‹ L'immortalitéChapitre 2 sur 50 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Faire entendre, dans ce temps de découvertes, d'entreprises et de recomposition universelles qu'il n'y a de solution pour les énergies humaines que l'Immortalité;

Augmenter l'action par la conscience, multiplier cette vie présente du sentiment de nos vies indéfiniment continuées;

C'est le sens et le I>ut de ce livre.

Dans un thème aussi vaste et aussi magnifi-

que, j'aurais à m'excuser de n'apporter que des sentiments individuels et des impressions intimes, si ce n'était mon sujet même. L'individu, partout écrasé aujourd'hui, reprend ici ses libertés.

Les fatalités qui accablent une pauvre vie partielle disparaissent dans la justice totale d'une vie qui n'a point de limites.

A l'entrée des foules dans la pratique de la vie sociale , lorsque rindividualîté pâlit et s'efface devant la brutalité première des forces collectives , aflSrmer la vitalité infinie , indestructible de l'âme humaine, c'est rétablir la base morale de la société, le caractère.

11 se rit des oppressions et des tempêtes, celui qui, acceptant de la vie tous les devoirs et tous les labeurs, sent jour à jour son épargne grandir au livre de compte de réternelle Justice.

Cette langueur des individus, cet affaiblisse-

ment des caractères s'expliquent par les lacunes que cette recherche voudrait combler.

Grâce au perfectionnement des sociétés, ce moment qu'on appelle la vie sur terre devient de plus en plus important et en lumière. Mais pour ce que Thomme fut avant, nuit noire;. pour ce qu'il sera après , nuit noire.

Qu'on songe donc que chacun de nous arrive en ce monde avec des instincts infinis , que la vie et la civilisation lui créent des besoins, des sentiments sans nombre.

Qu'on évalue maintenant, pour tout ce qu'un homme a de désirs et de passions à satisfaire, ce peu qu'est la vie ! Et encore , sait-il s'il l'a cet instant entre deux néants ?

L'homme, cet infini et cet éphémère, ne cherche qu'à jouir, s'il le peut, et il se démoralise.

Écrasé par la misère, rivé à son labeur ou trop pressé de vivre, il élude le plus souvent

les problèmes de la vie et de la mort. A-t-il le loisir d'y songer ; ce que le théologien enseigne, il en doute, mais il ne cherche pas plus. C'est ainsi qu'avec tous nos progrès, nous en sommes encore, pour expliquer le passé et l'avenir de l'homme, aux pauvres imaginations d'âges défaillants et barbares.

Il faut bien le dire, l'esprit humain a tari dans les âges chrétiens sur les questions de l'immortalité; car si je veux une explication quelque peu rationnelle de ce que j'étais avant de naître, de ce que je serai après la mort, j'en suis réduit à revenir aux traditions de la Gaule et de la Perse antique. Textes enfantins, formules insuffisantes pour nos sentiments modernes, mais où du moins la conscience est respectée, où les questions de Tira mortalité sont grandement abordées et nettement résolues. Depuis elles ont été si bien évitées qu'il y a lacune. Il n'y a rien.

Il n'y a rieu, mais il reste Tâine humaine qui, d'accord avec les énergies de la civilisation moderne, sort enfin de ce long aveuglement.

C'est là tout ce que j'ai voulu exprimer.

Quels titres ai-je à l'attention du lecteur? De quelle valeur sont les témoignages que j'expose? Est-ce le sentiment d'un individu faillible et abusable? Sont-ce des traditions lointaines qui ne présentent aujourd'hui qu'un intérêt de curiosité historique?

Au lecteur anxieux comme je fus de ces pioblêmes je dirai :

Avec la passion de l'immortalité que j'eus pour entreprendre cette recherche, tout m'aurait fait arriver aux mêmes affirmations. Les Triades des bardes gallois, en me donnant une synthèse de l'immortalité, ont réveillé mon âme;. Elle se fût éveillée de même à ce que j'ai connu

l)lus tard des traditions religieuses de la Perse antique.

Pour ne citer encore que quelques impressions personnelles, elle se fût éveillée également à des expériences physiologiques récentes ; aux méditations de Leibnitz ; à la fantaisie de Cyrano ; au Wilhelm Meister de Goethe ; aux poésies de Schiller; kV Orphée de Gluck; aux œuvres de Beethoven. Et si, descendant de Tapogée des œuvres du génie humain, j'interroge les naturels de TAfrique centrale et de la Mer du Sud, restés jusqu'aux voyageurs modernes à part de notre monde, les affirmations sont identiques.

Tout, en un mot, est plein de l'immortalité, pour qui 1^ cherche et la dégire.

Donc si i)ar un malentendu quelconque Ton m'accusait de vouloir ramener le dix-neuvième siècle à des formules plus ou moins altérées de peuples relativement barbares, si Ton allégeait contre mes conclusions qu'elles reposent siir la

base contestable de traditions incertaines attrir buées à des peuples qui sortent à peine de l'oubli; je réponds qu'en dehors même des textes décisifs qui déclarent notre foi nationale, tout me reste pour arriver aux mêmes solutions. Que la lettre périsse, le fond demeure. Que le texte se soit altéré, la glose est tout. Que Ton conteste les traditions , les œuvres du génie parlent. Que l'on discute leur interprétation, toutes les énergies de l'univers protestent ; et ne resterait-il que Vâme humaine, .elle me suffirait pour tout reconstruire des affirmations de l'immortalité.

Celui qui après un si long oubli se réveillera comme moi au sentiment de ses destinées immortelles, comprendra pourquoi j'ai moins songé à faire un livre qu'à fonder ma vie, et découvrir dans ce monde instable les assises d'une société qui défie la mort. J'étais trop anxieux

de ces problèmes, je fus trop remué des réponses inespérées qui successivement me vinrent identiques à travers les âges, d'hommes et de peuples si divers, pour avoir l'idée d'une œuvre impersonnelle.

Cela explique une forme de soliloques et de recueillements intimes qui paraîtra peut-être étrange au lecteur distrait. EflFusions deVâme, si Ton veut, mais dans ce qu'il y a de moins mystique : la foi de la vie active et solidaire indéfir nitivement progressive.

Je sais la vanité qu'il y a aujourd'hui à parler de Dieu. On m'arrêtera tout d'abord en m'en demandant une définition. Je passe outre. S'il est puéril de le définir, à coup sûr il n'est point vain de l'aimer. Et si je mets en lui mon refuge, c'est pour revendiquer sa glorification, contre la théologie, dans le triomphe de la raison humaine.

La préoccupation passionnée de trouver une

réponse aux problèmes de ma vie, un adoucissement à des douleurs saignantes, m'a fait négliger, sans doute beaucoup trop , des aspects moins intimes de l'immortalité, mais plus frappants pour le grand nombre. J'étais trop ayide du fond même de ces croyances pour faire ressortir suffisamment ce qu'elles offrent de nouveauté et de richesse pour l'art de la littérature. Mais quelles que soient mes lacunes sous ce rapport, j'ai l'assurance que niTart, ni la littérature ne manqueront à ce qui peut les régénérer. Il n'y a pas de plus grand génie que de braver la mort. C'est la plus intense compréhension de la vie et l'inépuisable inspiration d'éloquence souveraine.

Les sciences, un jour aussi, s'enquerront de ces problèmes, et si déjà elles permettent de les aborder, je ne doute pas qu'elles ne parviennent à les résoudre. A toute vérité dans l'ordre moral correspond une série de phénomènes naturels.

Toute afl&rmation de la conscience implique une démonstration expérimentale. La science doit expliquer ce qui est l'évidence même pour le cœur et le sens commun. L'univers est un empire de raison (Œrsted).

Pour ces recherches, pour ces victoires des âges futurs, je me fie à ce désir invincible d'immortalité, dont Vénergie s'accroît dans l'homme en proportion de ses progrès.

L'humanité est bien jeune encore pour ce qu'elle a le plus besoin de connaître.

Quelques mots sur l'ordonnance de ce livre.

La première partie fut écrite en 1855, La correspondance qui le termine dit en quelles circonstances.

Dans ces croyances nous nous rencontrâmes mes amis et moi. Ainsi les essais d'un seul se

trouvèrent confirmés et développés , quelquefois même en commun^ Les Notes et Fragments contiennent ce que j'ai pu recueillir de cette collaboration, le plus cher de nos souvenirs. Ce qui fut le progrès et Taccomplissement de la pensée de l'un de nous n'a pas paru devoir être distrait de ce livre. Née du désir d'une immortelle amitié, cette recherche atteignait son but dans les libres justifications d'une société d'amis. Seulement on s'est arrêté au moment où le ton changeait, lorsque d'individuelle la parole devenait collective. (V. un Programme d'amis.)

Plus tard des travaux récents me donnèrent la pensée de rassembler les pièces justificatives après coup de nos propres convictions.

Citations bien incomplètes en regard de ce qu'on découvrira plus tard, qui permettent déjà d'entrevoir comme la révélation de la conscience» universelle.

J'ui distingué autant que possible par un ca-

XII r—

ractère différent mon texte des témoignages que j'invoque. Il eût été aisé de moins reproduire et de plus fondre — En ces matières qui intéressent la conscience, je n'ai pas cru pouvoir le faire— Après avoir déclaré mes convictions, je n'ai cherché qu'à disparaître dans Texposé des concordances , pour qu'on ne crût pas les lire à travers mon désir.

Mais après quelles interruptions, au milieu de quelles agitations, de quels troubles d'affaires et de vie, ce livre fut écrit, laissé et repris ! Ces parties si diverses, ces fragments, ces lacunes mêmes en témoignent, mais elles témoignent aussi de la profonde unité de nos pensées, à plusieurs années de distance, séparés ou réunis, dans les loisirs ou dans les labeurs, dans la joie ou dans le deuil, seul avec moi-même ou riche de l'accord de mes amis ou des concordances du genre humain.

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