CHAPITRE Xll
tenté de le résoudre, en enlevant à des poules des parties du cerveau et de la moelle é[)inière, voulant profiter du fait que les oiseaux, animaux capables de produire des antitoxines, résistent assez bien à ces opérations. Mes espérances ont été déçues ; je n’ai jamais pu conserver mes poules assez longtemps en vie pour terminer l’expérience. Dans cet état de choses, il faut pour le moment se contenter d’arguments indirects. Si ce sont réellement les centres nerveux qui produisent l’antitoxine tétanique et l’excrètent dans le liquide sanguin, on devrait à un certain moment trouver dans ces organes une quantité plus grande de cette substance que dans le sang et les autres organes. Le lecteur se souviendra des recherches de MM. Pfeiffer et Marx et de M. Deutsch qui constatèrent une richesse plus grande de substance préventive dans les organes phagocytaires des animaux, traités avec des microbes, que dans le sérum sanguin. Le môme résultat pourrait être obtenu, en cherchant comparativement l’antitoxine tétanique dans les centres nerveux et le sang des animaux, immunisés contre le tétanos. Mes expériences, dirigées vers ce point, n ont pas été favorables à l’hypothèse de l’origine nerveuse de l'antitoxine tétanique.
Chez des poules, sacrifiées au début de l'apparition de l’antitoxine tétanique dans le sang, le cerveau et la moelle n'ont pas manifesté de pouvoir antitoxique tant soit peu développé (1). On serait tenté d’expliquer ce résultat par une accumulation de la toxine dans les centres nerveux qui empêcherait la manifestation de l'antitoxine. C’est pourquoi, dans mes recherches ultérieures (2), je me suis servi d animaux, immunisés depuis longtemps, mais dont le sang était encore antitoxique. J’ai sacrifié une poule, qui n’avait pas reçu de toxine depuis environ huit mois, et un cobaye, auquel la dernière injection toxique avait été faite presque deux ans avant l’expérience. Après une ablation partielle du cerveau, le sang de ces deux animaux s’est montré plus antitoxique qu’auparavant, ce qui indiquait que la source de l’antitoxine n’était pas encore tarie. Pour établir si cette source se trouvait dans les centres nerveux, j’ai recherché comparativement la valeur antitoxique du cerveau, de la moelle épinière, ainsi que de plusieurs autres organes, du sang et des exsudats. Le résultat cette fois-ci a été encore négatif. Les centres nerveux se sont montrés moins antitoxiques que le sang et les autres liquides de l’organisme et ont été meme moins actifs que quelques autres organes, notamment le foie et le rein.
(1) Annales (Je l'Institut Pasleur, 1807. T. XI, p 801.
(2) Ibid., 1898. T. XII, p. 81.
IMMUNITÉ ARTIFICIELLE VIS-A-VIS DES TOXINES
Il ne reste donc, pour appuyer l’hypothèse de l’origine nerveuse de l’antitoxine tétanicpie, que le fait de l’action empêchante de la substance cérébrale vis-à-vis du tétanos. Faute d’autres arguments, celui-ci acquiert par conséquent ime importance prépondérante. Nous avons vu déjà que cette action est basée sur la fixation de la toxine par certaines parties du cerveau et de la moelle, fixation fugace et peu profonde. A-t-on le droit de la considérer comme pareille à cette fixation plus stable que l'on observe chez les animaux vivants, sensibles à l’intoxication tétaniijue ? lîicntôt après la découverte de .MM. Wassermann et Takaki, nous avons fait cette constatation que le cerveau trituré de grenouilles, additionné de toxine tétanique, est incapable d’empêcher les animaux, auxquels on injecte ce mélange, de prendre le tétanos mortel. Cette donnée a été confirmée par MM. J. CoLirmont et Doyon (1) par plusieurs séries d’expériences, exécutées dans des conditions variées. Ils ont trouvé que « le cerveau de la grenouille, chauffée ou non, mélangé à la toxine tétanique même pendant plusieurs heures, à la température de laboratoire ou à 38®, ne jouit, même à doses considérables, d’aucune propriété neutralisante ». Le fait ne serait pas du tout étonnant s’il s’était agi d’un animal insensible au tétanos ; mais la grenouille est loin de l’être, comme il a été dit dans le précédent chapitre. A froid, elle ne devient que difficilement tétanique, mais au-dessus de 2o®-30® elle est très sujette au tétanos. Les tortues, tout à fait réfractaires à cette intoxication, ont un cerveau qui, broyé et mélangé avec de la toxine tétanique, exerce un certain pouvoir empêchant sur les animaux sensibles, kit cependant le cerveau de la grenouille vivante absorbe celte toxine, comme l’a démontré M. Morgenroth. 11 y a donc une dittérence entre l'absorption du poison tétanique par les éléments vivants et la substance cérébrale triturée. Ce résultat se trouve confirmé aussi pour plusieurs autres toxines. Le poison diphtérique est très toxique lorsqu’il est injecté directement dans le cerveau du cobaye et du lapin. Même le rat, comme l’ont démontré MM. Houx et lîorrel (/. c., p. 238), peut être facilement intoxiqué par cê poison dans ces conditions. Des doses, supportées sans le moindre trouble, lors([u’clles sont inoculées sous la jieau, provoquent chez les rats une intoxication mortelle, lorsqu'elles sont introduites dans le cerveau. Et pourtant le cerveau, trituré et mélangé avec de la
(1) Comptes rendus de la Soc. de Hiologie, 1898, p. 60i2.