M»' PÉLISSIER
Approuvé de bien bon cœur,
M*'« de Malakoff.
Albert Gate-House, 20 octobre {858.
Votre œuvre si bien commencée se complète et Bio volente, atteindra la perfection... Nous avons fait un excel« lent, gai et intéressant voyage...
A 3 heures, nous étions à Blakwal ornés d'un
accueil sympathique et de nos voitures qui nous ont aussi rapidement que possible amenés ici où une vulgaire installation nous a absorbés le reste du 15 et le lendemain. Nous courions, fesions (sic) quelques bisettes,et voilà. Déjà plus du quart du {ici, un mot illisible) passé avec cette douceur que Ton ne croirait trouver qu'au Mopt-Hymette
et dont nous semblons tous deux fort heureuse. Le comte a disparu, et c'est Sophia qui captive l'attention des astro* nomes, voire de ceux qui ne le sont pas...
Albert Gale-House, 3 novembre i838»
Soir.
.... En ce qui me concerne, il m'eût été donné de séparer moi-même la Maréchale de la côte du premier père que je ne l'eusse pas faite mieux. « Cette compagne € de l'homme qui est 1 ornement de notre existence, qui « l'élève et la bénit, » ne pouvait être plus à mon goût et j y trouve tous les éléments de bonheur... Si elle ne se mutine pas, ça sera une épouse parfaite et il en sera ainsi, car elle a la douceur, la bonté, une aimable JnLelligence et une sainte admiration pour son mari...
Amusez-vous bien à Compiègne. Je voudrais bien y être quand vous y dinez, mais je n'y suis pas. Quoi qu'il en soit, je me suis vu si souvent à Paris dans ces derniers lems que je n'ai qu'un désir négatif d'y reparaître prcchainement
Ici s'arrête la correspondance du maréchal Péliss ier concernant son mariage. Elle est intéressaote et met, jerai dit, une lumière toute spéciale sur la sil* houette de cet homme autour duquel s'élève comme une légende. Elle est curieuse, surtout, en ce qu'elle montre l'incessante préoccupation du duc de Malakofî, relativement à la question d'argent el un
188 h impératrice: EUGÉNIE
esprit chagria pourrait y démêler comme le regret fugitif d'une union qui devenait par trop une cause de dépense et une menace de dettes.
Il y a de la tristesse, parfois, même, dans ces lettres.
Il n'est point jusqu'au billet écrit immédiatement après le mariage, qui ne renferme une inquiétude, et l'aveu d'une obsession motivées par c la note à payer ».
Et, détail bien original, bien caractéristique, la jeune femme, à peine au sortir de la chapelle, est mise au courant des soucis de son mari et trace des remerciements, appose sa signature sur ce papier même qui, loin de contenir un chant d'allégresse, n'est qu'un relevé de comptes et affirme, une fois de plus, les tracas que donne au vieux soldat le solde d*une corbeille qui, seule, dans cette aventure, selon son expression , se trouvait bied d'aplomb.
En résumé, le maréchal Pélissier alla-t-il au mariage avec cet enthousiasme de jouvenceau que lui prêtent certains historiographes de fantaisie ? On peut en douter. Et, devant son roman, comment ne point songer que la spontanéité, l'oubli de tout, dans l'amour, chez les humbles, a bien quelque prix?
*?^P*fK*rv"?
De l'époque impériale date cette invasion d'étrangers, millionnaires véritables ou supposés, qui ont pris possession de Paris.
Leur physionomie très curieuse, aux temps dont je parle, est restée à peu près la même.
• Installés, luxueusement d'ordinaire à l'ombre de TArc-de-Triomphe, . ils jettent, de là, sur Paris, comme sur la loule, du haut d'un balcon, des viveurs — leur monnaie rastaquouère , parfois bien frappée. Us campent, chez nous ainsi que des routiers prêts à l'alerte.
En effet, si, à Paris, les Exotiques triomphent aisément, ils y culbutent avec non moins de facilité, en dépit de leurs bonnes espèces sonnantes qui, alors, avec eux, se font trébuchantes.
Paris, indulgent aux richesses — à celles même
IdO L IMPÉRATRICE EUGÉNIE
venues en tortueuse ligne du pays des placers — salue sans trop de raideur en Téchine, chaque nouveau débarqué.
Il accepte ses invitations, parade à ses fêtes, boit son Champagne, dévore ses victuailles, emprunte son argent, se passionne ainsi qu'une fille, irraisonnablement. Puis, une chose très simple se passe. Les lampions éteints, les violons rentrés, la digestion opérée, Paris un peu surpris de son propre engouement, va aux renseignements. Et tout à coup, sur une parole mauvaise, sur un motif futile et douteux, il fait grise mine à celui à qui, la veille, il faisait des révérences. Paris à l'instar, de M. Choufleury, reste chez lui, et malheur à l'Exotique qui s'aviserait de Ty relancer. Il y a eu, évidemment, exagération dans l'accueil, comme il y a outrance dans la condamnation. Mais c'est ainsi. Rien ne saurait effacer la sentence du monde. L'Exotique atteint, isolé, devient un paria.
Parfois le maudit se cabre devant l'outrage. Il lutte contre la société. Mais la lutte n'a qu'un temps ; les plus solidement bâtis se lassent à ce jeu cruel. A bout de forces, le sacrifié prend la résolution de fuir la grand'ville et son dédain. Et il s'en retourne, l'amertume au cœur, s'il est enthousiaste ou honnête; le sourire aux lèvres, s'il est sceptique ou taré, en murmurant la ronde des petits enfants :
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l'impératrice et l'exotisme 191
Nous n'irons plus au bois, Les lauriers sont coupés...
Cependant le monde, pour tous, n'a pas la même barbarie. Il en est, parmi les Exotiques, qui trouvent grâce devant lui. La société, dans ses haines comme dans ses affections, est impénétrable.
Chaque année, presque, des météores passent dans le ciel de Paris, brillant, de toutes les couleurs du prisme, venant on ne sait d'où, allant on ne sait où. — Chaque année, le monde saisit sa lorgnette et regarde révolution de Tastre nouveau.
Ces météores sont, sous une forme très humaine^ des princes dégringolés fuyant la colère de leurs peuples ou de leurs parents ; des nababs nés, plus ou moins, dans la jungle asiatique ; des marchands d'esclaves retirés des affaires ; des industriels ayant fait fortune dans les jambons ou les machines à coudre ; des coquins, même — plus simplement. Le coquin, le marchand d'esclaves ou de machines, le nabab verront s'ouvrir devant eux les portes, alors que le prince , le brave débitant de jambons ne recueilleront que mépris* Où chercher le pourquoi de cet illogisme ? — Le monde lui-même serait embarrassé d'analyser le sentiment qui le mène.
Deux femmes, surtout, M™®' de Metternich et de
Castiglione, dont je reparlerai plus loin, ont, avec rimpératriee, acclimaté l'Exotisme à Paris, sous TEmpire.
Il n'a plus, aujourd'hui, pour meneuses, d'aussi hautes têtes.
Comme tout, un peu, il s'est embourgeoisé, et c'est à. peine s'il compte quelque prince authentique dans ses rangs.
Cependant, même dans leur déchéance, dans leur découronnement, les Exotiques restent les rois de Paris.
La facilité est grande avec laquelle on s'introduit chez nous ; ils en profitent. C'est normal et légitime.
Les Exotiques sont nombreux, à Paris, oui, à qui la société donne droit d'asile. La bienveillance est grande qui va du prince authentique au prince bohème rêvassant en une chambre d'hôtel meublé ; au bellâtre, encore, titré ou non, quêteur d'une aventure qui l'enrichira.
Le monde refuse la consécration à quelques-uns ; mais il se rue aux réceptions de certaine italianisée, duchesse de fraîche date.
La duchesse est très sévère sur le chapitre des préséances ; elle trône au milieu de son salon et, autour d'elle, sont des sièges de diverses formes et dimensions, luxueux, différemment aussi. C'est, pour une baronne, un tabouret ; pour une comtesse.
l'impératrice et l'exotisme 103
uue chaise ; pour une marquise, un lauteuil. La duchesse couronne, hiérarchiquement, Tassiette de ses visite uses, comme jadis les rois couronnaient la tète de leurs féaux.
Cepeudant, les helles arrogantes des deux rives de la Seine trouvent très gentil, très spirituel, rarrangemeut fantaisiste de la duchesse, et elles s'inclinent, avec humilité, devant son autorité.
C'est cette duchesse, encore, roturière en instaucc de noblesse, qui, à la nouvelle de son élévation, télégraphiait à son hrave homme de mari, ahsent :
— Monsieur, vous êtes duc — et qui recevait de lui, par retour d'électricitéj celte réponse, cette leçon de sagesse et de bon sens : — Madame, vous êtes folle.
L'Exotisme — cela peut paraître un paradoxe excessif — est d'essence parisienne. Paris est la terre qui lui convient pour s'épanouir, Teuter de le détruire serait, stérilement, imiter dou Quicliolte. Les Exotiques ont une manière à eux de s'emparer de Paris qui demeure leur secret et leur force.
Leurs femmes sont superbes, bien en pose, avec des lèvres amoureusement rouges et faciles ; leurs filles ont des yeux pervers, des attitudes onduleuses ; leurs hommes ont le visage suffisammeiit tanué pour faire croire à des autrefois dramatiquement aventureux ; ils sont râblés, aussi. C'est là
plus qu'il n'en faut pour Paris et son plaisir, pour la joie de son imagination.
Les Exotiques, dans une assurance de ribauds razziant une cité, le prennent de haut, souvent, avec la grand'ville, ce qui n'empêche en rien celleci de leur ouvrir ses bras — et plus ; telle, la fille soumise au gars de barrière qui la rudoie.
Paris, impatienté, dans une heure nerveuse, parfois se cabre. Mais ses révoltes ne durent pas. Fugitives, elles sont suivies d'amabilités renaissantes. Viennent un Brésilien, un Arménien, uii Turc — météores inconnus et neufs — en remords des rigueurs témoignées aux dédaignés, Paris ira demander du Champagne et des sandwichs aux nouveaux apparus. Et c'est là toute la moralité de la question.
La méchanceté du monde, un instinct de nature aussi, jetèrent l'impératrice Eugénie vers cette société cosmopolite qui ne demandait, alors, qu'à être accueillie officiellement, et les salons des Tuileries s'emplirent d'une multitude qui s'y trouvait d'autant plus à l'aise qu'on ne lui tenait guère rigueur de son origine et qu'on ne la chicanait que peu au sujet de sa moralité.
L'Exotisme fut, pour l'Impératrice, comme un dérivatif aux dédains de la société royaliste et il semble qu'elle n'appela à elle ces fous et ces folles qui transformèrent sa demeure en une sorte de
l'impératrice et l'exotisme 195
Babel, que pour mieux oublier ces dédains, que pour mieux peut-être, encore, s'en venger.
Ce fut d'abord, autour d'elle, un public de femmes, portant haut et loin le regard, parfois aussi, les lèvres ; un public de femmes aux allures garçonnières, aux goûts excentriques, aux désirs fiévreux, au rire tentateur, amoureux et prometteur — comme une réunion de sultanes étrangères et françaises, dont la nationalité, dont la différence de sang, disparaissaient devant un même et suprême but : le plaisir.
Ces femmes ont, dans la chronique, un qualificatif : les Cocodettes; dans l'histoire, une désignation : les Femmes de l'Empire, et je demande la permission de rappeler ici une page que je leur consacrai, il y a quelques années.
Les femmes de TEmpire, disais-je alors, ont laissé un renom spécial. Elles restent comme la représentation absolue d'une époque toute aux aspirations voluptueuses, aux jouissances charnelleff, aux enfièvrements aigus de la passion. Dans le détraquement moral d'alors, les hommes ne furent que des comparses, que des inconscients. Les femmes ont la première et la plus large part des responsabilités. Le sensualisme qui filtrait au travers de leurs corps, les coups de passion qui soulevaient leurs poitrines, prirent les hommes. On aimait facilement et fôUemei^t,. alors.
196 L IMPÉRATKICE ELGÉNIE
Les jeunes gens, saisis par Tivresser de chair qui montait à leur cerveau, oublièrent les choses du cœur ; le mâle en eux remplaça l'homme ; et, puisque les femmes s'évertuaient à cacher leur àme pour ne montrer que de beaux membres, ils ne cherchèrent point l'extase. Et ce fut l'orgie; orgie parfumée, coquette, gracieuse ; orgie d'autant plus séduisante qu'elle était voilée, dont la polissonnerie était pleine de caresses mondaines, dont l'élégance était la principale force. Peu ou point de cynisme; le cynisme était pour le huis-clos. Ces duchesses, ces marquises, dont la plupart avaient troqué une origine, un nom roturier contre la noblesse d'un époux ; ces grandes dames du lendemain, qu'agitaient des désirs de vie, des instincts de courtisane, après s'être offertes sans vergogne, se donnaient aisément, sans doute ; mais, dans une inconscience de filles, l'heure de la possession était, aussi, pour elles, l'heure du respect. Nues et ardentes, les artères battant la charge de l'amour, ou plutôt du plaisir, elles se jetaient, pâmées et frénétiques, dans les bras d'un amant; elles se tordaient farouches et insatiables, sur leurs couches ; mais le sacrifice consommé., elles n'ieussent pas permis à l'homme qui les avait fait râler, de relever seulement le bas de leurs jupes et de toucher du doigt la boucle de leurs jarretières. C'était là le côié piquant et attrayant de cette corruption fémi-
nine, devant laquelle les hommes les plus forts parfois demeuraient indécis. Ainsi que les filles de profession, les grandes et belles débauchées d'alors avaient comme des pudeurs de vierge, hors de leur abandon. Cela donnait du ton à leur folie.
D'aucunes, libres, prises soudain d'un assoifiement d'orgie et du vertige de l'inconnu, contraintes, pour ainsi dire, par un besoin brutal de jouissances, s'en allaient chercher aventure, la nuit, sur I3 boulevard, quêtant un garçon bien taillé, ou entraient les soirs de bal à l'Opéra, dans la fournaise populeuse, terminant leur odyssée dans l'affaissement du cabinet particulier, heureuses de sentir deux bras de hasard étreindre, dans un spasme, leurs reins tendus. L'histoire romaine était à la mode sous l'Empire et l'on jouait aux Romains.
D'autres, plus poétiques, d'un tempérament, — sinon moins ardent — du moins plus sobre d'apparences, se complaisaient dans des intrigues de sacristie. Les abbés Louis XV ne sont pas rares, à Paris, et plus d'une main sacrée pourrait écrire d'intéressants mémoires. Ces. hommes, qui vivent avec le Christ, ont sur certaines femmes une influence magnétique. En eux, lorsqu'elles quittent l'amant, elles retrouvent l'apôtre. Il résulte de ces deux oppositions une sorte de mysticisme qui emplit l'âme et finit par annihiler toute conscience. Elles ne comprennent pas le prêtre du peuple. Elles
198 L^INPÉRATRICB EUGÉNIE
veulent un homme du monde dans le prêtre ; elles exigent de lui un rabat parfumé, de même qu'elles exigent, à l'autel, un Christ d'or ou d'ivoire pour leurs baisers de dévotés. Une croix de bois les ferait fuir et tuerait leur foi irraisonnée; une soutane sévère porterait un coup terrible à leurs sens.
11 en était, certes, de radieuses et de pures qui passaient, sereines, au milieu de cette cohue. Protégées par leur vertu ou, ce qui est mieux — car la vertu est relative — protégées par quelque rêve chaste,par quelque amour d'épouse ou de mère, il en était qui sortaient immaculées de ce tourbillon. Pareilles à ces lambeaux de papier griffonné que les marins, dans un jour de naufrage, confient à la mer, enfermés dans une bouteille, que les vagues roulent à la plage intacts et sacrés — ces femmes, après avoir été secouées par la tourmente des passions qui grondait autour d'elles, revenaient au foyer, au lit conjugal avec toute leur grâce, tout leur charme de pures ; et aux cris d'affolement des mondains, à l'hymne stérile des enfiévrés, elles répondaient par le murmure doux et simple du cantique des cantiques de l'amour fécond et infini.
Le branle-bas joyeux de l'Empire n'avait été que le corollaire de la crise sociale que le pays venait de subir. Après la Révolution de 4848, après le coup d'Etat de Décembre, après les guerres de Crimée et d'Italie, une détente nerveuse avait fait bondir
l'impératrice et l'exotisme i99
toutes les jeunes imaginations. La guillotine de 4793 devait, fatalement, engendrer le Directoire, c'est-à-dire les Incroyables, les Muscadins et les Merveilleuses. Le canon de Décembre, les barricades du faubourg Saint-Antoine, Taustérité apparente du nouveau pouvoir, la claire sonnerie des clairons revenant de Sébastopol et de Solférino devaient, non moins fatalement, enfanter une réac tion des sens et des esprits.
On s'amusa. Ce n'était pas là, cependant, l'abjecte dégradation d'une société qui, pourrie, s'afiaisse sur elle-même. Tous ces hommes, toutes ces femmes, ces don Juans et ces Ninons,avaient du sang très sain dans les veines, du feu sous la peau ; ils se tenaient debout. Ces hommes étaient braves, ces femmes étaient belles ; les uns et les autres, intelligents.
Parmi les premiers, plus d'une illustration littéraire ou artistique se levait ; parmi les secondes, il en était qui régnaient en souveraines sur les choses de l'art et de la politique. Des salons s'étaient formés , ayant à leur tète, ceux-là quelque aristocratique personnalité féminine, ceux-ci quelque radieuse beauté bourgeoise. De leurs doigts effilés, bourgeoises ou patriciennes menaient la grande farandole des oisifs et du plaisir ; de leurs regards, elles cherchaient les poètes, les artistes qui travaillent dans l'ombre. Avec leur instinct de Parisiennes, elles mettaient Fart à l'encan. Un sourire, une fleur
Ht. 1/ IMPÉRATRICE EUGÉNIE
prise sur un corsage palpitant, pour un croquis ; — un baiser , plus encore quelquefois , pour un sonnet. — La chair appelait Tesprit, et de cet accouplement furtif , de cette union d'appétits, nais- Bciieut de gentilles choses. Un beau tableau, un beau livre, après tout, valaient bien une nuit d'amour. — Et, toujours, la farandole se formait, repa rtait, déroulant ses anneaux, comme une chaîne animée, se tordant, onduleuse, ainsi qu'un serpent ; et Ton riait, Ton vivait !...
Avec bien peu de variantes, si cette page était à écrire, je l'écrirais, actuellement, telle que je viens (le la reproduire.
Parmi ces femmes, deux surtout — exotiques — se firent remarquer autour de l'Impératrice et la préoccupèrent de diverses façons : M™*"^ de MetternicJi et de Castiglione.
Quant aux autres, étant de nature moins aventureuse, elles ne mirent sur l'esprit de la souveraine qu'une empreinte superficielle et toute du moment.
M™*' de Metternich fut l'amie apparente de l'impératrice Eugénie ; M™® de Castiglione lui fut hostile, ouvertement, se posa devant elle en rivale et, en ua temps, en rivale victorieuse; — de là, logiquement, d'un côté une affection qui, peut-être,
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dure encore; d'ua autre côté, une haine qui ne s'éteindra que dans la mort.
Ces deux femmes eurent des titres réels non seulement à l'attention de la souveraine, mais à celle du public, encore.
La pTincesse de Metternich était laide, spirituelle, originale, d'une brusquerie voisine de l'insolence, sans pourtant cesser jamais de demeurer la grande dame qu'elle devait être.
Très élégante, avec l'Impératrice elle était certes aussi, la femme qui possédait dans sa mise la plus grande correction, parmi toutes les femmes de la Cour.
Mondaine au plus haut degré, aimant les lettres et les arts, et en particulier la musique, elle tenait presque chaque soir son salon ouvert à de nombreux amis — hommes politiques pour la plupart, dont elle se servait pour entretenir avec les Tuileries une intimité constante et pour exercer, sur les décisions de l'Impératrice spécialement, une influence qui ne peut être contestée,
M™° de Metternich, je l'ai dit dans un précédent chapitre, nous apparaît comme ayant pris à tâche de discréditer dans l'opinion publique, les mœurs de la Cour impériale, par les excentricités, par les légèretés, par la tenue équivoque et suspecte qu'elle mit à la mode aux Tuileries. Son influence, en effet, n'eut point un résultat heureux sur les destinées
d^s entreprises de Napoléon III et de sa compagne, et si c'était le cas, ici, d'examiner la sincérité des sentiments que le prince de Metternich et l'ambassadrice semblaient professer à l'égard de l'Empereur et de l'Impératrice, on serait disposé à se demander si ces deux personnages, dès leur venue en France, ne jouèrent point une comédie, la comédie de l'amitié — pour mieux aider à la chute d'un homme, qu'au fond ils ne pouvaient aimer.
Je ne voudrais point porter, à leur sujet, cependant, un jugement téméraire, et me contenterai de constater que l'attitude plus que libre de la princesse de Metternich, applaudie et imitée par toutes les femmes de la Cour, devint la cause des premières révoltes de l'opinion.
La princesse de Metternich, irréprochable dans son intimité d'épouse — contraste singulier — mit le trouble et l'indécence presque, à la Cour des Tuileries. — Imposant ses caprices à l'Impératrice qui ne voyait que par ses yeux, n'entendait que par ses oreilles, elle fit de cette Cour qui eût dû, toujours, répondre par une correction absolue aux railleries des Cours étrangères, comme une sorte de préau à usage d'écoliers.
On connaît son aventure avec Thérésa — la chanteuse populeuse et populaire — la faubourienne de génie. Elle la fit venir aux Tuileries, après avoir pris d'elle des leçons, et ne tarda pas à la remplacer,
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l'impératrice et l'exotisme 203
eu rimitant merveilleusement^ au grand émoi de ceux que toutes ces folies attristaient.
M""^ de Metternich dont les audaces ne se comptaient plus, réussit même à faire accepter la chan* teuse célèbre, dans le vieux faubourg et un soir dé bal, chez la duchesse de Galliera, elle la présenta à tout rhéraldisme de France, indigné.
Une jeune fille même, M"^ de L..., donnant une leçon à Tambassadrice, comme Thérésa s'apprêtait à chanter, se leva et, allant droit au duc d'H..., homme de grand esprit, lui dit :
— Pensez-vous, monsieur le duc, que le moment soit venu, pour une jeune fille, de se retirer?
Le gentilhomme se prit à sourire et montrant à son interlocutrice, le nonce, M^' Chigi, qui assistait à celte fête et ne fuyait point la présence de Thérésa, répondit :
— Pourquoi donc, Mademoiselle, 'vous retirer ? Là où le nonce se trouve, une jeune fille ne peutêtre en péril, je suppose.
Quant à M'"® de Metternich, lorsqu'on lui rapporta cet incident, elle se contenta de hausser les épaules.
— Ah ! les vieilles perruques — même sur les jeunes têtes, s'écria-t-elle, je lésai donc un peu défrisées I
Elle avait ainsi des mots terribles qui la faisaient tout à la fois redouter et rechercher.
Elle ressemblait, en cela, à sa belle-mère —
femme du prince de Metternich, fameux au congrès de Vienne, dont Tune des répliques faillit provoquer une rupture diplomatique entre la France et TAutriche.
C'était sous le règne du roi Louis-Philippe, M. le comte de Sainte-Aulaire étant ambassadeur à Vie une .
Or, un soir, dans un bal, à la Cour, le comte s'étant approché de la princesse et lui ayant fait compliment sur la couronne qu'elle portait, reçut d'elle la réponse suivante, qui pour être comprise veut que l'on sache que son auteur haïssait le roi des Français, le considérant comme un simple usurpateur de trône.
— Oui, en effet, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, en regardant bien en face le comte de Sainte-Aulaire, ma couronne est très belle ; je puis vous assurer qu'elle est bien à moi et que je ne l'ai pas volée.
Puis, tournant le dos au diplomate, elle s'éloigna.
Mais celui-ci, remis de sa stupéfaction, quitta le bal, brusquement, et avisa le cabinet de Paris de l'incident.
Hélas, l'esprit a des mécomptes cruels : la princesse de Metternich dut, par ordre, se rendre quelques jours après sa boutade, à l'ambassade de France, et offrir, en personne, à notre représentant, des excuses officielles.
M"™® de Metternich — celle qui nous occupe — eut
l'impératrice et l'exotisme 205
d'ailleurs, également, une aventure désagréable, à une soirée offerte par l'archiduc V.- chez qui se trouvaient l'Empereur et l'Impératrice d'Autriche.
S'étant présentée fort tard et ayant reçu d'affectueux reproches de la part de l'archiduc qui lui fit remarquer que la souveraine, depuis longtemps, était dans ses salons, et l'avait plusieurs foisdeman* dée, M"^ de Metternich se redressa et répliqua :
— Ah ! vraiment, l'Impératrice s'est occupée de moi ? — Pourtant, pour ce qu'elle a à me dire {elle faisait ainsi une allxision à la causerie un feu banale de sa souveraine), elle pourrait bien me permettre de ne me point tant hâter.
Ce propos, répété, valut à M*"** de Metternich une disgrâce de quelque temps.
Aux Tuileries, cet esprit méchant qui était en elle, se donna libre cours et les victimes de ses railleries furent nombreuses.
Elle n'en prit aucun souci, pas plus d'ailleurs que des murmures que provoquèrent, dans le public, dans la presse, même dans les conseils de l'Empereur, son indépendance, son étrangeté, ses audaces de langage et de gestes.
Elle tint tète au « cancan » et, pour mieux braver l'opinion encore, n'hésita pas, un soir, à jouer, dans une charade, le rôle d'un cocher, avec le costume de l'emploi.
Il y eut des femmes qui — ayant la beauté qui
i06 L IMPÉRATRICE EUGÉNIE
lui faisait défaut — pour être à Tunisson du ton qu'elle donnait, se mirent à demi nues.
Ces incohérences, ces démentes manifestations d'une société décadente plaisaient à Timpératrice Eugénie qui les encourageait et qui les autorisait dans une inconscience de jolie femme, grisée par un imprévu bonheur, par une inespérée royauté.
M""** de Metternich — le fait est avéré — profita de rintimité que son originalité peut-être voulue, peut-être étudiée et calculatrice, fit naître entre elle et l'Impératrice pour devenir, sans aucun doute, une habile collaboratrice de son mari, dans sa politique. A la faveur de cette intimité, elle arracha, évidemment, des confidences précieuses à celle qui la considérait comme une amie dévouée, et c'est ainsi que paraissent devoir être expliqués les échecs que trop souvent éprouvaient l'Empereur et ses ministres auprès des diplomates étrangers.
Bien souvent, je l'ai dit, l'Empereur exprima son mécontentement et ses craintes à sa compagne, au sujet des familiers exotiques qu'elle admettait auprès d'elle. Mais, prenant plus souci de sa joie personnelle que des intérêts du pays, l'Impératrice ne tint, en aucun temps, compte des observations qui lui furent faites.
Elle marchait dans les adulations que lui valait sa beauté, comme d'autres marchent dans leur folie.
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l'impératrice et l'exotisme 207
Que pouvait TEmpereur contre une telle obstination, contre une telle imprévoyance , contre une telle indifférence ?
Une rupture seule eût pu le délivrer de sa tristesse et délivrer, du même coup, le pays du péril constant qui le menaçait. Mais pouvait-il, devait-il vouloir cette rupture? Et songea-t-il même jamais à la provoquer?
M"* la comtesse de Castiglione, la seconde parmi toutes les femmes entourant l'Impératrice qui la préoccupa vivement, eut, plus que M'"' de Metternich, la réputation d'être une femme politique et ne fut, cependant, pas autant qu'elle l'agent d'un gouvernement étranger.
La comtesse de Castiglione fut avant tout, sous l'Empire, et aux Tuileries, une femme d'amour qui mit la nudité à la mode et si, dans quelques occasions, sa beauté, sa chair faites de luxures, devinrent les auxiliaires du cabinet de Turin, il serait exagéré de prêter au rôle qu'il lui a été offert de remplir, une importance qu'il n'a jamais eue, qu'il ne pouvait avoir.
Un soir, elle parut aux Tuileries et comme elle avait toutes les audaces, et toutes les splendeurs, elle eut d'impériales amours. Napoléon III, dans son intimité, la nommait c la Mina >, et je crois qu'elle
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tenait beaucoup plus, alors, à cette douce appellation qu'à une gloire de diplomate en jupons.
L'Exotisme, sous l'Empire, eut, parmi les hommes, pour chefs de file, pour meneurs attitrés, MM. de Metternich et Nigra — le premier un moment très amoureux de l'Impératrice et cédant plus aux prières de celle qu'il aimait ou qu'il avait aimée, après Sadowa, dans la question de la Vénétie, qu'aux obligations de son patriotisme; le second, feignant une passion pour la souveraine, afin de mieux utiliser ses indiscrétions.
L'Exotisme sentait sa fin prochaine, le publie s'étant lassé de son autorité encombrante, lorsqu'en 1867, des rois vinrent à Paris lui souffler une nouvelle vie.
Après l'Exposition, les rois — comme dans la chanson de Carnaval— nous ayant quittés, l'Exotisme reprit aux Tuileries sa vogue et sa folie.
Et lorsqu'en 4869, des symptômes alarmants se manifestèrent dans la politique intérieure du pays ainsi que dans sa politique extérieure, il ne s'en inquiéta pas.
Ce fut, alors, comme un oubli de tout, à la Cour, devant le regard rêveur et attristé de l'Empereur impuissant à rendre la raison à son entourage. Ce fut de la part de l'Impératrice, de M™Me Metternich et de toutes les femmes, comme un assaut donné à
l'impératrice et l'exotisme 209
toutes les ivresses, à tous les plaisirs. Les bouches se firent plus osées, les corps se dévêtirent davantage, en des exhibitions de tableaux vivants, l'écurie et le cabaret tinrent le haut de la suprême élégance ; Rome décadente fut surpassée dans Tordre des sensualités et des humaines jouissances.
Un arrêt, dans cette griserie, devenait nécessaire et fatal. Lugubre, le coup de canon de 1870 marqua cet arrêt.
5^f^s>TvHSvr-v^ '
E^ dépit du succès du plébiscite, en 1870, el du libéralisme soudain du gouvernement impérial, il était aisé, pour des esprits observateurs el sensés, de prévoir que de graves événements se préparaient, menaçants ou heureux, on n'eût pu dire lesquels, pour la dynastie napoléonienne.
Des symptômes de renouveau, de rèvololion ou de guerre, troublaient le peuple et mettaient dans le pays comme une impatience, comme une anxiété dont les causes inexpliquées et mystérieuses , presque, ûe devaient pas tarder à être connues, L'Empereur lui-même qui, pourtant j s'était prêté de bonne grâce et loyalement, à la réforme de la politique qui avait marqué tout son rè^jne, avec des alternatives d'insuccès peut-être, mais non sans gloire, il faut le dire très haut, l'Empereur lui-même sentait devant cette incertitude soudaine des esprits, son intelligence, sa prévoyance et son jugement
frappés d'un malaise qu'il n'aurait sans doute pu, subissant aussi cette influence appréhensive dont tous souffraient, définir.
Seule, la Cour, c'est-à-dire les fous et les folles qui composaient le personnel habituel des Tuileries, et avec la Cour, l'Impératrice, ignoraient ou feignaient d'ignorer ces signes précurseurs des événements et se livraient à leurs jeux ordinaires, jeux d'amour et de hasard calqués sur leur vie même faite d'instabilité, d'insouciance et du mépris du lendemain.
La Cour, en cette année 1870, s'était installée d'assez bonne heure à Saint-Cloud, l'Empereur et l'Impératrice ayant manifesté l'intention de passer dans cette aimable localité, les mois de juin et de juillet et ayant décidé que Fontainebleau, dans le cours de cette saison, ne recevrait par leur visite coutumière.
L'Empereur en effet, très fatigué et malade, avait peu d'entrain et sa santé, dont on cachait soigneu sèment au public le véritable état, exigeait peu de déplacements et beaucoup de repos.
Cependant, la Cour, à Saint-Cloud, dans sa gaîté légendaire, dans ses plaisirs, n'eut pas trop lieu de compter avec la gène et la réserve que menaçaient de lui imposer les souffrances du souverain et l'existence, parmi les cocodettes qui entouraient l'Impératrice, ne se trouva pas sensiblement changée.
L'Impératrice avait auprès d'elle, alors, ses
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nièces, les filles de la duchesse d'Albe et, de son côté, elle mettait tout en œuvre pour leur procurer quelque amusement. La jeunesse était donc nombreuse et choisie qui, en cette année 1870, papillonnait à Saiht-Cloud et en faisait les beaux jours.
La stupéfaction, Teffroi de cette société indifférente et étrangère aux choses comme aux intérêts du pays, n'aurait pu se décrire quand, soudainement, ainsi que des jets de feu projetés dans la nuit, rincident HohenzoUern d'abord, la déclaration de guerre ensuite, passèrent sur la France et la brûlèrent.
Ce fut, alors, dans cette Cour si brillante et si oublieuse de tout ce qui ne l'intéressait pas directement, comme un apeurement, comme une déroute auxquels succédèrent bientôt une sorte d'enthousiasme conventionnel, des entraînements d'autant plus irréfléchis que ceux qui les exprimaient se croyaient très à l'abri des mécomptes d'un avenir qui leur paraissait invulnérable et assuré.
Tous n'eurent point, cependant, cette attitude incohérente.
L'Impératrice et, avec elle, un clan de courtisans et de courtisanes dociles à chacun de ses actes, à chacune de ses paroles, dès le premier jour de l'incident HohenzoUern prirent une position qu'ils ne quittèrent pas et s'affirmèrent, tout d'abord, comme des partisans résolus de la guerre.
21i l'impératrice EUGÉNIE
On a voulu voir, parmi ces partisans obstinés d'une rupture entre la France et la Prusse, le duc de Gramont qui, à cette époque, était ministre des Affaires Etrangères et sur qui, depuis, la haine publique s'est abattue et sur qui, encore, le mondât officiel, dans une hypocrisie et dans un égoïsme qui lui sont particuliers, a tenté de rejeter toutes les responsabilités.
Le duc de Gramont, comme Napoléon III, l'heure est peut-être venue de le dire, était opposé à toute guerre et il se dépensa, vainement, dans les quelques jours qui précédèrent l'irrémédiable et fatale réalité, pour renouer entre les cabinets de Paris et de Berlin d'amicales relations.
Mais il était seul, ou à peu près, de son avis, car la volonté, car l'autorité de l'Empereur étaient méconnues depuis que le parlementarisme en avait fait un souverain constitutionnel, et il dut céder aux exigences de ses collègues qui, forts de l'approbation de l'Impératrice, ne cachaient nullement leurs désirs impatients et belliqueux.
M. le duc de Gramont aurait dû offrir, dans ces circonstances, sa démission, dira-t-on. — Il l'offrit; et en plein conseil, en présence de l'Empereur, dans un geste emporté et indigné, dans une déses* pérance aussi, renonçant à faire comprendre à ces hommes qui n'écoutaient que les calculs de leurs ambitions et de leurs vanités, toutes les conséquences
AVAÎiT LA CUERHE UE ÏHTtï 215
(l'une guerre entre la France et non seulement plus la Prusse, mais TAllemagne tout entière, il jeta sur la table son portefeuille et, se leyant, se dirigea vers la porte du salou.
L'Empereur, très ému, alla à lui et le retint.
— Non, non, restez, mon cher duc, lui dit-il, restez, je vous en prie^ et ne me créez pas une crise ministérielle dans un pareil moment.
Et comme le duc résistait, cherehaul à se dérober aux instances du souverain, celui-ci lui saisit les mains, et, mVt-on assuré, avec un sanglot dans la voix, le supplia*
— Gramont, mon ami, je vous en conjure, implora-t-il, ne vous en allez pas- C'est là un service persounel que je vous demande de me rendre.
M, de Gramont, troublé, désarmé, prisf d'une respectueuse pitié pour cet Empereur malade alors, hier superbe et puissant, qui le priait, esquissa un î^este vague et, revenant à sa place, reprit ses fonctions.
Dès lors, il accepta, logiquement, chevaleresquenient, les conséquences de sa soumission et ce fut lui qui, en sa qualité de ministre desAITaires Eltrangères, porta h la tribune la fatale déclaration.
L'impératrice Eugénie a été, est même encore accusée, publiquement, d'avoir voulu, ainsi que je
le disais plus haut, cette guerre de 1870, qui lui a été si fatale. Elle Ta voulue, en efiet.
On a publié, cependant, sur cette donnée, d'innombrables racontars dont le défaut est de ne pouvoir être contrôlés. Où est la vérité ?
L'Empereur, c'est un fait historique, désormais indiscutable, était réfractaire à toute déclaration de guerre.
Quelque temps avant la funeste résolution qui mit fin à son règne, il avait eu connaissance, en effet, de documents qui ne laissaient aucun doute sur la force de la Prusse, sur ses sentiments à notre égard, et des avis, chaque jour, lui étaient envoyés, à ce sujet, par ses agents à l'étranger.
L'un de ces agents avait même adressé à une personne de son entourage un billet que je transcris textuellement ici, et qui le fortifiait encore dans son hésitation.
Karlsbad, 26 juin.
Je reviens d'un dinar chez te roi de Prusse, avec Bismarck, ManteufTel, etc.. Ces gens-là sont de la réaction ouverte et de pareils exemples sont dangereux. — ManteufTel parle de c coalitions de Roi (!) contre toute la canaille démocratique des Chambres > et veut un retour pur et simple à l'absolutisme paternel ! Moi, je me permis
'T». *^r ç»i's*-«'*î^ T-tv- •
de lui parler de la question pratique de l'argent ! et reçus la réponse incroyable :
« On fait les meilleures guerres sans argent l Gomme n* « çons seulement, et dans un (sic) couple de mois ma& « irons chercher* Vargent à Paris ! •
Je le regardai pourvoir s'il avait trop bu et il reprit:
« Nous sommes là à peu près comme en 1851, àOlniulz ; « mais vous autres n'avez pas de Schwarzenberg aojour- « d'bui !!! >
Qu'en dites-vous? Sont-ils à enfermer ces gens- là !!î
Cette lettre — qui n'est pas signée — mais qui est authentique, n'est-elle pas curieuse et ne dit' elle pas tout ce que l'on pourrait dire sur les hommes qui entouraient le vieux Guillaume ?
Ne nous montre-t-elle pas, aussi, le général de Manteufiel sous un jour tout différent de celui sous lequel on s'est plu à nous le présenter jusqu'alors ?
L'Impératrice ne pouvait ignorer la pensée de Napoléon III, et l'on a quelque raison de se demander comment, dans une circonstance aussi solennelle, son opinion prévalut sur celle de sou mari. Jusqu'au dernier instant, l'Empereur ne cacha point ses inquiétudes. A Saint-Cloud, même, lors? de son départ pour l'armée, répondant à ceux qui lui criaient, enthousiastes :
t^;8 I. IMPÉRATRICE EUGÉNIE
— Dans huit jours, nous serons à Berlin î — il avait murmuré :
— Ne dites pas cela. La campagne sera longue... même si nous sommes vainqueurs.
Devant de telles déclarations, on serait en droit de douter qu'il y eût,, alors, un désaccord entre rEmpereuretrimpératrice. Cependant, des hommes d'une moralité absolue, d'un dévoûment à touta épreuve aux choses et aux êtres de la famille impériale, affirment que ce désaccord existait. Et comme, ici, je ne veux être qu'un narrateur impartial, je ne saurais passer sous silence le récit de la scène dernière qui précéda la signature de la déclaration de guerre. Ce récit a été fait par l'une des personnalités les plus en vue du second Empire, et si je n'ignorais que cet homme est incapable d'un mensonge, j'hésiterais à le mentionner.
L'Empereur, donc, ne voulait pas la guerre. Et quand, au conseil des ministres, la crise étant arrivée à son état le plus aigu, on lui soumit le décret relatif aux hostilités à signer, pour faire suite au vote prévu des Chambres, il refusa d'apposer son nom au bas du terrible papier. Comme on insistait, il se fâcha — lui, le doux entêté, selon l'expression même de sa mère — il devint violent et,s'emparant du projet de décret, il le déchira et en jeta les morceaux au travers du salon.
Puis, malade, épuisé autant par l'obsession qui
le poursuivait, que par les souffrances physiques qu'il endurait depuis longtemps, il se retira et se coucha.
Llmpératrice, en apprenant la scène qui venait d'avoir lieu, ainsi que la résolution de l'Empereur, fut vivement contrariée. Une émotion très intense la saisit. A son tour, elle prit de la colère, et ayant forcé les ministres à rétablir le libellé du décret, elle s'empara du nouveau feuillet et elle se rendit auprès de l'Empereur qui, peut-être ainsi que dans un rêve, signa.
Telle est l'anecdote. Elle est extrêmement grave. Et, je le répète, si elle n'avait été contée par une bouche autorisée, je la considérerais comme une pure invention.
Il paraît avéré, encore, que ce fut sur le désir formel de l'Impératrice que le gouvernement français témoigna à la Prusse une raideur inaccoutumée, en présence du retrait de ses prétentions, et qu'on exigea du cabinet prussien ce qu'on appela, alors, des « garanties >.
L'Impératrice, dit-on, agit, dans cette occasion, »ous l'influence d'un sentiment tout intime. Espagnole, elle avait été profondément émue à la pensée qu'un prince étranger pût régner sur sa patrie d'origine, et quand l'Empereur, à Saint- Cloud, après l'apaisement éphémère du conflit, se présenta, joyeux d'avoir enfin mis un terme à
220 L IMPÉBATRICE EUGÉNIE
l'inquiétude générale, elle l'accueillit fort mal. Les courtisans firent chorus avec elle. Un nouveau conseil des ministres fut décidé et la guerre, une minute écartée, devint inévitable.
L'Empereur, oui, avait été heureux quand, un instant, il avait pu croire que les bonnes relations entre la France et la Prusse allaient être reprises.
Mais, hélas, il n'était pas le maître dans l'Etat 4lepuis 1867, et l'Impératrice qu'un entourage encombrant, intrigant, sot et intéressé entretenait dans l'idée fixe de gouverner et de mêler son au* torité à celle des hommes politiques, collaborateurs de son mari, imposait à tout et à tous sa volonté, ses souhaits, ses inconséquences.
En 1870, l'Impératrice, poussée par on ne sait quelle société d'ambitieux et d'insignifiants personnages désireux de se créer, à la faveur d'une émotion publique, une situation à la Cour» dans l'administration ou dans l'armée, l'Impératrice se retrancha derrière un entêtement systématique, repoussant toute tentative de conciliation, et met tant l'Empereur dans l'impossibilité de ne point l'approuver, sous peine d'un scandale, elle se posât résolument devant ses oonseillers, comme l'âme même de la campagne qui se préparait.
L'Impératrice, à toutes les représentations qui lui furent faites, répondit par la même inébranlable volonté.
Ses arguments, en faveur d'une action iinoiédiate, ne se bornaient point d'ailleurs à la seule expression d'une sentimentalité, d'un caprice ou d'un égoïsme politiques.
Elle croyait sincèrement, sur la foi de conversations familières et d'hommages émus, que MM, de Metternich et Nigra soutiendraient la cause de la France auprès de leurs gouvernements respeclUst et elle escomptait des alliances problématiques.
L'Autriche, en effet, n'avait aucune apparente raison d'abandonner sa quiétude en partie recouvrée depuis Sadowa et de défendre un peuple qui Tavait laissé écraser :
Gomme on interrogeait, à ce sujet, le prince de Metternich, il fit la réponse suivante qui ne laissa dès lors, aucun doute, sur l'appui des armes autrichiennes.
— H ne nous est point possible de prendre parti pour vous dans la lutte qui va avoir lieu ; car nous le savons, car nous en avons la triste certitude, vous serez battus. Vous ignorez votre ennemi j il est plus fort que vous et je n'oserais affirmer qu'il ne vaincrait pas les armées réunies de l'empereur Napoléon et de mon auguste Maître.
Quant à l'Italie, quant à Victor-Emmanuel qui^ lui, au moins, aimait sincèrement l'Empereur, un intérêt national dont on ne saurait trop, après tout leur garder rancune, ne leur permettait pas de
venir à notre aide. Ils espéraient, que la France fût victorieuse ou vaincue, s'emparer de Rome à la faveur de la désorganisation qu'entraîne toujours, dans un pays une guerre heureuse ou funeste, et le souci d'être délivrés de notre tutelle sur les Etats- Pontificaux, passait, dans le cœur du roi comme dans l'esprit du peuple, avant toute générosité, avant toute reconnaissance.
C'est ainsi, en présence de tels présages, que la guerre fut déclarée à la Prusse ; c'est ainsi, en présence de tels présages, que l'Impératrice n'hésita pas à jouer, sur un coup de canon, l'avenir de la France et de la dynastie napoléonienne.
Tout semblait concourir, d'ailleurs, alors, à la perte de Napoléon III et du pays.
Tandis que des scènes violentes avaient lieu au conseil des ministres entre M. de Gramont et ses collègues, d'autres scènes non moins violentes se produisaient entre l'Empereur et sa compagne et, parmi les familiers même de la Cour, des incidents survenaient qui, dans leur étrangeté, montrent quelle désorganisation, en cette année 1870, frappait le monde officiel et l'entourage des souverains.
Un général, aide de camp de Napoléon III, dont je veux taire le nom, ne se permit-il pas, un jour, à Saint-Cloud, alors que tout prétexte d'hostilité semblait écarter, de s'élever contre ce qu'il appela « une lâcheté publique, » de déboucler son épée et
de la jeterau travers d'un billard en crianL que « ni on ne faisait pas la guerre à la Prusse, il hiiserait son épée. »
L'Impératrice elle-même, le jour du *le[iait cie son inari pour l'armée, à Saint-Gloud, st-iiipui la violemment, comme on déjeunait, sur udc ubsorvation de l'Empereur qui ne cessïiit d'émrtln' tJcH doutes cruels sur l'issue de la lutte, et sur sau allitude qui, en effet, était pleine de tristesse.
L'Impératrice apostropha son mari et, fra[ï[ianr sur la table, brusquement, s'écria « qu*<m no la comprenait pas, qu'on voulait lui porter ma]hriM\ ^
Ceux qui assistèrent à ce déjeuner se rapï»f;llen)jil cet incident.
L'Empereur partit. Il semble que riniix-ialrici: ait eu hâte d'être sinon seule — l'hypothèse U'tiu tel désir est inadmissible — mais en possession il'iin pouvoir qui allait être le sien, dans l'abRiici^ ilu souverain, et qu'elle convoitait depuis lon^Leiiifin.
Jusqu'à la dernière minute de sa puissame, ol!(* affirma ce désir, et quand l'Empereur, aiDsi f[ii*<m le verra dans un prochain chapitre de cetfr {'iud(% voulutrentreràParisavecsonfils,aprèsnospteiJiiem échecs, elle s'opposa formellement à ce retour.
Et pourtant, qui sait, peut-être le salut de la dynastie comme celui du pays était-il, alors, daus la présence de l'Empereur aux Tuileries?
Au lieu de se traîner, par ordre de sa compagne,
224 l'impératrice EUGÉISIE
humilié, sans commandement, à la suite de son armée démoralisée et vaincue, il eût pu rétablir Tordre dans la capitale — demander une paix honorable, et certes, à ce moment, l'Allemagne n'aurait point exigé de cet homme malheureux, mais libre — une indemnité de cinq milliards et Tabandon de deux provinces.
Que rimpératrice ait désiré la guerre et ait été son instigatrice, la guerre Ta frappée, comme le pays dont elle était la souveraine, comme tant d'autres qui s'en allaient, enthousiastes, vers des frontières,, vers des triomphes, hélas, chimériques.
Son attitude, au Quatre-Septembre, Bst connue. Elle quitta les Tuileries, abandonnée presque, pour ii3onter dans un simple fiacre, ne pouvant môme rejoindre la voiture qu'avaient mise à sa disposition MM. de Metternich et Nigra, ses adulateurs des. jours heureux.
La femme d'un illustre soldat, M'"'' la maréchale Canrobert, également, lui avait offert la sienne et la suppliait de l'accepter. Mais l'Impératrice, à toutes les prières, ne répondait que par des monosyllabes, murmurant, comme inconsciente, ces paroles que
226 ^ l'impératrice EUGÉT^IE
peut-être un moderne Shakespeare serait seul en mesure de traduire :
— Rêve creux... rêve creux 1...
C'était tragique, presque.
A quel rêve faisait-elle allusion ? Au sien, qui avait duré près de dix-huit ans ! A celui des rares amis qui l'entouraient encore et qui s'était uni à sa propre et lamentable vision ?
On a dit, encore, que l'Impératrice avait eu peur au Quatre-Septembre. — C'est une erreur. — L'Impératrice n'était point d'une nature craintive et, comme chez les femmes de son pays, les circonstances solennelles et périlleuses mettaient en elle une sorte d'énergie, une sorte de folie qui ne lui laissaient pas la faculté de calculer le danger, d'être accessible à une faiblesse.
Elle aurait pu se servir, dans sa fuite, avec un peu de ténacité, de l'une des voitures qui lui étaient offertes. Mais elle préféra s'en aller, anonymement, pour ne point, déclara-t-elle, être cause d'un scandale dans Paris, pour ne point être accusée de placer sa personnalité, en un moment où la défaite secouait la France, au-dessus des intérêts du pays. C'est là un noble sentiment dont il faut lui tenir compte. Je ne crois pas que cette minute de sa vie ait été jamais ainsi expliquée. Des détracteurs systématiques ont établi un rapprochement entre sa fuite et le départ public de sa cousine, la princesse Clotilde*
, 3u^-i<crï->
Ils ont oublié, sans doute, que madame la princesse Clotilde, fille du roi d'Italie, pouvait oser ce qui, pour elle, devenait une impossibilité.
Ainsi naissent et meurent les légendes.
Lorsque, grâce à Tappui chevaleresque de M. le docteur Evans, Timpératrice Eugénie put gagner, saas trop d'encombrés, l'Angleterre, elle fut plusieurs jours sans avoir de nouvelles de l'Empereur, comme de son côté Napoléon III, après la bataille de Sedan, demeura dans l'ignorance de sa situation.
Ce ne fut qu'en Belgique que ce dernier, en effet, apprit le départ et la mise en sûreté de sa compagne et put, de son côté, lui faire parvenir la relation de sa triste et suprême odyssée.
Les derniers moments que l'Empereur vécut sur la terre française sont connus. Les heures d'angoisse qui lui furent imposées dès qu'il eut quitté la France pour se rendre, en traversant le sol de la Belgique, prisonnier en Allemagne, le sont moins. Qu'on me permette de les rapporter ici.
Il y a quelques mois, me trouvaut à Bruxelles, je dînai chez le général Sterckx, Directeur du personnel au ministère de la Guerre, et, naturellement, nous évoquâmes quelques-uns des souvenirs de l'année terrible.
Comme le général me disait qu'en 1870, n'étant que capitaine, il avait fait partie, avec le général Chazal, de l'escorte qui avait accompagné Napo-
22B L IMPÉRATRICE EUGËNIE
léon III sur la route de Wilhelmshôhe^je le priai de me conter les péripéties de ce voyage et il me fit le récit qu'on va Ure.
La journée de Sedan fut horrible pour FËmpereur. C'est à peine s'il pouvait se tenir à cheval, ayant un mal qui ie torturait. 11 y parvint, cependant, en s'appuyant des deux mains sur le pommeau de sa selle, et niQle plainte ne sortit de sa bouche.
Lorsque, entouré d'un détachement de uhlans, il arriva sur la frontière, les Belges remplacèrent les Allemands auprès de lui et prirent sa garde. . C'est ainsi qu'il fut conduit à Bouillon, à l'hôtel de la Poste, où il lui fut permis de se reposer, enfin, en attendant d'être dirigé sur la résidence qui lui était assignée.
Singulière coïncidence I La chambre offerte à l'Empereur, chambre banale d'hôtel de province, contenant deux lits à rideaux blancs, un lustre, quelques sièges et un mauvais tapis, était ornée de trois lithographies représentants : Mars maudissant la Destinée, Apollon jotiant de la lyre, et Vulcain précipité du ciel.
L'Empereur alla s'asseoir dans un fauteuil, près d'une fenêtre dont, par intervalle, il soulevait le rideau, pour le laisser ensuite retomber; puis il redevenait immobile.
. Ce fut là qu'il apprit la mort du général Mai-
gueritte et, à Tannonce de cette nouvelle, il eut comme un tressaillement, murmura quelques paroles inquiètes toutes d'intérêt pour son frère d'armes, et reprit un silence que nul n'osait rompre.
L'heure s'écoulait, cependant, et l'instant approchait où le souverain, entrant davantage dans son exil, allait monter en voiture pour se rendre à la plus prochaine station de chemin de fer.
Mais un embarras se produisit alors.
Le peuple, qui avait eu vite connaissance de la présence de Napoléon III à l'hôtel de la Poste, s'était amassé devant la maison, gesticulant et hostile.
Le général Ghazal et son aide de camp, le capitaine Sterckx qui arrivaient en ce moment, furent saisis de la crainte qu'on insultât le souverain déchu, et entrèrent dans l'hôtel après avoir fait ranger devant la porte, sur la place, les voitures destinées à Napoléon et à sa suite.
Plusieurs officiers, en cette heure, étaient auprès de l'Empereur, parmi lesquels les généraux Pajol, VVaubert de Genlis, de la Moskowa, Reille, le lieutenant prince Murât, le capitaine Hepp, les docteurs Gorvisart et Gonneau, M. Piétri, M. Raimbaut, auxquels se mêlaient de» Allemands, le général baron de Boyen et le lieutenant prince de Lynar, ceuxlà même qui avaient accompagné Napoléon III de-
puis Sedan et remis, sur le territoire belge, la garde de leur prisonnier au général Chazal.
On devait se rendre de Bouillon à Libramont qui était la station la plus rapprochée, pour prendre le train de Verviers,
Le départ, en dépit des appréhensions du général Chazal et du capitaine Sterckx, eut lieu sans trop de difficultés et la première halte se fit à Recogne, où l'Empereur fut reçu par les troupes belges gui, à sa vue, présentèrent les armes, tandis que les tambours et les clairons battaient et sonnaient aux champs.
L'Empereur passa la revue de cette petite armée, complimenta ses chefs, et ayant salué, se dirigea avec son escorte vers une auberge pour déjeuner.
Après le repas, il sortit et fit les cent pas devant l'auberge en fumant une cigarette. Puis, apercevant une batterie d'artillerie, il se porta vers elle et en^ tamaun entretien avec l'officier qui la commandait.
Curieusement, il examina, en connaisseur, cha* que pièce ; comme ces pièces étaient en tout semblables à celles de l'armée prussienne, il eut un soupir, et, se tournant vers l'état-major, dit en les désignant :
— Voilà donc, Messieurs, ce canon qui nous a vaincus I
A Libramont, la foule ayant été écartée, l'accès de la gare se fit sans difficulté et, malgré un
encombrement occasionné par des transports de prisonniers et de blessés, on gagna les wagons.
Un incident, jcependant, eut lieu, avant le départ du train.
Un pauvre fou traversa soudain la foule et s'approcha, en courant, de la gare. Repoussé, il se mit à pleurer, à hurler et à supplier qu'on le conduisit auprès de l'Empereur.
— La France, disait-il, avait repris l'offensive, était victorieuse ; le Prince Impérial était sur le trône et les nations de l'Europe, coalisées contre l'Allemagne, envoyaient leurs soldats au secours de Napoléon...
Des gendarmes le saisirent, l'éloignèrent et il était loin, déjà, qu'on l'entendait encore crier : Vive l'Empereur 1
A Jemelle, où Ton s'arrêta, le prince Pierre Bonaparte vint présenter ses hommages à son cousin, qui l'embrassa avec effusion. Puis on traversa Marloie et Liège pour ne faire halte définitive qu'à Verviers, où l'on avait décidé que l'Empereur descendrait pour prendre encore quelque repos.
L'hôtel du Chemin de Fer avait été désigné pour recevoir le souverain et sa suite. Cet hôtel ne se trouvait guère qu'à trois cents mètres de la gare, mais la foule qui s'était rendue au-devant du train impérial, était si compacte qu'on faillit renoncer à la couper.
Lorsque Napoléon III parut, une poussée formidable la jeta en avant et une clameur s'éleva, faîte (le cris divers, parmi lesquels on pouvait distinguer ceux de : Vive la France! vive la Prusse I A bas l'Empereur I vive l'Empereur! A bas les Prussiens!
Une bagarre eut lieu alors et ceux qui avaient mission de protéger Napoléon III en profitèrent pour s'abriter avec lui, et en hâte, dans l'hôtel.
Après le dîner, l'Empereur ayant reçu des dépèches qui l'informaient des événements survenus à Paris, s'adressa à son entourage et dit :
— Messieurs, la République est proclamée à Paris, et j'ai un successeur : M. de Rochefort. Quant à l'Impératrice et au Prince Impérial, soyez rassurés : ils sont loin de tout péril. L'Impératrice est en Angleterre et mon fils est, comme moi, votre hôte. Il se trouve chez M. le comte de Baillet, gouverneur de Namur.
Puis, s'étant retiré dans sa chambre, il veilla une partie de la nuit, s'occupant à dicter des notes sur la bataille de Sedan.
Le dernier départ pour Cassel était fixé pour le lendemain à midi. Ce jour s'annonça comme devant* apporter de graves incidents. En effet, dès le matin, un officier de police vint prendre les ordres du général Ghazal, ne lui cacha point que des manifestations hostiles se préparaient et que la population ouvrière de Verviers avait résolu d'assis-
ter en masse au départ de Napoléon III. Des propos violents avaient été tenus même dans les cabarets, et d'aucuns, plus exaltés, avaient déclaré qu'ils t tireraient » sur l'Empereur.
Des troupes furent requises alors et furent échelonnées, après avoir assuré le dégagement des abords de l'hôtel, sur tout le parcours conduisant à la gare.
On ayait caché soigneusement, et dans un sentiment généreux, au souverain, l'attitude de la population de Verviers, ainsi que les craintes qui en résultaient.
Mais, lorsque l'heure de se mettre en route fut venue, il parut difficile de l'entretenir plus longtemps dans cette quiétude.
La foule, en effet, était immense, sur les places, dans les rues, et elle entourait l'hôtel comme d'une ceinture vivante d'hommes et de femmes, mal contenus. Des cris, des apostrophes, des outrages jaillissaient de cette foule et venaient s'échouer sur la façade de l'hôtel, continus, violents et croissant sans cesse. Le général Ghazal avait ordonné au chef de gare de préparer une ouverture dérobée dans l'enceinte de la gare, afin que l'Empereur pût se réfugier sans obstacle dans son wagon et, ayant décidé qu'il parlementerait avec le peuple tandis que le malheureux souverain entrerait dans
234 l'iITPÉRATRIGE EUGÉNIE
la gare, il n'y eut plus qu'à attendre le moment de mettre ces prescriptions en pratique.
Au dehors, la foule, plus menaçante à chaque minute qui s'écoulait, grossissait aussi davantage et il était urgent d'agir promptement.
Le général Chazal n*hésita plus alors. Suivi du capitaine Sterckx, il parut sur le seuil de l'hôtel et regardant bien en face la multitude, il fit signe qu'il voulait parler. Un silence, soudain, s'établit. Le général mit à profit ce silence.
— Messieurs, cria-t-il, l'Empereur des Français va paraître devant vous. Il se rend en Allemagne comme prisonnier de guerre. Mais, en ce moment, il est notre hôte ; je vous demande, au nom de l'hospitalité belge, au nom de l'hospitalité de votre cité, de l'accueillir avec le respect et avec l'émotion qu'inspirent sa haute infortune. Messieurs, je vous connais, et je sais que vous ne faillirez pas aux devoirs qui s'imposent dans d'aussi pénibles circonstances.
Fait bizarre et bien digne de la foule — de toutes les foules — ces paroles à peine prononcées, les vociférations qui, une minute avant, insultaient au malheur, se changèrent en applaudissements, en hurrahs, en acclamations.
— Vive le général Chazal ! clama le peuple.
L'Empereur s'avança alors et, s'appuyant sur le
bras du vieux soldat, descendit avec lui le perron
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de l'hôtel, suivi du général prussien de Boyen, donnant le bras, également, au capitaine Sterckx.
La foule, subitement calme et respectueuse, profondément impressionnée, se découvrit et, dans un silence absolu, regarda passer cet Empereur qui, vaincu, aujourd'hui, marchait, hier, dans un rayonnement.
Quand le train s'ébranla, le peuple n'avait point abandonné cette attitude recueillie, mais s'était massé davantage autour de la gare; l'Empereur se montra à la portière du wagon. Ce fut, alors, comme dans la spontanéité d'une émotion chevaleresque et instinctive, un cri vibrant et enthousiaste, dans la foule :
— Vive l'Empereur !
Et devant des milliers de fronts nus, haussés dans un hommage suprême, dans un salut dernier — dans cet hommage, dans ce salut qui vont à ceux qui meurent — Napoléon 111 s'inclina.
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APRES l.E QUATRE-SEPTEMËRE
Depuis lougteuips, et dès lesauuées prospères de !' Mm pire, uû Anglais oiigiual — comme presque tous les Anglais, seloa la tradition — avait arrangé une propriété qu il possédait à Camden-PUice, à (;hîsleburst, ea disant :
— L'Empereur Napoléon 111, j'en suis convcuucu, et en dépit de toutes les apparences, sera détrùoé un jour ou bien sera fatigué de régner sur la France. Il viendra, alors, en Angleterre, et c'est ici qu'il r'ésidera.
M. Strode — e est le nom de cet Anglais ^ avait été prophète eu son paysâ, faisant ainsi mentir le proverbe.
L'empereur Napoléon 111 fut précédé, on le sait, à Cainden-Place , par l'Impératrice et le Prince Impérial. Et c'est dans cette demeui^e que se déroula, après le Quatre-Septembre^ Tincident Bourbaki, et
238 L IMPÉRATBICE EUGKIHlË
c'est de cette demeure que Timpératrice Eugénie adressa à ceux qui ne Tavaient point oubliée, les quelques lettres qu'on va lire et qui établiront, mieux que des anecdotes,' son attitude, pour les historiens à venir, dans l'exil, montrant qu'elle ne cessait de s'intéresser aux événements qui troublaient la France, mais (J'une toute autre manière que celle dont il a été question dans des journaux ou dans des livres peu renseignés.
De l'incident Bourbaki — le général sortant de Metz et allant, sans être attendu, trouver l'Impératrice — je ne dirai rien, car il a été très raconté et très commenté.
Avant le Quatre -Septembre, dès Reischofîen, l'Empereur avait fait part à l'Impératrice de son désir de rentrer à Paris.
Mais elle s'était élevée, énergiquement, contre ce projet et, répondant à son mari, elle lui avait dit :
— Revenez victorieux ou ne revenez jamais. — Tout ou rien.
Quelque temps après Sedan et étant en exil, sollicitée par l'ambassadeur de Prusse à Londres, M. le comte Bernsdorfî, qui, après une conversation avecM.dePersigny, lui conseillait de signer, comme régente, un traité de paix moyennant la cession de Strasbourg et de sa banlieue, plus un milliard, elle se retrancha encore dans sa fierté et repoussa les
APRÈS LE QUATRE-SEPTEMBRE 23d
offres du diplomate, ne voulant point, par son intervention, être une cause de troubles pour le pays qui l'avait reniée, une instigatrice d'entraves pour le gouvernement qui, ayant succédé au sien, avait pris le soin de défendre la patrie.
On a dit — et un peu sur tous les tons — que le gouvernement de la Défense nationale, en apprenant cette attitude de l'impératrice Eugénie, était entré en relations avec elle et l'avait fait remercier. Je ne sais trop ce qu'il y a de vrai dans cette affirmation; mais voici une lettre de la souveraine qui semblerait démentir cette anecdote :
Le 20 novembre 1870.
Camden-Place, Chislehiirst.
les mêmes motifs qui m'ont inspiré une grande
réserve existant encore, il valait mieux me taire et attendre.
Mais je repousse avec indignation l'idée d'avoir eu des relations avec le gouvernement de Tours. En réponse à une lettre d'un diplomate de mes amis, qui me priait d'empêcher la capitulation de Metz jusqu'à la conclusion de l'armistice, si c'était en mon pouvoir, je lui ai répondu que la capitulation ne pouvant être qu'une affaire d'heure, les vivres manquant, on devait, pour la sauver, se presser pour l'armistice.
Dans la même lettre, et plus loin, l'Impératrice s*exprime très vivement sur le général Trochu, et arrivant à la fameuse question de son départ, elle prend soin de fixer l'attitude qu'elle eut, réellement, alors. — La première phrase répond, sans doute, à une remarque tout intime dont j'ignore le sujet :
Ceux qui me connaissent savent bien que je pourrais sacrifier mes inlérêts à la conservation de Farmée, mais que jamais je ne me ferais un mérite de sacrifier des amis. Quant à Taffaire du 4, je répondrai seulement que le général Trochu m'a abandonnée , si ce n'est pire ; il n'a jamais paru aux Tuileries après l'envahissement de la Chambre, pas plus que le ministère, à l'exception de trois ministres qui ont insisté pour mon départ et je n'ai voulu partir que lorsque les Tuileries étaient envahies ; la lumière se fera sur cela conime sur bien d'autres choses. Tâchez de rectifier ces faits. Mais je crois que le général Changarnier a déjà pu savoir tout ceci par le général Boyer, qui a été parfaitement au fait de tout ce qui s'est fait ici.
Puis, revenant sur les événements, elle ajoute :
Les nouvelles de France me navrent. Ce fou de Gambetta semble vouloir remplacer par l'agitation l'organisation dont on a tant besoin ; le succès de l'armée de la Loire est venu nous donner du courage ; mais je suis effrayée de lui voir entreprendre une marche qui peut la
APRÈS LE QUATRE-SEPTEMBRK tU
perdre, aussi, comme celle de Sedan. Que Dieu la proLègf . 11 me semble que nous touchons à un terme*
Ici, Tesprit 'public se surexcite ; on parle de guerre ; mais on espère un Congrès...
Quelques jours avant cette date, 20 novembre, rimpératrice avait écrit, également, une lettre cLins laquelle elle laissait déborder ses sentiments patriotiques et que je reproduis, parce qu'elle est tout à son honneur.
9 nov. !870 Camdeii'Pïace.
Hélas! chaque jour apporte un chagrin de plus ; aussi , je suis presque découragée en ne voyant rien à Hiorizon pour notre pauvre pays. Aujourd'hui, on dit que les négociations pour l'armistice sont rompues ; j'avoue que je le regrette vivement, quoique, pour nous, la réunion d\ine Assemblée ne puisse être que la ruine de nos espérances, car elle voterait certainement, dans les circonstances actuelles, la déchéance !
Mais le désir de voir le pays faire la paix qui lui est indispensable, même au point de vue de l'avenir, domine tout chez moi. Je reçois des lettres de difFéretits eûtes qui me disent toutes que le gâchis et le désordre sont h. leur comble. Je crains aussi que les conditions de paix ne deviennent de plus en plus dures et en rapport avec Icut^
242 L IMPKUATRICE EUGÉNIE
•efforts! Mais qae faire et que penser, quand on voit un système de tromperie vis-à-vis du pays, qui sert à rillusionner et à le perdre ? Je suis bien triste et j'ai à peine le courage d'espérer !
••• Le général Ghangarnier s'est admirablement conduit à Metz et il n'y a qu'une voix sur son compte.
Si fêtais aux Tuileries, je n'hésiterais pas à lui écrire pour lui dire combien son attitude a eu de la grandeur à mes yeux. Mais, dans les circonstances actuelles, je n'ose-le /idire^ car je craindrais qu'on interprétât mal ma démarche.
Si vous voyez L.., tâchez de lui faire comprendre combien il serait habile à l'Allemagne de ne pas insister sur la cession de territoire qui ne peut qu'engendrer guerre sur guerre. Du reste, je crois qu'ils doivent penser qu'ils ont entrepris une tâche difficile ; mais les conquérants ne s'arrêtent jamais ; c'est ce qui les perd.
La fin de cette lettre n'est-elle pas navrante et charmante, à la fois, et n'est-elle pas pleine du plus exquis sentiment féminin? Le c Si fêtais aux Tuileries » et le « je n'ose le faire » ne sont-ils pas deux chefs-d'œuvre de délicatesse et deux hésitations tristes et douces, en même temps, de la part de celle qui les formule ?
Le public, assurément, doit trouver une différence entre ces notes et les racontars de salons mentionnés par les uns, par les autres, et certains livres, surtout, édités avec promesses de révélations, qui ne
sont, en définitive, que la compilation de faits insérés, au jour le jour, par les journaux de l'époque. L'un de ces livres possède un chapitre tout entier consacrée la fuite de l'Impératrice au 4 Septembre. Le récit y est tout à fait Imaginatif; les lettres de la souveraine sont là qui le prouvent ; de plus une affirmation de M. Magne, détruit absolument la scène romanesque qui s'y trouve détaillée.
Verney-Montreux, près de Vevey.
Canton de Vaud, le 12 octobre 1870.
... Le 4 septembre, après la scène de la Chambre, je CQurus aux Tuileries pour offrir dans ce moment suprême, mes services à Flmpératrice que j'avais quittée à midi. Je ne pus pas pénétrer dans le Palais. Plusieurs de mes coliérgues furent empêchés comme moi.
Depuis ce moment, je n'ai eu d'autres nouvelles que celles des journaux.
Cette lettre vient corroborer celle de l'Impératrice.
11 est raconté, dans le livre en question, que les ministres et les députés eurent, après l'envahissement de la Chambre, une audience de l'Impératrice dont ils reçurent les adieux.
Or, l'Impératrice elle-même déclare que le mi-
nistère ne s'est pas présenté, à Texception de trois ministres qui ont insisté pour son départ, et M. Magne nous apprend que les députés n'ont pu forcer les portes des Tuileries.
C'est ainsi, avec du roman, qu'on altère l'Histoire.
La réalité des faits que je livre au public étant suffisamment établie, je reprends ma relation.
L'Impératrice, disais-je, fait preuve, dans son exil, de sentiments élevés, impersonnels, d'une sincère affliction devant nos désastres, et d'un patriotisme qu'il serait vain de contester.
Elle ne cesse, en eflet, de songer au pays qu'elle a quitté. Et on ne peut se défendre d'une pitié de poète en lisant les missives que cette reine découronnée adresse à ses amis.
Un poète ? — En naîtra-t-il un pour chanter sa gloire et pour pleurer son infortune ?
Le 10 décembre 1870, Camden-Place»
... le comte C... vous remettra, au nom du Prince Impérial, un peu d*argent pour que vous en fassiez le meilleur usage pour nos blessés. Je regrette vivement de n être pas assez riche pour soulager leurs misères.
L'Impératrice se préoccupait alors assez de Tétat des esprits et notait avec soia ses chances de retour, comme le nombre de ses partisans assurés ou prévus.
Tout ce que vous me dites, écrit-elle, sur le général Changaniier {!e général, la préoccupait^ fixait son attention ainsi qu'on le verra au cKttpitre suivant) m'intéresse vivement ; mais je crois qu'il est, décidément, avec les d'Orléans. Je le regrette, car il aurait certainement un plus grand et beau rôle avec nous !... Voyez donc s'il faut renoncer à l'avoir avec SOI. ' .
... Je ci-ois qu'une Assemblée ne peut qu'être très hos^ lile, parce que je ne crois pas, à l'iieure qu*il est, à la liberté du vole; et pourtant, il n'y a pas de gouvernement qui sera assez fort pour signer la paix aux conditions que nécessairement imposera la Prusse. Je ne crois pas à une prolongation de la guerre à présent. Il est probable qu'on essayera une nouvelle sortie, à moins que l'acceptation de l'armistice n'amène la paix !
:. Ces lettres sont curieuses en ce qu'elles indiquent l'état moral qui régnait à Camden-Place, quelques mois seulement après la chute de l'Empire. Puis les jours passent. Il faut renoncer à tout espoir de retour en France, et Ton se résigne. Cette résignation, n'est pas sans amertume; mais viennent de nouveaux événements — la Commune et sas batailles — qui ne permettent pas à l'Impératrice de se faire égoïste.
Comme tous, d'ailleurs, elle subit cet énervement qui fait qu'on s'habitue, presque, aux choses les plus monstrueuses, et elle disserte sur les inci'^ dents qui se produisent, sur les responsabilités encourues, sur la politique en cours.
21 avril 1871.
ChislehursU
... Les nouvelles de Paris sont bien tristes. Voilà le fruit des ambitions personnelles... Vainqueur ou vaincu, le gouvernement n*en aura pas moins la responsabilité. On a abandonné Paris pour le reprendre ; mais à quel prix !... On a laissé les armes aux gardes nationaux afin de conserver uue fausse popularité ; mais que de ruines h présent pour les désarmer... Aussi, quelle que soit Tissue de la lutte, le gouvernement porte en lui-même le germe de sa mort. Du reste, on s^use vite dans ce moment.
Lorsque l'Impératrice apprend la destruction de la colonne Vendôme, elle n'écrit que deux lignes, mais ces deux lignes sont caractéristiques :
19 mai.
Le renversement de la colonne Vendôme me navre. C'est pire qu'une défaite; c'est une honte pour tous.
On s'use vite dans ce moment. — Cette phrase est comme le mot de la fin d'une existence, comme le rejet d'un rêve. Llmpératrice s'enferme dans sa retraite et elle n'écrira, désormais, que peu ou point.
Cependant, deux ans s'écoulent. Une nouvelle se répand. On dit que le comte de Chambord va revenir en France et régner. Alors, l'Impératrice de la légende un peu plaisante — l'Impératrice légitimiste — reparaît et suit, anxieusement presque, les chances ou les insuccès du futur roi.
... Bien des changements ont eu lieu^ dit-elle, en date du 18 octobre, et si je dois croire les journaux, Tacceplatien par Monsieur le comte de Chambord est un fait acquis ; tout semblerait devoir marcher sur des roulettes, et pourtant, je crois impossible que le pays accepte pour longtemps ce qui se fait en dehors de lui. Monsieur le comte de Chambord n'est plus, sHl ciccepte, que l'héritier du roi Louis-Philippe. Une Chambre va l'appeler, une autre le renversera, comme le roi Amédée... Le grand principe qu'il représentait, et qui le plaçait en dehors des caprices et des passions, ce droit divin dont on parlait tant, n'est plus aujourd'hui rien et il restera l'élu de l'Assemblée. Nous savons où les concessions mènent... La route est plus courte à parcourir lorsqu'on fait litière de son prestige... Aussi, je me refuse à croire que M. le comte de Chambord se soit, pour ainsi dire, démenti lui-même.
Les dernières lignes de cette lettre sont une allu-
^.'^' ■ '' ; ^^ }- v?^]^Vf!Î*^ •
sioa très nette aux jours de l'Empire libéral et comme un reproche direct adressé à l'Empereur.
L'Impératrice, en eflet, nous le savons, fut très hostile au ministère du Deux Janvier, elle était très autoritaire, et il est probable qu'elle ne communiqua pas cette page à l'Empereur avant de l'expédier.
Toute la force de ses sentiments anti-libéraux se révèle bientôt, en effet. Et quand M. le comte de Chambord déclare qu'il ne peut accepter le drapeau tricolore et détruit ainsi les espérances de sesamis^ elle^e réjouit sans hésitation :
Que dites-vous de la lettre de M, le comte de Chambord ? demande-t-elle — de Ghisiehurst. — Je savais bien qu'il ne pouvait abandonner ni son principe, ni soû drapeau.
Et elle ajoute :
Sa lettre est bien belle.
A l'époque où ces diverses lettres ont été écrites, rimpératrice aimait à conserver encore des relations avec ses anciens fidèles. Elle leur adressait, parfois, les regrets s'àtténuant en elle, de jolis billets sur les hommes et sur les choses de là politique. Parlant de M. Magne, ministre des finances, sous M. Thiers, entre autres, elle s'exprimait ainsi, dans un langage qui semble révéler une quiétude définitive :
Je viens de lire le rapport du ministre des finances, je ne puis me défendre d'un sentiment de fierté en lisant ce remarquable ouvrage, car c'est un ancien ministre de TEmpire à qui on le doit. C'est admirable de lucidité et de simplicité. Nous n'étions plus habitués à trouver noire chemin nous-mêmes à travers les chifires. M. Magne a le talent de faire croire aux ignorants comme moi qu'ils sont des financiers.
C'est aimable. Mais depuis ces jours où l'Impératrice revivait encore avec les siens les années parcourues et lointaines, elle s'est métamorphosée. Un double deuil Test venue frapper et elle a rompu avec tous, presque, ses liens d'antan.
Allant à Rome, dès avant son infortune maternel] e même, elle s'abstint de se rendre au Quirinal et entraîna, dans sa réserve, son fils qui ne sut pas résister à sa volonté. Ce fut une faute. C'est une faute, également, peut-être, d'avoir écarté de son chemin les amis de jadis. Mais que lui importe, aujourd'hui ? Elle marche comme dans une légende, dans l'accablante apothéose d'un écroulement impérial, dans le suprême détachement de tout ce qui fut Elle, dans l'extatique renoncement à tout ce qui la vit radieuse, dans l'inconscience même de cette hospitalité anglaise qui fut deux fois fatale aux Napoléons.
Je viens de citer quelques lettres fort curieuses de rimpératrice Eugénie, dont plusieurs sont datées de 1873 — trois ans après le renversement de son trône.
On Ta vu, mue par un sentiment généreux qu'on ne saurait nier, rimpératrice fit un moment abstraction de ses intérêts dynastiques, de Tespoir d'un retour en France, pour ne songer qu'au relèvement du pays. Cependant, ce renoncement fut éphémère et bientôt, chez elle comme chez l'Empereur prisonnier à Wilhelmshôhe, le désir de revoir les Tuileries, de reprendre le pouvoir, ne tarda pas à germer et à éclore.
Sous le coup des événements, sous l'effroyable accumulation des désastres, un effarement s'était emparé d'elle, bientôt suivi d'une grande prostration. Mais, à mesure que la chaîne des faits inévi-
252 L'iMPÉnATRlCE EUGÉINIE
tables se déroulait, une habitude de la situation nouvelle qu'elle subissait s'imposa à son esprit et, revenant à elle, pour ainsi dire, ainsi qu'un être évanoui qui se ranime, elle osa avec moins d'effroi, avec plus de raison, envisager les choses et les relier, si possible, à l'avenir incertain.
C'est alors que la pensée d'une restauration impériale, à bref délai, la saisit tout entière et comme, de son côté, l'Empereur, en dépit de la Révolution et aussi des malédictions qui accueillaient son nom, ne douta plus de rentrer dans Paris pour y ramener l'ordre et pour y rétablir son gouvernement, les principaux chefs du parti bonapartiste furent avertis d'avoir à se tenir prêts à obéir à leurs anciens souverains.
Ce projet d'une restauration impériale dès 1870 et 1871, par une succession de circonstances à peu près inexplicables, est resté jusqu'à ce jour ignoré non seulement du public, mais encore de la plupart des hommes qui occupèrent la scène politique pendant et après la guerre.
Je vais le faire connaître, en tous ses détails.
Lorsqu'il eut été décidé, par l'Empereur et par l'Impératrice, qu'une restauration de la dynastie devait être tentée, on procéda à l'organisation des forces bonapartistes et Napoléon III se mît aussitôt en relations avec ceux de ses anciens familiers réputés pour leur énergie.
L'Empereur appela à Willielmshôhe plusieurs de ses partisans à qui il donna des instructions précises ; des émissaires furent envoyés un peu partout avec mission de rapprocher entre eux, par des rapports directs et ininterrompus, les différents centres d'action et lorsque tout fut préparé pour un mouvement d'ensemble, il ne resta plus qu'à fixer le lieu où se tiendrait, libre, le quartier général de cette campagne politique.
D'un commun accord, tout point du territoire français fut écarté comme ne présentant aucune sécurité; Londres, un instant désigné, fut également abandonné, à cause des difficultés, si faibles quelles fussent, d'une traversée. Une ville s'offrait aux € conspirateurs » merveilleusement disposée, Bruxelles, et cette ville fut définitivement choisie.
On était alors en novembre 1870, et il faut reconnaître qu'on ne perdait guère de temps; il faut reconnaître également, sans chercher ici une incrimination, que l'Impératrice était en désaccord avec elle-même, lorsqu'elle écrivait qu'elle était prête à sacrifier ses intérêts dynastiques pour ne songer qu'au relèvement du pays.
Elle était de bonne foi, j'en suis certain, en parlant ainsi, et je crois que dans les découragements qui l'abattaient, elle repoussait souvent, lassée, toute idée de retour en France. Mais, fidèle à sa nature primesàutière, dans l'excitation d'une revanche
aussi, elle s'unissait, sans trop faiblir, à l'Empereur, dans l'œuvre presque mort-née qu'il avait entreprise.
Bruxelles, en 1870, après le Quatre-Septembre, présentait une physionomie intéressante, originale et attristante à la fois. C'était comme un camp en lequel une foule, venue de tous côtés, un peu, de France surtout, s'entassait. Beaucoup des anciens habitués des Tuileries s'y étaient donné rendezvous et l'on eût dit que la Cour impériale reprenait là ses assises.
L'hôtel de Flandre, principalement, abritait plusieurs des personnalités importantes du parti bonapartiste, et c'est là que fut ouvert le salon où devaient se réunir les conseillers de l'Empereur, où devait se développer le plan du retour aux Tuileries.
La maréchale deMac-Mahon, sa mère, la duchesse de Castries, sa sœur, la comtesse de Beaumont, M. Teschard, ministre de France, accrédité à Bruxelles par le gouvernement de la Défense nationale, la maréchale Canrobert, le général Changarnier, le duc d'Albuféra, le général de Montebello, le -général Fleury, M. Levert, et d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, se rencontraient dans le salon en question, que présidait Tune des illustrations mondaines et politiques du second Empire, la comtesse X...
RESTAURATION DE L EMPIRE EN 1870-71 2fj&
Je viens de nommer M. Teschard, et de dire qii*il était un assidu du salon de Thôtei de Flaiidie. On pourrait se méprendre, ici, sur ma peosée. M, Teschard, en se mêlant à un monde qui n'était point sympathique au gouvernement qu'il représeuteit, ne se rendait coupable d'aucune félonie. Ministre de France à Bruxelles et un peu perdu dans le cosmopolitisme de cette ville, en 1870^ il était tout naturel qu'il recherchât, comme hounne privé, La société des quelques compatriotes qui s'y trouvaient. Doué de beaucoup d'esprit, servinble, instruit et de bonne compagnie, il plaisait à ses ennemis politiques comme lui-même se plaisait parmi eux — ces ennemis, en somme, étant des Français, Il était marié et, sa femme étant allemaûde, il opta, je crois, pour la nationalité de sa compagne après la guerre, des intérêts considérables de famille le retenant en Alsace.
Ses fréquentations lui valurent une réprimande' de Gambetta, qui lui demanda, un jour, < ce qu'il pouvait bien aller faire au milieu de ces charmeurs ». Ce mot, dans la bouche du tribu a, pour désigner les hommes et les femmes de TEmpire, h'est-il pas typique ?
L'un de ces t charmeurs » depuis, eut une conversation avec Gambetta, quelque temps après sa nomination comme ministre des Affaires Etrangères. Et comme les événeipents écoulés faisaient les frais
de la causerie, tout à coup le tribun ouvrit un tiroir et, se tournant vers son interlocuteur, lui dit :
— Vous voyez ce tiroir. Il est plein de lettres et de dépêches, de papiers de toutes sortes concernant la politique. Eh bien, plus je lis et relis ces choses, plus je me convaincs que beaucoup des actes qui' ont été reproches à l'Empereur seraient justifiables. Ah ! quand on n*a que de l'opposition à faire, quand on ne connaît pas les difficultés énormes d'un gouvernement, quand, enfin, on ignore le t dessous des cartes, » oui, tout semble facile et critiquable. Mais, c'est un aveu que je ne crains pas de vous faire, on a tort de blâmer systématiquement son ennemi. Il n'y a que ceux qui n'ont point « la main à la pâte » qui peuvent le faire ; j'ai été de ceux-là et je le regrette.
Tout d'abord, dans les premières heures de sa captivité, sous l'influeuce de cette prostration qui suit les secousses suprêmes, l'Empereur parut se détacher de toutes les choses qui avaient été siennes et accepter, sans révolte, les faits accomplis.
Répondant à l'un de ses fidèles qui l'interrogeait au sujet de ses intentions, il ne cherchait point à cacher son découragement et, dans un laconisme^
lamentable, il arrêtait net toute velléité de j-estauration.
Je vous remercie de votre lettre, qui m'a fait grand plaisir, dit-il, en date du 28 septembre 1870, et de Wilhc[rasliôhe;les sentiments que vous m'exprimez ne m'élonnent pas, car j'ai toujours compté sur votre amitié. Dans les circonstances actuelles, je crois qu'il n'y a rien à faire si .ce n'est de rectifier par la presse les faits erronnés {sic] et d'agir autant qu'on le pourra sur l'opinion publique. Con tî , que vous avez peut-être vu à Bruxelles (il demeure %, place du Trône) m'est très utile dans ce sens.
Dieu veuille que le siège de Paris soit bientôt fiai; car je redoute à l'intérieur toute espèce d'excès.
D'autre part, tous les amis de Napoléon m n'étaient point, vers cette époque, d'accord sur l'opportunité d'un mouvement impérialiste et M, Magne entre autres, consulté, n'hésita point à déconseiller une tentative de restauration.
Voici sa lettre :
Verney-Montreux, près de Vevay, canton de Vaud, Suisse, le 12 octobre 1870.
Je vous ai déjà écrit ; je crains que ma lettre ne vous soit pas parvenue ; celle-ci, que je fais charger, sera-t-elle plus heureuse. La poste est si troublée que la correspond
258 l'impératrice EUGÉTflE^
dance par ballon offre autant dé régularité que celle du chemin de fer.
... Je suis en Suisse avec ma femme, ma belle-fille et mes petits-enfants. J'y suis venu par hasard en les ramenant d'Aix. J'y suis resté, sur quelques avis que j*ai reçus pour y attendre les élections. J'ai appris que ma présence, pendant cette opération, pourrait être un embarras pour mes amis bien décidés à ne pas me donner leurg voix auxquelles je n*ai, d'ailleurs, aucune prétention.
Les élections étant indéfiniment ajournées, je me propose , à moins d'empêchement imprévu , de gagner bientôt Montaigne ; je compte y terminer ma vie comme je l'ai commencée, c'est-à-dire dans un état plus que médiocre, ne gardant des affaires et des hommes que le souvenir et la conscience d'avoir toujours fait mon devoir, bien heureux si j'y retrouve les amitiés de ma jeunesse et une partie de celles que la prospérité m'avait values, — je ne serai sensible qu'à cette privation.
...Un mot, maintenant, de politique.
On répand et on exploite beaucoup de faux bruits et de fausses appréciations sur les événements accomplis au sujet de la guerre. C'est à les rectifier qu'il faudrait employer son temps ; au contraire, toute tentative de réaction me parait insensée et dangereuse. Au milieu des désastres de la guerre dont chacun est plus ou moins victime et qu'on attribue à l'Empire, les esprits sont montés, exaltés, furieux. Tout semblant de retour en arrière ne peut -qu'irriter ce sentiment. Voilà l'état de l'opinion, si j'en
RESTAURATION DE LEMPlIlE ÊM 1870-71 259
juge par les renseignements qui me parviennent et que vous devez aussi recevoir.
D'ailleurs l'attention publique est presque exclusivement tournée du côté de la défense nationale. En prenant cplte étiquete (sic), le gouvernement provisoire a été bien inspiré. Il s'est rallié le concours de tous les partis qui oublient avec raison son origine pour ne considérer que son but. Dieu veuille, pour notre malheureux pays, que la même union préside à la formation du gouvernement définitif.
Mais que l'horizon est obscur ! que l'avenir est incertain ! Sans désespérer de la France, qui ne peut pas périr, bien téméraire est celui qui fait des conjectures et des prédictions, ou qui, comme je viens de le faire dans ma lettre, forme des projets procliains ou lointains.
M. Magne, on le voit, était très nettemeot opposé à une tentative de restauration impériale et lors- •qu'en novembre, un mois après avoir écrit cette lettre, on le consulta de nouveau, il lit encore la même réponse.
Châlet du Grand-Hôtel de Vevay,
A Vevay, le 18 novembre 1810,
... Cette malheureuse guerre trouble toutj ruine tout et partout, pour le présent et pour un long avenir. Je suis comme vous profondément triste et découragé. Je ne vois pour notre malheureux pays qu'une suite indé-
finie de calamités. Je comprends Texaspération du public contre ceux qu'il accuse d'avoir amené cette situation. Seulement, je crois qu'il se trompe et qu'on cherche à le tromper de plus en plus sur les véritables causes qui sont multiples. Le partage des responsabilités, quand on pourra le faire avec sang-froid et liberté, causera plus d'une surprise, j'en suis convaincu ; c'est à l'éclairer qu'il faudrait s'appliquer uniquement.
En attendant, je ne comprends rien aux bruits qui courent sur de prétendus complots réactionnaires ; à mon sens, ainsi que je vous l'ai déjà dit, ce serait une folie. Personne ne peut savoir ce que l'avenir réserve. Mais, dans ce moment , il n'y a de choix qu'entre une République modérée et une République à la Robespierre.
Faire sortir le bien de l'excès du mal est une maxime qui m'a toujours paru antipatriotique et scabreuse. Aussi, j'ai vu avec une vive satisfaction l'attitude de Paris et de ilarseille contre les rouges, dût le gouvernement provisoire,ma]gré son origine, en être consolidé pour longtemps. J'ai seulement la crainte que ces tentatives recommenceront, s'étendront, lasseront et effrayeront les honnêtes g 3ns qui finiront par laisser faire comme toujours, — chacun croyant se sauver par sa faiblesse.
Chez moi, un club socialiste a décidé que la rue qui porte nion nom serait débaptisée, que ma propriété serait confisquée et vendue et que le premier venu pourrait et même devrait me fusiller. Il est vrai que la . masse de la population s'indigne, proteste et promet de rétablir immédiatement mon nom s'il est enlevé ; il est vrai, aussi, que les honnêtes patriotes qui ont fait ces menaces n'ont pas
osé bouger jusqu^ici. Mais 11 ne faut pas s'y fier. Dans tout les cas, ce fait concernant quelqu'uQ qui avait dans la ville d'innombrables obligés, dans toutes les classes, et pas nu ennemi personnel même parmi les opposants, est im symptôme très significatif et peu rassurant.
Nous allions partir, en effet, lorsque notis avons appris la catastrophe de Metz, ragitation furieuse des villes du Midi que nous étions obligés de traverser et T invitation signifiée h Forcade et autres de quitter la ville de Bordeaux, ma voisine ; je n'avais pas Tespoir d'être mieux traité, malgré un passeport bien en règle que votre ami, M/ Groffray, avait eu l'obligeance de me faire envoyer par notre résident de Berne.
La reddition de Metz, si déplorable en elle-même, donne lieu à un spectacle bien affligeant, celui des soldats, d^s officiers, des généraux, s'accusant les nns les autres et réunissant leurs malédictions contre leur clief.
Le silence, plausible et habile quelques fois [sic) n*est pas toujours la meilleure manière de se défendre, H mo tarde de voir une justification du Maréchal plus péremptoire que celle qui résulte de sa courte lettre* Il n*y est pas seul intéressé.
Avez- vous lu les décrets trouvés aux Tuileries et par lesquels Rouher et Lavalette avaient obtenu de TEmpereur la signification démon congé comme membre du conseil privé. Vous savez que j'en avais le pressentiment foûdé sur la connaissance que j'avais de leurs sentiments et de ceux de l'Impératrice.
. Telles sont les deux lettres iiitéressaDlèSj à divers
titres, écrites par M. Magne sur le sujet qui nous occupe. Malgré l'avis qu'elles portent invariablement, c'est de ce mois de novembre 1870 que date la résolution définitive de rendre Napoléon III à son trône et que l'Impératrice et l'Empereur eux-mêmes dirigèrent le mouvement en lequel ils espéraient.
Un homme — le général Changarnier — qui se trouvait, je l'ai dit, à Bruxelles, lut alors très sollicité par les impérialistes d'entrer dans leurs rangs; l'Empereur lui-même, l'Impératrice, à sa suite, mirent tout en œuvre pour se l'approprier et il s'en fallut de bien peu que le général ne jouât alors le rôle d'un Monck.
Le général Changarnier se rendait chaque jour, à trois heures, dans le salon de l'hôtel de Flandre et se maintenait ainsi en relations avec les chefs du mouvement bonapartiste.
Sa récente entrevue, en France, avec l'Empereur, n'avait point ébranlé en lui ses convictions monarchiques et, à cette époque, il affichait d'ardentes opinions légitimistes. Selon lui, le comte de Chambord seul était capable de rendre le calme et la prospérité au pays et, intimement persuadé que le roi accepterait le drapeau tricolore, il se dépensait en sa faveur.
Cependant, travaillé activement par les partisans de la restauration impérialiste, par le général Fleury entre autres, qui vint à Bruxelles le trouver.
muni d'intructions particulières de Napoléon III, il se laissa bientôt saisir par le courant de rppinion de ceux qu'ils fréquentaient et, après avoir proposé de prendre la régence avec le Prince Impérial, à Texclusion de TEmpereur et de llmpératrice, il attendit de plus formelles ouvertures.
Ces ouvertures n'étant point venues, il retourna à ses précédentes convictions et se refit royaliste.
La lettre par laquelle Napoléon III se mit directement en rapport, à Bruxelles, avec le géûéral Changarnier fut écrite au sujet du maréchal Bazaine et dans le début de cette conspiration qui ne devait jamais aboutir.
Les lignes suivantes nous la font connaître, en même temps qu'elles nous montrent dans quelle ignorance des événements l'Empereur, alors, était tenu :
Wilhelmshôhe, le 16 nov. 1870.
... Cependant, à Bruxelles, vous devez voir beaucoup de monde et être au courant de bien des choses que nous ignorons ici. Je voudrais donc bien que de temps à autre vous me fissiez part de vos impressions, de ce que tous entendez dire, enûn de ce que vous espérez ou craïgnez pour l'avenir.
On me dit que vous voyez souvent nos ennemi s. Si
i:^% lVimpératricë ecgénie
c'est pour les apprivoiser, tant mieux. Mais je crains leur mauvaise influence. Déjà Bourbakl et la maréchale Caarobert, onl, je crois, été ci reon venus par eux. Si vous voyez le général Changarnier, engagez-le à écrire dans les journaux uu mol en faveur de Bazaine, Je le lui avais ilejli conseillé, mais il m*a répondu que la rédaclioni de VIndépendance Belge n'ayaat pas inséré sa lettre, il ea avait demandé la raison et qu'on lui avait répondu qu'on ne publierait sa lettre qu'en raccompagnant de réflexions très desobligeantes pour Bazaine et que alors il avait re* tiré sa lettre. Je le regrette, car la parole de Changarnier aurait eu un grand retentissement , tandis que les in^ jures du journal is Le auraient passé inaperçues. Tâchez de le faire revenir sur sa décision.
Quelques semaines plus tard, FEmpereur devînt très catégorique à regard du général Chaugarnierj et comme alors Torganisation du complot impérialiste était accompli, il teuta de se le rendre favorable, à tout prix.
\V,, le 11 dèc.
Cette lettre vous sera reiuise par M, Le vert, ancien préfet de Marseille, qui est un homme très dévoué et très distingué. 11 doit causer avec vous des démarches qu'il y aurait à faire auprès du g*^ Changarnier pour le maintenir dans ma cause. Je vous prie de lui ménager une entrevue avec le général.
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RlSTAlJRATIOJi DE L'EMPIRE EN 187Û-71 265
Le général, ainsi que je Taî dît, faiblissait chaque jour devaut les sollicitations dont il était Tobjet et une nouvelle missive de rEniperenr vint confirmer de quel intérêt pour la réussite du plan projeté étaient, aux yeux dn parti bonapartiste, soniutet- YCntiou et son adhésion.
\V:, le 23 déc. 187(L
Je vous remercie des bons rapports que vous entretelenez avec le général ChangarnierJl faut le maioteaîr dans âcs boancs dispositions en lui disaQt que, le moment venu, ju pense bien avoir recoars k ses conseiiis. D*après ce qu'on m^écrit, Clarcmoat aurait dît que Paris ne pouvait pas tenir au-delà de trois semaines. Mais alors qu'arrivera-
t-ii?
L'attitude de eertaias oBcLers Trançaîs qd ÂLtemagne est bien mauvaise ; mais ils sont travaillés par des émis* saîreide plusieurs couleurs.
11 semble qne^ pendant un moment, le général Changarnier ail été comme le pivot de la restauration impérialiste, pivot autour duquel évoluaient toutes les séductions j tons les charmes, tontes les personualités dn parti.
On lui avait promis le marée ha lai an cas où rEinpire serait rétabli el il fut un temps où l'on put croire qu'il mettrait résolument son nom
et ses influences au service d'une cause que Ton tentait de faire ensine.
Mais il s'obstina dans son idée de régence, en mettant pour condition à son initiative Téloignementde l'Empereur et de Tlmpératrice, et la situation se traîna ainsi, dans des discussions stériles, jusqu'à l'heure où les préliminaires de paix ayant été signés, le pays fut appelé à élire des députés pour une Assemblée nationale chargée de ratifier ces préliminaires et de les rendre définitifs.
Dès les premiers jours de janvier liiTl, la conspiration bonapartiste se désagrégea, d'ailleurs, et Napoléon III lui-même fut repris par une sorte de lassitude, de découragement.
Malheureusement vous n*étes pas mieux instruits à Bruxelles qu*ici des événements futurs, écrit-il alors, en date du 4 janvier. On ne sait que croire à cause de la diversité des opinions qu*on entend au sujet de la résistance probable de Paris.
Tout le monde désire la paix, mais personne ne sait comment elle pourra se faire.
Après le 8 février et dès que les représentants du peuple se dirigèrent vers Bordeaux, le général Changarnier s'empressa de quitter Bruxelles et de rejoindre quelques amis dans cette ville. Il y vit M. Thiers ; de son propre aveu, il le sonda au sujet d'une restauration — non plus impérialiste — mais
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«monarchique et ayant acquis la certitude que le malin petit homme ne tenait aucunement à faire Je jeu des princes, il revint à Bruxelles et se sépara nettement de ses alliés d*un moment.
Dès lors, la désorganisation fut entière au camp bonapartiste. Aux difficultés naturelles que présentait une telle entreprise — la restauration de TEmpire — s'ajoutèrent des désaccords, des inimitiés qui rendirent cette tentative impraticable.
Un manque de cohésion dispersa les groupes et le salon de Thôtel de Flandres fut abandonné. Les uns, en effet, parmi les impérialistes, voulaient l'Empire avec TEmpereur, c'est-à-dire l'Empire d'avant les événements, tandis que les autres paraissaient disposés à se ranger uniquement autour d'une régence, avec le Prince Impérial.
Il résulta une déroute, de cette situation et bientôt l'Assemblée nationale, devenant un obstacle presque insurmontable aux projets des partisans de l'Empire, chacun, pour employer une expression familière, tira de son côté et renonça à son rêve.
M. Thiersfut un de ceux qui connurent ces faits et quelque temps après l'avortement du complot impérialiste, étant à Versailles, chef du pouvoir exécutif, il eut, à leur sujet, une conversation assez curieuse avec l'un des anciens fidèles du salon de l'hôtel de Flandre.
Le personnage dont je parle étant allé le trouver
pour le prier de faire rendre à Plmpératrice quel^ ques objets qui lui appartenaient, M. Thiers se montra très empressé à satisfaire son ancienne souveraine et donna, en effet, des ordres, pour que la requête qui lui était adressée fût suivie d'exécution.
C'était la première fois que le chef du pouvoir exécutif se retrouvait en présence d'un intime de la famille impériale depuis la guerre, et une curiosité le portait à savoir. — 11 se fit aimable, insinuant et posa enfin la question suivante, qui amena une causerie intéressante et historique.
— Que dit-on de nous à l'étranger ?
— Beaucoup de mauvaises choses, monsieur le Président ; on ne nous aime pas, à l'étranger, et on a peur, surtout, de votre République.
— Ma République, ma République... — Elle est, cependant, le seul gouvernement possible, en France.
— Vous le dites, monsieur le Président. Mais comment voulez- vous que des gouvernements monarchiques voient, avec indifférence, un tel voisinage s'établir à côté d'eux. On affirme à Bruxelles, €hez le roi, que la République est une maladie contagieuse dont on doit se garer en imposant la ^juarantaine à ceux qui n'en meurent pas.
M. Thiers se mit à rire.
— Les cabinets européens ne sont pas raisonna-
bles, reprit-il; n'ont-ils pas conscience du nombre des partis qui, chez nous, se disputent le pouvoir '/ Et croient-ils qu'un retour aux traditions servira il aujourd'hui les intérêts de la France, mieux qu*un{' marche en avant, vers le progrès? Non; ces gens- 1 h sont des ignorants ou des fous et nous sommes plus instruits et plus sages qu'eux. Les empereurs et Ivii rois me paraissent avoir fait leur temps, chez nous. Une bonne république les remplacera et saura mieux qulls ne le feraient, panser les blessures û ir pays.
Puis, allant et venant dans son cabinet, il se planta les bras croisés, bien en face de son interlucutéur :
— Tenez, vous-même, mon cher, s'écria-t-il tl<' sa voix flûtée, vous pensez absolument comme moi* Tout récemment, n'avez-vous pas été un des chefs d'une conspiration qui avait pour but de nous mmener l'Empire? Qu'est devenue cette conspiration ? Où sont allés tous vos beaux projets? Vous n'avez même pas pu, entre vous, vous entendre et le général Changarnier que vous avez voulu séduirCj m^ vous a pas écoutés.
— Pardon, monsieur le Président, le général Changarnier a été, pendant deux mois environ, aussi bonapartiste que moi, qui le resterai, toujours. H a même, un moment, été régent et futur maréchal de France.
— Oh!
— C'est ainsi.
— Eh bien, cela ne prouve rien. Changarnier est un brave soldat, mais une vieille bonne femme, à idées étroites, à recettes empiriques, qui n'entend rien aux afiaires. On m'a dit aussi qu'il a été légitimiste. Maintenant, il veut les d'Orléans.
— Mais vous-même, mon cher Président...
— Moi... je ne veux que la République, je vous l'ai dit. Les d'Orléans ne sont pas plus possibles en France que l'Empereur ou que le comte de Chambord.
Puis il réfléchit :
— Les d'Orléans, oui, auraient pu avoir quelque chance de régner. Mais ils n'ont fait que des sottises qui les ont rendus impopulaires ou qui leur ont enlevé tout prestige. Ils se sont fait élire députés, ils ont, de concert avec les Allemands, réclamé de l'argent à la France, Ils ne comptent plus.
M. Thiers, en cet endroit de la conversation, demeura une minute silencieux. Mais reprenant la parole et frappant amicalement de la main sur l'épaule de son visiteur :
— Je vous répète que la République a pour longtemps à vivre en France, fit-il. Mais s'il faut vous dévoiler toute ma pensée, je crois, en effet, que malgré les désastres dont il est la cause, l'Empire seul serait susceptible d'être accepté par le pays, à son
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défaut. Les Bonapartes sont finis, bien finis, actuellement ; mais, si dans un avenir éloigné, le peuple rappelle une dynastie, cette dynastie sera la leur. Nous ne verrons pas cela, par exemple; mais nos petits-enfants peut-être ; les Napoléons sont démocrates et leur nom ne peut s'oublier.
Et secouant la tête :
— Mais non, mais non. Aujourd'hui, c'est la République que demande le peuple, c'est elle qui lui convient le mieux. Elle est populaire, en dépit de r Assemblée nationale ; elle se popularisera chaque jour davantage, prenant plus de force, et les partis Tie seront pas assez puissants, dans leur coalition même, pour la renverser, pour la détruire. Elle est le seul. Tunique gouvernement qui puisse apporter au pays le calme dont il a besoin, et qui puisse ins pirer confiance à nos voisins ; car elle n'est point belliqueuse et veut la paix, résolument, avec tous. Quand vous retournerez à l'étranger, dites tout cela, je vous y autorise ; dites que vous m'avez vu, que je vous ai parlé ; et je vous serai reconnaissant de l'aide que vous m'offrirez ainsi, en échange du petit service que je vous rends, ou plutôt, que je rends à l'Impératrice dont vous êtes l'envoyé. Et il ajouta :
— Si Dieu me prête vie, je la ferai aimer, moi, la République et, avec elle, peut-être ferai-je de ojrandes choses.
tTl L IHPÉIIATRICE EUGÉNIE
LMiomme propose et*., les Assemblées disposeoL Le 24 Mai vit la chute de M. Thiers, comme le mois de janvier 1871 avait vu Tavortement de la restauration impériale. Les historiens diront si M. Thiers fit, étant au pouvoir, quelques-unes des grandes choses qu'il avait promises. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître qu'il a été perspicace, qu'il a vu clair dans les événements, dans l'avenir, et que cette République, qu'il aimait d'un amour égoïste et sénile — comme un vieillard aime l'enfant tardivement venu — s'est imposée au pays et que, sous son étiquette, la France, libre, prospère, rajeunie et forte, pourrait marcher vers les apaisements et vers les progrès.