CHAPITRE PREMIER
LE VACeiN DU CHOLÉRA DES POULES
La vaccination du virus atténué du choléra des poules, d'après la méthode de M. Pasteur, a été le sujet de plusieurs notes communiquées à TAcadémie des sciences à des époques différentes. Pour en rendre la lecture plus facile,je transcris ici, comme résumé de ces notes, l'exposé qui a été fait de cette méthode dans un livre dont le succès a été, à juste titre, très grand, et dont je ne crois pas que la fidélité puisse être contestée (1). Dans l'appendice on trouvera in extenso tous les passages des notes envoyées par M. Pasteur à l'Académie où il expose cette méthode.
« Certes, parmi les fléaux qui affligent rhumanité« il n'en est pas de plus grands que les maladies virulentes. Rougeole, scarlatine, dipthtérie, variole, syphilis, charbon, fièvre jaune, typhus des camps, peste d'Orient, quelle terrible énumération ! J'en passe, comme la
(1) Histoire d'un savant par un ignorant.
morve, la lèpre et la rage. L'iiistolre de ces maladies présente des circonstances extraordinaires. La plus étrange assurément est celle que de tout temps Ton a constatée chez un grand nombre d'entre elles : l'absence de récidive. En règle générale, et malgré quelques rares exceptions, Tbonime n'a qu'une fois la rougeole, la scarlatine, la peste, la fièvre jaune. Quelle explication, même hypothétique, donner d'un pareil fait ? Il est queli{uo chose de plus surprenant encore. Gomment la vaccine, qui est elle-même une maladie virulente, mais bénigne, préserve-t-elle d'une maladie plus grave, la petite vérole? Fut-il jamais une observation plus mystérieuse dans ses causes et dans ses origines, observation unique dans l'histoire de la médecine et qui, depuis près d'un siècle, défie toute comparaison ?
« Mais, se disait M. Pasleur, songeant depuis longtemps à la découverte de Jenner, si toutes les maladies virulentes ne récidivent pas, pourquoi ne Irouverait-on pas, pour chacune d'elles, des maladies différentes ou de nature approchante qui, agissant sur elles, ainsi que la vaccine agit sur la variole, aurait la vertu d'une prophylaxie? Un hasard, un de ces hasards qui arrivent à ceux qui font tout pour les provoquer, permit à M. Pasteur d'accomplir ce progrès et d'arriver à une découverte q^ui a été appelée à juste titre une des plus grandes découvertes du siècle.
« Faisant passer le microbe du choléra des poules de culture en culture dans un milieu artificiel, et le faisant passer un nombre de fois assez grand pour qu'il soit impossible d'imaginer que la moindre trace de gouttelette virulente qui sert de point de départ aux cultures existe encore dans le dernier ensemencement de façon à pouvoir intervenir dans la virulence de la culture, M. Pasteur donnait d'une façon absolue la preuve que les microbes infectieux sont seuls les auteurs des maladies qui leur correspondent. Ce n'est pas seulement une dizaine ou une vingtaine de cultures du choléra des poules que l'on peut faire ainsi, mais cent, mais mille à la rigueur, et à la millième la virulence n'est ni éteinte, ni même sensiblement affaiblie. Toutefois, chose bien digne d'attention, la conservation de la virulence dans les cultures successives n'existe que si Von rCa pas laissé dHntet'valle entre les cultures. Il faut, par exemple, ensemencer la deuxième culture vingt-quatre heures après la première, la troisième vingt-quatre heures après la seconde... la centième, vingtquatre heures après la quatre-vingt-dix-neuvième... Si on ne passe
d'une culture à la suivante qu'après un intervalle de plusieurs jours, de plusiew^s semaines, et surtout de plusieurs mois, on s'aperçoit d'un grand changement dans la virulence. Le changement, qui est généralement variable avec la durée de l'intervalle, s'accuse par un afTaiblissement dans la puissance de la virulence.
M Si les cultures successives du choléra des poules, faites à intervalles très courtSjOnt une virulence telle que dix poules, vingt poules inoculées périssent dans l'intervalle de vingt-quatre ou de quarante-huit heures, une culture qui aura attendu trois mois, par exemple, dans son flacon de culture, dont l'ouverture est protégée par une bourre de coton, — ce qui empêche l'introduction de tout germe étranger et ne laisse pénétrer que de l'air toujours pur, — cette culture, inoculée à vingt poules, pourra les rendre toutes plus ou moins malades, sans pi^ovoquer la mort chez aucune d*eUes. Elles se rétablissent après quelques jours de fièvre, de tristesse et de manque d'appétit. Mais si ce phénomène est extraordinaire, voici qui est bien autrement singulier. Si, après la gûérison de ces vingt poules, on les réinocule avec un virus très virulent, celui, par exemple, dont il était question tout à l'heure, capable de tuer vingt poules sur vingt, en vingt-quatre ou quarante-huit heures, ces poules seront peut-être quelque peu malades, mais elles ne périront pas. La conclusion est simple : la maladie peut se préserver d'elle-même. Elle a bien l'un des caractères des maladies virulentes, celui de la non-récidive.
« Si curieux qu'il soit, ce caractère n'est pas cependant une chose inconnue en pathologie. On variolisait autrefois pour préserver de. la variole; on clavelise encore les moutons pour les préserver de la clavelée; pour préserver de la péripneuraonie les bêtes à cornes, on leur inocule le vir.us de la péripneumonie elle-même. Le choléra des poules offre une immunité du môme ordre. C'est une acquisition scientifique de plus, mais ce n'est pas une nouveauté de principe.
« La grande nouveauté, qui se dégage des faits précédents et qui leur donne une place à part dans nos connaissances sur les maladies virulentes, c'est qu'il s'agit ici d'une maladie dont l'agent virulent est un parasite microscopique, un être vivant, cultivable en dehors de l'économie et que l'atténuation de sa virulence est au pouvoir de l'expérimentateur. II l'a crée, il l'a diminue, il en fait ce qu'il veut. Et toutes ces virulences variables, il les obtient à l'aide de la virulence maximum par une manipulation de laboratoire.
Uapproché du grand fait de la vaccine dans ses rapports avec la variole, ce microbe affaibli, qui n'amène pas la mort, se comporte comme un véritable vaccin, relativenrfent au microbe qui tue. Il provoque, en définitive, une maladie que Ton peut appeler bénigne puisqu'elle ne détermine pas la mort et qu'elle peut préserver de la maladie sous sa forme mortelle.
« Mais, pour que ce microbe de virulence atténuée fût un véritable vaccin, comparable au vaccin du cow-poXf ne fallait- il pas qu'il fût, si l'on peut ainsi parler, Ûxé dans sa variété propre et qu'on ne fût point contraint de recourir à sa préparation d'origine? Jenner, quand il eut démontré que le cow-pox inoculé préservait de la variole, eut quelque temps la crainte que l'on ne fût obligé d'avoir toujours recours au cow-pox de la vache pour se procurer du vaccin. Sa véritable découverte consista à constater que Ton pouvait se passer du cow-pox de la vache et inoculer le vaccin de bras à bras. M. Pasteur fit passer son microbe atténué de culture en culture. Qu'allailil devenir? Reprendrait-il sa virulence très active ou conserverait-il sa virulence discrète?
a La virulence resta aiTaiblie et pour ainsi dire sans changement. C'était donc bien un véritable vaccin. Quelques vétérinaires et quelques fermiers, à l'annonce de cette découverte, s'adressèrent à M. Pasteur pour lui demander du vaccin contre la maladie si désastreuse des basses-cours. Des essais furent tentés, et tous réussirent on ne peut mieux. Pour conserver ce vaccin, on le met à l'abri du contact de l'air, on enferme ses cultures dans des tubes à extrémités scellées à la flamme du chalumeau.
« Avant le moment où l'on arrive à cette atténuation de la virulence, à cet intervalle de temps volontairement placé entre deux cultures successives de ce microbe du choléra, de cet intervalle qui fait l'atténuation et les vaccins, que se passe-t-il donc? Quel est le secret de cette influence ? Eh bien ! V agent qui intervient n'est autre que t oxygène de Vairl La preuve, la voici. Si l'on pratique la culture de ce microbe dans un tube contenant très peu d'air, et si l'on ferme ensuite ce tube à la flamme de la lampe, le microbe, par son développement et sa vie, prend promptement tout l'oari/g^ene libre contenu dans le tube et Voxygène dissous dans le liquide. Placé ainsi complètement à l'abri du contact de l'oxygène, le microbe, durant des mois et quelquefois même durant des années, ne s'atténuera pas sensiblement.
« L'oxygène de l*air apparaît donc comme la cause de la modilication de la virulence du microbe.
« Mais comment expliquer alors la non-influence de l'oxygène de l'air dans les cultures successives quand on les pratique toutes les vingt-quatre heures? Il n'y a qu'une explication possible, dans la pensée de M. Pasteur, c'est que l'oxygène de l'air est dans ce dernier cas uniquement employé à la vie du microbe. Une culture aune durée de quelques Jours; après vingt-quatre heures, elle n'est pas terminée. L'air qui vient à son contact est donc employé tout entier à nourrir et à faire pulluler le microbe. L'air n'agit plus ensuite durant ces longs intervalles de culture, que comme un modificateur, et il arrive un moment où la virulence s'affaiblit au point de devenir nulle.
« On constate alors ce fait bien extraordinaire que la virulence peut arriver à ce degré de nullité, avant qu'il y ait mort du microbe. Les cultures offrent le spectacle d'un microbe indéfiniment cultivable, incapable d'un autre côté de vivre dans le corps des gallinacés, et qui est par conséquent dépourvu de virulence (i). »
Le microbe est un être vivant. Dans le développement de tout être ou végétal ou animal, il y a deux choses tout à fait différentes : Tune est le germe, l'autre est le végétal ou ranimai.
Les phénomènes ne sont pas les mêmes chez Tun et chez l'autre. Le sujet ne peut pas interrompre sa vie ; celle-ci ayant commencé doit continuer jusqu'à sa fin ; la durée de cette vie étant toujours limitée.
Tandis que, quelquefois, le germe peut rester un temps assez long, inconnu, dans l'état de germe ; il peut aussi périr sans avoir vécu, c'est-à-dire perdre la faculté de passer de sa vie latente à la vie réelle.
M. Pasteur dit que les microbes qu'il inocule sont atténués et que cette atténuation est due àl'actionderoxygëne.
(1) Histoire d'un savant par un ignorant. (Le vaccin du choléra des poules, p. 287.)
32 L'IMMUNITE PAR LES LBUCOMAINES.
D*abord il faudrait savoir ce que c'est que ratténuation ?
On ne l'explique pas, on dit tout bonnement que le microbe atténué ne tue plus, et que ses propriétés ayant changé, son action devient thérapeutique.
Le microbe a-t-il absolument changé A^ espèce, le phénomène, par exemple, est-il pareil à celui qui se produirait si un poirier devenait cerisier ?
Ce n'est pas probable ; Toxygène étant, selon M. Pasteur, nécessaire à la naissance et au développement du microbe, on doit en déduire qu'il doit non seulement convenir, mais encore être indispensable à sa vie, car tel est le cas dans les organismes que nous connaissons le mieux.
A mon avis, Toxygëne agit sur ce microbe, mais d'une façon bien plus simple et tout à fait connue.
M. Pasteur introduit le microbe dans du bouillon, en permettant l'introduction de l'air au moyen d'un bouchon en coton.
C'est donc dans ces conditions que la vie du microbe se vérifie sous toutes ses phases comme p;erme et comme être.
Par conséquent, dans ces conditions, quand on sort un microbe delà première culture et qu'on le place dans un autre bouillon, il doit, se trouvant de nouveau dans toutes les conditions favorables, germer, se développer et vivre également comme dans la première culture, et ainsi de suite dans toutes les autres cultures qui peuvent être innombrables (1).
(1) Koch a pu cultiver pendant deux ans des bacilles de la tuberculose provenant d'une même souche et les faire passer par près de cent générations sans constater la moindre atténuation dans leurs effets. {Recherches sur le microbe du choléra asiatique ^ par le D' Van Ermengen.)
Dans ces conditions de parfaite vie, les microbes devraient tuer rindividu, si on les introduisait dans un milieu qui soit favorable à leur développement, comme il arriverait par le contact naturel.
Voyons maintenant comment agit M. Pasteur pour avoir le virus atténué. Il laisse une de ses cultures dans son même bouillon pendant plusieurs semaines, jusqu'à trois mois, et lorsqu'à cette époque on inocule les poules, elles ne meurent plus, elles sont vaccinées.
L'explication la voici :
M. Pasteur en laissant dans le même bouillon une culture de microbes, limite les éléments qui sont nécessaires à leur vie, il ne leur laisse qu'un des éléments pouvant se renouveler, Yair qui doit leur fournir son oxygène.
Que doit-il arriver alors ? les microbes vivront jusqu'à ce qu'ils aient complètement absorbé toutes les substances alimentaires qu'ils peuvent retirer du bouillon et ils mourront aussitôt que ces substances seront entièrement épuisées (1).
Ces microbes seraient morts tout à fait de la même façon que cela arriverait à des hommes enfermés dans une chambre : ils deviendraient malades, l'un mourrait après Tautre, mais aucun ne survivrait.
Si le microbe est mort, ce n'est pas à lui qu'il faut attribuer l'action de l'immunité, et comme les seules choses contenues dans ce bouillon, qui ne s'y trouvaient pas avant l'introduction des microbes, sont les produits d'élimîna-
(1) En tout cas, la durée de vie des générations issues de la même souche parait limitée; la race semble s'épuiser au bout de quelque temps, surtout si on ne renouvelle pas constamment le milieu. (Dr E. Van Ermengen.)
tion de ces mêmes microbes, soit les leiicomaïnes, c'est à ces produits qu'il faut attribuer raclion curativc dont parlait M. Pasteur à l'Académie (1).
L'éloignement des semences implique une durée plus longue d'une culture dans un même bouillon, et ceci implique également l'amoindrissement des quantités de nourriture pour une même quantité de microbes.
Si dans 100 centimètres cubes de bouillon on fait une culture et qu'au bout de 24 heures on change le bouillon, la culture de micro-organismes aura eu 100 centimètres cubes par jour.
Si on laisse cette culture 100 jours dans les mêmes 100 centimètres cubes de bouillon, cette culture aura seulement 1 centimètre cube par jour, soit 1/100 de ce qu'elle avait eu dans le premier cas.
Quel effet produit la diminution de nourriture chez tout être organisé et vivant?
Elle ne peut que diminuer la vie, c'est-à-dire rapprocher de la mort. C'est le seul phénomème qui puisse se produire dans les cultures de M. Pasteur.
Du reste, ne l'avoue-t-il pas lui-même quand il dit : « Les virus les plus atténués sont très proches de la mort. »
Ce qui doit nécessairement se passer dans une de ces cultures à longue date, c'est qu'au début, les micro-organismes exercent leurs fonctions avec tout le pouvoir que leurs facultés leur permettent, mais au bout d'un temps, la nourriture devenant de plus en plus rare, leur vie de-
(1) Voyez notre chap. IV. Du retour à la virulence.
viendra pénible et affaiblie, et ils arriveront fatalement à la mort (1).
Comment expliquer maintenant ce qui se passe dans le tube que M. Pasteur ferme hermétiquement après l'avoir rempli de bouillon et culture de microbe ?
La seule différence de cette culture avec l'autre, c'est que celle-ci est fermée, c'est-à-dire que la présence de l'air y est impossible. Dans cette culture il doit y avoir deux choses : la plante et le germe. La plante, si l'air n'est pas nécessaire à sa vie, vivra jusqu'à complet épuisement de toutes les substances du bouillon dont elle a besoin. Si l'air lui est nécessaire, elle mourra aussitôt enfermée.
Toutefois au bout d'un laps de temps plus ou moins long, elle périra indubitablement.
Mais quant au germe, c'est tout à fait différent.
Si le germe a besoin soit d'air, soit d'oxygène pour germer, et qu'on le prive de la présence, du contact de l'un ou l'autre de ces éléments, il restera à l'état de germe, un an ou deux, jusqu'au moment où il se trouvera en présence de cet élément vivificateur qui lui manquait.
Ce moment arrivé, le germe deviendra microbe, la vie recommencera, et la culture faite à cette époque sera nécessairement morlelle, car il y aura des microbes vivants.
11 se passe exactement la même chose dans ce cas que si l'on enfermait du vin hermétiquement : ce vin contient des germes qui restent dans leur élat de germe jusqu'à ce que le moment arrive de se trouver en présence de
(1) La mort du parasite est d'ailleurs une circonstance habituelle et constante toutes les fois qu'avant la reprise des cultures on laisse s'écouler un temps suffisant. (Pasteur. Comptes rendits de P Académie des sciences 26 octobre 1880.)
3« L'IMMUNITE PAR LES LEUCOMAIXES.
Toxygène de l'air, comme Ta prouvé Gay-Lussac, et à ce moment même, de germes ils se transforment en micodermes et produisent les fermentations spéciales de chaque mycoderme; il en est donc de même pour les microbes et germes enfermés dans le tube Pasteur, ils ont la faculté de conserver leur virulence.