LA FRANCE
La France est le soldat de Dieu, a dit Shakspeare. Elle Fa glorifié dans les batailles. Des jours de sang ont été ses jours de fête. La guerre a été la splendeur de ce peuple. Jamais la sublimité de sies dons n'a si bien apparu que dans les luttes homicides. H semble que l'extermination des homme% par les hommes ait seule révélé Dieu dans ce peuple, tant il y montra de bonne humeur^ de générosité et d'héroïsme.
Sans doute la France a fait servir la guerre aux idées, elle les a ensemencées de son sang, du sang qu'elle versa? — ^Mais non, elle s'informa peu des idées. Elle a émerveillé le monde de sa bravoure, en combattant, en mourant; et amis, ennemis ont dit: C'est Dieu qui l'a conduite, c'est Dieu seul qui sait pourquoi, car certes la France est le soldat de Dieu.
Quand je songe à tant de guerres, brutales en Italie au XVI*' siècle , impolitiques sous Louis XIV, désastreuses sous FEmpire, j'y vois [plutôt des mobiles individuels, passions, fortune et revers des chefs, qu'un but ou un résultat en rapport avec Tarmée de la France. Et cependant c'est la grande armée : tous Facclament, qu'elle fasse le bien, qu'elle fasse le mal; et aucun de ses soldats qui sont morts n'a accusé le sort, blâmé son roi, son général ou son empereur.
Il est probablement assez bon pour ce peuple de combattre et de mourir sans qu'il s'inquiète et demande pourquoi.
France! qui te donnera conscience? Car toi seule peux faire arriver l'humanité nouvelle. Tu as de l'apostolat le don le plus difficile, le sacrifice on masse. Rien de plus aisé pour des Français ensemble que de se passer de bien-être. Ce n'est rien de mourir.
Quand je pense qu'il en est tant mort de ces Français pour des causes frivoles ou mauvaises, pour la tyrannie, pour une religion sanguinaire, pour l'oppression du libre esprit, pour le malheur des nations, je me demande avec angoisse comment donner à mes paroles un aiguillon qui te reste dans le cœur, ô France!
Tu as eu raison, la mort n*est rien. La vie, c'est un combat.
Tu as eu raison, tu as mis Thonneur avant tout.
La victoire aime les braves, et ils sont dignes d'envie ceux qui la gagnent en mourant, même quand ils ignorent pourquoi ils combattent et meurent*
Mais tu n'as pas su pourquoi la mort n'est ne% du jnoins tu Tas oublié, car tes pères, les Gaulois, le savaient : c'est que la mort est le passage à une autre vie qui continue celle-ci.
Tu n'as pas su que l'honneur et la gloire, c'est pltis qu'un souvenir qu'on laisse après soi sur terre, c'est une conscience indélébile qu'on emporte avec soi dans l'autre vie.
Peuple passionné de gloire, il n'y a qu'une gloire durable, celle de la raison; il n'y a qu'une victoire sublime, faire triompher la justice sur terre.
Tu fus héroïque de savoir si bien combattre, si bien mourir et d'ignorer toutes ces choses. Mais ton œuvre resta imparfaite et ta mission incomplète : autant tu étais dans ta vérité sur le champ de bataille, autant ton esprit mobile, ton activité sans foi te portaient aux excès, aux vanités, aux désordres, aux vices et aux passions mauvaises, lorsqu'il ne s'agissait pour toi ni de combattre ni de mourir.
Pauvre grand peuple, qui ne vis que de sentiment, toi que transfigure tout travail, toute entreprise, ^elque ingrate qu'elle soit, pourvu qu'elle se fasse au grand jour et qu'on te regarde et qu'on t'admire, que tu es devenu misérable d'avoir tant sacrifié à Faction sans principe, et d'avoir si peu cherché ta conscience !
Reviens à toi-même.
Ta révélation est supérieure à tous les dogmes, à toutes les légendes étrangères. Tes pères, les Gaulois, n'ont rien à envier aux Grecs et aux Romains, aux Juifs et aux Chrétiens, leur révélation fut Fimmortalité.
Ta tradition, c'est d'être le soldat de Dieu. Aujourd'hui qu'il se révèle un Dieu de justice et de bonté, c'est l'heure d'être l'ouvrier de ses œuvres, le soldat de ses guerres, le peuple de sa foi et de sa propagande.
Souviens-toi de ce que tu as fait quand tu étais dans la vérité et dans la justice. Au xvi* siècle, dans le premier élan moral de la Renaissance et de la Réforme, la terre de France enfanta la tolérance, affirma la moralité dans le travail, propagea la science consolante et humaine, fonda la fraternité sociale dans les réunions de musique et de prière, se peupla de grands caractères. Que les réformés français ont été simples, fermes et intrépides quand il s'est agi de mourir, ou de s'exiler de la patrie, ce qui est plus dur encore! Ils protestaient contre le cathoUcisme étranger, ces quelques Gaulois; ils se faisaient une arme morale du christianisme primitif pour tenir en échec la Rome du moyen âge. Ils ont été vaincus, mais ils ont obligé le clergé à se réformer, et ces fermes caractères ont été les précurseurs des travailleurs énergiques et des lutteurs de la démocratie.
Souvien&-toi de ce grand dix-huitième siècle où i>ar
tes philosophes tù as délivré le monde de la fantasmagorie des religions et du chancre des^abus. TaTÎeille séye gauloise a raillé ces masques, vengé les morts des tartufes, criblé à jour FépouTantail de ce monde gothique. Voltaire! que tu as bien écrasé Finfâme, en lui laissant le dard de ton rire ! et toi, le railleur redoutable, quel grand apôtre de la bonté tu as été en défendant l'humanité violée.
Souviens-toi de ta Révolution, et ne la calomnie jamais, car ses lacunes, c'est ta tâche à remplir aujourd'hui. Comme ils ont été entiers dans leurs principes, ces fermes logiciens qui, plutôt ;que de céder rien des droits et du salut du peuple, ont sacrifié rivaux, amis, eux-mêmes. Ils ont pu se tromper, car pour faire la révolution, ils se servaient des moyens de l'ancien monde, mais comme ils étaient sincères, désintéressés ! Si désintéressés qu'ils sont morts pour l'afifranchissement du monde, sans même espérer pour eux une autre vie. Ils ont été enthousiastes de la raison, ces hommes qui n'ont eu ni peur, ni scrupule, et qui se sont passés de tout, même de Dieu, pour proclamer la justice.
Et toi, France d'aujourd'hui, qui arrives par la porte triomphale de la tradition universelle en possession des ressources pratiques des sciences qui, devançant les sociétés, transfonaient la face du monde, entre donc résolument dans les voies de ta Révolution,
le triomphe delà justice sur terre.
La justice n*est point seulement une plus juste répartition des biens terrestres,— notre société ne s'arrête point à ce monde. — La justice, c'est le partage à tous d'un même patrimoine de bonheur, c'est la transformation de la terre, chaque jour plus splendide, parce que chaque jour s'y fonde mieux une société qui commence en ce monde pour ne finir jamais. La vérité de l'homme, c'est l'évocation incessante des énergies productives des individus et des sociétés. Aux forts, un champ d'activité sans limite. Aux faibles, aux désespérés, la sécurité qu'ils deviendront forts.— A tous, assurance parfaite dans une solidarité croissante.
La foi candide de Jeanne Darc, de Hoche et de Marceau, dans la patrie en danger, elle est naturelle, jeunes gens, dans la propagande de l'immortelle vie. Tous sauvés, tous appelés au bonheur en proportion des mérites individuels et des énergies d'une société de plus en plus solidaire.
Pour cet apostolat de l'immortalité, la France est le soldat de Dieu.
Instincts sacrés de la Gaule : Intrépidité, passion de la gloire, combien vous êtes agrandis !