‹ L'immortalitéChapitre 5 sur 50 · LA MÈRE · texte numérisé non relu

LA MÈRE

Je suppose qu'une mère, se sentant près de mourir, dise à son flls, dans cette inspiration de seconde vue que donne souvent l'approche de la mort :

« Mon enfant, je t'ai élevé pour ce moment où je vais te laisser seul aux prises avec la vie. Mais avant de nous séparer, je dois te déclarer ce que je sais du mystère de ta destinée. Plus d'une fois, ta curiosité agita devant moi ces problèmes, aujourd'hui, je puis la satisfaire. Mes paroles se graveront d'autant mieux dans ta mémoire qu'elles répondront davantage à ton désir intérieur.

« Réjouis-toi, mon enfant : Dieu t'a créé de l'abîme sans fond, au moindre degré de l'être, dans le sommeil primitif au sein des ténèbres, et te voilà, par une illumination divine, arrivé à l'état d'homme. D'à-

bord soumis à la fatalité des lois nécessaires cpii régissent la matière, tu t'es élevé vers la lumière et la vie à travers le monde inorganicpie, puis le monde organisé, et dans mon sein tu as passé du règne de la fatalité à celui de la liberté.

« Réjouis-toi, mon enfant, car trois choses naissent à la fois dans le monde : l'homme, la liberté, la lumière.

(c Dans cette vie supérieure où Dieu t'a conduit, ne dédaigne jamais cet humble monde des animaux et des plantes,* ne méprise pas même la nature qui paraît inanimée, c'est le monde des matériaux organiques que couve et organise sans cesse la bonté de Dieu, Devant ces frères inférieurs qui, enveloppés dans la matière, pourtant aspirent comme toi, n'oublie jamais les mystères de ta longue enfance.

« Dieu, en te créant, t'a doué d'une personnalité distincte de tout autre être, force vitale, génie propre, principe propre de mémoire et de perception, vocation personnelle, influx divin, source de tes productions et de tes développements, vie plus ou moins latente dans les règnes inférieurs, conscience plus ou moins active à partir de l'humanité, qui fait de toute créature, à un état quelconque de ses existences, une manifestation, comme il n'y en a pas eu d'identique et comme il n'y en aura jamais, de la beauté, de la grandeur et de la bonté^ du Créateur. Ainsi Dieu t'a prédestiné de toute éternité à concourir à la joie, à la richesse, à la splendeur de l'univers.

« Voilà pourquoi je t'aimai pour toi-même d'un amour sans borne : je fus initiée à la pensée de Dieu en toi ; dès cette vie j'ai senti tout cet avenir qui préexistait en toi. Là où personne ne vit, j'ai reconnu Dieu; là où tous ont blâmé, j'ai vu la grandeur de ses desseins, et dans le plus secret de mon cœur, je l'ai remercié de m'avoir choisie pour engendrer celui qu'il a créé pour sa gloire.

c( Mais je te dirai pourquoi je t'aime surtout, pourquoi aujourd'hui je voudrais t'enflammer de cette lumière de certitude : c'est que, pauvre créature, sortie de la mort, tu restes un être incomplet, une vie débile qui peut s'éteindre et retomber dans le chaog, tant que tu ne seras pas né à la conscience de ton immortelle vie.

« Pour cela je fus en ce monde ta providence, dé* veloppant la substance matérielle dans laquelle tu fus animé, et ensuite m'efforçant de développer ta con* naissance et ta force morale,

c( Maintenant tu es arrivé à l'âge viril, tu dois marcher seul et sans lisières. Te voilà prêt pour le combat de la vie. Tu as à conquérir librement ta destinée, Le champ de la lutte est en toi-même, dans l'essor de tes puissances non équiUbrées encore. Il est aussi dans la société où tu dois vivre, dans les oppositions et les rapports de ta personnalité avec celle des autres créatures. Ces conflits t'instruisent à te reconnaître, à distinguer ce qui est de toi-même et du monde, et

à t'élever à la conscience de ce qui doit être et de ce qui ne doit pas être.

« Voilà le moment que j'ai le plus souhaité et qui devait me causer le plus d'angoisse.

« Entré par la liberté, tu t'élèves ou tu tombes par la liberté. Ta responsabilité est personnelle.

« Ne te plains point du mal que tu trouves en toi. N'en accuse pas Dieu, mais toi-même. 11 dérive de Tusage de ta liberté dans une existence antérieure, de rimperfection d'une créature non ordonnée encore. N'accuse pas Dieu du mal que tu trouves chez les autres : ce sont des créatures qui ont failli comme toi, imparfaites comme toi.

« Le mal, c'est le manque d'équilibre entre un être borné et une âme infinie dans son essence. 11 n'y a de durable que le bien. Le mal n'est que par défaut.

a C'est ce mal qui fait ta grandeur. Dieu veut de l'homme ime personne libre qui conquière par ellemême, dans sa lutte contre le mal, le bonheur de le connaître.

c( Tout sert à ta victoire, les calamités même dont nous souffrons le plus : les empêchements de notre vie sur terre, l'absence de mémoire de nos existences antérieures et la mort.

« Que la fièvre de tes passions s'allume, que le désir obstiné des choses funestes te possède : ta volonté dévoyée se brisera contre les lois immuables, établies par Dieu dans la nature et dans la société où tu dois vivre.

« Que ces déceptions ne t'aient ni éclairé, ni guéri : Il dépend de toi de reculer indéfiniment ta destinée, en t'obstinant volontairement dans le mal, jusqu'à ce que, par la souffrance, tu ouvres enfin les yeux à la vérité de, ta nature.

« Esprit divin, enchaîné dans un corps, en vain ton âme, dans ses élans magnanimes, luttera contre ces liens de la nécessité, héritage de tes vies passées et condition de ta vie présente ; si elle succombe, console-toi : la mort fera ce que tu ne peux accomplir par tes seules forces. Dans une autre existence tu renaîtras avec l'oubli de tes défaites pour que tu recommences la lutte, libre et dégagé d'un souvenir qui t'accablerait, jusqu'à ce que tu aies obtenu la victoire.

« Ainsi le fiai lux qui t'a suscité du chaos se prononce à chaque moment de la durée de tes existences, et il croît d'efficacité et de puissance en proportion de tes mérites. Ainsi dans cet enfantement de ton être. Dieu te mesure et t'augmente les trésors de son amour par les œuvres mêmes de ta liberté.

« Réjouis-toi, mon enfant , car l'état d'homme c'est l'héroïsme.

« Si tu es ferme contre le mal, tu iras à une vie meilleure.

« Si tu n'es pas ferme, tu revivras, jusqu'à ce que tu sois ferme.

c( En tout cas, tu es libre de choisir entre la fata-

lité et la liberté. Seul arbitre de tes destinées futures, jeté regarde avec fierté comme avec angoisse.

c( Si par ignorance, par tiédeur pour le bien, par attachement au mal, ou, ce qui est le plus grave, par orgueil, par fausseté, par dureté de cœur, tu retombais dans une existence inférieure. Dieu qui a su t'en susciter, saurait bien t'aider à en sortir encore, et je te remets à sa bonté comme je me fie à ta nature dont l'essence est de monter.

a Le savoir, le vouloir, le pouvoir et surtout Famour, accomplissent quoi que ce soit dans leur connexion avec les choses. Ces victoires commencent dès l'état d'humanité et se continuent éternellement, et quand l'honmie a fait tout ce qu'il a pu relativement à son pouvoir, à son vouloir et à son savoir, sa vie ne procède plus de la mort," mais elle procède de la vie.

a Mon enfant, avant que notre pensée s'élève vers ces sphères supérieures où ta destinée doit s'accomplir, j'affirme ce qui est dans ton instinct : l'infranchissable limite qui sépare et séparera toujours Dieu de ses créatures.

« L'honame n'est pas Dieu. L'homme est limité et Dieu ne saurait l'être. L'homme a un commencement pour la conscience et Dieu n'en saurait avoir. L'homme doit passer par des états d'existence de plus en plus heureuse, à cause de son impuissance à supporter une éternité invariable, et Dieu ne saurait changer, iîar il peut supporter toute chose et cela avec la féli-

cité. Dieu seul est dans son éternité immuable, mais en rapport constant avec l'univers qu'il remplit de sa présence. Ainsi Dieu est à la fois en dehors du monde et dans le monde, dans Timmobilité et dans le mouvement, dans rétemité et dans le temps. Il est infini en lui-même et fini par rapport au fini.

« Ainsi par la distinction de la créature et du Créateur, liberté en Dieu, liberté en l'homme.

(S La vérité de l'homme c'est la perfectibilité sans limite dans une individualité indestructible.

« Sa mission est de s'épanouir dans l'idée de ce qu'il doit être. Il n'y a que l'immortalité qui puisse rempUr son espérance, accomplir tout son désir*

Le bonheur pour l'homme, c'est le mouvement vers le bien, du bien vers le mieux. La félicité, c'est d'entrer de plus en plus dans la plénitude de sa personnalité propre, et de se rapprocher indéfiniment, dans une éternité mobile et perfectible, de l'idéal que Dieu eut en le créant,

« Ma récompense, et celle des mères ici-bas, c'est que Dieu nous permet d'entrevoir son regard sur notre enfant. Oh ! si tu pouvais pressentir le regard de Dieu sur toi, tu en aurais une joie si vraie qu'elle augmenterait toujours. Regarde dans ton cœur, c'est laque Dieu pour toi a déposé son image. Fais le bien, aime, sois magnanime et tu sentiras s'ouvrir cette source de productions de ton être, effluve de ton génie propre, pourquoi tu existes, pourquoi tu es

sacré^béni entre toutes les créatures, poiii'quoi toutes doivent t'aimer, pourquoi toutes ont besoin de toi.

a Qu'importe, mon enfant, qu'il ne te soit donné encore que d'en jouir rarement! une fois allumée dans rhomme, cette soif de croître augmente toujours. Qu'importent l'imperfection de ton organisation actuelle, les entraves de ton corps, les limites de ton intelligence! qu'importent les retards, les troubles, les souffrances, les obstacles de quelque genre que ce soit qui viendront t'assaillir! — rien n'est qu'ajourné et elle viendra cette éternité plus heureuse où tu entreras dans la possession de plus en plus complète de ce bon génie que Dieu mit en riiomme.

« Vois les hommes de génie, ceux qui dès la terre ont eu le plus leur âme, ils sont restés dans notre mémoire parce qu'ils furent les bienfaiteurs du monde. Ils n'ont pu sentir en eux l'esprit de Dieu sans le susciter chez les autres.

« Mon enfant, adore avec moi la bonté de Dieu : la grandeur de chaque homme est d'avoir reçu un génie propre; — eh bien! ce don d'individualité se trouve être, pour l'homme, le plus puissant élément de bonheur, le mobile de toute société, la source de tout amour entre les créatures. Cet esprit divin ne peut s'éveiller dans un homme, sans se reconnaître chez les autres créatures, comme on ne peut reconnaître Dieu dans un autre sans le sentir en soi, car c'est Dieu, le principe unique, qui se rejoint dans

— soles créatures. Mais si c'est toujours Dieu, c'est dans chaque créature Dieu comme il n'est nulle autre part. Voilà pourquoi, mon enfant, tu ne sentiras jamais si bien Dieu en toi et comme il n'est qu'en toi, que lorsque tu l'auras reconnu et aimé chez un autre et comme il n'est qu'en lui. D'où il suit que Dieu, principe de l'idéal propre à chaque créature, est le lien d'amour entre toutes les créatures, sans que jamais la créature puisse se confondre en Dieu et les créatures entre elles.

« Dans cette vie toujours croissante que tu auras su conquérir, c'est sJors que les amitiés commencées et brisées ici-bas auront toutes leurs puissances, car tu pourras donner et recevoir inépuisablement ce pourquoi l'on t'aima et ce pourquoi tu aimas. De ce que tu inspiras, de ce que tu donnas d'affection, ne crains point de rien perdre. — Mais non, ton amour, croissant avec ta connaissance, s'approfondira indéfiniment dans la personne aimée, embrassant de proche en proche toutes les créatures et s'élevant toujours plus vers Dieu, principe de l'idéal de chaque être.

a Quelle joie de retrouver la mémoire de ce passé qui semble aujourd'hui un vain mot, tant il est perdu pour l'homme! Quelle joie de dominer son existence entière, en ressaisissant par le souvenir l'unité de sa nature personnelle! Quelle joie de ré- , unir dans une synthèse de plus en plus lumineuse tous les moments de sa vie épars dans la succession des temps!

« Quelle expérience infinie de sonder à loisir et avec toute clairvoyance les mystères de Dieu dans ses créatures, et cela avec le respect et la reconnaissance pour des âmes qui se sont atft'anctiies par ellesmêmes, par l'amour qu'elles inspirèrent et par la bonté de Dieu!

« Et si dans ces existences d'épreuve, il en restait des âmes qui te fussent chères, et sans lesquelles tu ne voudrais pas du bonheur, il te serait donné de revenir à volonté vers elles, de les aider, de les conquérir et de les ramener avec toi dans ta félicité.

a vous, qui avez tant aimé votre patrie, vous pourrez, comme Jeanne Darc, au jour du danger, revenir la sauver ! vous, qui avez voulu plus de lumière, comme Galilée, vous pourrez revenir la répandre et dévoiler à vos frères les splendeurs de Dieu! vous, qui n'avez vécu que pour aimer et consoler ceux qui souffrent, comme le Christ, vous pourrez être le sauveur du monde et manifester dans un homme les trésors de la bonté de Dieu !

a vous, qui avez laissé votre œuvre inachevée, n'ayez pas de regret, c'est maintenant qu'il vous est possible de l'accomplir. Pour connaître, l'immortalité vous ouvre les espaces et les profondeurs de l'univers; pour aimer, tout ce qui vit; pour agir, l'immensité I indéfinie de toutes œuvres à entreprendre.

« Car les trois plénitudes de la science pour l'homme seront de passer par tous les états des êtres, de se souvenir de chacune de ces existences et de ses

incidents, et de pouvoir revenir à volonté par un état quelconque> en vue de Texpérience et de Tamour. « Et les trois plénitudes du bonheur seront de participer de toute qualité avec une perfection principale, de posséder toute espèce de génie avec un génie prééminent, et d'embrasser tous les êtres dans un même amour et avec un amour en première ligne, savoir Tamour de Dieu.

« Mon enfant, Dieif ne nous éclaire de cette foi sublime, qu'afln que nous fassions de cette vie la semence de nos félicités futures. Dans quelque situation que tu te trouves, fais ton devoir et d'un cœur magnanime, — et repose toi sur Dieu de ce que tu ne peux comprendre.

« A toi de mesurer ta moisson et ta récompense. Quoi qu'il t'arrive, je te laisse un cordial : l'espérance inflnie. »

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