QUI SUIS-JE
Quand je reviens à moi-même, il me semble que je m'éveille au milieu d'un merveilleux concert. 11 est commencé, quand j'arrive pour y prendre part. Quelle est cette symphonie qui se joue sur la ten-e?
Que puis-je en savoir, moi, pauvre instrument isolé, perdu parmi tant d'innombrables créatures? Seulement, il m'en arrive parfois des retentissements qui m'assurent que c'est une marche de toutes les créatures. Vers quoiî Ah ! je puis le dire, car c'est ce que chante ce concert, au moment où j'arrive : la marche dans l'éternité de toutes les créatures vers un Dieu aussi bon qu'admirable.
Ne me demandez point d'où je viens, je ne saurais que vous répondre par ce chant d'un de nos ancêtres :
c( Existant de toute ancienneté dans les océans, depuis le jour où le premier cri s'est foit entendre.
nous avons été poussés dehors^ décomposés et simplifiés par les forces génératrices... Quand ma création fut accomplie, je ne naquis point d'un père et d'une mère... J'ai été formé par la terre dans son état ter- -restre... J'ai été marqué par la nature avant de devenir immortel... Par le sage des sages, je fus marqué dans le monde primitif, au temps où j'ai reçu l'existence... Je jouai dans la nuit... Je dormis dans l'aurore... J'ai été serpent tacheté sur la montagne; j'ai été vipère dans le lac... 11 s'est écoulé bien du temps depuis que j'étais pasteur; j'ai transmigré sur la terre avant de devenir habile dans la science; j'ai transmigré, j'ai circulé, j'ai dormi dans cent îles; dans cent, villes j'ai demeuré. »
Si vous me demandez pourquoi j'emprunte ces paroles obscures, au heu de vous répondre de moimême, c'est que sans doute je me trouve en ce moment si passionné de devenir que j'en ai oubUé mon passé. J'ai bu à la coupe des féhcités futures, et mon âme, altérée de ses vies supérieures, a perdu le souvenir de ses anciennes existences. Mais il reviendra, ce souvenir, dans une sphère où mon repos sera ma conscience. Alors, non plus avec des paroles énigmatiques, mais dans une lucidité parfaite, je vous raconterai, mon ami, ce long voyage où j'ai eu le bonheur de vous rencontrer et de vous connaître.
Maintenant tout ce que je puis, c'est pressentir. Je n'ai pour rafraîchir mon activité fiévreuse que cette espérance de pénétrer un jour les mystères de mon
existeace, et je m'abandonne pour cela à la bonté de Dieu, qui de tant d*abîmes m'a fait monter à cette vie que je puis si peu comprendre.
n y a sans doute bien longtemps que je vis, car pas un cri qui n'ait en moi son écho, pas une figure, pas un aspect qui ne trouve en moi à se réfléchir, pas une harmonie que mon esprit puisse concevoir et qui ne se lie en quelque sorte à moi, pauvre créature.
Que je regarde en arrière dans l'histoire, partout où s'étend la mémoire, je vois des honunes comme moi, et en eux je retrouve une partie de ma pensée perdue. Que j'interroge la fleur, l'oiseau, l'animal, étrangers à moi, ils me ressemblent par certaines conditions de leur existence. Que je scrute la profondeur des cieux, chaque nuit l'étoile m'envoie sa lumière, comme pour voyager avec moi de concert, m'avertissant du plus loin de l'éther visible qu'il y a, entre l'homme et ces mondes, des rapports inconnus.
Ainsi, rien qui se passe en dehors de moi qui ne fasse ou qui ne puisse faire société avec moi par une certaine sympathie que je ne puis définir.
Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans les révolutions de l'orbite où la terre roule sa sphère de créatures qui s'allument et s'éteignent, dans cette marche qui n'est la même qu'en apparence, de grands actes harmoniques s'accomplissent. Voilà tout ce que je puis dire.
De ce grand spectacle d'ensemble chaque science
est une percée, chaque réflexion un rapport saisi, chaque créature un acteur.
Mais pourquoi ces demi-lueurs qui m'attirent sans que jamais la pleine lumière se fasse î
Toutes les sciences humaines ne sont que des indices d'une plus grande science qui seule pourrait me satisfaire. Mais les nécessités de ma vie, l'infirmité de mon corps et de mon esprit, et le peu d'avancement de la société où je vis m'empêchent de l'acquérir, cette science.
Ainsi l'homme s'éveille aujourd'hui, encore inhabile à comprendre. Ses sens se fatiguent, son intelligence se perd à saisir les rapports de sd vie avec l'univers qui l'entoure et, pour lui, le fil de cette trame immense sans cesse se brise. Parfois, il croit avoir découvert la vraie lumière et bientôt il se retrouve durement déçu et rejeté dans la nuit comme un être à part. Et puis, la grande lueur le reprend et l'entraîne, de sorte que la science semble un grand mirage, devant lequel l'homme passe sans cesse de l'inquiétude à l'enthousiasme, à la négation, au désespoir.
Oh! quelle méthode, quelle base de certitude, quel principe de vérité, quelle terre ferme où mes pieds puissent s'appuyer pour m'élancer vers cet incompréhensible univers?
Quelle voix secourable viendra de nouveau consoler
celui qui veut savoir et qui ne peut savoir ; celui qui aime, celui qui travaille et qui n'arrive jamais ni à Famour, ni à Fœuvre qu'il veut atteindre; celui qui -veut fuir les religions mortes et se conserver libre des transactions menteuses?