CHAPITRE PREMIER
Transmission cellulaire
Les nombreux faits rapportés dans les pages qui précè. dent montrent que la mère peut transmettre à l'enfant, pendant la gestation ou pendant l'allaitement, les diverses substances génératrices (immunisines) ou témoins (précipitines, etc.) des immunités qu’elle possède.
Si cette transmission est plus facilement observée lors d’une immunisation de la mère au cours même de la gestation, elle est aussi constatée chez les produits de mères immunisées avant la conception. Il nous paraît aujourd'hui tout naturel d'admettre qu’en ce dernier cas encore, la mère transmet au fœtus ou au nourrisson les substances élaborées lors des réactions immunisantes antérieurement subies et en partie conservées dans ses humeurs ou ses tissus.
Mais une autre hypothèse aussi peut-être formulée qui devait venir la première à l’esprit, avant que se fût imposée
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la théorie humorale de l’immunité. L'état réfractaire ne résulte-t-il pas d’une propriété nouvelle acquise par l’ovule et même par le spermatozoïde ?
« Non seulement la mère, écrit Duclaux (1), mais le père, peut transmettre à ses enfants ses facultés intellectuelles, ses qualités morales, ses ressemblances physiques, même ses difformités acquises, comme dans les curieux cobayes de Brown-Séquard qui se lèguent, de génération en génération, la traduction des lésions anatomiques ou des opérations chirurgicales subies. La transmission de l’immunité n’a pas besoin d'un autre mécanisme. »
Arloing (2) formule la même hypothèse et il songe à une « accoutumance » de l’ovule transmissible à toutes les cellules embryonnaires. « Pour assurer la pérennité de l’immunité acquise, il s'établit, sous l’influence des secrétions microbiennes, une modification des éléments anatomiques capable de les faire triompher des agents virulents. L’ovule, en tant que cellule intégrante de l’organisme, ne fait pas exception. Chez lui, comme chez tout autre élément, une propriété nouvelle s’est fixée dans le protoplasma; cette propriété devenue plastique, en quelque sorte, se retrouve dans toutes les cellules qui naîtront de l’ovule. L’embryon, le fœtus, le jeune sujet enfin. seront donc formés de cellules résistantes, accoutumées aux microbes et aux modificateurs chimiques qu'ils sécrètent. »
I accorde d’ailleurs le même privilège à l’ovule mâle et suppose qu'il apporte une substance vaccinale qui se répartira dans toutes les cellules du nouvel être. « Ce baptême séminal donnera à l’ensemble une immunité indéniable, quoique plus faible et plus irrégulière qu’à la suite de l’hérédité maternelle. »
On cherche aussitôt à vérifier cette induction par l’expérimentation et deux thèses s’affrontent dès le début.
Tandis qu’'Ehrlich (1892), précisant les modes de la
(1) Ducraux. Le Microbe et la maladie, p1927 (2) ARLOING, Les virus, p. 284.
transmission de l’immunité vis-à-vis des toxines végétales, nie le rôle des cellules germinatives, Tizzoni et Mme Cattani (1891) pour le tétanos, Tizzoni et Centanni (1893) pour la rage, croient démontrer, par une expérimentation très discutable, la transmission paternelle de l’immunité. Nous ne reproduisons que les conclusions de leur travail :
1° Le père peut, par son sperme, conférer au jeune son immunité;
2° Dans la transmission de cette immunité, le rôle de la mère est nul, étant donné qu’elle s’est produite dans des cas où le père était le même et les mères différentes. Tous les enfants héritent également de ces immunités;
3° L’immunité reçue par les jeunes est moindre que celle que possède le père;
4° L’immunité transmise par le sperme est durable, contrairement à celle qui est acquise par le sang ou par le lait.
Charrin et Gley (1893) concluent dans le même sens, après une expérimentation plus sommaire encore
« Quand on accouple des lapins, le mâle seul étant vacciné contre le bacille pyocyanique, on peut voir, dans des cas assez rares, l’immunité transmise aux descendants. Si cette transmission est inconstante, cette immunité des descendants est le plus souvent incomplète, peu profonde; néanmoins, il y a là un attribut héréditaire du fait de cet élément mâle. » De plus, d’après ces auteurs, des femelles normales fécondées par un mâle immunisé présenteraient par la suite‘une immunité indéniable.
En 1896, Vaillard apporte une critique décisive de conclusions hâtivement basées sur des expériences peu nombreuses et d’une interprétation difficile : « Au point de vue spéculatif, cette théorie peut sembler vraisemblable, mais, pour devenir vraie, elle a besoin d’un autre appui que des probabilités. Or, au dire de Charrin, il est rare, il est inouï, que cette transmission s'effectue quand le père seul a été rendu réfractaire, encore reste-t-il à démontrer que le cas unique considéré comme positif par Charrin et Gley constitue une preuve à l’appui de cette transmission.
«… En outre, l’immunité des descendants est incomplète et peu marquée : sur sept lapins de la même portée, cinq succombent à l'épreuve, deux survivent. Aussi est-on cou-
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=. 84 — duit à se demander si la survie des deux animaux juges réfractaires ne s’expliquerait point par cette inégalité naturelle de résistance que l’on rencontre chez des animaux de même apparence à l'égard de doses faibles d’un virus ou d’un poison. »
Vaillard fait état de ses propres rechérches sur des cobayes ou des lapins immunisés contre le tétanos, le choléra, le charbon, le charbon bactéridien et le vibrion aviaire. Il confirme entièrement les conclusions d’Ebrlich : « Quelle que soit l’immunité envisagée, jamais les animaux issus d’un père hypervacciné et d’une mère normale n’ont présenté un degré quelconque de résistance, si faible | soit-il. » d
Vaillard reconnaît qu’il y a bien transmission de l’immunité, mais cette transmission s’effectue uniquement par la mère. Il ne constate pas que le lait en soit l'agent. Il est donc amené à penser qu’elle s'exerce uniquement par voie placentaire. Enfin, répondant aux arguments théoriques de Duclaux et d’Arloing, Vaillard fait remarquer que « l’immunité héréditaire ne saurait avoir aucune influence sur l’évolution des maladies infectieuses : 1° elle est de trop faible degré; 2° elle ne peut être conférée que par un seul des géniteurs, et encore celles que l’on produit expérimentalement ne sont-elles obtenues que chez des animaux « Rypervaccinés »; qu'advient-il de cette immunité lorsqu’elle s'établit naturellement ? Ne risque-t-elle pas d’être encore plus fugace ? »
Les observations de Klemperer (1893), de Dziergowski (1901), de Levaditi et Manouelian.…, en faveur de la transmission par les cellules genminatives; celles de Wernicke (1895), Remlinger (1899), Dieudonné (1899), Bullock, Kreidl et Maud..., contre la même thèse, n’apportent aucun élément décisif dans le débat,
Bordet, sans son « Traité de l’immunité » (1920), se range parmi les adversaires de la transmission cellulaire de l’immunité, Il estime que la cellule sexuelle n’est pas plus capable de transmettre l’immunité qu’elle n’est capa-
ble de transmettre la maladie. Et il invoque le cas de Ia syphilis. « On a longtemps considéré comme vrai, écrit-il, une notion assez paradoxale, ayant trait à la syphilis, et dont les recherches ultérieures ont prouvé l’inexactitude. On pensait qu'un père syphilitique pouvait parfois, sans contaminer la mère, émettre un sperme contenant le virus et procréer un enfant infecté. »
Ainsi, l’expérimentation n’a jpu élucider jusqu'ici un problème qui malgré vout reste posé. Non démontrée, la transmission cellulaire de l’immunité n’est point inadmissible. L’immunité n’est pas une propriété uniquement humorale. Vaïllard écrivait, dès 1896, qu’elle « pouvait être liée à une aptitude spéciale des cellules à détruire les virus ».
Metchnikoff a montré que, dans l’immunité vis-à-vis du charbon, la propriété bactéricide des humeurs ne pouvait jouer aucun rôle, puisqu'elle n’existe pas chez les animaux vaccinés. Et l’on sait le parti que Besredka a tiré de faits semblables pour édifier sa théorie de l’inimunité locale,
Les recherches toutes récentes de Métalnikoff (1924) sont puissamment suggestives, et elles mettent en évidence, au moins pour des espèces inférieures, la réalité d’une uimmunité héréditaire cellulaire qui se renforcerait rapidement au cours de générations successives.
Les expériences sont réalisées avec les chenilles de Galleria mellonella, sensibles au choléra et facilement immunisées avec des cultures chauffées ou peu virulentes.
On vaccine un premier lot de chenilles; puis, chacune des générations successives est soumise en partie à la vaccination, tandis qu’une autre partie reçoit des bacilles virulents.
On constate que, tandis que les deux premières généralions ne donnent pas de chenilles unimunisées, a troisième en donne 30 p. 100, la quatrième et la cinquième seulement 15 et 0 p. 100 (en raison d’une erreur dans la vaccination). Par contre, la sixième donne 42 p. 100, la septième 45 p. 100, la huitième 72 p. 100, la neuvième 75 p. 100.
Il semble donc que l’immunité soit transmissible héréditairement — par les cellules germinatives — mais à cette condition que plusieurs générations successives soient immunisées (1).
Cette condition explique peut-être les controverses antérieures, les expérimentateurs se bornant à immuniser une ou deux générations.
Des faits semblables ne se produisent-ils pas «au ralenti » chez les mammifères et chez l’homme ? N’est-il pas compréhensible qu’une expérimentation portant sur quelques semaines ou quelques mois n’arrive pas à Constater des modifications qui peut-être ne sont appréciables qu'après des dizaines ou des centaines de générations ?
La résistance de certaines populations à l’égard d’infections endémiques de temps immémorial ne peut-être attribuée qu’à une accoutumante vraiment héréditaire, c’est-àdire d’origine plasmatique. On connaît l’histoire classique de la rougeole, bénigne dans ses foyers d’endémicité jpermanente, d’une gravité extrême chez les populations restées indemnes, qu’elles viennent contracter la maladie sous notre latitude (Fuégiens) ou qu’elle leur soit apportée (Nouvelles-Hébrides),
Un autre exemple au moins aussi probant est fourni par la peste bovine, qui tue de 90 à 100 % des animaux dans les pays habituellement indemnes, alors que 80 % au moins des malades résistent dans les régions envahies en permanence et que des races commes celles des steppes de la Russie, décimées depuis des siècles, opposent une résistance considérable à l’infection.
Et ces faits ne sont pas les seuls dignes d’être retenus. Il est des maladies, humaines et animales, dont la gravité absolue semble diminuer d'âge en âge : telles la syphilis, la variole chez l'homme, la clavelée chez le mouton, la « maladie » des chiens... Pour d’autres, comme la rage, la résis-
(1) Ce west plus une immunité acquise qui est réalisée. C’est une résistance qui est transmise, On a créé l’immunité naturelle.
tance accentuée des organismes est exprimée par des localisations du virus dans certains tissus seulement (les centres nerveux, par exemple) et par des modalités de plus en plus étroites dans le mode de la transmission.
Malheureusement, à ces maladies qui disparaissent, à ces contagions qui meurent, succèdent des maladies qui naissent, qu’elles résultent d’une adaptation de saprophytes à la vie parasitaire ou d’une contagion à des populations restées jusque-là indemnes et en état de pleine réceptivité..
Cette immunité héréditaire, permanente, nous semble toute différente de l’immunité transmise, fonction d’une immunité maternelle acquise et éminemment passagère. En réalité, l’immunité héréditaire nous apparaît comme l’aboutissant des immunités acquises par les générations successives. Elle représente une immunité acquise accumulée, désormais fixée et inhérente à la cellule germinale.
Conclusion
Le rôle de la cellule germinative dans la transmission d’une génération à l’autre de l’immunité acquise ne nous paraît pas invraisemblable, et nous pensons que, même en l’absence d'arguments expérimentaux, on peut l’admettre théoriquement, surtout dans les cas où, en l’absence de propriétés humorales, l’immunité peut être liée à des propriétés tissulaires.
Le rôle de la cellule germinative est surtout admissible dans la transmission de l’immunité héréditaire, puisque celle-ci doit être considérée comme la sommation des immunités transmises.