CHAPITRE IV
Laissons d'abord la parole à M. Pasteur sur un problème d'un haut intérêt : le retour possible de la virulence des virus atténués ou même éteints.
« Nous venons d'obtenir, par exemple, une bactéridie charbonneuse privée de toute virulence pour le cobaye, le lapin et le mouton. Pourrait-on lui rendre son activité vis-à-vis de ces espèces animales? Nous avons préparé également le microbe du choléra des poules, dépourvu de toute virulence pour les poules. Comment lui rendre la possibilité d'un développement dans ces gallinacés?
« Le secret de ces retours à la virulence est tout entier, présentement, dans les cultures successives dans le corps de certains animaux.
« Notre bactéridie, inoffensive pour les cobayes, ne l'est pas à tous les âges de ces animaux ; mais qu'elle est courte la période de la virulence ! Un cobaye de plusieurs années d'âge, d'un an, de six mois, d'un mois, de quelques se-
maioes, do huil jours, de sept, de six jours ou même moins, ne courl aucun danger de maladie et de mort par l'inoculation de la bactéridie affaiblie dont il s'agit; celle-ci au contraire, et tout surprenant que paraisse ce résultat, tue le cobaye d'un jour. V
« Il n'y a pas eu encore d'exception sur ce point dans nos expériences. Si Ton passe alors d'un premier cobaye d'un jour à un autre, par inoculation du sang du premier au second, de celui-ci à un troisième, et ainsi de suite, on renforce progressivement la virulence de la bactéridie, en d'autres termes, son accoutumance à se développer dans l'économie. Bientôt, par suite, on peut tuer les cobayes de trois et de quatre jours, d'une semaine, d*un mois, de plusieurs années, enfin les moutons eux-mêmes. La bactéridie est revenue à sa virulence d'origine. Sans hésiter, quoique nous n'ayons pas eu encore l'occasion d'en faire l'épreuve, on peut dire qu'elle tuerait les vaches et les chevaux; puis, elle conserve cette virulence indéfiniment si l'on ne fait rien pour l'attuénuer de nouveau.
« En ce qui concerne le microbe du choléra des poules, lorsqu'il est arrivé à être sans action sur ces dernières, on lui rend la virulence en agissant sur de petits oiseaux : . serins, canaris, moineaux, etc., toutes espèces qu'il tue de prime saut. Alors, par des passages successifs dans le corps de ces animaux, on lui fait prendre peu à peu une virulence capable de se manifester de nouveau sur les poules adultes. Ai-je besoin d'ajouter que, dans ce retour à la virulence et chemin faisant, on peut préparer des virus-vaccins à tous les degrés de virulence pour la bactéridie et qu'il en est ainsi pour le microbe du choléra? Cette question du retour à la virulence est du
plus grand intérêt pour Tétiologie des maladies contagieuses.
« Je terminais ma communication du 26 octobre dernier en faisant remarquer que Tatténuation des virus par Tinfluence de l'air doit être un des facteurs de l'extinction des grandes épidémies.
« Les faits qui précèdent, à leur tour, peuvent servir à rendre compte de l'apparition dite « spontanée » de ces fléaux.
« Une épidémie qu'un affaiblissement de son virus a éteinte peut renaître par le renforcement de ce virus sous certaines influences. Les récits que j'ai lus, d'apparitions spontanées de la peste, me paraissent en offrir des exemples, témoin la peste de Bengazhi, en 1886-1858, dont Téclosion n'a pu être rattachée à une contagion d'origine.
« La peste est une maladie virulente propre à certains pays. Dans tous ces pays, son virus atténué doit exister, prêt à y reprendre sa forme active quand des conditions de climat, de famine, de misère, s'y montrent de nouveau. Il est d'autres maladies virulentes qui apparaissent spontanément en toutes contrées : tel est le typhus des camps. Sans nul doute, les germes des microbes, auteurs de ces dernières maladies, sont partout répandus. L'homme les porte sur lui ou dans son canal intestinal sans grand dommage, mais prêts également à devenir dangereux lorsque, par des conditions d'encombrement et de développement successif à la surface des plaies, dans les corps affaiblis ou autrement, leur virulence se trouve progressivement renforcée.
i* Et voilà que la virulence nous apparaît sous un jour
nouveau qui ne laisse pas d*étre inquiétant pour Thumanité, à moins que la nature, dans son évolution à travers les siècles passés, ait déjà rencontré toutes les occasions de production des maladies virulentes ou contagieuses, ce qui est fort invraisemblable.
« Qu'est-ce qu'un organisme microscopique inoffensif pour l'homme ou pour tel animal déterminé? C'est un être qui ne peut se développer dans notre corps ou dans le corps de cet animal; mais rien ne prouve que, si cet être microscopique venait à pénétrer dans un autre des mille et mille espèces de la création^ il ne pourrait l'envahir et le rendre malade. Sa virulence, renforcée alors par des passages successifs dans les représentants de cette espèce, pourrait devenir en état d'atteindre tel ou tel animal de grande taille, l'homme ou certains animaux domestiques. Par cette méthode, on peut créer des virulences et des contagions nouvelles. Je suis très porté à croire que c'est ainsi qu'ont apparu, à travers les âges, la variole, la syphilis, la peste, la fièvre jaune, etc. ; et que c'est également par des phénomènes de ce genre qu'apparaissent, de temps à autre, certaines grandes épidémies, celle de typhus, par exemple, que je viens de mentionner.
« Les faits observés à l'époque de la variolation (inoculation de la variole) avaient introduit dans la science l'opinion inverse, celle de la diminution possible de la virulence par le passage des virus à travers certains sujets. Jenner partageait cette manière de voir, qui n'a rien d'invraisemblable. Cependant, jusqu'à présent, nous n'en avons pas rencontré d'exemple, quoique nous les ayons cherchés intentionnellement.
« Ces inductions trouveront, je l'espère, de nouveaux appuis dans des communications ultérieures (1).
« Dans la lecture que j'ai faite à l'Académie le 28 février dernier, nous avons annoncé qu'il était facile d'obtenir le microbe charbonneux aux degrés les plus divers de virulence, depuis la virulence mortelle, c'est-à-dire qui tue, cent fois sur cent, cobayes, lapins, moutons, jusqu'à la virulence la plus inoffensive, en passant d'ailleurs par une foule d'états intermédiaires. La méthode de préparation de ce virus atténué est d'une merveilleuse simplicité puisqu'il a suffi de cultiver la bactéridie très virulente dans du bouillon de poule à 42°-43*' et d'abandonner ia culture après son achèvement au contact de l'air à cette même température. Grâce à cette circonstance que la bactéridie, dans les conditions dont il s'agit, 7ie forme pas de spores, la virulence d'origine 7iepeut se fixer dans un germe, ce qui arriverait infailliblement à des températures comprises entre 30** et W et au-dessous. Dès lors, la bactéridie s'attéjiue de jour en jour, d heure en heure, et finit par devenir si peu virulente qu'on est contraint, pour manifester en elle un reste d'action, de recourir à des cobayes d'un jour.
« Cette virulence si faible, si près de s'éteindre, nous a porté naturellement à multiplier les expériences afin d'arriver, s'il était possible, à des atténuations encore plus grandes. Nous y sommes parvenu en prenant pour point de départ la bactéridie la plus virulente que nous ayons eue jusqu'à présent entre les mains. C'est précisément celle dont j'ai parlé dans ma lecture du 28 février,
(1) De Vatténuation des virus et de leur retour à la vvmlence, par MM. Pasteur, Chamberland et Roux. (Acad. des sciences, 28 février 1881.)
provenant de la germination de corpuscules-germes de 4 ans de durée. Cette bactéridie a pu être maintenue, sans périr, plus de 6 semaines à 42"-43*. L'expérience a commencé le 28 janvier. Dès le 9 février, sa culture ne tuait plus les cobayes adultes. Trente et un jours après, le 28 février, une culture faite à 35% préparée à Taide du flacon toujours maintenu à 42"-43*, tuait encore les très jeunes souris (1), mais non lés cobayes, les lapins et les moutons.
« Le 12 mars, c'est-à-dire 43 jours après le 28 janvier, une culture nouvelle ne tuait plus 7ii souris ni cobayes, pas même les cobayes nés depuis quelques heures seiilemejit. Nous avons été ainsi mis en possession d'une bactéridie qu'il est impossible de faire revenir à la virulence. Si jamais ce retour était obtenu, on peut assurer que ce serait en recourant à des espèces animales nouvelles, aujourd'hui inconnues pour être inoculables, absolument différentes de celles que nous savons être présentement aptes à contracter le charbon.
« En d'autres termes, nous possédons maintenant, et nous avons le moyen simple de nous procurer, une bactéridie issue de la bactéridie la plus virulente et qui est complètement inoffensive, tout à fait comparable à ces nombreux organismes microscopiques qui remplissent nos aliments, notre canal intestinal, la poussière que nous respirons, sans qu'ils soient pour nous des occasions de maladie ou de mort, parmi lesquels même nous allons chercher souvent des auxiliaires de nos industries (2). »
(1) Les souris sont plus sensibles ail charbon que les cobayes.
(2) Le vaccin du charbon^ par MM. Pasteur, Chamberland et Roux. (Académie des sciences^ 21 mars 1881).
Voici une expérience dont le résultat semblerait à première vue contradictoire avec ma ihéorie : néanmoins il ne faut pas l'étudier longtemps pour y trouver, au contraire, une nouvelle confirmation de ma manière de voir.
Le microbe du choléra des poules ayant été atténué jusqu'à devenir sans action sur les poules, peut pourtant tuer un petit oiseau, et en le faisant passer par différents animaux, arriver de nouveau à tuer les poules.
La déduction qui ressort de ceci est donc contraire à la théorie que j'ai exposée, que le microbe du choiera des poules n'était pas mort.
Nous faisons bien attention à ceci : Si nous admettons que le microbe n'est pas mort dans les cultures atténuées de M. Pasteur, il devrait toujours être capable de reproduire la maladie chez les individus d'une espèce plus petite. Pourtant, ceci n'a pas toujours eu lieu, car M. Pasteur nous dit « qu'il a été mis en possession d'une bactéridie qu'il est impossible de faire revenir à la virulence, et qui ne tue plus ni souris, ni cobaye, pas même les cobayes nés depuis quelques jours. »
11 faut donc en conclure que les cultures atténuées de M. Pasteur, quand elles ne produisent plus la mort sur les souris ou sur les cobayes, etc. , c'est-à-dire sur des animaux infiniment plus petits que ceux d'où provient le virus, ne renfermant plus aucun microbe vivant, elles ne contiennent plus que ses leucomaïnes, et que le degré d'atténuation des cultures de M. Pasteur dépend des quantités de microbes vivants qui restent dans le bouillon.
Des bouillons très atténués, ayant très peu de microbes, produisent chez un individu la maladie, mais pas la mort, leur nombre n'étant pas suffisant pour tuer l'individu qui
reçoit en même temps que les microbes les leucomaïnes qui doivent détruire ceux-ci.
Le bouillon de culture de M. Pasteur porte donc ces deux facteurs :
Les microbes, cause de la maladie, et les leucomaïnes, cause de f immunité.
Le bouillon ne contenant que des microbes vivants a le maximum de la virulence ; et le bouillon ayant tous les microbes morts avec le maximum de leucomaïnes aura le maximum de puissance pour donner Timmunité.