DES SCIENCES PHYSIOLOGIQUES
Est-il nécessaire de déclarer de nouveau que nous n'avons point la prétention de ramener le xix® siècle à ces aphorismes de forme barbare, que nous ne songeons point à faire du Mystère des Bardes de Vile de Bretagne une nouvelle Genèse ou un nouveau symbole de Nicée? Assez de copies, d'imitations et de redites. Le passé n'a que trop pesé sur le présent pour l'étouffer lui et l'avenir.
Notre joie a été de trouver un précédent à nos aspirations les plus intimes. — Rien de plus. Que les hommes de notre race aient sondé si profondément les questions religieuses qui nous attirent le plus, que l'ardent besoin de notre cœur ait eu ces magnifiques réponses dans les idées des bardes, que pendant tant de siècles se soient transmises de génération en génération la recherche passionnée, la certitude de
plus en plus vive de cet avenir de Thomme qui nous fait tressaillir d'espérance, nous en sommes heureux et fortifiés. Nous acceptons pour notre tradition cette affirmation de l'immortalité de l'âme et de nos vies futures. A nous et à ceux qui viendront d'élargir ce thème, de le féconder de notre vie, de nos actes, de notre science, de notre libre pensée, pour qu'au lieu d'une franc-maçonnerie de bardes proscrits se constitue légitimement une Église universelle librement acceptée et édifiée de tous '.
Peut-être nous reprochera-t-on de nous être attaché trop servilement au texte des Triades dans le chapitre de la Mère. Ces pages furent écrites aus-
* Je ne puis écrire le mot de fraîic-maçonnerie sans un sentiment de respect pour la société qui fut au dernier siècle Tinilialion de la tolérance et de Thumanité. Étranger à cette compagnie, cet hommage m'est permis. Je ne connais point de cérémonie religieuse plus grandement empreinte des consolations de Timmortalité, que le Rituel pour une pompe funèbre dans la liturgie maçonnique. J'y retrouve en traits touchants et la tradition des antiquités les plus vénérables et la magnanimité de la solidarité moderne.
Une impression analogue des grandeurs du prestige et des puissances de consolation que les cérémonies funèbres peuvent emprunter du sentiment de Fimmortalité, je Tai éprouvée dans le Wilhelm-Meister aux funérailles de Mignon. Gœthe aura sans doute puisé aussi dans l'idée mère de la franc-maçoimerie la donnée de la seconde partie du Wilhelm-Meister, lorsqu'il représente Finitiation de son héros dans une affiliation d'amis, s'élevant, par une sorte de providence mutuelle qui règle leur ne, au plus harmonique développement de leurs innéités individuelles.
sitôt après avoir pris connaissance de la publication de M. Pictet, dans la première joie de sdvoir nos pères si bien d'accord avec nous. Nous n'y modifions rien aujourd'hui de crainte d'enlever de ce livre sa seule éloquence , le reflet de la flamme que nous sentîmes en nous à cette découverte. Ott nous pardonnera d'avoir fait servir tout d'abord ces ])aroles antiques à nos pensées neuves encore* Elles réveillaient, à mesure que nous les répétions, des parties de notre âme qui n'avaienf pas parlé. Mais qui voudra suivre ces idées dans cet écrit même, les sentira douées d'une vitalité si puissante que la littéralité de la tradition disparaît dans les chapitres suivants, la Solidarité universelle^ le Ciel sur terre, r Église universelle^ pour ne laisser que la libre interprétation d'un homme dégagé de cette tradition même. En effet, comment affirmer un génie propre dans chaque homme et dans chaque créature, une l)ersotinalité sans cesse croissante avec les progrès de la conscience, et ne pas faire jaillir toute spontanéité, toute invention? L'archéologie est remise à sa vraie place devant ces horizons d'une vie de progrès indéfinis qui se déploient pour l'homme.
Plutôt que de revenir sur une discussion de texte, nous aurions un plus grand intérêt à consigner ici les justifications que les croyances de la vieille Gaule ont reçues des sciences physiologiques. Ce serait un livre dans un livre.
Cependant nous avons à cœur de le dire, les recherches les plus récentes sur la production des êtres vivants renouvellent les conceptions intuitives de la sagesse gauloise. Nous parloils entre autres des grandes expériences de notre illustre et vénéré maître et ami, M. le docteur Pouchet, qui, dans l'exposition des faits relatifs au problème de la production des êtres vivants, a remonté aussi haut qu'il est possible avec les meilleurs instruments actuels *.
A ce point de vue des concordances des lois scientifiques établies pal* M. Pouchet, avec certaines affirmations de la philosophie celtique, nous signalerons entre autres la démonstratioil de la conception gauloise de Yawen; démonstration implicitement contenue dans l'exposé des expériences de M. Pouchet, nous nous hâtons de le dire, car l'auteur de YHétérogénie ne connaissait ni le texte, ni la doctrine des Triades, lors de la publication de sOn livre.
Que le lecteur juge du rapprochement de quelques textes.
Nous avons défini Yawen, avec MM. Pictet, Henri Martin et Gatîeri-Arnoult, l'influx divin dans la créature, le génie propre à chaque être au moindre comme au plus haut degré de son développement, le mouvement vital, le principe de la spontanéité, le principe de l'activité par soi, ènun mot la personnalité
1 Héléroijéaie ou Traité de la génération spontanée, basé sur de nouvelles expériences^ par F. -A. Pouchet» Paris, 1859.
individuelle absolument distincte dans tout être, qu'on le considère à son commencement le plus rudimentaire ou dans ses plus vastes développements.
Les résultats des expériences de M. Pouchet impliquent une conception tout à fait analogue, d'autant plus saisissante que les mots pour l'exprimer diffèrent, d'abstraits à notre point de vue psychologique, devenant concrets par la méthode expérimentale.
Ces expériences constatent dans la formation de l'ovule de tous les êtres une force initiale, un acte tout spontané, manifestation plastique qui rassemble soit dans un organe spécial comme l'ovaire des plantes et des animaux, soit dans un miUeu ad hoc, comme la pellicule d'une macération, les molécules organiques pour en faire les éléments primitifs d'un nouvel organisme en rapport avec le miheu où ses éléments ont été primitivement puisés. — « Cette force obscure et indécise d'abord, bientôt accroît son énergie et finit ensuite par s'adjoindre les volitions intellectuelles. » {Hélér.y p. 331.)
Liberté propre de l'être dans la formation de l'ovule, même dans la conception ovarique : « La mère n'a nulle influence normale sur son produit, et celui-ci se forme non-seulement à son insu, mais, en outre, par une force spéciale. Ce n'est pas la mère qui le sculpte, c'est lui qui se sculpte lui-même. » (p. 334). — c( La mère ne façonne pas plus son œuf que son fœtus. » (p. 329). «L'ovule recèle en lui-même sa imissancc architectonique. » i[). 130),
D'où la conséquence : « Le principe vital ne se transmet pas. » Il est par lui-même *. « U se manifeste dans toutes les circonstances où la vie peut se développer. » (p, 4.30).
La génération spontanée maintenant si incontestablement démontrée par les expériences de M. Pouchet, n'est-ce point la genèse du chant du barde Taliesin que nous avons cité p. 7 ?
« Existant de toute ancienneté dans les Océans, nous avons été poussés dehors, décomposés et simplifiés (nous avons été individualisés) par les forces génératrices. Quand ma création fut accomplie, je ne naquis point d'un père et d'une mère,.. J'ai été formé par la terre dans son état terrestre. »
Ces expériences dégagent et réservent dans la production des êtres le rôle de l'esprit créateur, dans un sens analogue à la conception de Yawen.
« Nous voulons, dit M. Pouchet, qu'on reconnaisse une force organique distincte des forces purement physiques. »
La cause intime de la vie, cette force initiale, avait dit Bremser, est l'esprit, le régulateur de tous les actes biologiques.
Qu'on l'appelle esprit, airen, ou x (qu'importe le
* Tout ceci doit s'entendre également du règne végétal. Les âmes végétales sont des âmes plastiques, ainsi que le disaient déjà Aristote et Leibnitz. Forces sans cesse occupées à modifier la matière relativement inerte, à la métamorphoser, et dont la personnalité énergique se manifeste comme chez les animaux, même au point initial de la formation de Tembryon.
mot, pourvu que Fidée soit de plus en plus m&nifeste), a la force organique travaille incessamment à rattacher à de nouvelles formes les élément* séparés par la mort, » (A. de Humboldt, Tableaux de la nature. Paris, 1828, t. II, p. 13.)
De même que le monument bardique affirmait, dans le cercle d'Abred, que toute chose se forme de la mort [Triades XV et XXII), M. Pouchet démontre a que les organismes ne se produisent qU'aiix dépens « de la nature expirante. » (fletér., pi 327)*
D'où cette vue hardie ^ magnifique intuition de la science moderne :
« LfCS particules organiques que le chimiste Consi- « dère comme absolument mortes jouissent d'une a vitalité latente susceptible de se manifester aussitôt « qu'elles entrent dans Itn organisfne ilôuveau. »
Ce qui faisait dire à Okeli : or Le corps des animaux est un édifice de monades s'élevant par la putréfaction (désagrégation de monades) i »
Et à Liebig : « Que le même atome de carbone qtii fait partie des fibres du cœur d'un certain homme a pu autrefois appartenir au cœurd'uti de ses ancêtres; et que les atomes d'azote de notre cerveau peutent provenir de l'encéphale d'un Égyptien ou d'un nègre expiré *. » [Hétér., p. 338).
Ainsi voilà par cette vue de la science la double
; * Pulvis veterum renovctbitur, La poussière des choses ancieniies renaîtra. (Prophétie de Merlin.)
immortalité dont nous parlions (p. 33), immortalité en soi, immortalité dans les autres.
Nous disons immortalité en soi, car pourquoi, si une particule de ma chair peut revivre dans un autre homme, mon âme que j'ai sentie pendant cette vie si bien unifiant et coerçant mes organes, pourquoi n'aurait-elle pas cette même force de cohésion et plus grande après cette vie? C'est ici le lieu de répéter les grandes paroles de M. Michelet, que je trouve pour me soutenir dans toute conception :
« Pas une pièce et pas un atome du corps dont fut vêtue mon âme n'est perdu. Des éléments qui le constituèrent chacun retourne à ses affinités. Combien plus l'âme elle-même , la puissance harmonique qui fit l'unité de ce corps, doit durer et survivre ! Elle survit...; elle est de plus en plus ce qu'elle fut-, une force d'attraction. »
Aux lecteurs passionnés pour ces problèmes de la destinée humaine, j'ofi're, sans insister, ces concordances de la physiologie moderne avec les vives intuitions d'hommes sans nom qui, dans un temps inconnu, sondèrent par la méditation et approfondirent logîquepient des vérités de la nature humaine.
N'y a-t-il pas sujet de répéter avec l'auteur de VHétérogénie : a Penser, c'est créer j vivre, c'est s'or* ganjser, » en y ajoutant: Penser, c'est savoir *?
1 Nous devons citer ici ces belles paroles de U. L^ugel (Ren. vue germanique, juillet 1859, page U4) qui se rapportent si
Quelle puissance ces antiques pressentiments acquièrent dans ces paroles récentes qui entr'ouyrent pour nous la genèse de l'univers :
a La puissance vitale parait diffusément répandue dans toute la matière organique^ où elle n'attend que quelque circonstance déterminée pour concentrer son action et produire de nouveaux êtres. L'importance des êtres est toujours en raison proportionnelle de la masse eu fermentation. » [Hétér., p. 161, 370.)
« A diverses époques, (Jont aucun chronomètre ne peut donner une idée, de la matière inerte se sont formés des êtres organisés sans le secours d'aucun être organisé préexistant. » (/6td, p. 460.)
« Depuis les plus anciens temps, les formes ont constamment changé et tous les êtres, sauf quelques oscillations, ont suivi une marche ascendante. » (/frîd, p. 461.)
« Dans cette succession d'organismes qui apparaissent et s'éteignent à chaque révolution tellurique,
directement à notre essai de concordances : « Il ne faut jamais perdre une occasion de remarquer que la raison peut s'élever par intuition à la compréhension des lois générales dont, par d'autres méthodes, la science démontre l'existence. » M. Langel parle de Kant, que de pures considérations métaphysiques conduisirent, en 1755, aux aperçus de Laplace sur le mode de forntation de notre système planétaire, « aperçus oU Laplace fut amené (en 4799) par la plus magniûque série de travaux astronomiques. > Ce fait rappelle par analogie et commente le Chanî dn monde attribué à Taliesin, cité page 404.
nous voyons constamment progresser la suprématie inteUectuelle. » [Ibid, p. 52^.)
La sublimité de ces conceptions scientifiques confirme, en les développant, les inspirations des voyants.
Mais ce qui signifie plus cpie toute concordance de textes anciens avec ces découvertes modernes, c'est le besoin de vie morale que moi et d'autres éprouvent et que ces découvertes mêmes impliquent, besoin de lumière sur ces questions que j'aborde, trop rarement soulevées. Qu'on nous donne plus et mieux ! — Et ^nous laisserons ces traditions, ces à-peu-près, ces forincertaines et obscures, ces formes puériles et res. Mais qu'on réponde largement à notre pas- Lde vivre par delà la vie, par delà la mort. — ement, plutôt que de m'en tenir à l'insignifiance pia nullité de l'enseignement chrétien en ces mas, je préfère encore ces lueurs de la vieille Gaule, \ font, dès cette vie, prendre possession de mes antérieures et de mes vies futures de concert fec toutes les créatures de l'univers.