‹ L'immunité par les leucomaïnesChapitre 38 sur 38 · L. Pasteur · texte numérisé non relu

L. Pasteur

Annales de l'Institut Pasteur. — 25 janvier 1887.

Note n"" 2.

Sur la théorie des inoculations préventives, par M. A. Chauveau.

Jusqu'à présent, toutes les inoculations préventives connues, celles de la variole, de la vaccine, de la clavelée, de la

péripneumonie bovine, du sang de rate, du charbon emphysémateux, du rouget, avaient été faites avec les virus mêmes de ces maladies, virus forts ou plus ou moins atténués, dont la culture, dans Torganisme, produit une infection rudimentaire ou ébauchée, source de Timmunité. Avec les inoculations antirabiques, c*est autre chose. Ce n'est plus le microbe virulent qui entre enjeu, mais bien une matière vaccinale spéciale qui l'accompagne. Déjà M. Ferran avait prétendu créer l'immunité contre le choléra avec une matière vaccinale analogue, indépendante de Tagent infectieux. De même Toussaint avait cru, un moment, que la vaccination charbonneuse obtenue par lui sur les moutons, dans sa mémorable expérience de 1880, avec du sang chauffé, était due à Taction d'une matière vaccinale dissoute dans le sang inoculé. Mais il ne s'agissait là que de faits très problématiques ou même erronés. Ce sont les vaccinations antirabiques de M. Pasteur qui mettent en lumière, pour la première fois, avec les caractères d'une démonstration rigoureuse, l'influence d'une matière vaccinale distincte de l'agent pathogène, dans la création de l'immunité. Gomment rattacher ce mode d'action, qui paraît tout à fait spécial, à celui des autres inoculations préventives ?

Il nous faut pour cela remonter au mécanisme général de l'immunité, lequel se confond nécessairement avec celui de la non-récidive.

Deux théories se partagent depuis longtemps le monde médical :

i^ Celle de l'absence ou de la soustraction des matières nutritives qui rendent l'organisme propre à la multiplication des agents infectieux ;

2* Celle de la présence ou de l'addition de substances nuisibles s'opposant à cette multiplication. M. Pasteur avait épousé la première théorie ; moi, la seconde. C'est dans l'interprétation d'une très élégante expérience de culture infectieuse in vitro que M. Pasteur a puisé les éléments de son opinion. La mienne s'est formée d'après un certain nombre

de faits que la seconde théorie peut seule expliquer dans la pathogénie des maladies infectieuses.

Examinons ces faits :

J'ai, le premier, introduit dans la science la notion de Tinfluence que le nombre des agents infectieux inoculés peut exercer sur les résultats de Finoculation. Très contestée d'abord, cette notion ne rencontre plus maintenant la même hostilité qu'au début. Elle me parait acceptée plus ou moins explicitement par M. Pasteur lui-même : au moins est-ce ce qu'il faut déduire de la publication qu'il a faite des résultats des inoculations rabiques, avec les moelles dans lesquelles la dessiccation a détruit un plus ou moins grand nombre d'éléments virulents.

C'est dans une communication du 28 juin 1880 [Des causes qui peuvent faire va9*ier les t^ésultals de V inoculation charbonneuse sur les moutons algériens. Influence de la quantité des agents infectants. Application à la théorie de Fimmunité^ par M. A. Chauveau. Comptes rendus, t. XC) que cette influence est d'abord signalée, ainsi que le parti qu'on en peut tirer pour expliquer l'immunité. J'y montre, par de nombreuses expériences, que « la grande quantité des agents infectants, dans les inoculations du sang de rate aux moutons algériens, est une des conditions qui permettent de vaincre la résistance que ces animaux opposent en général au virus charbonneux. »

« Un certain intérêt, dis-je plus loin, s'attache aux faits que je viens d'exposer, quand on les considère au point de vue de leurs rapports avec les essais de théorie générale de l'immunité Ces faits démontrent que la bactéridie charbonneuse se comporte dans l'organisme des moutons algériens, non pas comme s'il était privé de principes nécessaires à la vie bactéridienne, mais bien plutôt comme si c'était un milieu rendu impropre à cette dernière par la présence de substances nuisibles. En très petit nombre les bactéridies sont arrêtées dans leur développement par l'influence inhibitoire de ces substances. Très nombreuses au contraire, elles peuvent

surmonter bien plus facilement cet obstacle à leur prolifération. »

Cette communication ayant suscité Tintervention de M. Pasteur, pour la défense de la théorie de Tépuisement, je suis revenu, dans une autre Note, sur cet important sujet [Comptes t'tndus, t. XCI, 18 octobre 1880) «Chemin faisant, j'ai rencontré un fait à Texplication duquel il me paraissait difficile d^appliquer la théorie adoptée par M. Pasteur, et je Tai dit. Cette difficulté existe encore aujourd'hui. Il s'agissait de l'étude comparative des inoculations pratiquées, les unes avec de très petites quantités, tant sur les moutons algériens pourvus seulement de leur immunité naturelle, que sur ceux dont l'immunité a été renforcée par une ou plusieurs inoculations préventives. J'ai démontré (et je suis en mesure de rendre ma démonstration plus complète) que l'on a bien plus de chances de réussir à produire le sang de rate complet, c'est-à-dire mortel, avec les inoculations qui introduisent d'un seul coup dans l'organisme un grand nombre d'agents infectieux. Comment faire accorder ce fait avec la théorie de l'épuisement? Comment un organisme, duquel une ou plusieurs cultures antérieures auraient fait disparaître la plus grande partie des matières nécessaires à la prolifération des agents infectieux du charbon, se prêterait-il mieux à la pullulation de ces agents avec une semence abondante qu'avec une quantité de semence réduite au minimum? Si la pauvreté du terrain est un obstacle à la culture, cette cause de stérilité ne devra-t-elle pas se manifester avec d'autant plus d'évidence qu'on donnera au terrain plus de germes à faire proliférer? Ce qui se passerait certainement dans un tube à culture ne doit-il pas se manifester également dans l'organisme animal? Voilà mon objection. Je l'ai formulée dans une interprétation théorique du fait que j'avais observé, en disant que les inoculations bactéridiennes comparatives avec peu ou beaucoup de viinis se comportent chez le mouton algérien comme si les agents infectieux rencontraient dans l'organisme de l'animal des matières ou agents contre lesquels les premiers auraient à lutter pour

vivre et se multiplier, et dont ils triomphent plus facilement quand ils sont en grand nombre. »

Les faits confirmatifs ne tardèrent pas à se multiplier. A la date du 4 avril 1881, une communication spéciale {De Vatténuation des effets des inoculations vii^lentes par V emploi de très petites quantités de virus, par M. A. Chauveau. Comptes rendus, t. XCII) vient renforcer les résultats de Tannée précédente, en les étendant à un autre virus, celui du charbon emphysémateux. Il y est démontré « que la quantité de virus employée pour inoculer cette maladie exerce une influence énorme sur les résultats des inoculations : les effets étant toujours mortels quand la quantité est notable, toujours plus ou moins bénins quand la quantité est extrêmement minime». On y démontre aussi « que, même à leur plus grand degré de bénignité, les effets d*une première inoculation communiquent Timmunité. »

Plus tard, la septicémie grangréneuse, que j'étudiai en 1884, avec M. Arloing, fournit des faits encore plus démonstratifs de rinfluence du nombre des éléments virulents {Bulletin de r Académie de médecine, juin et août 1884). Je ne relaterai pas ces faits avec détail. Il suffît d'en signaler la signification générale. C'est à quoi suffiront les lignes suivantes, que j'emprunte à la Revue scientifique (1885, t. II, page 619) : « C'est peut-être

avec les injections veineuses que l'influence du nombre

des agents inoculés sur les effets qu'ils produisent se manifeste de la façon la plus remarquable. On a démontré que

la maladie légère déterminée par ces injections se transforme facilement en infection grave, môme mortelle, avec pullulation exagérée des éléments virulents, quand on introduit dans le sang une notable quantité de germes infectieux. » Cette citation s'applique plus particulièrement à la septicémie gangreneuse. Elle est suivie de la phrase suivante, dont l'application a un caractère beaucoup plus général : « Bon nombre de virus atténués, inoculés sur des animaux doués d'une grande réceptivité, ou de virus forts inoculés sur des sujets dont la réceptivité est faible, se comportent de la même manière quelle que soit la voie d'introduction qu'on choisisse. »

Naturellement cette démonstration de Tinfluence du nombre des éléments virulents, en s*étendant ainsi, a étendu de même le champ d application de la théorie qui consiste à attribuer Timmunité à une résistance causée sans doute par la présence dé substances nuisibles s*opposant à la prolifération microbienne.

L'application de cette théorie à Timmunité acquise se fait, pour ainsi dire, d*elle-méme. En se multipliant dans le cas de maladie naturelle ou de maladie inoculée préventivement, les agents infectieux enlèvent peut-être à Torganisme, au moins dans certains cas, quelques matières utiles à la constitution du milieu de culture qui convient à ces agents ; mais il est bien difûcile de le prouver. Des faits certains établissent au contraire que la principale cause de cette immunité acquise et de la non-récidive réside dans la création d'une résistance due sans doute aux substances nuisibles laissées par les microbes de la première infection. C'est dans ce cas, en effets plus encore que dans les cas d'immunité naturelle, qu'il m'a été donné de constater que la résistance offerte par l'organisme aux effets d'une nouvelle inoculation est assez souvent insufflsante, quand on pratique celle-ci avec une très grande quantité d'éléments infectieux.

Un des plus curieux exemples des effets des virus forts mis abondamment en rapport avec les organismes rendus ultraréfractaires, à l'aide d'inoculations préventives réitérées, est fourni par une expérience qui est racontée dans les Comptes rendus (t. XGI, 26 octobre 1880) : Huit moutons, préparés par de nombreuses inoculations préalables de virus charbonneux, ont servi à cette expérience. Sur aucun d'eux, il n'était possible de causer même du malaise avec de nouvelles injections sous-cutanées de petites quantités de virus. On leur injecta dans la jugulaire de 15 à 70 centimètres cubes de sang charbonneux frais contenant de 12 à 300 milliards de bacilles. Cinq moutons seulement échappèrent à Taction directe de ces bacilles. L'un succomba en seize heures à une infection charbonneuse généralisée qui se traduisit, d'une manière sur-

aiguë pour ainsi dire, par une prodigieuse prolifération des agents virulents dans le sang et dans la rate. Les quatre autres eurent une infection localisée dans la pie-mère cérébrale et moururent de méningo-encéphalite bacillaire.

Gomment peut-on comprendre, en matière d*infeclion, cette influence du nombre des agents infectieux? Deux hypothèses se présentent ;

1** On pourrait supposer que tous les éléments virulents d'une même humeur ou d*unemême culture n*ont pas une activité absolument égale. Il s'en trouverait, parmi eux, quelquesuns plus énergiques capables de surmonter la résistance devant laquelle succombent tous les autres. Or, en employant de grandes quantités de liquide infectieux pour faire les inoculations, on augmente les chances d'introduction de ces rares agents particulièrement actifs. C'est là l'explication la plus simple.

2** Ou bien, en supposant démontrée l'uniformité d'activité de tous les microbes infectieux de la même humeur ou de la même culture, on pourrait admettre que la première manifestation de cette activité, au sein de l'économie animale, consiste dans l'excrétion d'une matière qui reconstitue l'organisme réfractaire à l'état de milieu favorable à la culture des microbes, par neutralisation de l'obstacle que la première évolution virulente a laissé derrière elle. En petit nombre, les agents infectieux excrètent trop peu pour créer autour d'eux cette atmosphère favorable, ce qui arrive, au contraire, facilement, quand ils sont en grand nombre. On pourrait comparer cette première action du microbe infectant, introduit dans un milieu réfractaire, à celle de la levure de bière, qui commence son travail par la sécrétion du ferment inversif de M. Berthelot, travail préparatoire indispensable à l'exercice de l'action dédoublante de la levure sur le sucre de canne.

Quelle est donc cette matière qui se crée dans l'évolution virulente et qui, se fixant sur les éléments de l'organisme, le rend impropre à une seconde évolution de même nature?

Est-ce la ptomaïne, le poison soluble, résultat de la vie, de

la multiplication microbiennes, poison auquel on doit rap* porter, comme je Tai prouvé pour le sang de rate, la plupart des troubles organiques et la mort, dans les maladies infectieuses ?

Est-ce autre chose? Personne ne le saurait dire. G*est un produit de révolution infectieuse; voilà tout ce que Ton sait: produit qui, par une imprégnation plus ou moins permanente de l'organisme, le met en état de s'opposer à tout nouveau travail de fermentation infectieuse, comme Talcool qui engendre la levure, dans la première partie d'une opération, arrête, par son accumulation, tout nouveau travail de dédoublement du sucre.

Mais si Ton ignore à quelle matière on a affaire, on connaît au moins Tun de ses caractères les plus importants, sa dilTusibilité dans Torganisme. Voilà Tun des points les plus intéressants de l'immunité acquise.

La première indication de ce caractère se trouve dans mon étude intitulée : Du renforcement de Fimmunité des moutons algériens, à regard du sang de rate, par les inoculations préventives. Influence de la mère sur la réceptivité du fœtus. Comptes rendus, t. XCI, 19 juillet 1880). J y démontre que les brebis pleines, auxquelles on inocule le sang de rate communiquent à leur produit un remarquable renforcement d'immunité; en sorte qu'après leur naissance les agneaux résistent parfaitement aux inoculations charbonneuses qu'on leur fait subir.

« De ce fait découlent d'importantes conséquences pour la théorie de l'immunité communiquée ou renforcée par les inoculations préventives. Comme l'a si bien démontré M. Davaine, les bâtonnets bactéridiens ne se multiplient pas dans le sang du fœtus, môme quand on en trouve de prodigieuses quantités dans le sang de la mère. Les éléments solides normaux du sang ne passent pas, du reste, plus communément d'un système vasculaire dans l'autre. Seul le plasma sanguin peut faire l'objet d'échanges osmotiques actifs entre la mère et le fœtus. On est donc autorisé à croire, relativement aux inoculations préventives du sang de rate: i^ que le contact

direct de rorgc.nisme animal avec ks éléments bacléridiens nest pas nécessaire à la stérilisation ultérieure de cet organisme; S^ que les inoculations préventives agissent sur les humeurs proprement dites, rendues stériles et stérilisantes, soit par soustraction de substances nécessaires à la prolifération bactéridienne, soit plutôt par addition de matières nuisibles à cette prolifération. »

Depuis la publication de ces lignes, la question de la pénétration des bacilles de la fièvre charbonneuse dans le sang du fœtus a fait quelques progrès, dus surtout à l'intervention de MM. Strauss et Ghamberland. « Je ne saurais plus dire aujourd'hui, comme je Tai fait autrefois, sur la foi de BrauôU et de Davaine, que les bacilles du sang de la mère ne pénètrent point dans les vaisseaux du fœtus. Il y a certainement des cas où le poison soluble n'est pas seul en cause. Il suffit, du reste, qu'il y soit quelquefois (je parle ici de la brebis seulement) pour qu'on soit autorisé à le considérer comme l'agent de l'immunité intra-utérine. Il me faut répéter que « je maintiens l'exactitude absolue des faits qui établissent cette immunité. Ceux qui voudront les contrôler en réalisant les conditions nécessaires à leur reproduction, conditions relatives à l'espèce de la mère, à l'âge du fœtus, au nombre des inoculations, ne manqueront jamais de constater ce que j'ai vu moi-môme. Depuis la publication de mes premiers faits, il ne se passe pas d'année où je n'aie l'occasion de pratiquer, dans mon laboratoire, des inoculations préventives réitérées sur des brebis pleines, plus ou moins près de la fin de la gestation. C'est très exceptionnellement qu'elles avortent. Presque toutes arrivent à terme et donnent naissance à des agneaux bien portants, qui, à l'âge de quatre à six semaines, résistent parfaitement aux inoculation de virus charbonneux fort. » {Revue scientifique, 1884, t. Il, p. 358.)

En somme, ces expériences ont donné la preuve que la mar lière active, dans la production de l'immunité, peut engendrer celle ci, môme dans un milieu qui emprunte cette matière, par

diffusion osmolique graduelle, à un autre milieu, siège exclusii ou à peu près exclusif de la fabrication.

Il n*y avait qu'un pas à faire pour appliquer au cas des deux organismes indépendants cette curieuse relation entre deux organismes conjugués. J*ai pensé, en effet, que le sang charbonneux, privé de ses bacilles, pourrait communiquer Timmunité à d'autres animaux, si Fon en faisait passet^ par transfusion dans le sang de ces derniers^ une grande quantité, au lieu des minimes doses que Toussaint croyait , à tort, capables de produire ce résultat. C'est seulement dans la Revue scientifique de 1884 (t. Il, p. 358) que j'ai parlé de mes expériences, toutes négatives. Voici en quels termes: « D'après les tentatives que j'ai faites pour communiquerj'immunité anticharbonneuse à des moutons, par Imjection intra-veineuse d'une grande quantité de sang défibriné et chauffé à une température capable de tuer tous les bacilles pathogènes qu*il contient, il ne faudrait pas compter du tout sur ce moyen. H est vrai que les traitements que le sang infectieux doit subir agissent peut-être non seulement sur la vitalité des bacilles, mais encore sur les propriétés du poison soluble, qu*on a quelque raison de croire très altérables. »

J'ai tenu à citer ce passage, parce qu*il montre que mon échec n'avait pas ébranlé, au fond, ma confiance dans le principe scientifique qui avait inspiré mes recherches. Il n'en est pas moins vrai que je n'ai pas réussi à produire Timmunité par l'application de ce principe. Les autres tentatives connues, à l'époque où j'écrivais les lignes précédentes, n'avaient pas été faites dans des conditions permettant de croire que la préservation, par inoculation préventive, ait jamais été obtenue autrement qu'avec des matières vraiment virulentes agissant parles microbes infectieux qu'elles contiennent. Aussi j'étais très peu enclin à penser que le succès pût jamais être obtenu, lorsque M. Pasteur fit connaître sa deuxième méthode d'inoculations antirabiques.

Avec ces inoculations antirabiques s'ouvre une ère nouvelle. Elles donnent la preuve incontestable de l'activité vaccinale

des produits de révolution des agents virulents. Dans les premiers liquides injectés, ces agents n'existent plus ; ils ont été tous tués par la dessiccation en présence de Tair. Ces liquides n*en sont pas moins actifs, puisqu'ils préparent l'organisme à recevoir impunément de nouveaux liquides de plus en plus riches en agents pathogènes, jusqu'aux liquides dont l'injection, faite d'emblée, sans préparation préalable de lorganisme, provoque presque infailliblement la rage mortelle.

En même temps qu'elles couronnent la démonstration de la théorie de l'immunité, les inoculations antirabiques reçoivent de cette démonstration, c'est-à-dire se donnent à ellesmêmes la justification scientifique réclamée par les partisans de la méthode. Elles n'apparaissent plus avec les caractères d'une exception singulière, mais comme un mode particulier de faire agir la matière vaccinale. Dans les inoculations préventives ordinaires, cette matière vaccinale se crée graduellement sur place par l'évolution régulière des microbes pathogènes, au sein môme de l'organisme des sujets inoculés. Avec les inoculations antirabiques, la matière vaccinale engendrée par un autre organisme est mise toute formée en rapport avec les sujets à préserver, seule d'abord, accompagnée ensuite d'un nombre graduellement croissant d'agents pathogènes ; ceux-ci concourent peut-être aussi à produire l'immunité, en se développant à la manière des virus atténués, dans un milieu préparé pour ne se prêter qu'à une évolution virulente rudimentaire.

D'après tout ce qui précède, on peut énoncer les propositions suivantes :

1*" L'immunité acquise, après une maladie infectieuse naturelle ou après une inoculation préventive, est peut-être due, en certains cas, à la soustraction, par la première évolution virulente des matières propres à la culture du microbe spécifique dans l'organisme animal. Mais cette immunité résulte surtout d'une résistance créée, par cette première évolution, à une seconde évolution de l'agent infectieux.

2^ Cette résistance est, selon toute probabilité, le fait de

rimprégnation de Torganisme animal par une matière soluble et diiïusible, soit le poison spécifique engendré par la multiplication des microbes pathogènes, soit toute autre substance résultant de la vie microbienne, c*est-à-dire de révolution infectieuse.

^^ Il n'est pas indispensable que cette matière^ pour produire son effet défensif contre une nouvelle infection, c'està-dire pour engendrer Timmunité, se développe dans l'organisme même qu'on veut protéger. En présence d'un autre organisme, elle pourra remplir cet office, si elle est douée d'une grande activité et introduite dans l'économie en quantité suffisante.

4^ Il n'y a pas de différence essentielle entre l'inoculation préventive pratiquée après la contamination et celle qui est pratiquée avant. Dans les deux cas, il s'agit d'arriver à produire l'immunité assez vite ou assez tôt pour prévenir l'évolution infectieuse qui suivrait la contamination, si celle-ci était abandonnée à sa marche naturelle.

5<^ L'immunité communiquée par les diverses méthodes d'inoculations préventives est donc acquise, au fond, par le même mécanisme. Il n'y a pas à faire intervenir plusieurs théories pour expliquer l'inoculation préventive : toutes se fondent dans la théorie générale de l'immunité exposée cidessus.

Post-Saiptum, — Cette note était rédigée quand j'ai pu prendre connaissance de la lettre qui forme comme l'introduction des Annales de V Institut Pasteur, Le deuxième paragraphe est consacré tout entier à cette question : «Quelle idée peut-on se faire de la cause de l'immunité par la méthode prophylactique de la rage après morsure? » 11 n'y a rien dans cette étude qui ne soit en accord avec les développements que je viens de donner, soit aux idées de M. Pasteur, soit à mes propres idées. La théorie de l'immunité acquise par l'action d'une substance propre, satellite des microbes spécifiques, y reçoit même une consécration nouvelle, de quelquesuns des faits cités dans cette lettre, par exemple ceux qui

démontrent qu'on a moins de chances d'inoculer la rage et plus de chances de créer Timmunité avec les injections abondantes qu'avec les injections minimes de liquides rabiques doués de toute activité virulente.

A première vue, ces faits semblent en contradiction avec les très nombreuses expériences dans lesquelles j'ai démontré que les éléments virulents de plusieurs maladies infectieuses ont plus de prise en grand nombre qu'en petit nombre sur les organismes plus ou moins réfractaires. Mais ils prouvent seulement que, dans le cas de rage, la matière vaccinale qui accompagne les agents infectieux est très abondante, très énergique et surtout très prompte en son action par rapport à ces agents, tandis que c'est le contraire pour le cas des autres maladies qui ont fait l'objet de mes recherches.

{Revue de médecine y W mars i887.)

Note n^ 3.

Sur le !«' volume des Annales de VInstilut Pasteur et en 'particulier sur un mémoire de MM. Roux et Chamberland, intitulé: Immunité contre la septicémie, conférée par des substances solubles. Note de M. L. Pasteur. {Comptes rendus de r Académie des sciences, 30 janvier 1888.)

« Le beau mémoire de MM. Roux et Ghamberland, démontre avec une rigueur parfaite que la vie du vibrion septique développe des produits chimiques solubles qui agissent peu à peu sur lui comme ferait un antiseptique. Introduits en quantité suffisante dans le corps de cobayes, ces produits confèrent à ces derniers l'immunité pour la maladie mortelle que provoque ce vibrion.

« La preuve est faite, dès lors, que l'immunité, contre une maladie si grave et si rapidement mortelle, peut être obtenue par l'injection de substances chimiques solubles dosables, et

que ces substances résultent elles-mêmes de la vie des microbes mortels. »

Note n« 4.

Sur V élimination par les urines, dans les maladies infectieuses, de matières solubles, morhifiques et vaccinantes, par M. Bouchard. (Comptes rendus de V Académie des sciences, 4 juin 1888.)

(( Je puis établir aujourd'hui, pour une autre maladie

infectieuse, la maladie pyocyanique, que les urines des animaux infectés emportent non seulement des poisons solubles, capables de reproduire chez les animaux sains quelques-uns des symptômes de la maladie infectieuse, mais même la matière vaccinante soluble, qui se montre capable de rendre les animaux auxquels on injecte ces urines, réfractaires à Tinoculalion ultérieure de l'organisme pathogène. »

c< Des animaux préalablement injectés avec des urines normales n*ont acquis aucune immunité.

« Ces expériences prouvent que les matières solubles, morhifiques ou vaccinantes peuvent être fabriquées par les microbes dans le corps des animaux infectés comme elles le sont in vitro, que ces matières solubles ne restent pas indéfiniment dans le corps des animaux infectés, mais qu'elles sont capables de s'éliminer en partie au moins par la sécrétion urinaire. »

Note n« 6.

Voici ce que je disais, après bien des tentatives, dans une note, présentée à l'Académie des sciences, le 24 octobre 1887 : « 11 y a deux choses dans les doses inoculées par voie sous-

cutanée, le bacille et les substances chimiques. Débarrassonsnous du bacille par la filtration et la chaleur à llS*", assuronsnous par la culture que le liquide est stérile et injectons ce liquide sous la peau par doses fractionnées... et je concluais : Ce que Ton peut dire, en s'en tenant strictement aux faits, c'est que, dans les conditions indiquées, il est possible d'augmenter la résistance du lapin à un microbe déterminé, de rendre cette résistance plus ou moins complète et durable, soit en inoculant au préalable ce microbe par une autre voie, soit en injectant préalablement les produits solubles des cultures, » J'ai, depuis cette époque, très souvent répété les expériences, et j'ai pu constater chaque fois la propriété que possèdent les cultures stérilisées de produire l'immunité.

Il est donc évident que le bacille pyocyanogène fabrique dans les cultures des substances vaccinantes puisque, l'expérience le prouve, l'injection des mêmes bouillons à l'état de pureté, avant le développement de ce bacille, est incapable de créer l'immunité.

En démontrant la possibilité de créer l'état réfractaire par les produits solubles, nous avons assurément fait avancer la question, mais nous n'avons point éclairci complètement le mécanisme de l'immunité.

La réalisation de l'immunité par les produits de sécrétion des microbes restreint le rôle de l'ingénieuse doctrine du phagocytisme, du moins dans ce que ce rôle pouvait avoir de trop absolu.

La maladie pyocyanique, par A. Charrin, chef du laboratoire de pathologie générale de la faculté de médecine, membre de la société de biologie. Paris, G. Steinheil, éditeur, 1889.

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