PREMIERE PARTIE
Mes chers amis, je vous savaîs fidèles, à moQ appel vous êtes accourus, tout couîiîj^j'eusse fait au vôtre. Pourtant voici trois an^ que vous ne m'aviez vu. Puisse votre amitié, qui résiste si bien à l'absence, résister aussi bien au récit que je veux vous faire. Car si je vous appelai brusquement, et vous fi« Toyager jusqu'à ma demeure lointaine, c'est pour vous voir, uniquement, et pour qu^ vous puissiez m'entendre. Je ne veux paa d'autre a«eeurf qu6 e@lui-là : veus parldf. -—
•O L WMORAUSn
Car je suis à tel point de ma vie que je ne peux plus dépasser. Pourtant ce n'est pas las si tude.Maisje ne comprends plus. J'ai besoin. J'ai besoin de parler, vous dis je. Savoir libérer n'est rien ; l'ardu, ç est savoir et libre. — Souffrez que je parle de moi ; je vai. vous raconter ma vie, simplement, sans modestie et sans orgueil, plus simplement que fti je pariais à moi même. Ecoutez moi :
La dernière fois que nous nous vîmes, c'était, il m'en souvient, aux environs d'Angers, dans la petite église de campagne où iiion mariage se célébrait. Le public était peu nombreux, et l'excellence des sums faisait de cette cérémonie banale une cérémonie toiiclumle. Il me semblait que l'on était ému, et cela m'émouvait moi-même. Dans la maison de celle qui devenait ma femme, un court repas, sans rires et sans cris, vous réiuiii à nous au sortir de l'église ; puis la voiture c;>mmandée nous emmena, tiglon l'usaf^i. uni
joint en nos espriîs, â l'idée d'un mariage, la vision d'un quai* de départ.
Je connaissais très peu ma femme et pensais, sans en trop souffrir, qu'elle ne me connaissait pas plus. Je l'avais épousée sans amour, beaucoup pour complaire à mon père, qui, mourant, s'inquiétait de me laisser seul. J'aimais mon père tendrement ; occupé par son agonie, je ne songeai, en ces tristes momeiits, qu'à lui rendre sa fm plus douce ; et ainsi j'engageai ma vie sans savoir ce que pouvait être la vie. Nos fiançailles au chevet du mourant furent sans rires, mais non sans grave joie, tant la paix qu'en obtint mon père fut grand^. Si je n'aimais pas, dis-je, ma fiancée, du moins n'avais-je jamais aimé d'autre femme. Cela suffisait à mes yeux pour assurer notre bonheur;et, ra'ignoraut encore moi-mêiae, je crus me donner tout à elle. Elle était orpheline aussi et vivait avec ses deux frères. Elle s'appelait Marcehne; elle avait ù peine vingt ans ; j'en avais quatre de plus qu'elle.
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J'ai dit que je ne l'aimais point — du moinj R'éprsuvais-je pour elle rien de ce qu'oaj appelle amour, mais je raimais, si loi veut entendre par là de la tendresse, nm sorte de pitié, enfin une estime assez grande; Elle était catholique et je suis protestant/..] mais je croyais l'être si peu! le prêtre m'accepta; moi j'acceptai le prêtre : cela se joua] sans impair.
Mon père était, comme l'on dit, « athée »,! — du moins je le su}>pose, n'aj'ant, parunej sorle d'invincihie pudeur que je crois biei qu'il i)artagcait. jamais pu causer avec hii d( ses croyances. Le grave enseigncmcHt huguenot de ma mère s'était, avec sa belle] image, lentement eflacé en mon cœur ; vous) savez que je la poirëis jeune. Je ne soupçonnais pas encore combien celte première morale d'enfant nous maîtrise, ni quels i)lis elle laisse à l'esprit. Cette sorte d'austérité dont ma mère m'avait laissé îe goût en m'en inculquant les principes, je la reportai toute à l'étude. J'avais quinze ans quand je perdis
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ma mère ; mon père s*occiipa cfe mof^ m*entoura et mit sa passion à m'iivstruire. Je savais déjà bien le latin et le grec ; avec lui j'appris vite l'hébreu, le sanscrit, et enfin le persan et l'arabe. Vers vingt ans j'étais si ciiûuffé qu'il osait ni'associer à ses travaux. Il s'amusait à me prétendre son égal et voulut m'en donner la preuve. L'Essai sur les cultes Phrygiens, qui parut sous son nom, fut mon œuvre; à peine lavait-il revu ; rien jamais ne lui valut tant déloges. Il fut ravi Pour moi, j'étais confus devoir cette supercherie réussir. Mais désormais je fus lancé. Les savants les plus érudits me traitaient comme leur collègue. Je souris maintenant de tous les honneurs qu'on me fit... Ainsi ja! teignis vingt-cinq ans, n'ayant presque rien regardé qiie des ruines ou des livres, et ne connaissant rien de la vie ; j'usais dans le travail une ferveur singiiiière. J'aimais quelques aruis (vous en fûtes), mais plutôt l'amitié qu'eux-mêmes mon dévouement pour eux était grand, mais c'était besoin de noblesse ; je chérissais ea
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moi chaque beau sentiment. Au demeurant, j'ignorais mes amis, comme je m'ignorais moi-même. — Pas un instant ne me survint l'idée que j'eusse pu mener une existence différente ni qu'on pût vivre différemment.
A mon père et à moi des choses simples suffisaient ; nous dépensions si peu tous deux, que j'atteignis mes vingt-cinq ans sans savoir que nous étions riches. J'imaginais, sans y songer souvent, que nous avions seulement de quoi vivre ; et j'avais pris, près de mon père, des habitudes d'économie telles que je fus presque gêné quand je compris que nous possédions beaucoup plus. J'étais à ce point distrait de ces choses, que ce ne fut même pas après le décès de mon père, dont j'étais unique héritier, que je pris conscience un peu plus nette de ma fortune, mais seulement lors du contrat de mou mariage, 0t pour m'apercevoir du même coup quo Marceline ne Tp'apportail presque rien.
Une antre i bose au<* '''gnorais, plus im-
portante encore peut-être, c'est que j'étais d'une saille très déiicate. (Comment l'eusseje su, ne l'ayant pas mise à l'cpreuve ? J'avais des rhumes de temps à autre, et les soignais négligemment. La vie trop calme que je menais m'aii'aiblissait et me préservait à la fois. Marceline, au contraire, semblait robuste, — et qu'elle le fût plus que moi, c'est ce que nous devions bientôt savoir.
Le soir même de nos noces nous cou»
chions dans mon appartement de Paris, où Ton nous avait préparé deux chambres. Nous ne restâmes à Paris que le temps qu'il fallut pour d'indispensables emplettes, puis gagnâmes Marseille, d'où nous nous embarquâmes aussitôt pour Tunis.
Les soins urgents, l'étourdissement des derniers événements trop rapides, l'indispensable émotion des noces venant sitôt après celle plus réelle de mon deuil, tout cela m'avait épuisé. Ce ne fui que sur l*^ bateau que je pas sentir ma iatigue. Jus-
LtiâH<>SiJi.ljlSrSia
qu'alors chaque cccupalion, en l'accroissant, m'en distrayait. Le loisir obligé du bord me permettait enfin de réfléchir.
C'était, me semljîait-il, pour la première fois.
Pour la première fois anssi je consentais délre privé longLcmps de mon travail. Je ne m'étais accordé jusqu'alors que de courtes vacances. Un voynge en Espngne avec mon père, peu de tempsaprcs la mort de ma mère, avait, il est vrai, duré ])lus d'un mois ; un autre, en Allemagne, six semaines ; d'autres encore — mais c'éluienl des voyages d'études ; mon père ne s'y distrayait point de ses recherches très précises ; moi, sitôt que je ne l'y suivais plus je lisais. Et pourtant, à peine avions-nous quitté Marseille, divers souvenirs de Grenade et de Séviîîe me revinrent, de ciel plus pur, d'ombres plus fi'auchcs, de fCiisi, de rires et de chants. Voiià, ce que nous allons retrouver, pensai-je. Je montai sur le pont du navire et regardai Marseille s'écarter.
Il lUMOBALMTS S7
Puis, brusquement, je songeai que je délaissais un peu Marceline.
Elle était assise à l'avant ; je m'approchai, et, pour la première fois vraiment, la regardai.
Marceline était très jolie. Vous 1© savez ; vous l'avez vue. Je me reprochai de ne m'en être pas d'abord aperçu. Je la connaissais trop pour la voir avec nouveauté ; nos familles de tout temps étaient liées; je l'avais vue grandir ; j'étais habitué à sa grâce... Pour la première fois je m'étonnai, tant cette grâce me parut grande.
Sur un simple chapeau de paille noire elle laissait flotter un grand voile ; elle était blonde, mais ne paraissait pas délicate. Sa jupe et son corsage pareils étaient faits d'un châle écossais que nous avions choisi ensemble. Je n'avais pas voulu qu'elle s'assombrît de mon deuil.
Elle sentit que je la regardais, se retourna vers moi... jusqu'alors je n'avais eu près d'elle qu'un empressement de commande ;
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je remplaçais, tant bien que mal, l'amour par une sorte de galanterie froide qui, je le voyais bien, Timportunait un peu ; Marceline sentit-elle à cet instant que je la regardais pour la première fois d'une manière différente ? A son tour elle me regarda fixement ; puis, très tendrement, me sourit. Sans parier, je m'assis près d'elle. J'avais vécu pour moi ou du moins selon moi jusqu'alors ; je m'étais marié sans imaginer en ma femme autre chose qu'un camarade, sans songer bien précisément que, de notre union, ma vie pourrait être changée. Je venais de comprendre enfin que là cessait le monologue.
Nous étions tous deux seuls sur le pont. Elle tendit son front vers moi ; je la pressai doucement contre moi; elle leva les yeux; je l'embrassai sur les paupières, et sentis brusquement, à la faveur de mon baiser, une sorte de pitié nouvelle ; elle m'emplit si violemment, que je ne pus retenir mes larmes.
— Qu'aMudonc? me dit Marceline.
I Nous commençâmes à parler. Ses propos ! charmants me ravirent. Je ra'étaisfait, comme i j'avais pu, quelques idées sur la sottise des |femmes. Près d'elle, ce srir-là, ce fut moi qui me parus gauche et stupide.
Ainsi donc celle à qui j'attachais ma vie avait sa vie propre et réelle ! L'importance de cette pensée m'éveilla plusieurs fois cette Quit; plusieurs fois je me dressai sur ma couchette pour voir, sur l'autre coucliette, plus bas, Marceline, ma/emmfi, dormir.
Le lendemain le ciel était splendide; la mer calme A peu près. Queîquesconversations point pressées diminuèrent encore notre gène. Le mariage vraiment commençait. Au matin du dernier jour d'octobre nous débarquâmes à Tunis.
Mon intention était de n'y rester que peu de jours. Je vous confesserai ma sottise : rien dans ce pays neuf np m'attirait que Carthage et quelques ruines romaines : Timgat, dont Octave m'avaitparlé, ks mosaïquesdeSousan
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et surtout l'amphithéâtre d'EîDjem, où je me proposais de courir sans tarder. Il fallait d'abord gagner Sousse, puis de Sousse prendre la voituî-e des postes; je voulais que rien d'ici là ne fût digne de m'occuper.
Pourtant Tunis me surprit fort. Au toucher de nouvelles sensations s'émouvaient telles pnrties de moi, des facultés endormies qui, n'ayant pas encore servi, avaient gardé toute leur mystérieusejeunesse. J'étaisplus étonné ahuri, qu'amusé, et ce qui me plaisait surtout, c'était la joie de Marceline.
Ma fatigue cependant devenait chaque jour plus grande ; mais j'eusse trouvé honteux d'y céder. Je toussais et sentais au haut de la poitrine un trouble étrange. Nous allons vers le Sud, pensais-je ; la chaleur mo remettra.
La diligence de Sfax quitte Sousse le soir à huit heures ; elle traverse El Djem à une heure du matin. Nous avions retenu les places du coupé. Je m'attendais à trouver ane guimbarde inconfortable ; nous étiot.
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i contraire assez commodément installés, lais le froid !.. . Par quelle puérile confiance lia douceur d'air du Midi, légèrement velus us deux, n'avions-nous emporté qu'un jiâle ? Sitôt sortis de Sousse et de l'abri de 'S collines, le vent commença de souffler, faisait de grands bonds sur la plaine, hurit, sifflait, entrait par chaque fente des porères ; rien ne pouvait en préserver. Nous 'rivâmes tout transis, moi, de plus, exténué ir les cahots de la voiture, et par une horble toux qui me secouait encore plus. Quelle iiit ! — Arrivés à El Djcm, pas d'auberge ; n affreux bordj en tenait lieu : que faire ? La ligence repartait. Le village était endormi ; ans la nuit qui paraissait immense on entre- Dyait vaguement la masse lugubre des lines ; des chiens hurlaient. Nous rentrâmes ans une salle terreuse où deux lits miseraes étaient dressés. Marceline tremblait df oid, mais là du moins le vent ne nous attei lait plus.
Le lendemain fut un jour morne. Nous
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fûmes surpris, en sortant, de voir un ciel uniformément gris. Le vent soiiflîait toujoura, mais moins impétueusement que la veille. La diligence ne devait repasser que le soir... Ce fut, vousdis-je, un jour lugubre. L'ampliithéâtre, en quelques instants parcouru, me déçut; même il me parut laid, sous ce ciel terne. Peut-être ma fatigue aidait-elle, augmentait-elle mon ennui. Vers le milieu du jour, par désœuvrement, J'y revins, cherchanl en vain quelques inscriptions sur les pierre». 1 Marceline, à l'abri du vent, lisait un livre anglais qu'elle avait par bonheur emporté. J«' revins m'asseoir auprès d'elle.
— Quel triste jour! Tu ne t'ennuies pai trop? lui dis-je. I
— Non : tu vois : je lis.
— Que sommes-nous venns faire ici ? ïii n'as pas froid, au moins. i
— Pas trop. VA toi ? C'est vrai ! tu es tout pâle
— Non. . .
La nuit, le vent reprit ga force... Enfin 1,
<lilifîence lirriv». Nous repartlmeft.
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Dès les premiers cahors je me sentis brisé. Marceline, très fatiguée, s'endormit vite sur mon épaule. Mais ma toux va la réveiller, pensai-je, et doucement, doucement, me dégageant, je l'inclinai vers la paroi de la voiture. Cependant je ne toussais plus, non : je crachîiis ; c'était nouveau ; j'amenais cela sans eHort ; cela venait par petits coups, à intervalles réguliers ; c'était une sensation si bizarre que d'abord je m'en amusai presque, mais je fus bien vite écœuré pai le goût inconnu que cela me laissait dans la bouche. Mon mouchoir fut vite hors d'usage. Déjà j'en avais plein les doigts. Vais-ie réveiller Marceline?.. Heureusemeut je me souvins «rua grand foulard qu'eiie p-issait à sa ceinture. Je m'en emparai doucement. Les crachais que je ne retins plus vinrent avec plus d'abondance. J'en étais extraordinairement soulagé. C'est la fin du rhume, pensai.s-je. Soudain je me sentis très faible ; tout se miî à tourner et je crus que j'allais me trouve mal. Vais-je Un n^veiller?.. ahl fil.., (JTai
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gardé, je crois, de mon enfance puritaine U haine de tout abandon par faiblesse; je le Domme aussitôt lâcheté.) Je me repris, m| cramponnai, finis par maîtriser mon vertige...! Je me crus sur mer de nouveau, et le bruitj des roues devenait le bruit delà lame... MaisI j'avais cessé de cracher.
Puis, je roulai dans une sorte de sommeil.
Quand j'en sortis, le ciel était déjà plein! d'aube ; Marceline dormait encore. Noua approchions. Le foulard que je tenais à lîj main était sombre, de sorte qu'il n'y parais sait rien d'abord ; mais, quand je ressorti mon mouchoir, je vis avec stupeur qu'ij était plein de sang.
Ma première pensée fut de cacher ce sai à Marceline. Mais comment? — J'en éta| tout taché ; j'en voyais partout, à présent mes doigts surtout... — J'aurai saigné nez... C'est cela ; si elle interroge, je lui diri| que j'ai saigné du nez.
Marceline dormait toujours. On arrivJ
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E1Î3 dut descendre d'abord et ne vit rien. On nous avait gardé deux chambres. Je pus m'élancer dans la mienne, laver, faire disparaître le sang. Marceline n'avait rien vu.
Pourtant je me sentais très faible et fis monter du thé pour nous deux. Et tandis qu'elle l'apprélait, très caime, un peu pâle elle-même, sourianie, une sorte d'irritation me vint de ce qu'elle n'eût rien su voir. Je me sentais injuste, il est vrai, me disais ; si elle n'a rien vu c'est que je cachais bien; n'importe ; rien n'y fil ; cela grandit en moi comme un instinct, m'envahit... à la fin cela fut trop fort ; je n'y tins plus : comme distraitement je lui dis :
— J'ai craché le sang, cette nuit.
Elle n'eut pas un cri ; simplement elle devint beaucoup plus pâle, chancela, voulut se retenir, et tomba lourdement sur le plancher.
Je m'élançai vers elle avec une sorte de rage : Marceline ! HJarceline I — Allons bon î qu'ai-je fait ! Ne suifisait-il pas que znoz je sois malade ? — Mais j étais, je l'ai dit, très faible j
Sô
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peu s'en fallut que je oe me trouvasse mal à mon tour. J'ouvris la porte ; j'appelai ; od accourut.
Dans ma valise se trouvait, je m'en souvins, une lettre d'introduction auprès d'un officier de la ville ; je m'autorisai de ce mol pour envoyer chercher le major.
Marceline cependant s'était remise ; à présent elle était au chevet de mon lit, dans lequel je tremblais de fièvre. Le major arriva, nous examina tous les deuK : Marceline n'avait rien, alfirma-t-il, et ne se ressentait pas de sa chute ; moi j'étais atteint gravement ; même il ne voulut pas se prononcer et promit de revenir avant le soir.
Il revint, me sourit, me parla et me donna divers remèdes. Je compris qu'il me condamnait. — Vous l'avouerai-je? Je n'eus pas un| sursaut. J'étais las. Je m'abandonnai, siui-i plement. — « Après tout, que m'olTrait la vie? J'avais bien travaillé jusqu'au bout, iait résolument et passionnément mou devoir.
L« reftte... abl que m'miporte? > pensais-jeJ
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sn trouvant saffisaninient beau mon stoi- ;isme. Mais ce dont je souffrais, c'était de la aideur du lieu. « Cette chambre d'hôtel est ^flàeiise » — et je la legardai. Brusquement, e songeai qu'à côté, dans une chambre pareille, était ma femme, Marceline ; et je l'entendis qui parlait. Le docteur n'était pas parti ; il s'entretenait avec elle ; il s'efiorçait le parler bas. — Un peu de temps passu : je dus dormir*^
Quand je me réveilla», Marceline était là. Fc compris qu'elle avait pleuré. Je n'aimais pas assez la vie pour avoir pitié de moimême ; mais la laideur de ce lieu me gênait; presque avec volupté mes yeux se reposaient mr elle.
A présent, près de moi, elle écrivait. Elle me paraissait jolie. Je lavis fermer plusieurs lettres. Puis elle se leva, s'approcha de mon lit, tendrement prit ma main :
— Comment te sens-tu maintenant? me dit- elle. Je souris, lui dis tristement :
— Guérirai-je ? Mais, aussitôt, elle me ré-
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pondit : — Tu guériras ! — avec une si pai sionnée conviction que, presque convainc moi-même, j'eus comme un confus sent ment de tout ce que la vie pouvait être, c son amour à elle, la vague vision de si path tiques beautés, — que les larmes jaillirei de mes yeux et que je pleurai longuemei sans pouvoir ni vouloir m'en défendre.
Par quelle violence d'amour elle put n faire quitter Sousse ; entouré de quels soi) charmants, protégé, secouru, veillé... < Sousse à Tunis, puis de Tunis à Constc tine, Marceline fut admirable. C'est Biskra que je devais guérir. Sa confian était parfaite ; son zèle ne retomba pas i instant. Elle préparait tout, dirigeait ] départs et s'assurait des logements. Elle j pouvait faire, hélas 1 que ce voyage fût moi ; atroce. Je crus plusieurs fois devoir m'arrêt et finir. Je suais comme un moribond, j'étoi • fais, par moments perdais connaissance. - A la fia du troisième jpur, j'arrivai à Bisk comme mort.
Pourquoi parler des premiers jours? Qu'en reste-t-il? Leur affreux souvenir est sans voix. Je ne savais plus ni qui, ni où j'élais. Je revois seulement, au-dessus de mon lit d'agonie, Marceline, ma femme, ma vie, se pencher. Je sais que ses soins passionnés, que son amour seul, me sauvèrent. Un jour enfin, comme un marin perdu qui aperçoit la terre, je sentis qu'une lueur de vie se réveillait ; je pus sourire à Marceline. — Pourquoi raconter tout cela? L'important, c'était que la mort m'eût touché, comme l'on dit, de son aile. L'important, c'est qu'il devînt pour moi très étonnant que je vécusse, c'est que le jour devînt pour moi d'une lumière
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inespérée. Avant, pensais-je,je ne comprtnai;^ pas que je vivais. Je devais faire de la vie la palpitante découverte.
Le jour vint où je pus me lever. Je fus complètement séduit par notre home. Ce n'était presque qu'une terrasse. Quelle terrasse ! Ma chambre et celle de Marceline y donnaient ; elle se prolongeait sur des toits. L'on voyait, lorsqu'on en avait atteint la partie la plus haute, par-dessus les maisons, des palmiers; par-dessus les palmiers, le désert. L'autre côté de la terrasse touchait aux jardins de la ville ; les branches des dernières cassies l'ombrageaient ; enfm elle longeait la cour, une petite cour régulière, plantée de six palmiers réguliers, et finissait à l'escalier qui la reliait à la cour. Ma chambre était vaste, aérée ; murs blanchis à la chaux, rien aux murs ; une petite porte menait à la chambre de Marceline ; une grande porte vitrée ouvrait sur la terrasse.
Là coulèrent des jours sans heures. Que de foli, daoB ma solitude, i'airevu ces kntoj
)uraées I... Marceline est auprès de moi. Ile lit ; elle coud ; elle écrit. Je ne fais rien. 2 la regarde. 0 Marceline! Marceline!... Je garde. Je vois le soleil ; je vois l'ombre; je bis la ligne de l'ombre se déplacer ; j'ai si eu à penser, que je l'observe. Je suis enore très faible ; je respire très mal ; tout me itigue, môme lire ; d'ailleurs que lire ? Etre, a'occupe assez.
Un matin Marceline entre en riant :
— Je t'amène un ami, dit-elle ; et je vois ntrer derrière elle un peiit Arabe au teint run. Il s'appelle Bachir, a de grands yeux ilencieux qui me regardent. Je suis plutôt n peu gêné, et cette gêne déjà me fatigue; î ne dis rien, parais fâché. L'enfant, devaat i froideur de mon accueil, se déconcerte, tj retourne vers Marceline, et, avec un mouement de crâce animale et câline, se blottit outre elle, lai prend la main, l'embrasse vec un geste qui découvre ses bras nus. Je i>marqiie qu il est tout nu sous sa mince
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gaudcurah blanche et sous son burnous r pièce.
— Allons ! assieds-toi là, dit Marceline qi voit ma gêne. Amuse-toi tranquillement.
Le petit s'assied par terre, sort un coi tcau du capuchon de son burnous, un mo; ceau de djerid, et commence à le trs vailler. C'est un siillet, je crois, qu'il vei faire,
Au bout d'un peu de temps, je ne suis pli gêné par sa présence. Je le regarde ; il scmbi avoir oublié qu'il est là. Ses pieds sont nus ses chevilles sont charmantes, et les altaclu de ses poignets. Il manie son mauvais coutea avec une amusante adresse... Vraiment, vai; je m'intéresser à cela ?... Ses cheveux so? rasés à la manière arabe ; il porte une pauvi chcchia qui n'a qu'un troua la place du glant La gandourah, un peu tombée, découvre s mignonne épaule. J'ai le besoin de la tou cher. Je me penche ; il se retourne et me sol rit. Je fais signe qu'il doit me passerson sifiki le prends et feins de l'admirer beaucoup. -
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k présent il veut partir. Marceline hii donne an gâteau, moi deux sous.
Le lendemain, pour la première fois, je m'ennuie ; j'attends; j'altends quoi? je me sens désœuvré, inquiet. Enfin je n'y tiens plus :
— Bachir ne vient donc pas, ce matin, Marceline?
— Si tu veux, je vais le chercher.
Elle me laisse, descend ; au bout d'un
instant rentre seule Qu'a tait de moi la maladie ? Je suis triste à pleurer de la voir revenir sans Bachir.
— Il était trop tard, me dit-elle ; les enfants ont quitté l'école et se sont dispersés partout. Il y en a de charmants, sais-tu. Je crois qae maintenant tous me connaissent.
— Ah moines, tâche qu'il soit là demain. Le lendemain Bachirrevint.il s'assit comme
ravant-vcille,Rortitson couteau, voulut tailler
un bois trop dur, et fit si bien qu'il s'enfonça
la lame dans le pouce. J'eus un frisson d'hor-
reur|; il en rit, montra la coupure brillante
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et s'amusa de voir couler son sang. Quand il riait, il découvrait des dents très blanches; il lécha plaisamment sa blessure ; sa langue était rose comme celle d'un chat. Ah! qu ilse portail bien! Celait là ce don! je m'éprenais en lui : la santé. I^ santé de ce petit corps était belle.
Le jour suivant il apporta des billes. Il voulut me faire jouer. Marceline n'était pas là ; elle m'eût retenu. J hésitai, regardai Bacliirjle petit me saisit le bras, me mit les billes dans la main, me força. Je m'essoufflais beaucoup à me baisser, mais j'essayai déjouer quand même. Le plaisir de Bachir me charmait. Enfin je n'en pus plus. J'étais en nage. Je rejetai les billes et me laissai tomber dans un fauteuil. Bachir, un peu troublé, me regardait.
— Malade ? dit-il gentiment ; le timbre de sa voix était exquis. Marceline rentra.
— Emmène-le, lui dis-je;je suis fatigué, ce matin.
Qneîqnw h^rr?*!* ap'-** f'enf mt. crEciif*
ment de sang. C'était comme je mardiaisp^ niblement sur la terrasse ; Marceline étaioccupée dans sa chambre ; heureusement elle n'en put rien voir. J'avais fait, par essoufflement, une aspiration plusprofonde, et tout à coup c'était venu. Cela m'avait empli îff bouche... Mais ce n'était plus du sang clair, comme lors des premiers crachements ; c'était un gros affieux caillot que je crachai par terre avec dégoût.
Je fis quelques pas, chancelant. J'étais horriblement ému. Je tremblais. J'avais peur; j'étais en colère. — Car jusqu'alors] avais pensé que, pas à pas, la guérison allait venir et qu'il ne restait qu'à l'attendre. Cet accident brûlai venait de me rejeter en arrière . Chose é! range, les premiers crachements ne m'avaient pas fait tant d'effet; je me souvenais à présent qu'ils m'avaient laissé presque calme. D'où venait donc ma peur, mon horreur, à présent? C'est que [e commençais, hélas ! d'aimer la vie.
J« revins ©n arriére, me courbai, retrowT*?
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mon crachat, pris une paille et, soulevant le caillot, le déposai sur mon mouchoir. Je regardai. C'était un vilain sang presque noir, quelque chose de gluant, d'épouvantable... Je songeai au beau sang rutilant de Bachir... Et soudain me prit un désir, une envie, quelque chose de plus furieux, de plus impérieux que tout ce que j'avais ressenti jusqu'alors : vivre 1 je veux vivre. Je veux vivre. Je serrai, les dents, les poings, me concentrai tout entier éperdument, désolément, dans cet effort vers l'existence.
J'avais reçu la veille une lettre de T***; en réponse à d'anxieuses questions de Marceline, elle était pleine de conseils médicaux ; T*'* avait même joint à sa lettre quelques brochures de vulgarisation médicale et un livre plus spécial, qui pour cela me parut plus sérieux. J'avais lu négligemment la lettre et point du tout les imprimés ; d'abord parce que la ressemblance de ces brochures avec les petits traités moraux dont on avait agacé mon enfance, ne me disposait pas en leur
aveur; parce qu'aussi tous les conseils m'imlortunaient; puis je ne pensais pas que ces Conseils aux tuberculeux », « Cure pratique ela tuberculose » pussent s'appliquera moa as Je ne me croyais [xis tuberculeux. Voonliers j'attribuais ma première hémoplyde une œuse différente; ou plutôt, à vrai dire, i ne l'attribuais à rien, évitais d'y peaser, ,'y pensais guère, et méjugeais, sinon guéri, u moins près dô l'être... Je lus la lettre; dévorai le livre, les traités. Brusquement, vec une évidence effarante, il ra'apparut ue je neméLais pas soigné comme il falbit. Lisqu alors je m'étais laissé vivre, méfiant u plus vague espoir ; — brusquement ma ie m'apparut attaquée, attaquée atrocemeat i son centre. Un ennemi nombreux, actif, viâit en moi. Je l'écoutai : je l'épiai ; je le seuls. Je ne le vaincrais pas sans lutte... et (ajoutais à demi-voix, comme pour mieux ji'en convaincre mboi-uiéme : c'esi une affaire je volonté.
{ Je me mb ea état d'hostilité.
48 l'imuoraxists
Le soîr tombait: j'organlsari ma stratégie. Pour un temps, seule ma guéri son devait devenir mon étude ; mon devoir c'était ma santé ; il fallait juger bon, nommer BienAou\ ce qui m'était salutaire, oubBer, repousser tout ce qui ne guérissait piis. — Avant Iç repas du soir, pour la respiration, rexercîce, la Qourriture, j'avais pris des résolutions.
Nous prenions nos repas dans une sorte de petit kiosque qi>e la terrasse enveloppait de toutes parts. Seuls, tranquilles, loin de tout, l'intimité de nos repas était charmante. D'un hôtel voisin, un vieux nègre nousapportait une passable nourriture. Marceline surreillait les menus, commandait an plat, en repoussait tel autre. . . N'ayant pas très grand*faim d'ordinaire, je ne souffrais pas trop des" plats manques, ni des menus insufflsants. Marceline, habituée elle-même à ne pas beaucoup se nourrir, ne savait pas, ne se rend;*. pas compte que je ne mangeais pas assez Manger beaucoup était, de toutes mes résolu- Uons, la première. Je prétendais la mettre
S.'ïWWy&iS.l^Tf» 4'5
à exécution dès ce soir. —Je ne pu?. Nous avions je ne snifi quel salmis immangeable, puis un rôti riiliculemenl iropcuit.
Mon irrilation fut si vive, que, la reportant sur Marceline, je me répandis devant elle en paroles immodérées. Je raçcusai j il semblait, à m'entendre, qu'elle eût dû se sentir responsable (le la mauvaise qualité de ces mets. Ce petit retard au régime que j'avais résolu d'adopter devenait de Ifl plus grave imper tance ; j'oubliais les jours précédents : ce repas manqué gâtait tout. Je m'entêtai.
Marceline dut descendre en ville cbercher une conserve, un pàlé de n'importe quoi.
li^lie revint bientôt avec une petite terrine que je dévorai presque entière, comme pour nous prouver à tous deux combien j'avais besoin de manger plus.
Ce même soir nous arrêtâmes ceci ; Les repas seraient beaucoup meilleurs : plus nombreux aussi, un tcil^çs les trois beures; le premier dès 6 1/2. Une abondante orovs-
5o t'muoK^àusTS
sioii de conserves de toutes sortes suppléerait les médiocres plats de l'hôtel...
Je ne pus dormir cette nuit, tant le pressentiment de mes nouvelles vertus me grisait. J'avais, jepense, un peu de fièvre; une bouteille d'eau minérale était là; j'en bus un verre. deuxverres;àla troisième fois, buvant à même, j'aclîevai toute la bouteille d un coup. — Je repassais ma volonté comme une leçon qu'on repasse; j'apprenais mon hostilité, la dirigeais sur toutes choses ; je devais lutter contre tout : mon salut dépendait de moi seul.
Enfin, je vis la nuit pâlir; le jour parut.
C'avait été ma veillée d'armes.
Le lendemain, c'était dimanche. Je ne m'étais jusqu'alors pas inquiété, l'avoueraije, des croyances de Marceline ; par indifférence ou pudeur, il me semblait que cela ne me regardait pas ; puis je n'y attachais pas d'importance. — Ce jour-là Marceline se rendit à la messe. J'appris au retour quelle avait prié pour moi. Je Iji regardai fixement, puis, avec le plus de douceur que je pus :
f, TXMOnAÎ.J3TS &S
— n ne faut pas prier pour moi, Marceline.
^ Pourquoi? dit-elle, un peu troublée.
^ Je n'aime pas les protections.
— Tu repousses l'aide de Dieu ?
— Après, il aurait droit à ma reconnaissance. Gela crée des obligations ; je n'en veux pas.
Nous avions l'air de plaisanter, mais ne nous méprenions nullement sur l'importance de nos paroles.
— Tu ne guériras pas tout seul, pauvre ami, soupira-l-e!le.
— Alors, tant pis... Puis, voyant sa tristesse, j'ajoutai moins brutalement: Tu m'ai» dera&.
Je vais parler longuemc'nt de rtiôti corps. Je vais en parler tant, qn'il vous semblera tout d'abord que j'oublie la part de lespril. Ma négligence, en ce récit, est volontaire; elle était réelle là-bas. Je n'avais pas de forcé assez pour entretenir double vie ; l'esprit ef le reste, pensais-je, j'y songerai plus tard, quand j'irai mieux.
J'étais encore loin d'aller bien. Pour un rien j'étais en sueur et pour un rien je prenais froid ; j'avais, comme disait Rousseau, € la courte haleine » ; parfois un peu de fièvre; souvent, dès le matin, un seutimeiiî d'afifreuse lassitude, et je restais, «lors,prostn dans un fauteuil, indifférent à tout, égoïste^
&'mMOILLLISTK 65
l'occupant très uniquement à tâcher de îen respirer. Je respirais péniblement, avec aéthode, soigneusement ; mes expirations e faisaient avec deux saccades, que ma voofité surtendue ne pouvait complètement etenir ; longtemps après encore, je ne les :vitaîs qu'à force d'attention.
Mais ce dont j'eus k pins à souffrir, ce fut le ma sensibilité maladive à tout changenent de température. Je pense, quand j'y réîéchis aujourd'hui, qu'un trouble nerveux général s'ajoutait à la maladie ; je ne puis expliquer autrement une série de phénomènes, irréductibles, me semble-t-il, au simple état tuberculeux. J'avais tou^'ours €m trop chaud on trop froid ; me couvrais aussitôt avec une exagèojation ridicule, ne cessais de frissonner que pour suer,me découvrais un peu, et frissonnais sitôt que je ne transpirais plus. Des parties de mon corps se glaçaient, devenaieni, malgré leur sueur, froides au toucher comme un marbre ; rien ae les pouvait plus réchaufîer. J'étais seo-
54 l'immoramsts
sible au froid à ce point qu'un peu d'eat tombée sur mon pied^ lorsque je faisais ma toilette, m'enrhumait ; sensible au chaud de môme... Je gardai celte sensibilité, la garde encore, mais, aujouixl'hui, c'est pour voluptueusement en jouir. Toute sensibilité très vive peut, suivant qu<i l'oi^farnsme est robuste oa dc^ile, devenir, je le crois, cause de délice ou do gène. Tout ce qui me troublait nagaère m'est devenu délicieux, y
Je ne sais comment j'avais fait jusqu'alors pour dormir avec les vitres closes ; sur ies conseils de T*** j'essayai donc de les ouvrir ia nuit ; un peu^ d'abord ; bientôt je les poussai toutes grandes ; bientôt ce fut une habitude, un besoin tel que, dès que la fenêtre était refermée, j'étouffais. Avec quelles délices plus tard senti rai-je entrer vers moi le vent des nuits, le clair de lune...
Il me tarde enfin d'en finir avec ces premiers bégaiements de santé. Grâce à des soins constants en effet, à l'arr pur, à U meilleure aourriturc, je ne tardai pa^? d'aller
&*iMBioiuiifn 55
mieux. Jusqu'alors, craignant l'essoufflement de l'escalier, je n'avais pas osé quitter la terrasse ; dans les derniers jours de janvier, enfin, je descendis, m'aventurai dans le jardin.
Marceline m'accompagnait, portant ïin châle. Il était trois heures du soir. Le vent, souvent violent dans ce pays, et qui m'avait beaucoup gêné depuis trois jours, était tombé. La douceur d'air était charmante.
Jardin public... One très large allée le coupait, ombragée par deux rangs <]e cette espèce de mimosas très hauts qu'on appelle là-bas des cassies. Des bancs, à l'ombre de ces arbres. Une rivière canalisée, je veux dire plus profonde que large, à peu près droite, longeant l'aHée ; puis d'autres canaii); plus petits, divisant l'eau de la rivière, h menant à travers 1© jardin, vers les plantes l'eau lourde est couleur de la terre, couleur ' d'argile rose ou grise. Presque pas d'étrangers^ quelques Arabes ; ils «rcnlonî. d, dèç
qu'ils ont quitté le sôîeîl, leur manteau blanc prend la couleur de l'ombre.
Un singulier frisson me saisit quand j'entrai dans cette ombre étrange ; je m'enveloppai de mon châle ; pourtant aucun malaise; au contraire... Nous nous assîmes sur un banc. Marceline se taisait. Des Arabes passèrent ; puis survint une troupe d'enfants. Marceline en connaissait plusieurs et leur fit signe ; ils s'approchèrent. Elle me dit des noms ; il y eut des questions, des réponses, des sourires, des moues, de petits jeux. Tout cela m'agaçait quelque peu et de nouveau rcN^int mon mr.laise ; je me sentis las et suant. Mais ce qui me génaiL 1 avoue rai-je, ce n'étaient pas les enfants, c'était elle. Oui, si peu que ce fût, j'étais gêné par sa présence- Si je m'étais levé, elle m'aurait suivi ; si j'avais enlevé mon châle, elle aurait voulu le porter ; si je l'avais remis ensuite, elle aurait dit : « Tu n'as pas froid ? » Et puis, parler aux enfants, je ne l'osais pas devant elle ; je vovais qu'elle avait ses protégés;'
x'iMVORÀMSrï^ 5^
jalgré moi, mais par parti-pris, moi je
l 'intéressais aux autres. — Rentrons, lui
' ^'j^ f ^i je résolus à part moi de retourner
i ul au jardin.
Le lendemain, elle avait à sortir vers dix
cures : j'en profitai. Le petit Bachif, qui
anquait rarement de venir le matin, prit
iOii châle ; je me sentais alerte, le cœur
ger. Noa;s étions presque seuls dans l'allée;
.' marchais lentement, m'asseyais un ins-
int, repartiiis. Bachir suivait, bavard ; fidèle
t souple comme un chien. Je parvins à Ten-
( it du canal où viennent laver les la-
cuses ; au milieu du courant une pierre
ilate est posée ; dessus, une fillette couchée
t ie visage penché vers l'eau, la main dans
e courant, y jetait ou y rattrapait des brin-
iiîles. Ses pieds nus avaient plongé dans
'eau ; ils gardaient de ce bain la trace
lumide, et là sa peau paraissait plus foncée.
3achir s*approcha d'elle et lui parla ; elle se
'eioiima. me sourit, repondit à Bachir en
U'abe. — C'est ma sœur, nie dit-il ; puis il
58 {.'iMMORllISTS
m'expliqua que sa mère allait venir laver liîige, et que sa petite sœur l'attendait. Elï s'appelait Rbadra, ce qui voulait dire Verte. en. arabe. Il disait tout cela d'une voix char mante, claire, enfantine autant que l'émotion que j'en avais.
— Elle demande que tu lui donnes deux sous, ajoula-t-il.
Je lui en donnai dix et m'apprêtais à re partir, lorsque arriva la mère, la laveuse C'était une femme admirable, pesante, ai grand front tatoué de bleu, qui portait u; panier de linge sur la tête, pareille aux cane phores antiques, et comme elles voilée sini plcment d'une large ctoiTe bleu sombre qise relève à la ceinture et retombe d'un cou; jusqu'aux pieds. — Dès qu'elle vit Bachir elle l'apostropha rudement. Il répondit avec violence; la petite fille s'en mêla; entre eux .j, trois s'engagea une discussion des plus \ vives. Enfin Bachir, comme vaincu, me îÀt comprendre que sa mère avait besoin , 4e lui ce matin ; il me teudit mon châle ,
L'uiMOBA.i.ia7a 59
isîement et je dus repartir tout seul.
Je n'eus pas fait vingt pas que mon chàle
e parut d'un poids insupportable; tout eîi
r, je m'assis au premier banc que je
ai. J espérais qu'un enfant surviendiaU
iù me déchargerait de ce faix. Celui qui vint
ienlôt, ce fut un grand garçon de quatorze
,is, noir comme un Soudanais, pas timide
1 tout, qui s'offrit de lui-même. Il se nom-
lait Ashour. Il m'aurait paru beau s'il
livait été borgne. Il aimait à causer, m'ap-
it d'où venait la rivière, et qu'après le
|;din public elle fuyait dans l'oasis et le tra-
rsait en entier. Je l'écoutais, oubliant ma
igue. Quelque exquis que me parût Bachir,
le connaissais trop à présent, et j'étais ureux de changer. Même, je me promis,
autre jour, de descendre tout seul au jar-
, et d'attendre, assis sur un banc, le sard dune rencontre heureuse...
\près ra'être arrêté plusieurs instants eu-
e, nous arrivâmes, Âsliour et moi, devant porte, in dûâirâis l'inviter à monter,
^ i^'lMMOHALl!--r9
mais n'osai points ne sachant ce qu'en a;! rait dit Marceline.
Je la trouvai dans la solîe à manger, occu pée près d'un enfant très jeune, si malingre et d'aspect si chélif, que j'eus pour lui d'abord plus de dégoût que de pitié. Un peq craintivement, Marceline me dit :
— Le pauvre petit est malacie.
— Ce n'est pas contagieux, au moins Qu'est-ce qu'il a?
— Je ne sais pas encore au juste. Il si plaint de partout un peu. Il parle assez mai le français; quand Bachir sera là demain, il lui servira dinterprète... Je lui fais prend it un peu de Ihèr,,
Puis, comme pour s'excuser, et parce que je restais là, moi, sans rien dire :
— Voilà longtemps, ajouta-t-elle, que je le connais ; je n'avais pas encore osé le ûnre venir; je craignais de te fatiguer, ou peut-être de te déplaire,
— Pourquoi donc, m'écriai-je, amène ici tous Ida en&iuts qne tu v«tux, si ça t'auiuse'
i% lMMORALI->>:a
i je songeaîi m'irritantun peu de ne l'avoir ioi;it fait, que j'aurais fort bien pu faire lonter Ashour.
le regardais ma femme cependant; elle
ait maternelle ci caressante. Sa tendresse
iiit si touchaiile que le pftit partit bien-
» tout réchauffé. — Je parlai de ma pro-
lenade et fis comprendre sans rudesse à
[arceline pourquoi je préferais sortir seul.
Mes nuits à l'ordinaire étaient encore cou-
ées de sursauts qui m'éveillaient glacé ou
•çmpc de sueur. Cette nuit fut très bonne
: pres({ue sans réveils. Le lendemain matin
étais prêt à sortir dès neuf heures. Il faisait
çau ; je me sentais bien reposé, point faible,
jyeux, ou pkitôt amusé. L'air était calme et
iède, mais je pris mon châle pourtant,
omme prétexte à lier connaissance avec ce-
ai qui me le porterait. J'ai dit que le jardin
ouchait notre terrasse ; j'y fus donc aussitôt.
entrai avec ravissement dans son ombre.
^air était lumineux. Lcf? cassies. dont les
leurs vienuftot très tôt avsut les feuilles, em-
3a Ii'iUMOSÂllSTB
baumaîent — à moins que ne vînt de partout cette sorte d'odeur légère inconnue qui me semblait entrer en moi par plusieurs sens et m'exaltait. Je respirais plus aisément d'ailleurs ; ma marche en était plus légère ; pourtant au premier banc je m'assis, mais plus grisé, plus étourdi que las. Je regardai. L'ombre était mobile et légère ; elle ne tombait pas sur le sol, et semblait à peine y poser. 0 I lumière 1 — J'écoutai. Qu'entendisje? Rien; tout; je m'amusais de chaque bruit. — Je me souviens d'un arbuste, dont l'écorce, de loin, me parut de consistance si bizarre que je dus me lever pour aller la palper. Je la touchai comme on caresse ; j'y trouvais un ravissement. Je me souviens... Etait-ce enfin ce matin-là que j'allai naître ?
J'avais oublié que j'étais seul, n'attendaiti rien, oubliais l'heure. Il me semblait avoir jusqu'à ce jour si peu senti pour tant penser, que je m'étonnais à la fin de ceci : ma sensation devenait au&si fort« qu une peu&ée.
l'iumosalists 65
Je dis : il me semblait — car du fond du assé de ma première eufance se réveillaient iilîn mille lueurs, de mille sensations égaées. La conscience que je prenais à nouveau e mes sens m'en permettait l'inquiète r&oimaissance. Oui, mes sens, réveillés déormais, se retrouvaient toute une histoire, e recomposaient un passé. Ils vivaient!
s vivaient ! n'avaient jamais cessé de vivre, e découvraient, même à travers mes ans
étude, une vie latente et rusée.
Je ne fis aucune rencontre ce jour-là, et tn fus aise; je sortis de ma poche un petit loriière que je n'avais pas rouvert depuis aoii départ de Marseille, relus trois phrases e r Odyssée, les appris, puis, trouvant un liment suffisant dans leur rythme et m'en ctant à loisir, fermai le livre et denieu" tremblant, plus vivant que je n'aurais - qu'on pût être, et l'esprit engourdi ée oiiheur...
Marceline, cependant^ qui voyait avec joie nia santé eniia revenir, commençait depuis quelques jours à rae parler des merveilleux vergers de l'oasis. Elle aimait le grand air ej la marche. La liberté que lui valait ma maladie lui permettait de longues courses dont | elle revenait éblouie ; jusqu'alors elle n'en parlait guère, n'osant m'inciter à l'y suivre et craignant de me voir m'attrister au récit de plaisirs dont je n'aurais pu jouir déjà. Mais, à présent que j'allais mieux, elle comptait isur leur attrait pour achever de me remettre. Le goût que je reprenais à marcher et à regarder m'y portait. Et dès le lendemain nou* sortîmes ensemble.
l'iU«0&.«&£27S ^
Elle me précéda dans un chemin bizarre ^ 'el que dans aucun pays je n't;a vis jaiiiats pareil- Enti'e deux assez hauts murs de Ltrre il circule comme indolemment; les lormes des jardins que ces hauts murs limitent, l'inclinent à loisir ; il se courbe ou brise sa ligne ; dès l'entrée un détour vous perd ; ou ne sait plus ni d'où l'on vient, ni où Ton va. L'eau fidèle de la rivière suit le sentier, longe un des murs ; les murs sont faits avec la terre même de la roule, celle de l'oasis enlière, une argile rosâtre ou gris tendre, que l'eau rend un peu plus foncée, que le soleil iardeut crac^uelle et qui durcit à la chaleur, mais qui mollit dès la première averse et forme alors un sol Jilnstrqne où les pieds nus restent inscrits. — Par-dessus les nmrs, des [labniers. A noire aj)proche, de.s tourterelles y volèrent. — iîarcelioe me regardait.
J'oubliais ma fatigue et ma gène. Je marciiais dans une sorte d'extase, d'allégresse .'.iicncieuse, d'exaltation des sens et de la cbair. A c« moment, des souffles légers s'élc-
66 L'iMMOAALISrS
vèrent; toutes les palmes s'agitèrent et non vîmes les palmiers les plus hauts s'incliner i — puis l'air entier redevint calme, et j'er tendis distinctement, derrière le mur, u chant de flûte. — Une brèche au mur ; nou entrâmes.
C'était un lieu plein d'ombre et de li niière ; tranquille, et qui semblait comme l'abri du temps ; plein de silences et de fi'^ missements, bruit léger de l'eau qui s'écoule abreuve les palmiers, et d'arbre en arbre fuil appel discret des tourterelles, chant de llùl dont un enfant jouait. Il gardait un troupea de chèvres ; il était assis, presque nu, sur 1 tronc d'un palmier abattu ; il ne se troubl | pas à notre approche, ne s'enfuit pas, cessa qu'un instant déjouer.
Je m'aperçus, durant ce court silenct qu'une autre flûte au loin répondait. Nou avançâmes encore un peu, puis :
— Inutile d'aller plus loin, dit Marceline ces vergers se ressemblent tous ; à peine au bout de l'ua^, devioaueut-iis uo pe;
i.'t!i»0RALia73 ê^
plus vastes... Elle étendit le châle à terre :
— Repose-toi.
Combien de temps nous y restâmes ? je ne sais plus; — qu'importait 1 heure? Marceline était près de moi ; je m'étendis, posai sur ses genoux ma tête. Le chant de flûte coulait encore, cessait par instants, reprenait; le bruit de l'eau... Par instants une chèvre bêlait. Je fermai les yeux; je sentis se poser sur mon front la main fraîche de Marceline ; je sentais le soleil ardent doucement tamisé par les palmes ; je ne pensais à rien; qu'importait la pensée? je sentais extraordinairement...
Et par instants, un bruit nouveau ; j'ouvrais les yeux ; c'était le vent léger dans les palmes; il ne descendait pas jusqu'à nous, n'agitait que les palmes hautes...
Le lendemain matin, dans ce même jardin je revins avec Marceline ; le soir da même jour j'y allai seul. Le chevrier qui jouait de la fliife était là. Je m'approchai de
€§ i,*îat»««iî.ï»ws
lai, lui parlai. I! se nommait r.assif, n'avait que douze ans, était beau. Il me dit le nom de ses chèvres, iiie dit que les canaux s'appellent séghias ; toutes ne coulent pas tou^ les jours, m'apprit-il; l'eau, sngement e parcimonieusement répartie, satisfait à Is soif des plantes, pois leur est aussitôt reiirce Au pied de chacun des palmiers un élroi bassin est creusé qui tient l'eau pour abreu ver l'arbre ; un ingénieux système d'écluseque l'enfant, en les faisant jouer, m'exj qua, maîtrise l'eau, l'amène où la soif es trop grande.
Le jour suivant je vis un hévo: de I.assif il était un peu plus .1«c, moins beau ; il st nommait Lachmi. A laide de la sort» d'échelle que fait le long du fût la cicotii' des anciennes palmes coupées, il grinij tout au haut d'un palmier étété ; puis de cendit agilement, laissant, sous son mante; flottant, voir une nudité dorée. Il rapportai du haut de l'arbre, dont on avait fauché h cime, une petite j^ourde de terre : elle et
L IMMOEULISTB
appendue là-haut, près de la récente blessure, pour recueillir la sève du palmier dont on feitun vin doux qui plaît fort aux Arabes. Sur l'invite de Laclimi j'y goûtai; mais ce goût fade, âpre et sirupeux me déplut.
Les jours suivants j'allai plus loin ; je vis d'aul^s jardins, d'autres bergers et d'autres chèvres. Ainsi que Marceline l'avait dit, ces jardins étaient tous pareils; et pourtant chacun différait.
Parfois Marceline m'accompagnait encore ; mais, plus souvent, dès l'entrée des vergers, je la qul'ïlieis, lui persuadant que j'étais las, que je voulais m'asseoir, qu'elle ne devait pas m'allendre, car elle avait besoin de marcher plus; de sorte qu'elle achevait sans moi la promenade. — Je restais auprès des enfants. Bientôt j'en connus un grand non» bre; je causais avec eux longuement ; j'ap» prenais leurs jeux, leur en indiquais d'autres, perdais au bouchon tous mes sous. Certain? m'accompagnaient au loin (chaque joui j'aUongeais mes marches), m'indiquaient,
*J0 L IUt£OaALI9TB
pour rentrer, un passage nouveau, se chargeaient de mon manteau et de mon châle quand parfois j'eniporlais les deux; avant de les quitter je leur distribuais des piécettes ; parfois ils me suivaient, toujours jouant, jusqu'à ma porte ; parfois enfin ils la passèrent.
Puis Marceline en amena de son côté.
Elle amenait ceux de l'école, qu'elle encourageait au travail ; à la sortie des classes, les sages et les doux moulaient ; ceux que moi j'amenais étaient autres ; mais des jeux les réunissaient. Nous eûmes soin d'avoir toujours prêts des sirops et des friandises. Bientôt d'autres vinrent d'eux-mêmes, même plus invités par nous. Je me souviens de chacun d^ux ; je les revois...
Vers la fin de janvier, le temps se gûîa brusquement ; un vent froid se mit à souffler et ma santé aussitôt s'en ressentit. Le grand espace découvert, qui sépare l'oasis de la tîllû, m* redevint infrancbissab}*, et je dj-^
tlMMOftAUSTS» 71
de nouveau me contenter du jardin public. Puis il plut; une pluie glacée, qui tout è l'horizon, au Nord, cruvrit de neige les montagnes.
Je passai ces trisfcs jours près du feu, morne, luttant rageusement contre la maladie qui, par ce mauvais temps, triompliait. Jours lugubi'cs : je ne pouvais lire ni travailler; le moindre elTort amenait des transpirations incommodes ; fixer mon attention m'exténuait ; dès que je ne veillais pas à soigneusement respirer, j'étoutrais.
Les enfants, durant ces tristes jours, furent pour moi la seule distraction possible. Par la pluie, seuls les très familiers entraient ; leurs vêtements étaient trempés ; ils s'asseyaient devant le feu, en cercle. De longs temps se passaient sans rien dire. J'étais trop fatigué, trop souffrant pour autre chose que ics regarder; mais la présence de leur santé me guérissait. Ceux que Marceline choyait étaient faibles, chétifs, et trop sages ; je mirnlai conîre elle et contre eux et iln£ileœent
73 i.'mMaaALiftn
îes repoussai. A vrai dire, ils me faisaie».: peur.
Un matin j'eus une curieuse révélation sur moi-même : Moktir, le seul des protégés de ma femme qui ne m'irritât point (peut-être parce qu'il était beau), était seul avec moi dans ma chambre ; jusqu'alors je l'aimais médiocrement, mais son regard brillant et sombre m'intriguait. Une curiosité que je ne m'expliquais pas bien me faisait surveiller i ses gestes. J'étais debout auprès du feu, les deux coudes sur la cheminée, devant un livre, et je paraissais absorbe, mais pouvais voir se refléter dans la glace les mouvements de l'enfant à qui je tournais le dos. Moktir ne se savait pas observe et me croyait plongé dans la lecture. Je le vis s'a])procher sans bruit d'une table où Marceline avait posé, près d'un ouvrage, une paire de petits ciseaux, s'en emparer furtivement, et d'un coup les engouffrer dans son burnous. Mon cœur battit avec force un instant, mais les plu^ sages raisonnements ne purent faire
aboutir en moi le nsoiiuire srtitiment de révolte. Bien plus I je ne parvins pas à me ! rouver que le sentimen'. qui m'emplit alors
î autre chose que de la joie. — Quand j'eus hiissé à Moktîr tout le temps de me bien voler, je me tournai de nouveau vers lui et 'ai parlai comme si rien ne s'était passé. — Marceline aimait beaucoup cet entant; pour-
nt ce ne fut pas, je crois, la peur de la i-einer qui me fit, quand je la revis, plutôt que dénoncer Moktir, imaginer je ne sais quelle fable pour expliquer la perte des ciseaux. — A partir de ce jour, Moktir devint ■n préféré.
Notre séjour à Biskra ne devait pas m prolonger longtemps encore. Les pluies de février passées, la chaleur éclata trop forte. Après plusieurs pénibles jours, que nous avions vécus sous l'averse, un malin, brusquement, je me réveillai dans lazur. Sitôt levé je courus à la terrasse la plus haute. Le ciel, d'un horizon à l'autre, était pur. Sous le soleil, ardent déjà, des buées s'élevaient; l'oasis fumait tout entière; on eatendall nronder au loin l'Oued débordé. L'air était
ïÀ pur et si beau qu'aussitôt je me sentis aller mieux. Marceline vint ; nous voulûmes sortir, mais la boue ce jour-là nous retint, tjaelques jours après nous rentrions au
h IMkiGKALIâTB
verger de Lassif , les tiges semblaieiii lourdes, molles et gonflées d'eau. Cette terre africaine, dont je ne connaissais pas l'attente, submergée durant de longs jours, à présent s'éveillait de l'hiver, ivre d'eau, éclatant de sèves nouvelles ; elle riait d'un printemps forcené dont je sentais le retentissement et comme le double en moi-même. Ashour et JMoktir nous accompagnèrent d'abord ; je savourais ^ -^ore leur légère amitié qui ne ''oûtait qu'uu demi-franc par jour; mtiis • mlôt, lassé d'eux, n'étant plus moi-même si faible que j'eusse encore besoin de l'exemple de leur santé et ne trouvant plus dans leurs jeux l'aliment qu'il fallait pour ma joie, je retournai vers Marceline l'exaltation de mon esprit et de mes sens. A la joie qu'elle en eut, je m'aperçus qu'avant elle était restée triste. Je m'excusai comme un enfant de l'avoir souvent délaissée, mis sur le compte de ma faiblesse mon humeur fuyante et bizarre, affirmai que jusqu'à présent j'avais été tTQp las pour aimer, mais que je seaUrans
7^ l'immoralists
désormais croître avec ma santé mon amour. Je disais vrai; niais sans doute j'étais bien faible encore, car ce ne fut que plus d'un mois après que je désirai Marceline.
Chaque jour cependant augmentait la chaleur. Rien ne nous retenait à Biskra — que ce charme qui devait m'y rappeler ensuite. Notre résolution de paitir fut subite. En trois heures nos paquets furent prêts. Le train partait le lendemain à laube,..
Je me souviens de la dernière nuit. La lune était à peu près pleine ; par ma fenêtre grande ouverte elle entrait en plein dans ma chambre. Marceline dormait, je pense. J'étais couché, mais ne pouvais dormir. Je me sentais brûler d'une sorte de fièvre heurpiuse, qui n'était auLie que la vie... Je me levai, trempai dans l'eau mes mains et mon visage, puis, poussant la porte vitrée, je sortis.
Il était tard déjà ; pas un bruit ; pas un , *4iuffle ; l'air même parnissait endorwû A. m
t. mMOBATJSTB f]
)eine, au loin, entendait-on les chiens irabes, qui, comme des chacals, glapissent out le long de la nuit. Elevant moi, la petite :our ; la muraille, en face de moi, y portait m pan d'ombre oblique ; les palmiers régu iers, sans plus de couleur ni de vie, sem- )laient immobilisés pour toujours... Mais )n retrouve dans le sommeil encore mie )alpitation de vie, — ici rien ne semblait lormir; tout semblait mort. Je m'épou- /antai de ce calme ; et brusquement m'en- /ahit de nouveau, comme pour protester, l'affirmer, se désoler dans le silence, le seninient tragique de ma vi#> si violent, dououreux presque, et si impétueux que j'en mrais crié, si j'avais pu crier comme les lêtes. Je pris ma main, je me souviens, ma nain gauche dans ma main droite ; je voulus a porter à ma tête et le fis. Pourquoi? pour M 'fflrmer que je vivais et trouver cela ulniirable Je touchai mon front, mes pau- )ières. Un fri.sson me saisit. Un jour viendra — pensai-je, — un jour viendra où m^me
X>our porter à mes lèvres, même l'eau doi: j'aurai le plus soif, je n'aurai plus assez d forces... Je rentrai, mais ne me rccouclu pas encore ; je voulais fixer cette nuit, e imposer le souvenir à ma pensée, la retenir indécis de ce que je ferais, je pris un livr sur ma table, — la Bible, — la laissai s'ouvri au hasard ; penché dans la clurlé de la liin je pouvais lire; je lus ces mots du Christ . Pierre, ces mots, hélas ! que je ne devai plus oubUer : Maintenant tu te ceins toi même et tu vas où tu veux aller ; mai. quand lu seras vieux, tu étendras les mains., lu étendras les mains...
Le lendemain, à l'aube, nous partîmes.
I Je ne parlera! pas de chaque étape du oyage. Certaines n'ont laissé qu'un souvelir confus; osa santé, tantôt meilleure cî antôt pire, cbancôlait encore au vent froid, inquiétait de l'ombre d'un nuage, et mon lat nerveux amenait des troubles fréquents; lais mes poumons du moins se guérisaient. Chaque rechute était moins longue l sérieuse ; son attaque était aussi vive, liais mon corps devenait contre elle mieux rmé.
! Nous avions, de Tunis, gagné Malte, puis yracuse; je rentrais sur la classique terre ont le langage et le passé m'étaient connus, epuis là début âei p m aia!, ya^ûh vécu
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sans examen, sans ioi, m'appîiqaant simplement à vivre, comme fait l'animal ou l'enfant. Moins absoibé par le mal à présent, fiia vie redevenait certaine et consciente. Après cette longue agonie, j'avais cru renaître le même et rattacher bientôt mon présent au passé; en pleine nouveauté d'une terre inconnue je pouvais ainsi m'abuser; ici, plus ; tout m'y apprenait ce qui me surprenait encore : j'étais changé.
Quand, à Syracuse et plus loin, je voulu? reprendre mes études, me replonger commt jadis dans l'examen mimitieux du passé, je découvris que quelque chose en avait, pou; moi, sinon supprimé, du moins modifié i( goût; c'était le sentiment du présent. L'his toire du passé prenait maintenant à me yeux cette immobilité, cette fixité terrifiant! des ombres nocturnes dans la petite cour d( Biskra, l'immobilité de la mort. Avant je mi plaisais à cette fixité même qui permetloit 1: précision de mon esprit; tous les fi^-ils di l'histoire m'apparaissaient comme les pièce
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d'un musée, ou mieux les plantes d'un herbier, dont la sécheresse définitive m'aidât à oublier qu'un jour, riches de sève, elles avaient vécu sous le soleil. A présent, si je pouvais me plaire encore dans l'histoire, c'était en l'imaginant au présent. Les grands Éaits politiques devaient donc m'émouvoir beaucoup moins que l'émotion renaissante en moi des poètes, ou de certains hommes d'action. A Syracuse je relus Théocrite, et songeai que ses bergers au beau nom étaient ceux mêmes que j'avais aimés à Biskra.
Mon érudition qui s'éveillait à chaque pas m'encombrait, empêchant ma joie. Je ne pouvais voir un théâtre grec, un temple, sans aussitôt le reconstruire abstraitement. A chaque fête antique, la ruine qui restait en son lieu me faisait me désoler qu'elle fût morte; et j'avais horreur de la mort.
J'en vins à fuir les ruines ; à préférer aux plus beaux monuments du passé ces jardins bas au'on appelle les Latoniies, où les citrons
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ont Taeide douceur des oranges, et les rives de la Cyané qui, dans les papyrus, coule encore aussi bleue que 1© jour où ce fut pour pleurer Proserpine.
J'en vins à mépriser cm moi cette science qui d'abord faisait mon orgueil; ces études, qui d'abord étaient tonte ma vie, ne me paraissaient plus avoir qu'un rapport tout accidentel et conventionnel avec moi. Je me découvrais autre et j'existais, ô joie ! en dehors d'elles. En tant que spécialiste, je m'apparus stupide. En tant qu'homme, me connaissais- |e? jo naissais seulement à peine et ne pouvais déjà savoir qui je naissais. Voilà ce qu'il fallait apprendre.
Rien de plus tragique, pour qui crut y mourir, qu'une lente convalescence. Après que l'aile de la mort a touché, ce qui parai.^ sait important ne l'est plus ; d'autres chose le sont, qui ne paraissaient pas importantes, ou qu'on ne savait même pas exister. L'amas sur notre esprit de toutes connaissances acquises s'écaille comme un fard et, par places,
laisse voir à nu la chair même, l'être authen tique qui se cachait.
Ce fut dès lors ce/«i queje prétendis découvrir: l'être authentique, le « vieil homme », "ïelui dont ne voulait plus l'Evangile ; celui que tout, autour de moi, livres, maîtres, pa- ^' rents, et que moi-même avions tâché d'abord de supprimer. Et il m'apparaissait déjà, grâce aux surcharges, plus fruste et difficile à découvrir mais d'autant plus utile à découvrir et valeureux. Je méprisai dès lors cet être secondaire, appris, que l'instruction avait dessiné par-dessus. 11 fallait secouer ces surcîiargcs.
Et je me comparais aux palimpsestes ; je goûtais la joie du savant, qwi, sous les écritures plus récentes, découvre sur un même papier un texte très ancien infiniment plus précieux. Quel était-il, ce texte occulté? Pour le lire, ne fallait-il pas tout d'abord effacer
s textes récents ?
Aussi bien n'ctaîs-je plus Tétre malingre et studieux à qui ma morale précédente.
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toute rigide et restrictive, convenait. Il y avait ici plus qu'une convalescence ; il y avait une augmentation, une recrudescence de vie, l'afflux d'un sjing plus riche et plus chaud qui devait toucher mes pensées, les toucher une à une, pénétrer (oui, émouvoir, colorer les plus lointaines, délicates et secrètes fibres de mon être. Car, robustesse ou faiblesse, on s'y fait; l'être, selon les forces qu'il a, se compose ; mais, qu'elles augmentent, qu'elles permettent de pouvoir plus, et... Toutes ces pensées je ne les avais pas alors, et ma peinture ici me fausse. A vrai dire, je ne pensais point, ne m'examinais point; une fatalité heureuse me guidait. Je craignais qu'un regard trop hâtif ne vînt à déranger le mystère de ma lente transformation. H fallait laisser le temps, aux caractères effacés, de reparaître, ne pas chercher à les former. — Laissant donc mon cerveau, non pas à l'abandon, mais en jachère, je me livrai voluptueusement à moi-même, &ux choses, an tout, qui m© parut divin. Nous avions qxùMé
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yracuse et je courais sur îa route escarpée
ni joint Taoiinine à La Môle, criant, pour îpeler en moi : Un nouvel être 1 Un nouvel
2\lon SGii] effort, effort constant alors, était 'onc de sysiémaliquement honnir ou sup- )rimer tout ce que je croyais ne devoir qu'à n instruction passée et à ma première iuji aie. Par dédain résolu pour ma science, 3:u' mépris pour mes goûts de savant, je re* usai de voir Agrigente, et quelques jours plus tard, sur îa route qui mène à Naples, je ae m'arrêtai point près du beau temple de Pœstum où respire encore la Grèce, et où j j'allai, deux ans après, prier je ne sais plus/ quel dieu.
Que parlé-je d'unique effort? Pouvaisja m'intéressera moi, sinon comme à un êlre perfeclibie? Cette perfection inconnue et que j'imaginais confusément, jamais ma volonté a avait été plus exaltée que pour y tendre; j'employais cette volonté tciit eîilière à for- Uûer mon corps, à le bronzer. Près de Sa-
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lerne, quittant la côte, nous avions gagné Ravello. Là, l'air plus vif, l'attrait des rocs pleins de retraits et de surprises, la profondeur inconnue des vallons, aidant à ma force, à ma joie, favorisèrent mon élan.
Plus rapproché du ciel qu'écarté du rivage, Ravello, sur une abrupte hauteur, fait face à la lointaine et plate rive de Pœstum. C'était, sous la domination normande, une cité presque importante ; ce n'est plus qu'un étroit village où nous étions, je crois, seuls étrangers. Une ancienne maison religieuse, à présent transformée en hôlel; nous hébergea ; sise à l'extrémité du roc, ses terrasses et son jardin semblaient surplomber dans l'azur. Après le mur chargé de pampres, on ae voyait d'abord rien que la mer ; il fallait Rapprocher du mur pour pouvoir suivre le dévalement cultivé qui, par des escaliers plus que par des sentiers, joignait Ravello au rivage. Au-dessus de Ravello, la montagne continuait. Des oliviers, des caroubiers énormes; à leur ombre des cyclamens; plus
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âaut, des châtaigniers en grand nombre, un ilr frais, des plantes du nord ; plus bas, des citronniers près de la mer. Ils sont rangés rjar petites cultures que motive la pente du 9oI ; ce sont jardins en escalier, presque pareils; une étroite allée, au milieu, d'un bout à l'autre les traverse ; on y entre sans bruit, en voleur. On rêve, sous cette ombre verte ; le feuillage est épais, pesant ; pas un rayon franc ne pénètre; comme des gouttes de cire épaisse, les citrons pendent, parfumés ; dans l'ombre ils sont blancs et verdâtres ; ils sont à portée de la main, de la soif; ils sont doux, Acres ; ils rafraîchissent.
L'ombre était si dense, sous eux, que je a'osais m'y arrêter après la marche qui me faisait encore transpirer. Pourtant les escaliers ne m'exténuaient plus ; je m'exerçais à 'es gravir la bouche close ; j'espaçais toujours î^ui mes haltes, me disais : j'irai jusque-là ians faiblir ; puis, arrivé au but, trouvant dans mon orgueil content ma récomfci^se. }t respirais longuejnrrt, puis'isramwit. «t ût
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feçon qu'il me semblât senlir l'air pénétre: plus efficaccrnenî ma poitrine. Je reportais t tous ces soins du corps mon assiduité de oa guère. Je progressais.
je m'étonnais parfois que ma santé revînt si vite. J'en arrivais à croire que je m'étais d'abord exagéré la gravité de mon état ; è douter que j'eusse été très malade, à rire de mon s^mg chm.-'i-?^ h regîoi'cr que ma nuérison ne fût pas demeurée plus ardue.
Je m'étais soigné d'abord fort sottement, ignorant les besoins de mon corps. J'en fis ia patiente étude et devins, quant à la prudence et aux soins, d'une ingéniosité siconstaîile que je m'y amusai comme à un jeu. Ce dont encore je souffrais le plus, c'était ma sensibilité maladive au moindre changement de la température. J'attribuais, à présent que mes poumons étaient guéris, cette hyperes- Ihésie à ma débilité nerveuse, reliquat de 1-a maladie. Je résolus de vaincre cela. La vue des belles peaux hâlées et comme pénétrées de soieii, que montraient, en travaillant aux
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mps, la veste ouverte, quelques paysans • brailles, m'incitait à me laisser Lâler de vAme. Un malin, m'étant mis à nu, je me egardai ; la vue de mes trop maigres bras, îe mes épaules, que les plus grands eilorts Lie pouvaient rejeter suiiisamment en arriére, liais surtout la blancheur, ou plutôt la dé- ; oloration de ma peau, m'emplit et de îiontt de larmes. Je me rhabillai vite, et, au lieu iv. descendre vers Amaifi, comme j'avais accoutumé de faire, liic; dijigeui vers des £0îhers couverts d'herbe rase et de mousse, loin des habitations, loin des routes, où je avais ne pouvoir être vu. Arrivé là, je me dévêtis lentement. L'air était presque vif, mais le soleil ardent. J'ofïris tout mon corps à sa flammée. Je m'assis, me couchai, me tournai. Je sentais sous moi îe sol dur; l'agitation deâ herbes folles me frôlait. Bien qu'à l'abri du vent, je frémissais et palpitais à chaque souffie. Bientôt m'enveloppa une cuis son déliciease; tout mon être affluait vei'S lia pesti
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Nous demeurâmes à Ravello quinze jours chaque malin je retournais vers ces rochers faisais ma cure. Bientôt l'excès de vêtement dont je me recouvrais encore devint gênan et superflu ; mon épiderme tonifié cessa du transpirer sans cesse et sut se protéger par sa propre chaleur.
Le matin d'un des derniers jours (nous étions au milieu d'avril) j'osai plus. Dans une anfractuosilc des rochers dont je parle, une source claire coulait. Elle retombait ici même en cascade, assez peu abondante, il est vrai» mais elle avait creusé sous la cascade un bassin plus profond où l'eau très pure s'attardait. Par trois fois j'y étais venu, m'étais penché, m'étais étendu sur la berge, plein de soif et plein de désirs ; j'avais contemplé Ion gucment le fond de roc poli, où l'on ne découvrait pas une salissure, pas une herbe, où le soleil, en vibrant et en se diaprant, pénétrait. Ce quatrième jour, j'avançai, résolu d'avance, jusqu'à l'eau plus claire que jamais, et. ^\ns piuâ ié£Léciiir^ m'y plongeai
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l 'l'un coup tout enlier. Vite transi, je quittai eau, m'étendis sur l'herbe, au soleil. Là, les menthes croissaient, odorantes ; j'en ;ueillis, j'en froissai les feuilles, j'en frottai eut mon corps humide mais brûlant. Je me •egardai longuement, ^jans plus de honte aucune, avec joie. Je me trouvais, non pas ro" juste encore, mais pouvant l'être, harmoûieux, sensuel, presque beaa.
Ainsi me coatenlaïs-îe pour toute action, tout travail, d'exercicer. physiques qui, certes, impliquaient ma morale changée, mais qui ne m'apparaissaieiit déjà plus que comme un eiitraînemerit, un moyen, et ne me satisfaisaient plus pour eux-mêmes.
Un autre acte pourtant, à vos yeux ridicule peut-être, mais que je redirai, car il précise en sa puérilité le besoin qui me tourmentait de manifester au dehors l'intime changement de mon être : A Anialfi, je m'étais fait raser.
Jusqu'à ce jour j'avais porté toute ma bmbe, avec les cheveux presque ras. Il ne me venait pas à l'idée qu'aussi bien j'auraif pu porter une coiffure difTérente. Et, brus-
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quemeui, ie jour où je me mis pour ia première fois nu sur la roche, cette barbe me gêna ; c'était comme un dernier vêtement que je n'aurais pu dépouiller ; je la sentais comme postiche; elle était soigneusement taillée, non pas en pointe, mais en une forme carrée, qui me parut aussitôt très déplaisante et ridicule. Rentré dans la chambre d'hôtel, je me regardai dans It glace et me déplus ; J'avais l'air de ce que j'avais été jusqu'alors : un charlisle. Sitôt après le déjeuner, je descendis à Amaîîî, ma résolution prise. La ville est très petite : je dus me contenter d'une vulgaire échoppe sur la place. C'était jour de marché ; la boutique était pleine ; je dus attendre interminablement; mais rien, ni les rasoirs douteux, le blaireau jaune, l'odeur, les propos du barbier, ne put me faire reculer. Sentant sons les ciseaux tomber ma barbe, c'était comme si j'enlevais un masque. N'importe ! quand, après, je m'apparus, Témotion qui m'emplit et que je réprimai de mon mieux, ne fut pas la joie, mais la peur.
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Je ne discute pas ce sentiment ; je le constate. Je trouvais mes traits assez beaux. . non, le peur venait de ce qu'il me semblait qu'o^u voyait à nu ma pensée et de ce que, soudain, elle me paraissait redoutable.
Par contre, je laissai pousser mes cheveux.
Voilà tout ce que mon être neuf, encore désœuvré, trouvait à faire. Je pensais qu'il naîtrait de lui des actes étonnants pour moimême j mais plus tard ; plus tard, me disaisje, — quand l'être serait plus formé. Forcé de vivre en attendant, je conservais, comme Descaries, une façon provisoire d'agir. Marceline ainsi put s'y tromper. Le changemer i de m^n regard, il est vrai, et, surtout le jour où j'apparus sans barbe, l'expression nouvelle de mes tiaits, i auraient inquiétée peutêtre^ mais elle m'aimait trop déjà pour me bien voir; puis je la rassurais de mon mieux. D importait qu'elle ne troublât pas ma ro naissance; pour la soustiaire à ses regards je devais donc dissimuler.
Aussi bien celui que Marceline aimait^
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ilui qu'elle avait épousé, ce n'était pas mon nouvel être a. Et je me redisais cela, pour l'exciter à le cacher. Ainsi ne lui livrai-je c moi qu'il ne image qui, pour être constante t fidèle au passé, devenait de Jour en jour lus fausse.
Mes rapports avec Marceline demeurèrent onc, en attendant, les mêmes — quoique lus exaltés de jour en jour, par un toujouis lus grand amour. Ma dissimulation même si l'on peut appeler ainsi le besoin de préerver de son jugement ma pensée), ma dissiiiiilation l'augmentait. Je \eux dire que ce eu m'occupait de Marceline sans cesi^e. Pcd tihv, cette contrainte au mensonge me coûta- -elle un peu d'abord; mais j'arrivai vite à comprendre que les choses réputées les pire > le mensonge, pour ne citer que celle-là) ne iont diiticiies à faire que tant qu'on ne les a jamais faites ; mais qu'elles deviennent chacune, et très vile, aisées, plaisantes, douces î refaire, et bientôt comnie îiaturcîles. Ainsi Joue, commis à chaque ebo&« pour laqu<.*ll0
qO iMtMo&Âiûi'im
un premier dégoût est vaincu, je finis par trouver plaisir à cette dissimulation même, à m'y attarder, comme au jeu de mes facultés inconnues. Et j'avançais chaque jour, dans une vie plus riche et plus pleine, vers un plus-savoureux bonheur.
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i»2 ïoute de Ravello à Sorrente est sî belîe que je ne souhaitais ce matin rien voir de plus beau sur la terre. L'âpreté chaude de la roche^ l'abondance de l'air, les senteurs, la limpidité, tout m'emplissait du charme adorable de vivre et me suffisait à ce point que rien d'autre qu'une joie légère ne semblait habiter en moi ; souvenirs ou regrets, espérance ou désir, avenir et passé se taisaient ; je ne connaissais plus de la vie que ce qu'en apportait, en emportait l'instant. — 0 joie physique ! m'écriais-je ; rythme sûr de met muscles ! santé 1...
J'étais parti de grand matin, précédant HarcelÎDe dont la trop calme jok eût tem^
gS L'iiMUOK.\LtST1t
péré la mienne, comme son pas eût alenti le mien. Elle me rejoindrait en voiture, à Positano, où nous devions déjeuner.
J'approchais de Positano lorsqu'un bruit de roues, formant basse à un chant bizarre, me fit tout à coup retourner. Et d'abord je ne pus rien voir, à cause d'un tournant de la route qui borde en cet endroit la falaise ; puis brusquement une voiture surgit, à l'allure désordonnée ; c'était celle de Marceline. Le cocher chantait à tue-tête, faisait de grands gestes, se dressait debout sur son siège, fouettait férocement le cheval affolé. Quelle brute 1 II passa devant moi qui n'eus que le temps de me ranger, n'arrêta pas à mon appel... Je m'élançai : mais la voiture allait trop vite. Je tremblais à la fois et d'en voir sauter brusquement Marceline, et de l'y voir rester ; un sursaut du cheval pouvait la précipiter dans la mer... Soudain le cheval s'abat. Marceline descend, veut fuir; mais déjà je suis auprès d'elle. Le cochei- sitôt qu'il ai9 voit tu'accueilld avec d'horribles jurons.