CHAPITRE -V
LS
L'IMMUNITÉ DES SYPHILITIQUES HÉRÉDITAIRES
Jusqu'à ces dernières années, on croyait aussi à l’immunité absolue des syphilitiques héréditaires. M. Gaucher avait le premier, porté une sérieuse atteinte à ce dogme dans ses leçons de 1903. Rostaine avait développé la question dans sa thèse documentée et riche en observations. Le problème était donc posé cette fois, d’une- façon tout à fait nouvelle et résolu aussi : l'hérédo-syphilitique peut contracter la syphilis. MM. Gaucher et Rostaine divisaient avec raison les enfants des syphilitiques en quatre groupes : es
1° Ceux qui sont absolument sains, sans la moindre tare.
2° Les dystrophiés (quaternaires et quintaires) ;
3° Les hérédo-syphililiques tertiaires ;
4° Les hérédo-syphilitiques secondaires.
Cette classification est des plus logiques, elle permet de voir que l’immunité n’est pas la même pour ces différentes catégories, elle varie suivant la virulence de l'infection héréditaire. Les deux premiers groupes contracteront des syphilis acquises beaucoup plus fréquemment que les deux autres groupes.
Rostaine démontre avec un faisceau d'observations probantes, dont plusieurs personnelles, la possibilité de réinfections syphilitiques pour les 3 premiers groupes, mais il n'ose aller plus loin pour ceux du-quatrième groupe.
« On ne peut donc admettre la possibilité d'une syphilis acquise chez un hérédo-syphilitique secondaire sans admettre l'existence de la réinfection de la syphilis »,dit-il danssa thèse, et il ajoute après avoir cité une observation de Taylor (réinfec-
lion chez un malade du 4° groupe)... « Si nous voulions aller
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plus loin, il nous faudrait admettre la réinfection syphilitique. C’est là une question de doctrine contraire à la doctrine de l'école française. Il faut reconnaître que les cas indiscutables de réinfection syphilitique sont infiniment rares. Il en existe un ou deux cas dans la science, Tarnowski en a publié un cas
(Wralch, 1898) qui d'après l'observation et sous le couvert de
l'autorité de l’auteur semble indiscutable. De toute façon, il ne peut s'agir que d’exceptions qui n'attaquent pas l’opinion de l'Ecole française. » |
Nous allons étudier ces faits et en les comparant eten les ajoutant à ceux que nous avons déjà examinés avant eux, nous verrons que peut-être il nous est possible de faire encore un pas de plus en avant.
Mais avant tout il nous paraît indispensable de citer l'exposé lumineux de M. le Professeur Gaucher sur cette question de la syphilis acquise chez les hérédo-syphilitiques.
« Voici une malade âgée de vingt et un ans. Vous la reconnaissez au premier coup d'œil ; avec son front olvmpien, son nez écrasé à la base, ses dents striées et atrophiées pour une hérédo-syphilitique.
« L'enquête d’ailleurs confirme en partie ce diagnostic : le père est mort jeune et la mère a fait deux fausses couches sur cinq grossesses. - à
« Mais ce n’est pas sur cette symptomatologie que je veux attirer votre attention. Cette femme présente outre les stigmates que je viens d'énumérer, une syphilis en pleine activité, récemment acquise, qui se traduit par des plaques muqueuses vulvaires, une éruption papuleuse disséminée et une syphilis pigmentaire du cou des plus nettes, son chancre remonte à quatre mois. Voilà donc une hérédo-syphilitique qui vient de contracter la syphilis (1).
« Est-ce Là un fait anormal, extraordinaire, contraire à
(1) Presse médicale, T mars 1903, p. 217. Leçon de M. le Professeur Gaucuer, recueillie et publiée par le D' Mirran. Es
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tout ce que nous savons ? Ou bien commettons-nous une erreur ? Non, Messieurs, je me hâte de le dire, il n'y a rien là qui
(4 F AT œ . x x Le doit vous étonner, et cette observation m'amène à vous pré-
senter quelques considérations relatives à la préservation que “peut conférer la syphilis héréditaire vis-à-vis une nouvelle
infection syphilitique.
« Plusieurs évertualités peuvent se présenter; nous allons juger chacune d'elles par un exemple :
« Premier cas. — Il ÿ a quelque temps, je voyais chez moi un de mes clients, syphilitique depuis vingt-six ans environ. Cet homme s'était traité convenablement, s'était marié dans les délais requis et avait eu trois beaux enfants, tous très bien por-
tants sans la moindre tare. Sa syphilis était restée silencieuse
pendant des années, mais elle venait de se réveiller sous la
forme d’une exostose frontale qui guérit d’ailleurs facilement
sous l'influence du traitement spécifique. Or, curieuse coïncidence, au moment où je soignais cet homme pour son exostose du crâne, son fils aîné, âgé de vingt ans, venait me consulter pour un chancre syphilitique de la verge et peu de temps après, son deuxième fils, âgé de dix-huit ans, me montrait un accident identique.
« Voilà donc un premier fait : un père syphilitique engendre des enfants sains capables de contracter la syphilis. La syphilis du père n’a donc pas immunisé les enfants. »
« Deuxième cas. — Je vous ai montré à une précédente leçon un jeune garçon de quinze ans chez lequel l'hérédo-syphilis est certaine. L'enquête familiale nous l’a révélé, et cette hérédilé syphilitique se traduit chez lui par sa petite taille et par des lésions dentaires dont l’atrophie cuspidienne des molaires est la plus saillante. Or ce garçon était atteint d'une syphilis papuleuse disséminée, c’est-à-dire d’une syphilis récente dont laccident primitif remontait à trois mois. Voilà done un homme dystrophié par l’hérédo-syphilis qui contracte la syphilis. »
« Troisième cas, — Représenté par la malade que vous venez de voir. Cette femme est bien aussi une dystrophiée par la syphilis
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puisqu'elle a le front olympien, des altérations dentaires caractéristiques, le crâne asymétrique, mais elle n’est pas seulement une dystrophiée, elle a reçu de ses parents la syphilis en nature, car l’écrasement de la base du nez n’est pas le fait d’un trouble de nutrition, mais le résultat d’une ostéite locale, c’est-à-dire d’une lésion syphilitique tertiaire. Et cependant, cette femme vient aussi de contracter la syphilis. C’est là un cas plus rare, très rare même. J'en connais très peu d'exemples. M. Edmond Fournier m'en a communiqué deux retrouvés en compulsant les notes de son père.
«La syphilis héréditaire tardive, tertiaire, ne parait pas suffisante pour préserver d’une contagion syphilitique ultérieure. Vous voyez donc que l'hérédo-syphilis ne confère pas à ses victimes l’immunité à l'égard de la syphilis acquise. Les enfants issus de parents syphilitiques, qu'ils soient sains ou dystrophiés, ou même atteints de lésions tertiaires, peuvent contracter la syphilis.
« Les seuls parmi les hérédo-syphilitiques qui doivent vraisemblablement bénéficier de l’immunité envers la syphilis sont ceux qui sont atteints de syphilis infantile proprement dite, ceux qui présentent à la naissance ou peu de temps après, les accidents secondaires caractéristiques de la syphilis héréditaire, de l'infection syphilitique in utero. Geux-là doivent être vérilablement vaccinés ou, au moins, il faut l’admettre jusqu'à preuve du contraire, jusqu’à ce qu’un médecin observateur, comme il ÿ en à lant, vienne nous montrer porteur d’un chanere induré, un jeune homme qu'il aurait observé lui-même à sa naissance et qui aurait été atteint vingt ans plus Lôt de syphilis infantile. »
Ainsi d’après la classification de M. Gaucher, les hérédosyphilitiques quintaires et quaternaires, en un mot les dystrophiés el les porteurs de lésions parasyphililtiques contractent la syphilis comme les autres individus.
Les hérédo-syphilitiques tertiaires quoique plus rarement, peuvent également contracter une syphilis acquise et pourtant
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ils ont reçu déjà une syphilis en nature. Le dernier exemple cité par M. Gaucher est démonstratif, Il n’est pas exceptionnel, Rostaine dans sa thèse, en cite seize observations, dont deux : personnelles observées daris Le service de M. Gaucher, En janvier “7 1907, deux ans plus tard, il pouvait en publier dans les Annales | des maladies vénériennes, six observations personnelles recueillies également dans le service de M. Gaucher, Voici le résumé de ces six observations :
Obs. LXX (Gaucuer et RosrainEe, Soc, de dermalologie, séance du 3 dé- KA cembre 1903). — Syphilis acquise par une hérédo-syphilitique tertiaire. Nez De écrasé à la base, lésion consécutive à une ostéite des os propres du nez. — # Femme, née d'une mère syphilitique, présente dans l'enfance, une ostéite syphilitique du nez.
4 Elle contracte à 16 ans, la syphilis, et sept ans après, étant syphilitique Le héréditaire et acquise elle donne naissance (le père n’est pas syphilitique) à A2 un enfant hérédo-syphilitique avec accidents secondaires.
Obs. LX XI (RosTaine). — Syphilis acquise chez une hérédo-syphilitique teres. liaire, qualernaïre el quinlaire, nez écrasé par osléite. — Ostéite syphilitique , des os du nez à 2 ans 1/2, altérations dentaires, lésions oculaires jusqu'à
É 4 ans.
À 19 ans, deux chancres indurés typiques de la grande lèvre gauche, œædème de la grande lèvre, pas encore de roséole,
Obs. LX XII (Rosraine). —Syphilis acquise chez un hérédo-syphilitique ter-
liaire, qualernaire el quintaire. — Petite taille, aspect chétif, front olympien,
R à crane natiforme, nez effondré (apparu à 9 ans à l’occasion d’un trauma).
72 Voüte ogivale, implantation vicieuse des dents qui sont altérées sans délor- É, mation typique, polyléthalité de ses frères et sœurs avant un an.
; Otite chronique. Ozène et rhinite atrophique avec ostéite ancienne, straee: bisme convergent. /
A 35 ans, contracte un chancre induré du fourreau avec adénopathie bilatérale, le malade ne se souvient pas d'avoir eu de la roséole, mais il existe trois mois après le début de son chancre de la témo-mélanodermie ne du cou et des plaques muqueuses amygdaliennes.
Obs. LXXIII {Rosraine). — Syphilis acquise chez une hérédo-syphilitique tertiaire, — Kératite interstitielle à 10 ans. Syphilides papulo-granuleuses sur tout le corps, plaques muqueuses vulvaires.
ue Obs. LXXIV (Rosraine). — Syphilis acquise par une hérédo-syphilitique ter- C liaire à forme scrofulo-osseuse de l’épaule et du cou-de-pied, Gomme épiphysaire héréditaire ou acquise de la clavicule.
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Obs. LXXV ‘Rosraine). — Syphilis acquise chez un hérédo-syphilitique lerliaire. — Gommes syphilitiques des jambes durant depuis six ans, encore en activité lorsque survient une syphilis acquise,caractérisée par de la roséole,de l’adénopathie inguinale (le chancre a passé inaperçu),des plaques muqueuses du gland, du sillon et du scrotum.
Ces observations sont donc démonstratives, elles ne sont pas isolées.
Dans un cas de Merkel (Bayerisches Intelligenzblalt, 1869) ül s’agit d’une jeune fille affectée dans l'enfance d’une perforation du palais d'origine syphilitique, elle contracte à 19 ans une syphilis acquise avec accidents secondaires accentués.
Un malade de M. le Professeur Dieulafoy atteint de gomme syphilitique du poumon est à la fois héréditaire par des gommes du tibia constatées par le D' Barbe el a contracté aussi un chancre induré de la verge.
Mais toutes ces observations concernent des hérédo-sYphilitiques tertiaires. Il est exceptionnel de voir des hérédo-syphilitiques secondaires contracter ensuite une nouvelle syphilis acquise.
Cela tient à plusieurs causes. D'abord, beaucoup de ces enfants présentant des lésions secondaires d’hérédo-syphilis sont gravement touchés par la maladie, Il suffit d’avoir examiné une coupe de foie ou de capsule surrénale d’un fœtus hérédo-syphilitique pour comprendre l'intensité des lésions produites par le nombre incalculable de tréponèmes qui y pullulent.
Ces nouveau-nés ont done toute chance de périr pendant les premières semaines ou les premiers mois de leur vie. S'ils survivent, ils sont encore plas exposés que les auires enfants et moins bien défendus qu'eux, succombent à une maladie irffectieuse de l'enfance ou à la tuberculose.
De sorte que bien peu parviennent à l’âge où une réinfection devient possible. EL les rares qui y sont parvenus ont une immunilé plus grande, persistant plus longtemps que ceux qui n’ont eu qu'une syphilis plus bénigne et plus atténuée.
Pourtant il est possible de retrouver des faits de syphilis
TR A PA ER A Er acquise chez des individus ayant présenté à leur naissance des lésions secondaires de syphilis héréditaire. En voici une obser-
Le
vation qui parait incontestable, le cas de Taylor auquel nous
avons fait allusion au début-de ce chapitre.
122 La seule crilique-qu'on lui a adressée c’est que l'éruplion secon-
__ daireetles plaques muqueuses el l'enchifrènement survenus
EE au cours de la première année n'avaient pas été observés par e |
Taylor lui-même :
É: Obs. LXXVI (W. Taycor). — Syphilis acquise chez une hérédo-syphiliti-
que Secondaire. Eruplion. Plaques muqueuses. Enchifrènement.— En avril 1870, + une femme âgée de dix-neuf ans, mariée et mère d'une petite fille de trois <h ans parfaitement saine se présente à moi pour se faire traiter à propos d'un
ulcère situé sur le côté droit du nez. Cet ulcère était très profond, de forme arrondie, avait envahi une partie de la lèvre supérieure, la joue correspon-
dante et l’aile du nez du même côté. La base était recouverte d'une croûte épaisse d’un gris brunâtre et ses bords étaient d'un rouge foncé, taillés à | pic, épais.
“#4 La malade se plaignait aussi d'un coryza avec écoulement muco-purulent sans fétidité, celui-ci aurait irrité la lèvre supérieure et déterminé l’apparition d’un bouton, qui, gratié serait devenu le point de départ de l'ulcère. Il n'y avait pas d’adénopathie appréciable sur toute la surface du corps ; mais on avait trouvé aux commissures de la bouche quelques lignes cicatri- __ cielles d'un caractère suspect.
Persuadé que cette femme présentait des anse évidents de syphilis héréditaires, {j'instituai un traitement mixte avec une médication locale e contre l'affection du nez.
Au bout de deux mois, l’ulcère était complètement cicatrisé.
Je perdis de vue la malade pendant six mois, puis je la revis accompagnée de sa mère.
Celle-ci alors me raconta qu'elle et son mari avaient été atteints de syphilis : elle avait eu trois fausses couches avant la naissance de la malade . qui fait le sujet de cette observation. Cette dernière avait eu, pendant la 4 première année de son enfance une éruption, des plaques muqueuses, de __ l'enchifrènement. Elle est restée chétive jusqu'à l'âge de six ans.
E. Grâce à un traitement général et local, l'affection nasale fut guérie en cinq mois avec la perte d'un fragment osseux, mais sans difformité.
Dans le courant de 4885, cinq ans environ après la guérison des lésions de syphilis héréditaires et à l'âge de vingt-six ans, je revis ma malade une troisième fois, elle était couverte des pieds à la tête d'une roséole maculeuse et d'une syphilide squameuse.
Les organes génitaux externes étaient le siège d’une quantité de plaques muqueuses hypertrophiées le pharynx en présentait aussi.