ÉDUCATION ET I^ECTURES DE DAVID
« Jéhovali dit à Samuel : Jusqu'à quand seras-tu en ileuil sur Saul, puisque je Fai rejeté pour qu'il ne règne plus sur Israël? Emplis d'huile ta corne et va. Je t'enverrai à Jessé de Bethléem, car je me suis choisi un de ses lils pour roi.
« Samuel dit : Comment puis-je y aller? Saiil en l'apprenant me tuera.
({ Jéhovali lui dit : Tu emmèneras avec toi une jeun« vache, et tu diras : Je suis venu pour sacrifier à Jéhovah.
Tu inviteras Jessé au sacrifice. Quant à moi, je te ferai saroir ce que tu dois faire ; et tu m'oindras celui que je te dirai.
(( Samuel fit ce que Jéhovah avait dit, et vint à Bethléem. Les anciens de la ville coururent efl*rayés à sa rencontre, et on lui dit : Que ton arrivée soit pour la paix. 11 répondit : C'est pour la paix; je suis venu pour sacrifier à Jéhovah ; sançtifiez-vous et venez avec moi au sacrifice.
« li sanctifia Jessé et ses fils, et les invita au sacrifice. A leur arrivée, il regarda Éliab et dit : Certes, Toint * de Jéhovah est devant lui. Mais Jéhovah dit à Samuel : Ne fais pas attention à son visage ni à la hauteur de sa taille; car je Tai rejeté, parce que Jéhovah n'a pas égard à ce que considère l'homme, car l'homme a égard à ce qui est devant les yeux, mais Jéhovah a égard au cœur.
({ Jessé appela Abinadab et le fit passer devant Samuel qui dit : Jéhovah n'a pas choisi non plus celui-ci. Jessé fit passer Samma; mais Samuel dit : Jéhovah n'a pas choisi non plus celui-ci. Jessé fit passer ses sept fils devant Samuel qui dit à Jessé : Jéhovah n'a point choisi ceux-ci.
« Samuel dit à Jessé : Sont-ce là tous les jeunes gens?
1. Oint, en hébreu T]W12 messie , en grec xpi<^^; christ. Nous emploierons indifféremment l'un ou l'autre de ces trois mots, dont la signification est exactement la même.
L'autre répondit : Il reste encore le plus jeune ; il fait paître le troupeau. Samuel dit à Jessé : Envoie-le chercher, car nous ne nous mettrons point à table jusqu'à ce qu'il soit venu ici. — Jessé envoya et le fit venir.
« Il était roux; avec cela il avait de beaux yeux et un beau visage. Jéhovah dit : Lève-toi, oins-le, car c'est lui. Samuel prit la corne d'huile#et l'oignit au milieu de ses frères; et à dater de ce jour, l'esprit de Jéhovah saisit David. Samuel se leva et s'en alla à Rama*.
Le rang et le titre que cette cérémonie conférait au jeune ûls de Jessé n'étaient pas aussi brillants qu'on pourrait le supposer d'abord ; car rien ne ressemblait moins à un peuple que ces hordes disséminées d'Israélites qui, depuis cinq cents ans et sur la foi d'une ancienne promesse, aspiraient, sans y réussir, à entrer dans la pleine possession du petit pays de Chanaan. Le seul lien qui existât réellement entre eux, était le souvenir commun de cette promesse ; quant au Dieu qui l'avait faite à leurs ancêtres, ils avaient coutume de le tenir dans l'oubli le plus profond, tant que quelque danger pressant ne ve-
i. Samuel, liv. I, ch. xvi, v. i-13, traduction deCahen, Nous suivrons littéralement cette traduction toutes les fois que nous n'aurons pas de raisons pour la discuter et pour y substituer la nôtre. Nous traduirons toujours par leurs équivalents français les mots ni."i> Jéhovah et DmSî^ Élohim. Quant aux autres noms propres, nous leur rendrons la physionomie sous laquelle ils sont le plus connus. Dans toutes nos citations, nous nous en référerons au canon juif.
& riMMORTALITÉ
naît pas réveîlïer leur confiance en sop secours, préférablement à celui des autres Dieux du pays. Tout le liyre des Juges n*est que le fade et monotone tableau de cett^ situation vingt fois renouvelée.
Cependant ce peuple ne pouvait avoir vu sortir de son sein Fun^ des plus hautes intelligences dont Thumariîté ait à s'honorer, sans qu'il lui en restât quelques, traces. Aussi né doit -on pas s'étonner qu'il se soit trouvé, parmi les enfants d'Israël, une suite à peu près continue d'hommes plus ou moins instruits de l'idée de Moïse qui aient mis, durant ces' cinq siècles, un soin pieux à se la transmettre. Mais ce qui peut étonner, dans le texte que nous venons de placer sous les yeux du lecteur, c'est que l'un de ceux qui paraissaient avoir le mieux compris le plan du grand législateur hébreu se soit déterminé à Tacte qui y est raconté.
Si nous trouvons cette détermination de Samuel do nature à provoquer la surprise, ce n'est pas parce qu'elle est exécutée en cachette, et sous le prétexte d'un sacrifice irrégulier*; — ce n'est pae non plus parce que l'homme que nous voyons ici faire choix d'un roi est le même qui
1. La loi réprouvdit tout sacrifice fait ailleurs que devant le tabernacle : « Urt hamme quelconque de la maison d'Israël qui présentera un holocauste ou une victime, et qui ne l'amènera pas à l'entrée de la tente d'assignation pour l'exécuter à Jéhovah , cet homme sera retranché de ses peuples. {Lèvitique, ch. xvii» v. 8-9.)
en a déjà choisi et oint de sa main un autre encore vivant ; — c'est parce que le fait même de la création d'une royauté dans ce peuple est en opposition formelle avec la loi dont Samuel était le représentant. Gomment et dans quel but, après avoir longtemps opposé la plus vive résistance aux sollicitations qui le pressaient*, avaitil fini par céder, lui qui connaissait si bien sur ce point la législation de Moïse ? — C'est ce qui assurément demande explication.
Mais avant d'aborder cette explication et de chercbei' à pénétrer les intentions de Samuel à l'aide du récit de ses tentatives antérieures, il est essentiel de faire bien connaître les dispositions de la loi (min Torah) auxquelles il avait contrevenu, une première fois par l'onttion de Saiil, et une seconde par l'onction de David. Or, nous trouvons tout ce côté de la loi juive remarquablement éclairci dans les Études sur la Bible, de M. Michel
1. Voir Samuel, liv. I, ch. viii. Samuel représente aux Israélites , en termes énergiques, ce que deviendront entre les mains d'un homme les droits royaux réservés jusque-là à leur Dieu. « Si vous rejetez Jéhovah pour ne plus régner sur vous, leur dit-il, un roi prendra vos fils et vos filles, et vos champs, et vos vignobles et vos bons oliviers. î\ jdimera ce que vous aurez semé; il dîmera votre menu bétail, et vousmêmes vous serez ses esclaves...» (v. 7-9 et suiv.). Plus tard, après rélection do Saûl , il leur fait des reproches en termes non moins vifs : « Vous m'avez dit : non , nous voulons qu'un roi règne sur nous ; quoique Jéhovah votre Élohim fût votre roi... » « Reconnaissez qu'il est grand le mal que vous avez fait aux yeux de Jéhovah de demander un roi. » {Ibid,, çh. xii, v. 12-17.)
Nicolas ( Premier volume, Ancien Testament), Aussi, bien que notre opinion diffère sur d'autres points de celle de cet auteur, nous n'hésitons pas à lui emprunter ce qu'il dit à ce sujet de plus directement relatif à la question historique que nous nous proposons de traiter.
Il est bien entendu, — et il importe de ne pas ro^iblier, — que M. Nicolas expose ici , non ce qui à été réellement, mais ce qui aurait dû être si la loi de Moïse avait été observée. Il ne s'agit ici que de ce qu'on pourrait nommer Vutopie du législateur hébreu.
(i Jéhovah*, dit M. Nicolas (p. 171 et suiv., passim) , n'est pas seulement le Dieu des Hébreux, il est aussi leur roL.. 11 a choisi Israël pour son peuple. La maison de Jacob est son royaume; il régnera sur elle à perpétuité.
« C'est Jéhovah lui-même qui veille à l'exécution de la loi et qui en punit directement les violations... La loi s'étend sur les actes et les sentiments qui échappent à la justice humaine; mais ils n'échappent pas à Jéhovah qui s'en est réservé la punition.
« Ce fut une doctrine constante parmi les Hébreux que le bien et le mal reçoivent leur rétribution sur cette terre, par une dispensation pafticulière de Jéhovah qui a
1, Nous demandons à M. Nicolas la permission d'adopter ici , et dans toute la suite de cette citation, la reproduction exacte du mot
toujours les yeux fixés sur la conduite des Israélites. Cette doctrine est la conséquence immédiate de la théocratie mosaïque ^
« L'établissement d'une royauté humaine fut, je ne dis pas la violation la plus radicale du mosaïsme, mais la négation la plus directe du principe qui lui sert de base. Le législateur n'avait pas compté sur cet incident; il n'était pas entré dans son plan qu'il pût y avoir en Israël un autre roi que Jéhovah.
« Aussi cette législation si prévoyante, qui a des règlements pour les plus minces détails de la vie ordinaire, n'a pas une seule prescription relative à cette institution complètement imprévue. Il est question, il est vrai, dans le Dcuièronome^, de la possibilité future de l'établisse-
1. L'auteur dit ailleurs combien ce mot de théocratie ^ appliqué à l'ordre de choses institué ou plutôt rêvé par Moïse, le satisfait peu. En effet, si ce mot avait ici son sens ordinaire de gouvernement sacerdotal » il n'impliquerait en aucune manière que les Hébreux aient dû se croire en la présence constante de leur Dieu. C'est parce que ce Dieu était conçu comme un souverain placé en observation au-dessus de son royaume, l'embrassant -d'un regard, et surveillant de ce regard auquel rien n'échappait, tous les manquements et toutes les désobéissances , qu'une théodicée toute particulière a pris naissance dans ce peuple et a gagné plus tard ceux à qui le christianisme a inoculé ses idées.
Il nous semble que, lorsqu'il n'existe pas de dénomination pour caractériser une chose, il ne faut pas hésiter à créer cette dénomination. Nous adopterions volontiers, pour caractériser la théocratie juive, le mot élohimalchie , formé de DmSk et de m^SQ ou HDlSc » royaume ou gouvernement d'un Dieu,
2. M. Nicolas, d'accord en cela avec tous les exégètes, a établi pré-
ment de la royauté en IsraëL Mais la rédaction mémo dece passage décèle un écrivain vivant à une époque où le régime monarchique était depuis longtemps un fait accompli...
« La théocratie (entendue dans le sens tout particulier qui vient d'être défini) posée en principe, nous allons en voir découler Tensemble des institutions mosaïques.
« Jéhovah, en tant que souverain du peuple d'Israël, a un droit légitime à ses hommages. Le culte qu'il convient de lui rendre comme Dieu se confond ici avec les honneurs qu'il est ordonné de lui rendre comme roi, ou, pour mieux dire, le culte n'est que l'ensemble du cérémonial de la cour du monarque divin. Jéhovah (en tant que roi) habite au milieu de son peuple;, sa demeure est dans le sanctuaire. L'arche de l'alliance est le symbole de sa présence invisible. C'est entre les deux chérubins qui la couvrent de leurs ailes qu'il est censé résider. Dans le désert, le tabernacle est son palais; plus tai-d, quand Israël sera en possession de la terre de Chanaan, ce sera le temple*; c'est là qu'on viendra lui rendre
cédemment la date, relativement récente, de la rédaction du Deutéro^ nome, u Aucune époque, dit-il, p. 29, ne semble mieux convenir à la date de la composition de ce livre, que le moment qui vit s*accomplir la réfornie religieuse duc au roi Josias. Cependant quelques-unes de se» parties se rapportent à des temps plus récents. »
1. Nous n'avons pas besoin de dire qu'il n'y avait pas encore de
hommage comme au souverain légitime du pays...
(( La caste sacerdotale est consacrée à présenter à Jéliovah les hommages du peuple ; elle représente en un certain sens tous les chefs des familles; le législateur la substitua à tous les premiers mâles d'Israël; c'est en cette qualité qu'ils feront le sacrifice perpétuel dans la maison de Jéhovah. Les prêtres ne sont pas les ministres de Jéhovah auprès du peuple ; ils ne lui parlent pas en son nom ; ils ne sont pas chargés de lui transmettre ses ordres*... Les prêtres sont bien plutôt les mandataires du peuple auprès de Jéhovah. Ils présentent au souverain les vœux de ses fidèles sujets; ils intercèdent pour eux auprès de lui. Dans le cours ordinaire des choses, ils accomplissent pour tout le peuple et en son nom les diverses cérémonies du culte; ils forment ce qu'on pourrait appeler la cour du souverain d'Israël...
(( Ce service continuel ne dispensait cependant pas les Israélites de toute obligation de faire personnellement acte de soumission et d'hommage à leur souverain. Chaque chef de famille était tenu de se présenter dans le
temple au moment où commence notre récit. Nous ferons observer que tout ce qui a ici rapport au temple proprement dit , bien que certainement conçu dans ce sens par Moïse , n'a pu avoir un semblant d'exécution qu'à l'époque du second temple. Nous verrons pourquoi.
1. Ordres donnés une fois pour toutes, Moïse ayant cru prévoir tous les cas, si minutieux qu'ils fussent, où le peuple arfrait lieu d'en réclamer.
temple chaque année aux trois fêtes solennelles... Le présent qu'il apportait à Jéhovah était tout à* fait analogue à ces redevances que, dans le système féodal, le vassal offrait au suzerain duquel il tenait sa terre.
« En comparant les rapports de l'Israélite et de Jéhovah à ceux d'un vassal et de son suzerain, on a une idée parfaitement exacte de la théocratie mosaïque. Comme le suzerain féodal, le Dieu d'Israël est à la fois le maître du sol et des personnes. Quelques-unes des lois les plus importantes du mosaïsme ne sont que des conséquences de ce principe fondamental.
« La terre de Chanaan.où le peuple va habiter, appartient en propre à Jéhovah : « A moi est la terre S » dit-il à Moïse. Il en concède la possession à la famille de Jacob. Chaque membre de cette famille en reçoit une part qui est, pour lui et ses descendants, une sorte de fief héréditaire?!, relevant uniquement de Jéhovah. Il doit la cultiver et faire hommage des fruits qu'il en retire à celui de qui il la tient. Mais il ne peut en disposer puisqu'il n'en est que le possesseur feudataire. Le législateur a pris
1 . Ce passage nous fournit l'occasion de faire observer que le mot y^i^ (terre, pays), a généralement dans la Bible le sens restreint que nous lui voyons ici. On entend toujours, par exemple, par les extrémités de la terre, l'Egypte, TArabie, la Mésopotamie, etc., c'est-à-dire tous les pays qui avoisinaieiit la Judée. En beaucoup de cas cependant , les traductions laissent supposer que ce mot désigne la planète entière ; le plus souvent alors le sens du texte est par cela seul complètement altéré.
soin lui-même d'en indiquer la raison en mettant dans la bouche de Jéhovah ces paroles : « La terre ix')^) ne « sera pas vendue absolument, car la terre est à mol, et « vous êtes étrangers et habitant chez moiK
'( Il devait en être des pei'sonnes comme des biens immeubles. Elles étaient, aussi bien que la terre, la propriété de Jéhovah, en tant que roi d'Israël. La même loi qui régissait celle-ci régissait aussi celle-là. L'Israélite ne pouvait pas plus aliéner à jamais sa liberté que son héritage; l'un et Tautre appartiennent également au souverain...
« C'est, enfin, parce que le peuple d'Israël était le. royaume de son Dieu et lui appartenait en propre , qu'il ne devait rien y avoir d'impur au milieu de lui... »
La phrase par laquelle nous terminons à dessein cette longue citation, suffit pour indiquer au lecteur par quel lien l'hygiène physique et morale, prescrite par Moïse, se rattache, comme tout le reste de sa législation, au principe qui distingue radicalement cette théocratie de toutes les autres.
L'idée d'un Roi toujours présent, soit dans un sanctuaire extérieurement visible à tous, soit dans la région
i. 11 faut bien remarquer cette qualification d'étrangers, qui plus tard, dans la conception d'un nouveau royaume de Jéhovah gouverné par son messie, fut considérée comme devant cesser pour faire place à celle de frères et cohéritiers de ce messie.
(lu ciel placée au zénith de la Judée , fournit incontestablement un moyen très-puissant pour déterminer les sujets de ce roi à adopter un genre de vie prévu par le législateur, du moment que tous les faits humains sont d'avance classés en deux catégories ti'ès-nettes : dans Tune de ces catégories figure, sous la désignation générale de pur, tout ce qui flatte Tceil ouvert du souverain et attire sa faveur, manifestée par le don d'une longue vie; dans l'autre, figure, sous la désignation d'impur, tout ce qui lui déplaît et attire sa colère, manifestée par des châtiments immédiats ou de lentes et cruelles maladies.
Ce qui frappe à première vue dans un tel principe de morale, c'est qu'il est directement emprunté aux procédés ordinaires de la domestication. Il paraît d'autant plus opposé par cela même à l'introduction, au sein de la conscience humaine, de toute lumière directe, de toute vitalité propre, de tout mouvement spontané et libre, de toute condition intrinsèque de développement. Ce qui excuse Moïse, c'est l'état de dégradation profontje duquel il avait à tirer son peuple ; et il est clair qu'il ne manquait à sa législation qu'une issue, une voie ouverte au progrès, pour que, du point où celte législation aurait amené les premières générations façonnées par elle, la marche en avant eût pu devenir plus facile; mais cette voie manquait si bien que, longtemps après, les conti-
iiuateurs de son œuvre se virent contraints de supposer -qu'il avait à dessein légué à l'avenir des énigmes dont Jéhovah lui avait livré le secret, avec ordre de ne le Iransmettre qu'à Josué.
Cette prétendue tradition est en contradiction formelle avec le principe fondamental de toute la législation mosaïque. En effet, par ce principe même, par la nature <ie l'autorité monarchique, toujours présente mais toujours muette, qu'il instituait. Moïse avait été obligé de tout prévoir et de clore la longue liste de ses ordonnances par ce mot : « Vous n'y ajouterez ni n'en retrancherez rien. » — Encore s'il avait isolé ses préceptes d'hygiène morale de ses préceptes d'hygiène physique, de façon que la conscience individuelle, trouvant réuni tout ce qui la concernait en une suite de dispositions spéciales, eût pu elle-même, avec quelque effort, arriver à établir dans le bien et dans le mal des distinctions et des degrés! Mais non; — comme tout son édifice politique, économique, médical et moral reposait sur une base unique, et qu'il ne voulait pas que, lui parti, la solidité générale pût être compromise par la prédominance de telles ou telles de ses prescriptions, il les avait toutes présentées sur la même ligne, avec la même sanction {ego Dominus!) et dans le pêle-mêle le plus caractéristique. C'est ainsi qu'on trouve réunis dans le môme verset {Lèvitique, ch. xix, v. 3) ces deux préceptes:
« Vous craindrez votre père et votre mère» — el «vous observerez mes sabbats, » et que, à la suite du verset où il esl dit : « Aime ton procbain comme toi-môme, » en vient immédiatement après un autre qui prescrit ceci : (i Tu n'accoupleras pas ton bdtail bigarré. » {Lcvitique, ch. XIX, V. 18 et 19.)
Faut-il pour cela marcliander à Moïse Fadmiration qu'il inspire à tous ceux qui ont compris et mes ii*é les dimensions de son rêve? Non certes! car, si jamais âme a été embrasée d*un amour aussi ardent que i*aisonné pour un peuple, c'est assurément celle du grand législateur hébreu.
Moïse a de plus un tilre direct et impéiissable à notre reconnaissance :
11 ne se pouvait pas que les formes et la sanction, qui distinguent^éminemmçnt son système législatif, n'eussent pour effet en quelque sorle mécanique l'inoculation de certaines habitudes toutes particulières; et ces habitudes ont dû s'enraciner au sein de ce peuple assez profondément pour y acquérir la puissance d'une seconde nature et y engendrer les senliments correspondants. Or, parmi ces sentiments, il en est un qui, introduit sous la forme chrétienne dans le grand courant de la civilisation indoeuropéenne, a suffi à lui seul pour atténuer et compenser la grave atteinte portée en même temps à la liberté de penser ; c'est le sentiment de Vvgaliic fraternelle parmi
les hommes. C'est donc à Moïse que revient tout Tbonneur d'avoir préparé Tune des bases de Tordre social futur.
Cette digression indispensable nous permet de ne pas insister davantage sur ce que nous pourrions maintenant nommer l'illégalité de la détermination prise par Samuel; cherchons donc à en pénétrer les motifs.
De tous les hommes, plus ou moins adoptés par l'ensemble des douze tribus, qui s'étaient transmis le titre mal défini de juge, Samuel était le seul qui eût dû, non à des succès militaires mais à son habileté et à sa connaissance de la loi, un prestige étendu et une autorité réelle. Nous lisons au ch. x du premier des deux livres qui portent son nom dans le canon juif (premier livre des Rois dans le canon chrétien), qu'il avait essayé de fonder un collège de p^^ophètes ou d'orateurs populaires. Il formait sans doute ces jeunes Israélites à l'improvisation et à cette sorte d'exaltation, tantôt lyrique, tantôt seulement sauvage et désordonnée, qui inspire aux foules un respect mêlé de terreur superslilicusé. Seul dépositaire des textes sacrés, il nourrissait leur esprit de lectures; et il est fort permis de croire qu'il s'était proposé de se servir d'eux pour organiser des prédications analogues à celles qui se produisirent spontanément plus tard. Faire retentir à la fois sur tous les points du terri-
toire ces voix inspirées et unanimes, n'était-ce pas le moyen le mieux choisi pour raviver la foi presque éteinte d'Israël et tenter enfin l'inauguration pratique de ce royaume de Jéhovah, construit en théorie depuis cinq cents ans?
Brusquement arrêté dans ses- projets par la demande irraisonnée d'un roi humain , il put croire que le choix de Saùl, le naïf et simple chercheur d'ânesses {Samuel, liv. 1, ch. ix), assurerait le triomphe de ses idées par une sorte de démonstration par l'absurde de la folie d'une telle réclamation. Mais l'événement avait complètement trompé ses prévisions. Contrairement à toutes les vraisemblances, Saûl, ce pauvre roi dont il est dit {Ibld., ch. xiif, V. 1), selon le sens adopté par la Vulgate et confirmé par le commentateur Raschi, « qu'il était comme un enfant d'un an lorsqu'il commença à régner, » s'était conquis l'affection du peuple par ses habitudes modestes et ses mœurs débonnaires dont il savait sortir au besoin pour déployer une vraie bravoure.
Que ce mécompte ait causé à Samuel une irritation profoncle ou tout au moins un très-vif dépit, c'est ce qu'on ne saurait révoquer en doute. Mais que, laissant de côté tous ses projets, et cédant simplement au mécliant désir de se venger du roi qui échappait à son joug, il ait fait tout à coup bon marché de ses scrupules et prêté les mains à la ruine assurée du plan de Moïse»
c'est ce qui nous semble bien difficile à admettre. A quelque point de vue qu'on se place , l'onction d'un second roi est un fait qu'il n'est point aisé d'expliquer. Il est si contraire, en apparence, à la logique imposée à Samuel, qu'on est tenté, après mûr examen, de dépasser la mesure ordinaire des prévisions humaines, en attribuant au vieux juge un plan des plus complexes. Que ce plan se soit réellement dessiné dans son imagination, et qu'il l'ait communiqué à son jeune protégé, c'est ce qui importe fort peu à la suite de notre récit ; mais comme cet aperçu est cependant de nature à y jeter quelque lumière , nous ne craignons pas de l'exposer ici , tel que nous le comprenons.
Si notre hypothèse est vraie, Samuel aurait été amené, par le sentiment du peuple et par la preuve résultant d'une expérience heureuse, à croire qu'une royauté humaine , dans certaines conditions aperçues par lui , n'était pas une chimère impraticable en Israël, et que, tout au moins, Jéhovah en tolérerait l'essai. Dès lors, il aurait regretté d'avoir si inconsidérément donné à son peuple un roi recommandé à son choix par son incapacité même; — et le meilleur indice du genre tout pailiculier de considérations qui dirigea son second choix c'est qu'il ne semble pas s'être arrêté un seul instant à l'idée de donner l'onction à l'un de ses fils. 11 ne pouvait en effet espérer pour eux (Voir Samuel, liv. I, ch. viii, v. 3)
les faveurs signalées qui devraient manifester Tadhésion de Jéhovah à son nouveau plan.
Bien qu'il habitât la montagne d'Éphraïm, il faut remarquer que sa famille était originaire de Bethléem *, et que par conséquent des liens de parenté ou d'affection pouvaient Tunir à la famille de Jessé. Plus est solennelle et théâtrale la manière dont le passage de la Bible, cité plus haut, nous présente le récit de l'onction^ de David, moins nous devons douter que le vieux juge ne connût à fond riiomme qu'il venait de choisir, et dont la jeunesse n'avait pu manquer de donner déjà des gages de ce qu'il devait être plus tard^. En suscitant un tel rival
1. Suph ou Tsouph, ancêtre de Samuel, était Éphratite, c'eXt-àdire d'fephrata, nom ancien de Bethléem. {Samtiel, liv. I, ch. i", v. 4.)
2. Nous ne possédons qu*un mot capable de nous renseigner sur la première jeunesse de David; mais il est net, formel et caractéristique. Personne n'était d'ailleurs en meilleure situation pour bien connaître David, que celui par qui ce mot fut dit, car c'était son frère, a Je connais, lui dit celui-ci (Samuel, liv. I, ch. xvii, v. 28), TJJT•J""n^5 ^^" orgueil (le mot 1*77 a beaucoup de significations qui toutes impliquent une personnalité impérieuse et capable de tout pour arriver à ses fins), Tty^h VI riNI ^t ton mauvais cœur. »
Nous devons dire que nous n'avons bien pénétré le fond de cette nature que le jour où , en tenant compte de la différence des temps, des lieux et des mœurs, notre esprit a été amené, comme malgré lui, à former un rapprochement entre le fondateur de la petite monarchie juive et notre roi français Louis XI. Ce rapprochement peut paraître étrange, et rien ne semble d'abord faire prévoir les indications utiles qu'ilest possible d'en tirer; ces indications sont cependant on ne peut plus exactes et frappantes; et nous nous en sommes assuré par tant de contrôles spéciaux et en nous plaçant à tant de points de vue divers ,
au candide Saûl, il était en droit de penser que, dans le cas où Jéhovah continuerait à se montrer favorable à rétablissement d'une autre royauté que la sienne en Israël, le brillant avenir politique rêvé par Moïse pour son peuple pourrait encore se concilier avec un régime si différent en apparence de celui qu'il avait voulu instituer. Mais à quelles conditions et en vertu de quelle modification y avait-il chance d'obtenir le résultat voulu? c'est ce qu'il importe de bien comprendre, car, si cette combinaison ne naquit pas immédiatement dans le cerveau de Samuel, elle était en quelque sorte enfermée en germe dans la situation même.
Tout le système de Moïse était, comme nous l'avons vu, groupé autour de cette idée principale : un roi divin, — c'est-à-dire immortel et toujours présent, — seul possesseur du sol et des personnes; et l'ensemble entier du système était si bien lié dans toutes ses parties qu'il paraii^ sait impossible d'y rester fidèle en y introduisant des rôles et des ageiits nouveaux. Il y avait cependant peutêtre un moyen, mais un moyen unique, de créer en Israël une autorité politique viable, sans altérer trop profondément le principe logique de cette autorité ; il y
qu'en rabsence de documents précis sur la jeunesse de David , nous n'hésitons pas à renvoyer le lecteur à l'histoire de celle de Louis XI , certain que nous sommes qu'aucune lecture n'est plus capable que cellelà de le préparer à la curieuse étude que nous allons faire avec lui.
ii LIMMORTALITÉ
avait peuW'lre un titi-e sous lequel il serait permis à un roi humain de succéder à Jéhovah; mais ce titre, don gratuit de la grâce divine S ne pouvait être obtenu que de Jéhovah lui-même ; c'était le titre d' héritier. En d'autres termes, si ce royaume d\inDieu pouvait passer aux mains d'un homme , ce n'était que sous une seule forme, sous la forme de Vhiritage. (11 n'est pas inutile d'observer ici que l'un des mots hébreux qui expriment l'héritage, ou la possession par legs , est le mot r.ûi^ ou nr^îi^ lérouscha.)
La difficulté théorique écartée , i-estait la difficulté pratique : la popularité dont jouissait Saûl ne permettait pas à Samuel de le contrecarrer en face et de le déposséder avec trop d'éclat, même au nom de Jéhovah. 11 fallait donc user de ruse, et sur ce point nul ne pouvait en remontrer au jeune fils de Jessé. Ses instructions données et la cérémonie de Fonction accomplie, Samuel n'avait donc plus qu'à prépai-er l'entrée en scène de son intelligent protégé et ensuite à le laisser agir.
Afin de ne point perdre de vue les instructions que nous supposons avoir été données à David, il est bon de les résumer en quelques mots ; elles devaient se réduire à deux points :' arriver le plus tôt possible à supplanter Saûl dans l'opinion populaire ; et obtenir, par la prière
1. Nous n'avons pas besoin de faire observer que nous touchons ici en passant à Torigine même du dboit divi\.
•et la recherche assidue de ce qui était le plus propre à plaire à Jéliovah, assez de gages de sa faveur pour être autorisé à se prévaloir d'une sorte de testament (nxnXï ^laOvîV/) * ), équivalant à l'investiture des droits nécessaires à l'exercice de la royauté.
Ce dernier point, que nous verrons bientôt se des- -siner de plus en plus nettement dans la pensée de David, avait besoin d'être^ exposé dès le début de cette élude; €ar c'est de lui que dépend principalement la claire intelligence de toute cette histoire ^,
Nous venons de faire entendre qu'aucun Israélite <le ce temps n'était aussi bien doué que David pour
i. Le verbe ni2f dont le sens est fixé {Genèse, ch. xux , v. 29 et 33, ■et cil. L, V. 16), est celui dont David se servira constamment pour exprimer ses droits au trône. Nous aurons soin de le faire remarquer au lecteur dans l'occasion. L'hébreu moderne a adopté pour exprimer testament le mot nsl2f.
Est-ce d'instinct ou de parti pris que ridée de testament StaÔYJxYi a été substituée par les Septante à Tancienne idée d'alHance? Quoi qu'il en soit, aucun autre mot ne pouvait, avec les qualificatifs ancien et nouveau, caractériser plus exactement la conception grefl'ée à ce moment sur la conception mosaïque.
2. L'étude approfondie de tous les personnages qui figurent dans •cette histoire nous autorise pleinement, devant noui>-mômc, à leur prêter ces prévisions qui pourront d'abord ne pas paraître sufllsamment justifiées. Mais, à supposer que ces prévisions n'aient pas existé, la suite des événements reste la môme et n'en exige pas moins, pour Otre explicable, la naissance successive des rêves que nous supposons introduits spontanément dans le cerveau de Samuel par une série de conséquence, appliquées à l'idée de Moïse modifiée.
24 L'IiMMORTALlTÉ
arriver successivement aux deux buts qui lui étaient proposés. La suite de cette étude justifiera notre dire à regard de ses dispositions naturelles , en nous les montrant à Tœuvre. Quant à l'éducation qu'il avait pu recevoir, il est nécessaire de nous y arrêter un peu.
La pratique du lévirat (mariage de la veuve avecle plus proche parent du défunt) observée par Faïeul paternel de David, pratique antérieure à Moïse, nous montre que si cette famille avait pu, par indifférence ou par oubli, contrevenir à un ordre formel du législateur en introduisant une Moabite dans son sein * , elle était au contraire fidèlement attachée aux plus anciennes coutumes de ses pères. Cette indication nous amène à une observation essentielle : c'est que, pour cette famille comme pour la plupart sans doute de celles de cette époque, il ne devait y avoir qu'un monument écrit qui pût servir, — grâce à la multiplication probable des exemplaires, — à la transmission des idées d'une génération à l'autre et à l'enseignement domestique. C'était la collection des récits de diverses mains, qui, retouchés et coordonnés plus tard, ont, sous le nom de premier livre (Genèse), été réunis, ainsi que le cinquième (Deutéronome), aux écrits
1. L'aîeulc de David était la Moabite Ruth, que Booz avait épousée *au mépris de la défense qui interdisait à jamais toute alliance avec la race incestueuse de la fille ainée de Loth.
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plus particulièrement attribuables à Moïse, pour former le Pentateuque actuel ^
Tout s'accorde à prouver que, depuis l'entrée en Chanaan, les écrits de Moïse, connus sans doute des seuls cohénim (prêtres), n'avaient pas circulé de main en main. Il nous parait on ne peut plus certain, — et nous en produirons plus loin la preuve historique, — que ces écrits de Moïse étaient alors consignés dans un seul manuscrit dont VExode, le Lèviîique et les Nombres nous présentent, encore aujourd'hui, l'ancien contenu plus ou moins modifié par Esdras. Le verset 16 du chapitre xxv de VExode nous informe que ce manuscrit devait être renfermé dans la caisse du tabernacle, en qualité de témoignage. Il avait donc dû, pendant les cinq siècles écoulés depuis sa rédaction, suivre l'arche dans toutes ses vicissitudes et ses changements de lieu ; et, au moment où commence notre récit, il devait être, avec la caisse qui le contenait, dans la maison d'Abinadabà Kiriath-yarim. (V. Samuel, liv. I, ch. iv, v, vi et vu.)
Ce n'était évidemment pas dans ce code des lois mosaïques qu'avaient été pris les éléments de l'éducation du jeune pâtre de Bethléem ; et tout ce qu'on lui avait
i. Nous supposons connus les résultats acquis par l'exégèse scientifique qui nous autorisent à adopter ce point de vue-, et les travaux relatifs à ce sujet sont maintenant trop répandus, môme en France, pour que nous nous croyions obligé d'apporter nous-même nos preuves.
enseigné n'availpii (Hre puisé que clans la collection des . récils antérieurs à Moïse dont nous avons parlé plus hauL Les esprits de la trempe du sien sont avides de connaître et d'approfondir tout ce dont ils peuvent tirer paiti ; si donc, comme il est permis de le croire, il avait à sa disposition un des rouleaux sacrés que §e disputaient les familles fidèles, il n'est pas douteux qu'il avait dû se nourrir assidûment de cette lecture. Les confidences de Samuel, immédiatement saisies et peut-être devancées par sa conception rapide, attachaient pour lui un nouvel attrait à ces documents, car il v trouvait les meilleurs modèles à suivre pour obtenir de son Élohim les hautes faveurs dont il allait avoir besoin. Et, chose ))ien faite pour l'encourager dans cette étude, il n'avait pas de peine à se reconnaître dans la plupart des traits qui caractérisaient les anciens favoris de Jcliovah ^
1. Ceci n'est point particulier à cette histoire. On peut remarquer dans toutes, que les Dieux ne sont jamais entrés en communications directes qu'avec dc.=* hommes supérieurs par leur hahilcté à leurs contemporains.
Nous avons ici, à propos des mots Élohim et Jéhovah, une observation générale à faire. 1a*s exégètes CAstruc, Eichhorn , de Wettc, etc.), ont bâti de laborieux systèmes jsur la distinction à établir entre ces deux mots, alternativement et quelquefois simultanément employés dans les livrrts hébreux. M. Kwald nous semble faire assez peu de cas de toutes ces distinctions, et nous nous rangeons à son avis. — Certes, les investigations de l'exégèse ont rendu un très-grand service en montrant à combien de mains et d'époques diverses il convient d'attribuer la rédaction des fragments juxtaposés qui composent la torali hébraïque. Mais
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Nous pouvons aisément nous représenter le jeune pâtre, déjà oint par Samuel et occupé, en attendant l'occasion de se montrer, à relire les passages qu'il avait le plus d'intérêt à commenter et à retenir.
Des trois ancêtres communs à toute sa race, le plus rapproché de lui par le temps et aussi par la conformité des penchants et des dons naturels était le rusé Jacob.
Vhistoire des faits, sous peine de se fausser, ne doit pas s'exagérer l'importance et subir aveuglément le joug des distinctions philologiques. Or, sur ce point, une seule chose importe à l'histoire et ressort d'ailleurs avec la dernière évidence tl'une lecture tant soit peu attentive du texte hébreu, c'est que le mot DmSn (Élohim), fréquemment précédé' de Tarticle n (le) et se prêtant à toutes les constructions pronominales, est tout simplement un nom commun pris dans le sens mythologique que nous donnons, dans l'histoire générale, au mot dieu. Ce mot, à terminaison plurielle , exprima d'abord toutes les puissances visibles et invi- ■siblcg, puis fut peu à peu employé comme singulier, pour désigner le protecteur plus ou moins mystérieux de tel ou tel peuple. L'Élohim d'Israël a pris, sous l'inspiration de Moïse, le nom de Jéhovah (niH^); et ce dernier nom, de formation relativement récente, et d'ailleurs trèssavamment construit, a été introduit plus tard dans quelques-uns des documents antérieurs remaniés, à la place ou à côté du nom primitif.
Quant à la distinction réelle qu'il y a à faire entre les deux tendances, beaucoup moins raisonnées qu'on ne le croit, que l'on a nommées Élohisme et Jéhovisme, nous nous bornerons à dire ici qu'à nos jeux le véritable chef de la réaction élohiste n'est autro que David. Si les plus ardents jéhovistes lui ont plus tard prodigué leurs éloges, c'est •que, sous ce point de vue particulier, ils ont été les premières dupes de riUusion qui entoure encore aujourd'hui d'une auréole sainte le célèbre auteur des Psaumes , beaucoup plus étudié jusqu'ici dans ses écrits que dans ses actes. Nous montrerons dans la suite de ce récit que les deux nuances vraiment distinctes à discerner dans l'orthodoxie juive sont lo mosatsme et le davidisme.
Dès longtemps il avait dû se rendre familiers tous les traits de cette instructive figure. Quelle persistance obstinée il fallait mettre dans les luttes engagées avec Jéliovali, pour obtenir ce qu'on désirait de lui ; — à quelles louanges il était sensible, et quelles conditions il convenait parfois de lui imposer ^ ; — sur tout cela , David trouvait amplement à se renseigner dans cette histoire. Une chose devait lui paraître avant tout enviable, car c'était d'elle apparemment que venaient les inspirations heureuses et le succès qui les suivait : cette faveur suprême qui contenait toutes les autres, c'était la prédestination. Déjà sans doute David aimait à se dire que peutêtre il en avait été gratifié lui-même à son insu. Que n'en était-il sûr! Que ne pouvait-il compter, comme Jacob, sur ce bonheur qui restait fidèle à ceux que Jéhovah avait choisis dès le sein de leur mère !
Avant la naissance des deux filsd'lsaac, Jéhovah avait aimé Jacob et haï Esau; il avait dit à Rébecca: « Deux peuples sont dans ton ventre, et de les entrailles se sé-
1. a Si Jéhovah est avec moi, avait dit Jacob (Genèse, ch. xxviii, V. 20), et qu'il me garde dans le voyage que je fais , qu'il me donne du pain à manger et des habits pour me vôtir... Jéhovah sera mon Dieu. »
Observons, une fois pour toutes, l'animadvertance du compilateur qui a donné au Pentateuque sa forme actuelle. En intercalant le nom de Jéhovah dans les récits si divers dont il a composé la Genèse, il oublie que Moïse a fait dire à Jéhovah lui-même {Exode, ch. vi, v. 3) : c( Je ne me suis montré à Abraham , à Isaac et à Jacob que comme El- Schadaî, mais ils ne m'ont pas connu sous mon nom de Jéhovah. »
pareront deux nations; Tune de ces nations plus forte que Fautre ; le plus grand servira le moindre. » {Genèse, ch. XXV, V. 23.) L'effet fatal de cette double sentence avait été marqué à chaque pas, dans la vie des deux frères, par les succès de Tun et les disgrâces de l'autre. David devait surtout remarquer cette ingénieuse supercherie :
« Jacob vint vers son père et dit : Mon père. Celui-ci dit : Me voici, qui es-tu, mon fils? Jacob dit à son père :
Je suis Ésaû ton aîné; j'ai fait comme tu m'as dit; lève-
* toi, assieds-toi et mange de mon gibier, pour que ton
âme me bénisse. » (Ce prétendu gibier c'étaient deux
chevreaux tués par Jacob dans la bergerie.) <( Isaac dit
à son fils : Comme tu as été vite à en trouver ! — l'autre
répondit : Jéhovah, ton Élohim, m'en a fait rencontrer.
(( Isaac dit à Jacob : Approche donc, que je te tâte, pour voir si tu es mon fils Ésaù ou non. Jacob s'approcha de son père Isaac qui le tâta et dit : Cette voix est la voix de Jacob, mais ces mains sont les mains d'Esau. » ( Elles étaient couvertes à dessein de la peau des chevreaux.) « Ainsi, il ne le reconnut pas, car ses mains étaient velues comme celles de son frère Ésaû. Et il le bénit, mais après avoir dit encore : Es-tu bien mon ûls Ésaû? Jacob dit: Je le suis. »
La bénédiction donnée, Esaû rentrait, rapportant le produit de sa chasse; il découvrait la fraude et s'écriait:
(( L*a-t-on donc appelé Jacob parce qu'il m'a déjà supplanté deux fois? Il m'a pris mon droit d'aînesse, et maintenant il vient de prendre ma béncdiclion. No m'as-lu pas réservé de bénédiction, mon père? Isaac répondit et dit à Ésaii : L'ayant institué ton seigneuj-, lui ayant donné tous ses frères pour«serviteurs, l'ayanl pounu de blé et de vin, \a donc, mon fils, que puis-je faire pour toi ? »
Le pei^onnage qui devait surtout attirer l'attention du jeune lecteur était cet Abrabam dont le mérite avait déterminé l'Élobim du ciel à former avec lui l'alliance indissoluble qui, après buit siècles d'attente, allait peutêtre enfin produire d'éclatants efl'ets.
De Harane où était mort son père, Abrabam — ou plutôt Abram — était venu dresser ses tentes dans le pays de Cbanaan; mais, peu de temps après, une famine l'avait obligé de passer en Egypte. — Loi-squ'il fut près d'y arriver {Genèse, cb. xii, v. 11), « il dit à sa femme Saraï : Je sais que tu es une femme de belle apparence. II arrivera que lorsque les Égyptiens te verront, ils diront: Celte femme esta cet bomme-là. — Ils me tueront, et toi ils te laisseront vivre. — Dis plutùt que tu es ma sœur, afin qu'on me traite bien à cause de toi, et qu'à cause de toi aussi on me laisse en vie.
« Abram étant arrivé en Egypte, les Égyptiens regar-
dèrent la femme parce qu'elle était Irès-bclle. Les grands de la maison de Pharaon la virent aussi et la louèreni devant Pharaon. La femme fut transpoitée dans la maison de Pharaon.
(( On fit du bien à Abram ù cause d'elle; et il reçut des brebis, du gros bétail, des ânes, des esclaves, des seiTantes, des ânesses et des chameaux.
« Après cela Jéhovah affligea Pharaon et sa maison de grandes plaies pour le fait de Saraï, femme d' Abram. Pharaon fit appeler Abram et lui dit: Quelle chose as-tu faite? Pourquoi ne m'as-tu pas dit: C'est ma femme? Pourquoi as-tu dit: C'est ma sœur? C'est pour cela que moi je l'avais prise pour femme. Maintenant que c'est ta femme, emmène-la et va-t'en.
«Pharaon lui assigna des hommes; ils l'escortèrent lui, sa femme et tout ce qui était à lui. Abram remonta de l'Egypte... 11 était très-riche en bétail, en argent et en or. »
Venait ensuite la scène capitale de ce récit ; et, pour s'en faire une idée, David n'avait qu'à gravir les hauteurs qui dominent Bethléem. De là son regard pouvait embrasser presque tout le territoire promis à son ancêtre. Jusque-là la promesse n'avait été que bien incomplètement tenue. Était-ce sur sa tète enfin qu'elle allait recevoir sa pleine exécution ?
«Lève les yeux, avait dit Jéhovah à Abram [Genèse,
cil. XIII, V. U), et regarde de l'endroit où tu es, vers le nord, le midi, le levant et le couchant. Tout le pays que lu vois Je le donnerai à toi et à ta postérité pour toujours. Je rendrai ta postérité comme la poussière de la terre. Que si quelqu'un peut compter la poussière de la. terre, il pourra aussi compter ta postérité. Lève-toi, parcours le pays en long et en large, car c'est à loi que je lé donnerai *. ))
Qu'avait fait Abram après cela/ — Il s'était établi « dans le bocage de Mambré 'qui est près iVHébron, et y avait bâti un autel à Jéhovah. » On peut croire que dès ce moment David arrêta dans son esprit que, sa royauté une fois reconnue, il en établirait le siégea Hébron, afin de se poser en successeur immédiat et en héritier direct de la possession promise. Nous le verrons aussi, à rexemple d'Abraham, mais contrairement aux prescriptions de Moïse, y élever un autel à son Dieu.
1. Peut-ôtrc, pour se confirmer dans ses espérances, David, devançant les commentateurs futurs, faisait-il déjà, à propos de ce passage ,
— fondement unique de tout V Ancien et de tout le Nouveau Testament,
— l'observation que devait faire plus tard le premier martyr Etienne, et qui devait aussi , sous diverses formes , ôtre prise en grande considération par Tapôtre Paul. « Jéhovah, dit Etienne (Actes des Apôtres, ch. vu, V. 5), ne donna aucun héritage à Abraham, non pas même où poser le pied, mais il lui promit de lui en donner la possession, et à sa postérité après lui , lorsqu*il n'avait encore point de fils. » Tant que la promesse n'était pas tenue , le fils en qui elle devait se réaliser devait être considéré comme ne s'étant pas encore manifesté , et David avait bien pu se dire dès lors : Est-ce moi qui serai ce fils?
Non content de cette première promesse, Jéhovah avait voulu s'engager plus étroitement encore en la renouvelant sous la forme d'une alliance. Et Abraham luimême, s'il se fût proposé de s'entourer du plus redoutable prestige, n'eût pas formulé cette alliance en termes plus favorables à ses projets *. Il s'agissait cette fois d'un héritage perpétuel^. — Serait-ce donc du moment où David en serait le titulaire que la concession retardée jusque-là acquerrait la perpétuité ?
« L'Élohim lui adressa ces paroles: C'est moi; mon alliance est avec toi, tu seras le père d'une multitude de nations... On ne f appellera plus Abram, ton nom sera Abraham... J'établirai mon alliance entre moi et toi et tes descendants après toi, pour leurs générations une alliance perpétuelle... Je te donnerai et je donnerai à tes descendants après toi le pays de ton séjour, tout le pays de Chanaan, un héritage perpétuel... »
Une seule condition avait été imposée (et qui aurait dit à David qu'un jour il y aurait intérêt à remarquer que la condition n'avait été imposée qu'après l'alliance
1. En pays sémite , un cheik qui se déclarerait, même aujourd'hui, investi de par ÂlIah de la possession d'un territoire , serait à peu près sûr du succès. On peut se demander d'ailleurs si Moïse trouva cette tradition existante, ou si c'est aussi à lui qu'est dû ce solide pivot de tout son système.
2. Le mot « héritage, » reflet des idées davidiques, est sans doute d'introduction plus récente.
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faite !) : « Vous circoncirez chaque mâle, » avait dit Jéhoyah {Ibid. ch. xvn * ).
Ce qui explique le dédain des Israélites pour les dieux des autres nations, c'est que, dès ces temps reculés, ils attribuaient au leur et à lui seul (depuis que Tidée collective, attachée d'abord au mot Élohim, s'était définitivement unifiée dans celui de Jéhovah) la création du ciel, de la terre, et de tous leurs habitants. En ce qui tou-
1. Voici encore une question bien douteuse : la circoncision est-eHe d'institution abrahamique ou mosaïque? Ce qu'il y a de certain,c'est qu'elle ne fut pas pratiquée pendant tout le temps que dura le séjour dans le désert {Josué, ch.v, V. 5); et ce qui prouverait ( malgré l'assertion du y. 4), qu'elle ne l'était pas auparavant parmi les Hébreux , c'est le mot de Jéhovah relaté au v. 9 : « J'ai fait tomber aujourd'hui de dessus vous la honte de l'Egypte, » mot qui ne peut s'entendre que de la supériorité que la circoncision donnait jusqu'alors aux Égyptiens qui la pratiquaient , sur les Hébreux qui. ne la pratiquaient pas. — On reconnaît là l'habileté de Moïse, qui avait recommandé à Josué d'accomplir cette formalité sur le peuple en masse , dès son premier pas ( aussitôt après le passage du Jourdain ) sur cette terre de Chanaan , dont chaque possesseur futur, d'après les termes donnés à l'ancienne alliance, portait dès lors imprimés sur lui-même ses titres de propriété.
Quoi qu'il en soit, le latin est de rigueur pour exprimer les détails mis ici dans la bouche de Jéhovah ; nous ne les reproduisons d'ailleurs 'que parce qu'il nous sera impossible de ne pas y revenir dans notre troisième partie,
« Circumcidetis carnem praeputii vestri , ut sit signum fœderis inter me et vos... Ëritque pactum meum in carne vestrà in fœdus œternum. Masculus cujus prœputii caro circumcisa non fuerit, delebitur anima illa. . . » Il importe à l'éclaircissement du sujet que nous traitons de remarquer dès à présent que ces mots : anima, ^ux^i 12)53 (néphesch),
que nous traduisons par âme, ne veulent jamais dire qu'une chose : le principe matériel de la vie.
chait cette création même, le jeune David pouvait éprouver quelque embarras à se la représenter nettement; car, s'il avait entre ses mains tous les documents que la Genèse nous présente aujourd'hui réunis et simulant une suite d'événements, il devait trouver entre eux de notables différences. A en juger par le brillant parti qu'il en sut tirer plus tard pour chanter les louanges de Jéhovah, il dut s'arrêter silrtout au récit que contient le premier chapitre actuel. A quelque distance que soit cette donnée naïve des imposantes conditions de temps et d'espace dans lesquelles se déroule le monde réel , le genre de poésie anthropomorphique qui lui est propre n'est cependant pas dénué d'éclat ni même d'une certaine grandeur. La scène est bien étroite, il est vrai, et le tout est bien enfantin; les mouvements supposés font sourire ; mais par cela même que tout cela est on ne peut plus limité et circonscrit, l'imagination exaltée peut aisément se représenter une seule main tenant tous ces fils et faisant exécuter sans encombre tous ces petits mouvements; la position élevée du directeur unique soutient en même temps la pensée à une certaine hauteur vague que l'on ne songe pas à mesurer, si bien qu'il en résulte parfois l'illusion du sublime.
Jusque-là peut-être le séduisant joueur de luth, livré de bonne heure aux passions de la jeunesse qui conservèrent toujours sur ses sens un grand empire, avait-il
peu dirigé de ce côté les élans de sa verve prodigue. Mais il devenait utile à ses vues de porter son étude sur les actes qui, ayant le mieux manifesté la gloire de Jéhovah, devaient être ceux qu'il aimait le mieux à s'entendre rappeler.
Si, négligeant les différences qui se montrent dans les deux premiers récits, il cherchait à les compléter l'un par l'autre, il voyait {Genèse, ch. i.) qu'après avoir formé la terre et le ciel qui la domine , séparé les eaux de l'un de celles de l'autre et la lumière des ténèbres, suspendu au-dessus du sol les deux luminaires qui devaient inégalement l'éclairer, et créé enfin successivement les plantes, les animaux et l'homme* « le Dieu Jéhovah (ch. ji, v. 9, 15, 16, 17) fit sortir de • terre tout arbre agréable à la vue et bon à manger, l'arbre de la vie ( littéralement : l'arbi^e des vivants D^-nr! V? ) ^^ milieu du jardin , ainsi que l'arbre de la connaissance du bien et du mal. » — « Le Dieu Jéhovah ordonna à l'homme savoir : de chaque arbre du jardin tu peux manger; mais tu ne mangeras pas de
1. Dans le premier chapitre de la Genèse, Tensemble des travaux divins comprend six intervalles du matin au soir; après chaque jour, il est dit expressément: « il fut soir 313;">n>1 ,» puis: «il fut matin 1Dh"%n^1»» Il n*est pas question de ces six jours dans le récit qui commence au v. 5 du ch. u, et Tordre indiqué pour la création successive des êtres y est inverse. Le créateur se nomme simplement Élohim dans le premier récit , et Jéhovah Élohim ou le Dieu- Jéhovah dans le second.
celui de la connaissance du bien et du mal; car, dès que tu en mangeras, tu mourras. » A combien de réflexions n'y avait-il pas matière en ce peu de mots ! — Pour ne point mourir, pour ne point connaître de terme à l'existence qui lui avait été donnée, Theureux Adam n'aurait donc eu qu'à s'abstenir du fruit fatal ! — Qu'il eût consenti à vivre dans l'ignorance, et son bonheur aurait duré autant qu'elle, et le souffle qui avait introduit la vie dans sa chair ne s'y serait jamais éteint 1 — Mais, aveugle qu'il était! il avait mangé le fruit de la connaissance; et, bien qu'il eût ainsi commis le mal avant de le connaître, le châtiment annoncé s'était dès lors suspendu sur sa tête. — Dès lors le terrible tu mourras, prononcé par FÉlohim, était devenu l'expression de la destinée humaine. Avec le péché, la mort était entrée dans la chair. Depuis ce temps, il y ayait pour tout homme un jour redouté et inévitable où, son âme (^S3, ^uj^yf, anima*) cessant tout à coup d'échauflfer son corps, celui-ci retournait inerte et froid à la terre qui l'avait formé. La terre elle-même avait été modifiée par la malédiction céleste. Source de
1. L'dmc c*est le sang. Moïse ne sortira pas de là; et déjà cet enseignement est nettement résumé dans deux versets successifs du ch. ix de la Genèse, au y. 4, en ce qui concerne l'animal : « Le sang qui est son âme iÛS" î » et au v. 5, en ce qui concerne les hommes : «le sang qui est vos âmes DD^nuDJ» » Le mot «cadavre» s'exprime par riQ U73J littéralement ârrie morte. {Nombres, ch. vi, v. 6 etpassim), ou simplement 1Z7D3, ou encore «âme d'homme D"rs"U93 » (Lévitique^ ch. xxi, .... — .... *