CHAPITRE III
La prophylaxie de la rage au moyen des vaccinations est un résultat qui fait ajuste titre Tadmiration du monde, et le plus grand honneur au savant qui Ta découverte.
Les circonstances qui accompagnent cette méthode et les observations que M. Pasteur vient de publier sont encore une confirmation de la nouvelle théorie.
D'après une note envoyée par M. Pasteur à l'Académie des sciences, le 1" mars de cette année, sur 350 individus auxquels on avait inoculé le vaccin de la rage, on n'a eu à constater aucun malaise, pas un phlegmon, pas un abcès.
Dans un discours prononcé par M. Pasteur au Stanley- Club de Paris, à l'occasion d'un banquet qui lui était offert par la colonie anglo-américaine, l'illustre savant disait :
« J'ai acquis Ja certitude que Je virus rabique est accompagné d'une matière non virulente qui suffit à déterminer à elle seule, par inoculation, l'état réfractaire à la rage. »
Ce n'est donc plus le microbe qui doit agir dans l'éco-
nomie de l'homme pour produire Timmunilé, c'est, selon M. Pasteur, dont l'autorité est inconlestable, une matière non virulente, qui à elle seule produit ce bienfait.
Celte matière ne peut êlro autre chose que la leucomsume du microbe delà rage : la leucomaïnc accompagne nécessairement le microbe, et comme nous Favons dit dans nos conclusions, elle doit être inoffensive pour rhomme.
Le système par lequel M. Pasteur élabore le vaccin do la rage consiste à inoculer à un lapin, par la trépanation sous la dure-mère, une moelle rabique de chien, à rage des rues.
Il fait ensuite passer le virus du premier lapin à un second, à un troisième, en arrivant à vingt et vingt-cinq passsages, dans lesquels la virulence se conserve toujours.
Les moelles de tous ces lapins étant rabiques, il en détache des longueurs de quelques centimètres et il les suspend dans un air sec.
Dans ces conditions, la virulence de ces moelles disparaît lentement, et arrive à s'éteindre complètement.
C*est en délayant un morceau de ces moelles dans un bouillon, et en Tinoculant à l'individu, qu'on donne à celui-ci rimmunilé.
Celte moelle, rabique puisqu'elle appartient à un lapin mort de la rage, doit contenir des microbes, et par conséquent des leucomaïnes, car, le virus rabique ayant proliféré chez le lapin jusqu'à produire sa mort, doit, nécessairement, avoir changé le milieu dans lequel il a été placé, et par suite, le virus rabique y a laissé ses leucomsunes.
M. Pasteur prend un morceau de cette moelle et l'expose
à Tair pendant plusieurs jours, jusqu'à extinction complète de la virulence.
Dans ce cas, il n'y a plus de microbes vivants, mais il doit cependant y avoir des leucomaïnes.
Donc, si un morceau de cette moelle donne l'immunité, puisqu'il n'y a pas de microbes vivants, c'est aux leucomaïnes que l'immunité doit être attribuée.
C'est bien à peu près cette même explication que nous donne M. Pasteur quand il dit : « Le virus rabique est accompagné d'une malière non virulente qui suffit à déterminer à elle seule l'état réfractaire à la rage. »
A propos des expériences de M. Pasleur sur la rage, nous lisons dans la Revue thérapeutique médico-chirurgicale^ feuilleton du 1*' mai 1886 :
« Tous les malades par morsures de chiens peuvent être déclarés guéris...
« Au contraire, les trois insuccès après morsures de loup enragé, ont fixé au plus haut point Tattention de M. Pasteur. — Il a définitivement abandonné cette opinion qu'il avait paru un moment accepter, qu'il y aurait une différence spécifique entre le virus rabique du loup et celui du chien; opinion malaisée à défendre, puisque comme je Tai fait remarquer une fois, le terrain reste le même à la domesticité près. — M. Pasteur adopte maintenant une explication bien plus plausible. — Le loup, dit-il, a fait des morsures plus profondes et plus nombreuses, il s'acharne sur sa victime, l'attaque souvent à la tête ou au visage : l'absorption est plus abondante, plus rapide. De là, une période d'incubation plus courte après les morsures de loups qu'après celles de chiens. — Tout le monde sera disposé à accepter une telle interprétation. »
(]ette nouvelle explication, fournie parM. Pasteur, vient
à Tappui de notre opinion sur les différents degrés de virulence des microbes pathogènes. Comme nous le disons dans le chapitre où nous nous occupons des atténuations de virus : il n'y a que des microbes ayant plus ou moins de vitalité (1), comme résultat du milieu plus ou moins nutritif dans lequel ils se trouvent, et des bouillons de culture renfermant une quantité plus ou moins grande de microbes, et une quantité plus ou moins grande de leucomaïnes.
Les microbes ne sont pas en perpétuelle évolution, en état de variation continue, comme plusieurs micrologues le prétendent (2).
Nous avions publié ce qui précède dans la première édition de notre ouvrage, lorsque M. Pasteur éprouva quelques échecs, en petit nombre, il est vrai, parmi les sujets vaccinés contre la rage.
Ceux qui succombèrent n'éprouvaient pas les symptômes ordinaires de la rage: cependant M. Pasteur les qualifia de rage paraltjlique.
En présence de ces faits et après de sérieuses expérieii-
(1) Pasteui' a préteodu que les bacilles du sang atténués par un séjour de trente jours à la température r'.e 42® à 43° C, peuvent donner de nouvelles cultures de virus atténué. Cela, j'en doute, car j'ai trouvé que ces cultures donnaient au contraire des bacilles virulents. De même, les bacilles de telle culture qui est seulement un vaccin pour le mouton, inoculés à un cochon d'Inde, le tuent par le charbon et alors les nouveaux baciles sont fatals aux moutons. (E. Klein, Microbes et maladies, p. 169.)
(2) Les cultures sont pareilles pour toutes les virulences. Si l'on ci*oit parfois apercevoir de faibles changements, ils semblent bientôt n'être qu'accidentels, car ils s'cifacent ou se produisent en sens inverse dans des cultures nouvelles. [Académie des sc'ences^ 26 octobre 1880. Communication de M. Pasteur.}
ces, il modifia son système et adopta celui qui est appelé intensif, qui consiste à vacciner avec de la moelle plus récemment extraite d'un lapin mort.
De sorte que, d'après les expériences de M. Pasteur, la moelle qui contient une culture du microbe de la rage est quelquefois mortelle, lorsqu'elle a été extraite depuis quelque temps, depuis 18 jours, par exemple, et ne l'est pas, lorsque son extraction ne date que de 3 ou 4 jours.
Gomment, dans notre théorie, expliquer ce phénomène? C'était réellement difficile, car au lieu de la confirmer, il semblait plutôt la contredire.
Si la moelle est considérée comme une culture de ce microbe, le milieu dans lequel il vit sera d'autant plus épuisé qu'il se sera écoulé plus de jours; dès lors plus grand doit être le nombre de leucomaïnes, cause prophylactique, et moindres le nombre et l'énergie des microbes; par conséquent les cas de rage devraient être moins nombreux parmi les sujets vaccinés avec de la moelle dont Textraction est plus ancienne. Cependant les faits étaient contraires. .
Les études du savant docteur Ferran sont venues apporter la clarté sur ce phénomène d'une manière qui est parfaitement d'accord avec notre théorie.
D'après les expériences faites par ce docteur, les cas de mort constatés par M. Pasteur sont dus à la possibilité d'infection par le microbe bacillus fluorescens^ dont l'action toxique sur les lapins offre les symptômes de la rage appelée rage paralytique.
Le docteur Ferran s'exprime ainsi :
« Si de la logique scientifique, si de milliers de faits prouvés à
satiété, si des lois que ces mômes faits nous ont permis d'établir, ressort, indiscatable, la négation de la rage paralytique, attribuée au virus rabique acclimaté dans les lapins, à quoi seront dus tous ces accidents qui se sont produits parfois chez des individus soumis aux inoculations antirabiques? Nous avons démontré par des faits et des raisons péremptoires que ce vaccin, comme celui de Jenner, a le défaut très grave de ne pouvoir être obtenu à l'élat de pureté absolue. Si nous prouvons maintenant que Tun des germes qui d'habitude infectent le vaccin antirabique peut exercer sur les lapins une action très funeste et leur occasionner la mort, précédé d'un syndrome pareil à celui que présente Jorba , nous aurons complètement justifié notre manière de voir personnelle dans une question d'une si grande importance. — Il nous est arrivé quelquefois, en étudiant les germes qui altèrent ordinairement la pureté du virus rabique, de nous trouver en présence d'un bacillus chromogène et polymorphe dont nous donnons ici une photogravure avec un grossissement de 1x850. Ce bacille est aéorobie, et en le cultivant dans de l'agar-agar, il produit un pigment vert émeraude fluorescent qui, avec le temps, se transforme en vert bleuâtre, et finit par prendre une couleur sombre, sale et indéfinissable ; assurément, il n'est pas de bactériologue pratique qui n'ait cent fois rencontré ce micro phy te vulgaire appelée bacillus fluorescens. Son action sur les lapins est digne d'étude.
« Une division de la petite seringue dans Je tissu cellulaire de Tabdomen d'un lapin, détermine une phlegmasie locale avec exsudât et infiltration circonscrits : cette inflammation est accompagnée d'une légère réaction fébrile de courte durée, à laquelle succède une anesthésie instantanée si extraordinaire que l'animal reste indifférent à tout stimulant, quelque fort qu'il soit. Il est inutile de lui brûler le museau, les oreilles, les pattes ou toute autre partie du tégument : on dirait que l'enveloppe sensible de l'animal se trouve sous l'action de la cocaïne.
(( L'anesthésie est accompagnée d'une paralysie très marquée, à tel point que la contractilité musculaire est insensible à l'action des courants faradiques et à celle de tout autre stimulant. Tant que la paralysie n'est pas arrivée à son apogée, les mouvements sont tremblants et ataxiques : l'action toxique de ce microbe infime si visiblement sur les pédoncules du cervelet que l'on voit des lapins faire le mouvement appelé de manège, caractéristique des lésions
de cette partie des centres encéphaliques. Tout ce tableau syndromique se déroule dans l'espace de un à huit jours, selon la dose de culture et l'endroit où a été faite Tinjection. Une certaine quantité de culture pure de ce microbe ayant été inoculée dans le tissu cellulaire, dans le réseau veineux et au-dessous des méninges, ce fut dans ces dernières parties que, à dose égale, elle agit avec la plus grande rapidité et la plus grande intensité. — L'examen microscopique révèle la présence du bacille chromogène dans les parties les plus rapprochées du point de l'inoculation : il ne le découvre, à raison de sa petite quantité, ni dans le sang ni dans le cerveau des animaux opérés. Néanmoins le microbe se reproduit; si l'on sème dans de l'agar une goutte de sang prise dans le cœur et une parcelle de pulpe cérébrale, ce qui indique qu'il s'étend dans ces tissus en plus ou moins grande quantité. Ce sont là les faits relatifs à rintervention de ce micro-organisme particulier, et l'on doit remarquer que nous ne parlons pas des autres microbes qui peuvent accideutellemenl infecter le vaccin de la rage préparée selon la formule classique. Cette seule considération suffit, lors même que l'on n'accorderait aucune importance à notre étude, pour que les hommes d'un jugement droit suspendent jusqu'à plus tard toute appréciation sur la maladie appelée rage paralytique des inoculés, (c Pour nous, Jorba souffrit les effets du chromogène dont il est question dans ce travail. Heureusement ce microphyte ne doit pas être aussi meurtrier pour l'homme que pour le lapin, puisqu'en réunissant les faits et en compulsant nos propres notes du registre des inoculés, nous trouvons que trois autres sujets, traités selon notre premier procédé, ressentirent d'une manière vague et fugitive quelque chose de ce qu'éprouva l'instituteur de Masquefa. La vérité de notre opinion reçoit une nouvelle confirmation, si l'on tient compte que dans les cas de prétendue rage paralytique on n'a pas fait d'expériences de contrôle, en inoculant à des chiens et à des lapins du bulbe de personnes mortes des suites de ce mal. Il n'est donc pas possible d'affirmer qu'il s'agit d'intoxication rabique, du moment que nous manquons de preuves expérimentâtes, et qu'il parait sur la scène un nouveau microphyte qui introduit dans l'organisme par l'injection antirabique, produit des symptômes d'excitation, d'hysperesthésie, de parai} sie et d'anesthésie, et est capable de provoquer la mort chez les animaux (1). » (1) Études sur la rage et sa prophylaxie, par D. Jaime Ferran y Clua,
Dans une noie remise à M. Pasteur, M. Helman, le directeur du laboratoire antirabique fondé à Saint-Pétersbourg, fait constater que d'un lapin à rage paralytique on ne put en obtenir un qui prit la rage furieuse. — Ce fait, dont l'importance n'échappera à personne, semble encore une confirmation des expériences faites par M. Ferran. (Voyez Lettre de M, Pasteur sur la rage. — Annales de l'Institut Pastetir, 28 janvier 1887.)
directeur du laboratoire microbiologique de Barcelone. — {Histoire clinique de la maladie, de D. Miguel Jorba Sabater, d'après les renseignements fournis par le D' Qonzalez, son médecin. — Barcelone 1888.)