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Tétais furieux contre cet homme ; à sa première insulte je m'élançai et brutalement le jetai bas de son siège. Je roulai par terre aveclui, mais ne perdis pas l'avantage; il semblait étourdi par sa chute, et bientôt le fut plus encore par un coup de poing que je lui allongeai en plein visage quand je vis qu'il voulait me mordre. Pourtant je ne le lâchai point, pesant du genou sur sa poitrine et tâchant de maîtriser ses bras. Je regardais sa figure hideuse que mon poing venait d'enlaidir davantage ; il crachait, bavait, saignait, jurait, ah ! l'horrible être ! Vrai ! l'étrrtngler paraissait légitime — et peut-être l'eussé-je fait... du moins je m'en sentis capable; et je crois bien que seule l'idée de la police m'arrêta.
Je parvins, non sans peine, à ligoter solidement l'enragé. Comme un sac je le jetai dans la voiture.
Ah ! quels regards après, et quels br"'«;ers nous échangeâmes. Le danger n'avait pa»
été grand ; mai« j'avais dû ciontier mafcrce,
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et cela pour la protéger. Il m'avait aussitôt semblé que je pourrais donner ma vie pour elle... et la donner toute avec joie... Le cheval s'était relevé. Laissant le fond de la volture à l'ivrogne, nous montâmes sur le siège tous deux, et, conduisant tant bien que mai pûmes gagner Positano, puis Soirente.
Ce fut cette nuit-là que je possédai Marcfr line.
Avez-vous bien compris ou dois-je vous redire que j'étais comme neuf aux choses de l'amour? Peut-être est-ce à sa nouveauté que notre nuit de noces dut sa grâce... Car ii me semble, à m'en souvenir aujourd'hui, que cette première nuit fut hi seule, tant l'attente et la surprise de l'amour ajoutaient à la volupté de délices, — tant une seule nuit suffit au plus gi'and amour pour se dire, et tant mon souvenir s'obstine à me la rappelei uniquement. Ce fut un rire d'un moment, où nos âmes se confondirent... Mais je croik qu'il est un point de l'amour, unique, et que l'âme plus tard, ah! chercha pn vain è dr
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passer; que l'efTort qu'elle fait pour ressusciter son bonheur, l'use ; que rien n'empêche le bonheur comme le souvenir du bonheur. Héîas ! je me souviens de cette nuit...
Notre hôtel était hors la ville, entouré de jardins, de vergers ; un très large balcon prolongeait notre chambre ; des branches le fiôiaient. L'aube entra Hbrement par notre croisée grande ouverte. Je me soulevai doucement, et tendrement je me penchai sur MarceUne. Elle dormait ; elle semblait sourire en dormant, il me sembla, d'être plus fort, que je la sentais plus délicate, et que sa grâce était une fragilité. De tumultueuses pensées vinrent tourbillonner en ma tête. Je songeai qu'elle ne mentait pas, disant que j'étais tout pour elle ; puis aussitôt : « Qu'estce que je fais donc pour sa joie? Presque tout le jour et chaque jour je l'abandonne ; elle attend tout de moi, et moi je la délaisse \.. ah! pan\Te, pauvre Marceline!... » Des larmeîs emplirent mes yeux. En vain cherchai-jc en ma débilité passée comme une
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excuse ; qu'avais-je aiTnire maînlenant d soins constants et d'égoïsme? n'élais-je po plus fort qu'elle à présent?...
Le sourire avait quitté ses joues ; raiirorc, malgré qu'elle dorât chaque chose, me la fit voir soudain triste et pâle ; — et peut-être l'approche du matin me disposait-elle à l'angoisse : 6 Dovrai-je un jour, à mon tour, te soigner? œ'inquiéter pour toi, Marceline? t ni'écriai-je au dedans de moi. Je frissonnai ; et, tout transi d'amour, de pitié, de tendresse, je posai doucement entre ses yeux fermés U plus tendre, îo plus amoureux et le pluspie'^ l'^s baisers.
Les quelques jours que nons vf^c\^mes h Snrrente furent des jours souriants et très calmes. Avais-je jamais goûté tel repos, toi bonheur? En goùterais-je pareil désoriririis?.. J'étais près de Marceline sans cesse ; m'occupant moins de moi. je m'occupais plus d'elle et li ouvais à causer avec elle la joie que je prenais les jours précédents à me taire.
Je pus être cîonné d'abord de sentir que notre vie errante, où je prétendais mê satisfaire pleinement, ne lui plaisait que comme un état provisoire; mais tout aussitôt le désoeuvrement de cette vie m'apparut ; j'accep tai qu'elle n'eût qu'un temps et pour la pre mière fois, un désir de travail renaissant de
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l'inoccupation même où me laissait enfin ma santé rétablie — je parlai sérieusement de retour ; à la joie qu'en montra Marceline, je compris qu'elle y songeait depuis longtemps.
Cependant les quelques travaux d'histoire auxquels je recommençais de songer n'avaient plus pour moi même goût. Je vous l'ai dit : depuis ma maladie, la connaissance abstraite et neutre du passé me semblait vaine, et si naguère j'avais pu m'occuper à des recherches philologiques, ra'altachan! par exemple à préciser la part de l'influence gothique dans la déformation de la langue latine, et négligeant, méconnaissant les figures de Théodoric, de Gassiodore, d'Amalasonlhe et leurs passions admirables pour ne m'exaller plus que sur des signes et sur le résidu de leur vie, à présent ces mêmes signes, et la philologie tout entière, n* m'étaient plus que comme un moyen de pé nétrer mieux dans ce dont la sauvage grandeur et la noblesse m'apparurent Je résohi*^
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de m'occuper de cette époque davantage, de me limiter pour un temps aux dernières années de l'empire des Goths, et de mettre è profil notre prochain passage à Ravenne, théâtre de son agonie.
Mais, l'avouerai je, la figure du jeune roi Athalaric était ce qui m'y attirait le plus. J'imaginais cet enfant de quinze ans, sourdement excité par les Golhs, se révolter contre sa mère Amalasontbe, regimber contre soc éducation latine, rejcLer la culture comm( un cheval entier fait un harnais gênant, et préférant la société des Goths impolicés î celle du trop sage et vieux Cassiodore. goû ter quelques années, avec de rudes favoris de son âge, une vie violente, voluptueuse et dé bridée, pour mourir à dix-huit ans, tout gâté, soûlé de débauches. Je retrouvais dans ce tragique élan vers un état plus sauvage el intact quelque chose de ce que Marceline appelait en souriant s ma crise n. .Je cherchais un contentement à y appliquer ai) moins mon esprit, puisque je n'y occâpais
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plus mon corps ; et, dany l& mort affreuse d'Athalaric, je me persuadais de mon mieux qu'il fallait lire \jr.e leçon.
Avant Ravenne, où nous nous attarderions donc quinze jours, nous verrions rapidement Rome et Florence, puis, laissant Venise et Vérone, brusquerions la fm du voyage pour ne nous arrcler plus qu'à Paris. Je trouvais un plaisir tout neuf à parler d'avenir avec Marceline ; une certaine indécision restait encore au sujet de l'emploi de l'été ; las de voyages l'un et Tautre, nous voulions ne pas repartir ; je souliaitais pour mes études la plus ^ande tranquillité ; et nous pensâmes à une propriété de rapport entre Lisieux et Pont-L'Evêque, en la plus verte Normandie, — propriété que possédait jadis ma mère, où j'avais avec elle passé quelques étés de mon enfance, mais où depuis sa mort je n'étais pas retourné. Mon père en avait confié l'entretien et la surveillance à un garde, âgé maintenant, qui touchait pour lui puis nou3 envoyait régulièrciiicot i^ 1^.1-
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lages. Une grande eî très agréable maison, ans un jardin coupé d'eaux vives, m'avaii Jssé des souvenirs enchantés ; on l'appelait a Morinière ; il me semblait qu'il lerait bon demeurer.
L'hiver prochain, je parlais de le passer h orne — en travailleur, non plus en voyaeur celte fois... Mais ce dernier projet fut ite renversé : dans l'important courrier qui. epuis longtemps, nous attendait à Napîes^ ine lettre m'apprenait brusquement que, se rouvant vacante une chaire au Collège de ''raiice, mon nom avait été plusieurs fois )rononcé; ce n'était qu'une suppléance, nais qui précisément, pour l'avenir, ma aisserait une plus grande liberté ; l'ami qui n'instruisait de ceci m'indiquait, si je vouais bien accepter, quelques faciles démarches à faire, — et me pressait fort d'accepter, ('hésitai, voyant surtout d'abord un escla« /âge ; puis songeai qu'il pourrait être intérêt- ;ant d'exposer, eu un cours, mes travaux sur Clasi>)odore le plaisir que fallais faire à
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Marceline, en tin de compte, me décida. Et, sitôt ma décision prise, je n'en vis plus que l'avantage.
Dans le monde savant de Rome et de Florence, mon père entretenait diverses relations avec qui j'étais moi-même entré ec correspondance. Ellles me donnèrent tous moyens de faire les recherches que je voudrais, à Ravenne et ailleurs ; je ne songeais plus qu'au travail. Marceline s'ingéniait à le favoriser par mille soins charmants et mille prévenances.
Notre bonheur, durant cette fin de voyage fut si égal, si calme, que je n'en peux rier raconter. Les plus belles œuvres des hommej sont obstinément douloureuses. Que serai le récit du bonheur ? Rien que ce qui le pré pare, puis ce qui le détruit, se raconte. — E je vous ai dit maintenant tout ce qui l'aval prépaie.