un infini. Maintenant qu^il était à peu près mort aux joies corruptibles, il se sentait plus vivant que jamais. Détaché des apparences, il les contemplait, les aimait dans une tranquillité diaphane. La terre s'offrait à lui, pareille à cette grande nappe que l'apôtre Pierre vit descendre du ciel, chargée de choses bonnes et désirables ; et, jusque-là, il ne l'avait point soupçonnée si belle,
La maison des Gerland, au flanc d'une éminence, regardait vers le sud le faubourg Saint- Clair, le Rhône, les arches grises du pont, puis, plus loin, le versant de la Croix-Rousse, l'écroulement abrupt de ses bâtisses, et, au delà, le coteau de Fourvières qui semblait s'affaisser sous le poids de la Basilique. Mais la chambre de Daniel s'ouvrait à l'Orient : la rondeur de sa fenêtre enserrait, en amont, le long chenal bleuâtre du Rhône, et la plaine illimitée, jusqu'aux Alpes entrevues.
La plaine appelait son regard comme l'espace appelle un oiseau. Un bras du fleuve contournait une grande lone, regorgeant d'oseraies, de saules légers, de peupliers massés dans une solennelle mélancolie. Derrière la lone, des savanes s'étalaient, où des cheminées d'usines, de loin,ressem-
blaient à des peupliers sombres, plus hauts que les autres. Souvent, le matin, des troupeaux de nuées montaient au-dessus de ces étendues vertes, leurs ombres s'y dépliaient comme sur des lacs ; le soleil les déchirait en un bouillonnement de vapeurs argentées, et, tout au fond, parmi l'épaisseur d'un orage fuyant, le porche fabuleux d'un arc-en-cicl enjambait les immensités fumantes.
Les verdures de la lône, au ras du fleuve, trempaient dans le courant ;le long des petites anses. des vaches descendaient boire, elles tondaient les touffes d'herbes drues, surgies entre les graviers. Un barrage chantait ; sa voix ample, contondue avec celle, plus vague, des peupliers, disait que la plaine était au Rhône, qu'elle vivait de ses haleines et de son limon.
Le chenal du Rhône longeait des collines écorchées par les labours et dont les pentes raides nourrissaient des pelouses d'un vert lustral. Le fleuve débouchait contre l'éperon d'un talus saignant, passé lequel une courbe le dérobait, et, à ce tournant, la voie ferrée avec le chemin de halage, disparaissait aussi. Daniel ne se lassait point de fixer cet angle mystique d'où les eaux s'échappaient, serrées, rapides, comme de leur source invisible, aussi pures, il lui semblait, qu'à leur sortie des glaciers. Ce n'était plus le même Rhône qui avait charrié le cadavre de son père, mais le fleuve d'EX HAUT, baptismal, seruant du ciel et des cimes inviolées. A respirer son souffle, il se rénovait le sang ; au voisinage des sources éternelles, ses espoirs se revigoraient.
Même si ses années devaient s'achever dans le
silence, son silence n'en serait pas moins un acte perpétuel de Charité ; sa méditation fertiliserait les âmes, amassée en quelques livres lents, profonds, de même que le courant du fleuve engraissait, en passant, de ses alluvions la plaine inhabitée où plus tard, un peuple bourdonnerait. Oui, rien n'était meilleur que de recueillir en soi la parole du Maître et de la jeter, sans fin ruisselante, à la terre infructueuse et morte. Claire de Bradieu ne s'était pas trompée, lorsqu'assise avec Marie, sœur de Marthe, dans Tombre du Lieu saint, elle redisait : J'ai choisi la meilleure part.
Il songeait souvent à elle, auprès de Brigitte Gerland, tandis que celle-ci et sa mère cousaient au jardin, ou qu'il la regardait agir à travers la maison. Seuls, les yeux de Brigitte lui rappelaient ceux de Glaire : le monde se mirait dans leur cristal, tel que si le péché n'eût point existé. Mais Glaire, comme une créature privilégiée, passait au-dessus de la douleur et des misères charnelles, sans paraître en comprendre l'écrasement. Brigitte était faite pour se donner, compatissante, et purifier la vie en la subissant.
De taille moyenne, les hanches fermes, brune, le teint éclatant, le nez droit, le menton vigoureux, elle exhalait un arôme de santé, répandait autour d'elle une atmosphère d'allégresse; entre tous les siens elle était un lien de force, de douceur ; même les animaux l'afTectionnaient, par une intuition de sa puissance. Son cœur laissait jaillir comme une fournaise de bonté : s'il n'avait tenu qu'à elle, la souffrance et le mal eussent disparu de la face de la création.
Daniel ne pouvait la voir approcher sans éprouver un allégement dans son corps douloureux. Elle possédait le même don que lui, et avec un charme plus enveloppant: ses idées sortaient par illuminations soudaines : au delà de ce qu'elle disait, des profondeurs inexplorées s'entr'ouvraient.Elle avait reçu une solide formation religieuse qu'elle étendait par des lectures ; de sorte qu'elle pouvait le suivre aussi loin qu'il lui plaisait d'aller à travers la cathédrale, pleine d'inconnu, des dogmes; et parfois, elle arrivait avant lui au bord de quelqpie inscrutable crypte, où, souriante, elle l'attendait.
Leur intimité devenait, en elle, de l'amour ; Daniel ressemblait si peu au commun des jeunes hommes I II lui inspirait à la fois de la pitié et une admiration humble ; elle se croyait indigne de lui et, néanmoins, le sachant malade et pauvre, elle entrevoyait tout ce qu'elle lui eût insufflé de bonheur et de vie.
Lui, il lisait cette affection dans ses prunelles loyales, dans les moindres sonorités de sa voix. Mais il se défendait d'y répondre ; et sa pauvreté n'était plus l'obstacle qui l'éloignait: il avait assez longuement considéré le front de Brigitte pour être sûr que nulle couronne d'épines ne lui serait trop perçante ; son état maladif ne l'aurait pas empêché non plus d'accepter un sacrifice dont elle eût été plus exultante que lui ; car la peur de transmettre ses débilités physiques à des enfants lui semblait la moins chrétienne des pitiés. Mais, quand il pensait à son avenir, il n'envisageait qu'une seule solution ; s'il retrouvait un peu de
santé, il entrerait dans un monastère ; arraché tout sanglant à ses illusions juvéniles, fantôme souffreteux et sans lendemain, il ne pouvait plus vivre comme ceux qui cherchent, en ce monde, des félicités perdurables.
Aussi garda-t-il avec Brigitte une attitude de simple amitié ; et ne voulant pas attendre qu'elle souffrît ni qu'il cédât à une faiblesse, il avança de quelques jours son départ. M°" de Bradieu lui avait fait promettre d'aller passer l'automne chez elle, en Bugey ; il annonça aux Gerland qu'il les quitterait la première semaine d'octobre..
Il devait partir dans la matinée ; bien qu'il marchât encore avec peine, il accompagna M. Gerland jusqu'à son usine. Le teinturier l'avait installée, à l'extrémité du faubourg, au-dessus du Rhône. Quand ils entrèrent sous le hall plein de vapeur et de soleil, les ouvriers étaient à leur tâche : deux à deux, placides, ils promenaient, dans les longues auges des barques, les flottes de soie enroulées autour des bâtons de lise ; un rouge ruisseau fumait, envoyant une odeur acide. M. Gerland lui faisait comprendre comment, par la chimie ingénieuse des nuances, analogues aux combinaisons d'un peintre sur sa palette, les teinturiers lyonnais imprimaient à leurs soieries une opulence de teintes et une souplesse de reflets dont jamais ni les Italiens, ni les Suisses, ni les Japonais ne sauraient approcher. Il passait au milieu des ouvriers, avec sa barbe grise de patriarche. Les hommes le saluaient jovialement ; ils paraissaient contents de leur labeur, heureux d'être d'une élite et de participer à la richesse
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(le leur ville qui se façonnait entre leurs mains. Sur leur activité sage une bénédiction planait ; Daniel l'admira, il dit à M. Gerland :
— J'aurais aimé être l'un d'eux, et travailler ici avec vous.
Il revint seul à la maison pour prendre congé de M""' Gerland, de Brigitte et des enfants. A dix heures une voiture devait l'emmener. Le jour s'annonçait splendide. Le ciel évanescent de ce matin d'automne se condensait en une coupole d'azur fervent. Les fumées s'envolaient, droites et bleues ; une mince brume errait au flanc des peupliers, les lamelles d'or de leurs feuillages tremblaient, vibrantes de rayons. Le long du Rhône, des hirondelles couraient, fouettant l'eau de leurs coups d'ailes; des chevaux, sur le chemin de halage, leur grosse queue au vent, au tintement de leurs grelots, remorquaient, sans se presser, un chaland où des mariniers déjeunaient. A la descente du coteau, des soldats qui arrivaient d'une étape scandaient leur marche d'une chanson virile et faisaient l'air plus joyeux.
Daniel aussi respirait et marchait dans la mansuétude de Dieu. Quelques mois plus tôt, son départ eût été un arrachement. Mais à présent il vivait selon la parole de TApôtre : « Nous n'avons pas ici de cité qui demeure, et nous cher^ chons celle qui sera... » A travers Tagonie radieuse de l'automne il sentait venir les fécondations du printemps.
Gomme il rentrait, il passa devant la buanderie et vit Brigitte seule en train de repasser du linge. De ce linge de femme harmonieusement
plié, odorant au contact du fer chaud, émanait une tentation subtile. Il s'arrêta dans l'embrasure de la porte, il lui redit toute la douceur des semaines qu'il avait dues à elle et aux siens.
— Pour vous, répondit-elle, en s'arrêtant de repasser, nous pouvons bien peu, trop peu; vous êtes seul ; moi qui ai grandi dans un vaste et bon bercail, je ne conçois pas de plus grande peine que l'isolement.
— Je ne suis pas seul, s'empressa-t-il de répliquer, j'ai près de moi le Christ et la Communion des morts ; j'ai mes 'morts avec moi ; puis, de temps à autre, le foyer de ceux que j'aime devient mon foyer. Mais, je le sens, je garde même pour vous l'aspect de ces météores silencieux qui pendent, comme un glaive, sur des horizons tristes et font le ciel vide autour d'eux.
Les êtres tels que moi n'apparaissent qu'à la fm ou à l'approche des cataclysmes ; j'aurais dû naître au temps des chevaliers errants ; une espèce de nuit marche avec mon ombre, une nuit qui est Vattente de la Lumière ; mais, vous, Brigitte, vous êtes dans la Lumière ; Dieu est en vous bien plus qu'en moi.
Il s'était avancé jusqu'à elle; il lui prit la main entre les siennes ; la gravité fraternelle de ses yeux refoula dans ceux de la jeune fille une tendresse prête à éclater. Il y avait plus d'infini en ses paroles que, là-bas, sur la plaine brumeuse toute blanche, noyée de soleil. Leur sens s'achevait au fond d'un mystère que ni l'un ni 1 autre ne voulait profaner.
Ses frères et sœurs, avec M"' Gerland, le cher-
chaient ; il se hâta de les rejoindre : Brigitte arriva quelques minutes plus tard ; il comprit, à la rougeur de ses paupières, qu'elle avait pleuré.
Oa entendait la voiture montant par le jardin ; elle déiîoucha au revers d'un monticule et suivit une allée de marronniers qui aboutissait devant la maison. Daniel et les deux femmes étaient oppressés d'un silence, comme s'ils se fussent séparés.
Avant de monter en voiture, il embrassa les enfants. Brigitte avait repris son "s-isag-e de joie...
Au bout de l'allée, derrière le versant du monticule, il allait disparaître ; il se retourna, fit un grand signe d'Au revoir: ses longues mains pâles sî déployèrent, élancées vers l'azur qu'elles emplissaient.
Décembre 1904 — Septembre 1906.