CHAPITRE IX
l’extrait de la rate s’est inotitré plus aggliitiiiatif que le sang et tous les autres organes. Chez les lapins dératés, ce rôle était i empli par la moelle des os et prohalilement aussi par les ganglions lymphatiques. Mais cette prépondérance des organes hématopoiétiques ne durait pas longtemps, car bientôt le licjuicle sanguin devenait le siège de beaucoup le plus important du pouvoir agglulinatil.
La preuve que cette question de 1 origine des agglutinines est très délicate et ditïicile, est fournie par un travail, exécuté avec un très grand soin par M. ( rengou f 1 ), sur l’agglutination du bacille charbonneux atténué (premier vaccin pastorien) par les humeurs et les organes de cobayes neufs et préparés. Cet observateur n a jamais pu arriver a la confirmation des résultats de M. van Emden, ol)tenus avec un autre microbe. Chez les cobayes de M. Gengou, c’était toujours le liquide sanguin qui se montrait de l)eaucoup le plus agglutiuatif, tandis (]ue les organes ne manifestaient qu’une [>ropriété agglutiuative faible et inconstante. Comme les extraits des leucocytes se montraient toujours notablement moins actifs que le sang et les liquides des exsudais, M. Gengou s’est vu obligé de conclure que les agglutinines ne doivent point être considérées comme des produits des cellules de l’organisme, ce qu’il résume en disant que « l’organisme ne joue dans l’augmentation du pouvoir agglutinant de son sang qu’un rôle relativement passif » (p. 337).
Je pense que, malgré les faits établis par M. Gengou, sa conclusion ne peut être considérée comme définitive. La propriété agglutinative, se développant dans l’organisme, doit être attribuée à quelque influence cellulaire, car on sait que le séjour prolongé des microbes dans les humeurs animales est incapable de leur procurer ce pouvoir. Comme les expériences de M. Gengou ne lui avaient pas permis d’attribuer la formation de l’agglutinine à aucun élément figuré, il faut en conclure que, quoicpie parfaitement exactes, elles étaient insuffisantes pour résoudre le prolilème. i\L Gengou sacrifiait scs animaux à une période où leur sang était déjà assez fortement agglutiuatif. A ce moment-là, les organes ne l’étaient qu a un degré beaucoup plus faible. Peut-être s'il les avait étudiés à une époque où le sang ne possédait qu’un pouvoir agglutiuatif beaucoup moins prononcé, aurait-il obtenu une agglutination plus forte avec 1 cxtiait des oriranes. Dans mes recherches sur la résoiqition des cellules, j ai
(1) Archires internationales de Pharmacodi/namie et de Thérapie, i'èm. T. VI, p. 29‘».
MÉG\N[S\IR DI-: L’IMMCJNITK AC'^UISK GONTRH LKS MfGROBGS
observé plusieurs fois que le liquide abdominal de cobayes qui avaient reçu une injection de sang d’oie, devenait ag’glutinatif avant le sérum sanguin, IMus tard, c était au contraire le sang qui manifestait un poiuoir agglutinatit plus fort que le li(juide du péritoine, bi 1 on joint a ce tait les résultats tles ex[)ériences de ^I, van Kinden, on seia tenté de siqiposer dans la production de l’agglutinine,lc rôle des cellules qui se trouvent dans l’exsudât péritonéal et dans les organes Ij mphoïques. Seulement cette question de 1 origine du pouvoir agglutinant étant très ditticile, il est inqiossible, dans l etat si imparfait de nos connaissances, de se prononcer d’une façon plus afJirmative, lleui eusement, comme le rôle de l’iigglutination tlaiis rimmunité, d après tout 1 ensemble de données sur ce phénomène, ne peut être que très peu considérable, il est permis de traiter notre problème
généial sans trop se préoccuper de 1 orig’ine de la propriété aggintinative,
1 ai mi les résultats précis qui découlent de l’étude des agglutinines, il faut signaler surtout que ces substances ne peu vent nullement être identifiées avec les fixateurs. Ces derniers avaient été pendant assez longtemps désignés sous le nom de substances préventives. C’est ainsi qu ils sont intitulés dans les premiers mémoires de 31. J. Bordet, où il en a été question. La cause de cette dénomination s’explique par la ciiconstance que, peiidard toute une série d’années, la présence des fixatems seré\élait principalement par la propriété préventive des milieux (jui les renfermaient.
1 OUI* nous rendre conq)te de cette propriété préventive qui occupe une place si importante dans 1 étude de rimmunité acquise, il faut remonter a une période de notre science où l'on avait cherché à établir le rôle des liumeurs dans rimmunité. Bientôt après les premières recherches sur le pouvoir bactéricide du sang, on a eu l’idée d’appli<juer les résultats, acquis dans cette direction, pour communicpier à des animaux 1 immunité a laide d’injections sanguines. Le premier pas dans cette voie a été accompli par 3LM. Bichet et Héricourt (1) qui réussirent à vacciner des lapins, contre une variété de Staphylocoques, avec du sang défibriné de chien. Le chien s'est montré naturellement réfractaire a ce microbe et le sang d’un cliicii neuf exerçait déjà une certaine influence vaccinale, ou préventive, sur les lapins inoculés avec du Staphylocoijue. Mais cette action était beaucoup
(1) C. r. de V Acad, des Sciences, i888. T. GVII, p. 7à0.
CHAIMTRK IX
plus mai’cjuée, loi‘s<jiie MM lUcliet et liéricoui't employaient le sang’ défibiâiié de chiens qui avaient été soumis préalablement à des inoculations par le même Staphylocoque. Jiicntôt après cette découverte, M. von Behring ( I) fit celle des antitoxines dans le sérum sanguin des animaux, immunisés contre les toxines tétanique et diphtérique. En collaboration avec M . Kitasato, il avait démontré que le sérum de ces animaux, injecté à des animaux neufs, les préservait sûrement contre l’intoxication par les poisons de la diphtérie et du tétanos. Cette grande découverte, qui a été confirmée de tous côtés et étendue à d’autres poisons, a donné lieu à l’opinion que, chaque foisqu un sérum exerce un pouvoir préventif quelconque, celui-ci dépend uniquement de sa propriété d’empêcher l’action des toxines. L’étude approfondie des phénomènes qui se passent sous l’influence des sérums a cependant démontré l’inexactitude de cette opinion. Nous avons pu fournir la preuve (2) que le sérum sanguin de lapins, vaccinés contre le microbe de la pneumoentérite de Gentilly, empêchait les lapins neufs de prendre l’infection mortelle. Et cependant ce sérum n’exerçait aucune influence sur la toxine du même microbe : les lapins qui recevaient la dose minima mortelle de cette toxine, mélangée à du sérum, provenant de lapins vaccinés, mouraient tout aussi bien que les témoins, à la suite d’empoisonnement rapide. 11 était évident que le sérum qui empêchait l’infection, sans gêner en aucune façon 1 intoxication, ne pouvait être rangé dans la catégorie des sérums antitoxiques. Nous nous sommes donc trouvé en présence d’une nouvelle propriété des humeurs que nous avons désignée sous le nom de pouvoir préventif on aniiinfextieux. Cette conclusion s'imposait d’autant plus que le sérum en question n’était ni bactéricide, ni agglutinatif.
Cette découverte fut bientôt confirmée par M. R. Efeill'er (3'i pour le vibrion cholérique. Les animaux, vaccinés contre ce microbe, lui fournirent un sérum qui, n’étant pas du tout antitoxique, était très préventif pour les cobayes neufs, il empêchait ceux-ci de prendre l’infection vibrionieime mortelle, mais, injecté dans le péritoine, il y provoquait la transformation granuleuse des vibrions cholériques, ou le phénomène de Pfeiffer. C’est pour cette raison que M. Pfeiffer désigna le sérum antivibrionien préventif sous le nom de sérum bac-
(1) Behring cl Kitasato. Deutsche med. irocAe/tscAr., 1900, p. IttO.
(2) Annales de l'Institut Pasteur, 1892. T. VI, p. 299.
(il) Zeitschrift fiïr lli/fiiene, 189t. T. XVI, p. 2(38 ; T. XVIII, )). i.
.MEGANIS.MI-: DK L’IM.MUNITK ACQUISE CONTRI': LKS MIGKOUKS
lérickle. Comme la transformation granuleuse ne se produisait, sous rinfluence de ce sérum, qiCavec les vibrions clioléricpics et jamais avec d'autres espèces vihrioniennes, M. Pfeiffer désigna la substance active dans le sérum par Je nom de choléra-anticoriis spécifique. Celui-ci, d’après sa théorie, devait se former dans l’oi'ganisme animal aux dépens d’un anticorps inactif, transformé en substance active sous rintluence de rcndothélium péritonéal.
Le fait de la possibilité de vacciner des animaux sensibles à l’aide de sérums d’animaux immunisés, tout à fait en dehors d'un pouvoir antitoxi(]ue quelcompie, fut facilement confirmé et étendu à plusieurs autres maladies infectieuses. MM. Pfeiffer et Kolle ( 1 i, Funck (2), Chantemesse et Widal (3) le démontrèrent pour la maladie expérimentale des animaux, produite par le Coccobacille typhique ; MM. Lœftler et Abel (4) pour le Colibacille, etc. Le pouvoir préventif ou antiinfectieux du sérum et d’autres humeurs des animaux immunisés, a été bientôt reconnu comme une propriété générale.
MM. Pfeiffer et ses collaborateurs, ainsi que beaucoup d’autres chercheurs, insistèrent surtout sur le caractère bactéricide de ces humeurs préventives. On s’était bien aperçu que les sérums des animaux immunisés étaient souvent tout à fait ou pres(]ue entièrement incapables de tuer les microbes correspondants, mais néanmoins on les considérait comme bactéricides, car, injectés dans le péritoine d’animaux neufs, ils provoquaient la transformation des vibrions en granules ou certains phénomènes de destruction extracellulaire chez (pielques autres bactéries. En poursuivant les recherches dans cette voie, MM. G. Frankel et Sobernheim (5) ont constaté un fait d’une grande importance. Ils ont vu que la substance préventive du sérum des animaux vaccinés contre les vibrions, résistait au chauffage à 70®. Soumis à l'infhience de cette température, le sérum perdait complètement tout son pouvoir bactéricide, mais demeurait tout aussi préventif que le sérum non chauffé, lorsqu’on l’injectait à des animaux sensibles. Cette expérience qui, depuis, a été confirmée un grand nombre de fois, a donné le moyen de séparer le pouvoir bactéricide du pouvoir préventif dans
^ (t) Ibid., 1803. T. XXt, p. 203 ; Dealsche medic. Wochenschr., 1893, pp. 18o,
(2) La sérothéfdpie delà fiècre t\ipho'ide. Bruxelles, 1893.
(3) Bulletin de la Société médicale des hùpitau.c, 1893, 27 janvier.
(1) Cenlralblatt f. Bakleviolopie. 1893. T. XIX, p ,31. Fcstschrift z. 100 ]ahr. Stiftiuiffs/éier d. med. chic. Fr. W'illi. Institales, l<S9.3.
(•^) i f*Jf J ienische Rundschau, 1891. T. IV, pp. 97, 113.
CIIAPITUE IX
les cas où tous les deux étaient réunis dans un môme sérum. Plus tard, elle a rendu de grands services entre les mains de M. Bordet, lorsqu’il a poursuivi ses études sur le concours de deux substances dans rimmuiiité acquise.
La possil)ilité d'obtenir le phénomène de Pfeitfer en dehors de l’organisme, en réactivant le sérum préventif avec du liquide péritonéal ou du sérum sanguin d’animaux neufs, non vaccinés, a facilité encore plus l'étude du mécanisme d’action des deux substances dans l'immunité acquise. C’est à l'aide de cette méthode que M. Bordet a pu fournir tant de renseignements précieux au sujet des sérums anticholériques et, plus tard, au sujet des sérums hémolytiques. La décou- . verte de MM. Ehrlich et Morgenroth (1) de la fixation par les éléments sensibles de la substance thermostabile (celle (]ui résiste à constitue nue nouvelle conquête importante dans l’étude de l'immunité acquise. Elle a été appliquée par M. Bordet aux microbes et c’est depuis lors qu’on s’est trouvé dans la possibilité d’étudier d’une façon beaucoup plus précise le mode d’action des sérums préventifs spécifiques.
Mais déjà avant cette dernière étape^ franchie par la science, on a pu déterminer les rapports entre la propriété préventive et le pouvoir agglutinatif des humeurs des animaux, ayant acquis l’immunité. Les deux résistent à peu près aux mêmes températures ; tontes deux, elles SC retrouvent dans les plasmas du sang et passent dans les liquides des exsudais et des transsudats. Mais on peut affirmer avec certitude, ainsi que je l'ai déjà dit plus haut, que les deux propriétés sont bien distinctes. M. Pfeitler a beaucoup insisté sur ce point que souvent des sérums très préventifs n’accusent qu’un pouvoir agglutinatif faible, et réciproquement. Lors d’une enquête qu’il a faite (2) au sujet d une épidémie de fièvre typhoïde, il a eu occasion d’étudier le sérum des convalescents de cette maladie. Le dosage exact des deux pouvoirs a démontré qu’une propriété agglntinative à peine marquée peut être associée à un titre préventif des plus forts. M. G licorghiewsky (^3) a fait des observations analogues sur scs animaux, vaccinés contre le bacille pyocyanique. Le sérum d’une chèvre, bien que plus agglutinautj se montrait toujours moins préventif que celui d un lapin. Un résultat semblable a été obtenu avec le sérum de cobayes iinniii-
(t) Berliner klhiüche Wochenschr., tS99, p. 6.
(2) Th y ph asepidemien iind Trhikioasser. léna, t898, p. “26. (.3) Annales de l’Institut Pasteur, 1899. T. XIII, p. 298.
iiisés. « Il en ressort — conclut M. (ihcorg’liiewsky — que la propriété des sérums d’agglutiner le bacille pyocyanique ne marche j)as parallèlement avec leur propriété préventive » (p. 304). Les exemples analogues sont assez nombreux pour qu’oii soit autorisé à admettre la distinction des deux pouvoirs des sérums spécifiques.
La substance préventive, ou antiint'ectieuse, n’est donc pas la même que l’agglutinine. Mais a-t-on le droit de la considérer comme identique avec la substance fixatrice, ou fixateur (substance sensibilisatrice, substance immunisante, ou intermédiaire, ou amboceptenr) ? De ce fait (pie le fixateur avait été d’abord désigné parM. Dordet justement comme substance préventive, on devrait conclure dans le sens affirmatif. La question est importante et mérite d’ôtre examinée de plus près. Depuis (ju'il a été trouvé un moyen précis pour s’assurer de la présence des fixateurs, il est devenu possible de rechercher si ces substances se trouvent constamment dans toutes les bumeurs jiréventives et aussi si la présence des fixateurs implique nécessairement le pouvoir préventif des sérums.
La première de ces questions a été résolue d’une façon [lositive. Tous les sérums préventifs, étudiés à ce point de vue par MM. Dordet et Gengou, se sont montrés en même temps doués de propriétés fixatrices très nettes. D’un autre C(Mé, ils ont trouvé le fixateur Sj)écifi(]ue dans le sérum de cobaves, immunisés avec des bactéridies atténuées du [iremier vaccin pastorien. Or. ce sérum est impuissant à empêcher l’infection mortelle de se produire chez dos souris, auxquelles on 1 injecte en même temps que le bacille du premier vaccin. Il en résulte qu une humeur fixatrice n’est pas pour cela préventive. Cette donnée s’accorde liieii avec ce fait (pie les microbes, ayant absorbé le fixateur, [leiivent néanmoins conserver leur virulence. Nous avons déjà cité l’expérience de M. Mesnil que les bacilles du rouget des porcs, mélangés avec le sérum s{)écifiqiie et débarrassés de ce liquide, produisent chez les souris Tinfection mortelle. Nous avons également mentionné le fait, constaté par .M. Sawtchenko, que les bacilles*charhonneux, prélevés de l’exsudât des rats immunisés, donnent le charbon mortel aux cobayes et aux rats neufs. Or, les expériences de M.M. Dordet et Gengou ont démontré l’absorption de la substance fixatrice par les bacilles du rouget des porcs et du charbon, mis en contact avec les sérums spécifi(pies de^ animaux immunisés. Pour que le pouvoir préventif se manifeste suffisamment, il faut donc, en outre de la substance fixatrice, encore quelque autre facteur, cai table agir.