DE LA PRÉTENDUE DISGRACE DE BÉLISAIRE
Un des reproches les plus graves que cet auteur adresse à Pimpératrice, c'est de n'avoir pas même épargné Bélisaîre dans ses persécutions. Quoi ! le restaurateur du nom romain, le vainqueur de Gélîmer et de Vitigès, le conquérant de l'Afrique et de l'Italie, le sujet vaillant qui avait étouffé dans l'Hippodrome la sédition de Nika! Un tel homme avait fait à l'empereur plus de bien qu'il n'en pouvait recevoir de lui. L'inimitié de Théodora pour ce grand capitaine serait donc inexplicable et sans excuse. Mais allons, comme on dit, au fond des choses. Bélisaire ne provoqua-t-il, ne justifia-t-il jamais les soupçons de ses souverains? Il est incontestable qu'à une certaine époque, quand, par exemple, Vitigès vaincu, l'Italie parut soumise pour toujours, la gloire, la fortune et la popularité l'enivrèrent. L'orgueil et l'ambition lui montèrent au cœur.
io6 CHAPITRE H
Sa conduite et ses propos durent être dénaturés à Constantinople par ses ennemis et ses envieux. Il n'en fallait pas plus pour éveiller la méfiance d'un maître qui devait lui-même le trône à Paudace d'un soldat heureux. Un critique allemand* a fait remarquer, non sans raison que, dans ses campagnes d'Italie, Bélisaire n'avait jamais agi qu'à sa tête et qu'il prenait souvent sur lui d'outrepasser ou de négliger les instructions de son gouvernement. Lorsque les Goths, voyant Vitigès prisonnier, offrirent la couronne à son vainqueur, il refusa, mais en disant qu'f/ n'oserait jamais prendre le titre de roi tant que vivrait Justinien, Ne se réservait-il pas de hâter la fin de son maître pour se dégager de ses serments de fidélité ? Soupçonneux comme ils l'étaient et entourés de traîtres, Justinien et Théodora purent bien le croire. Il faut ajouter que peu après, dans des circonstances graves, le général sacrifia presque ouvertement à son intérêt personnel l'intérêt de l'État et que, considérant ses richesses, sori
I. Auler, Defide Procopii Cœsariensis in secundo bello Persico enarrando, p. 22-23.
influence, Ténorme clientèle armée dont il disposait, les souverains purent croire prudent et légitime de le réduire à une condition plus modeste. La guerre des Perses, suspendue depuis près de dix ans par un traité, venait de recommencer. Chosroès, à l'instigation de Vitigès, avait envahi TOrient romain, ravagé la Syrie, pénétré jusqu'à Antioche. Bélisaire, qui revenait d'Italie, fut chargé en 541 de l'arrêter et de le chasser. Mais, de l'aveu de Procope ' (même dans VHiS' toire secrète)^ il se montra dans cette campagne inférieur à lui-même. Cet esprit si prompt, si fertile en ressources et en stratagèmes ne trouva pas le moyen de remporter sur une armée affaiblie et aventurée fort loin de sa base d'opération un succès que certaines occasions faisaient paraître infaillible. Il marcha lentement, tâtonna, finalement laissa échapper l'ennemi. Et quand l'empereur lui enjoignit de le poursuivre, de franchir la frontière, il désobéit, s'arrêta, refusa de quitter le territoire romain. On le vit même