DES ETATS-UNIS
newyorkaises ou philadelphiennes qu'il en transite aujourd'hui par le cap Horn, parce que dans dix ans il y aura des ateliers de construction à Port- Arthur et à Yokohama.
D'ailleurs, qui nous assure que l'industrie américaine continuera de croître en progression géométrique? Son outillage vieillira. En raison même de sa jeunesse, elle n'est pas encombrée par les vieilleries. Jusqu'à présent elle a fait preuve d'une prodigieuse faculté de renouvellement ; mais l'esprit conservateur aura, là comme ailleurs, sa revanche.
La puissance d'expansion de leur agriculture et de leur industrie tient en grande partie à leur faible densité. Lorsqu'il y aura lop, 150 millions d'Américains mangeant et consommant, la marge de l'exportation sera réduite.
Lorsqu'ils seront 150 millions, ils auront cessé d'être un peuple jeune, c'est-à-dire un peuple de jeunes. L'immigration se réduira ; fa durée moyenne de la vie s'allongera en raison même de la sécurité devenue plus grande ; la natalité, déjà très faible, baissera encore. Les États- Unis deviendront, relativement, un peuple de vieillards, moins accessible à l'esprit de changement. Ajoutez que les éléments nouveaux, méditerranéens et slaves, versés au creuset yankee, n'auront peutêtre pas au même degré les qualités anglo-saxonnes d'énergie et de hardiesse, de sang-froid et de persévérance.
Il6 DÉVELOPPEMENT DE l'imPÉRIAUSME
Certains indices permettent de croire que la courbe américaine a déjà dépassé son point le plus élevé. On s'est extasié, dans ces dernières années, devant ce pliénomène inouï dans l'histoire économique : une nation riche dont l'exportation dépassait constamment, et dans des proportions considérables, l'importation. Depuis 1903, cet écart tend à se réduire, surtout en ce qui regarde les produits manufacturés. Les Etats-Unis marchent donc vers l'état normal des grandes nations productrices de l'Europe : une importation supérieure à l'expor-
A son tour l'Europe peut renouveler son outillage. A l'école de l'Amérique, elle peut reprendre une jeunesse nouvelle. Elle a commencé par acheter des machines américaines; puis elle n'a plus acheté que les machines-outils qui servent à faire ces machines ; elle va s'essayer à faire les machinesoutils elles-mêmes. La croissance si rapide de certaines industries récentes, par exemple de la fabrication des automobiles en France, est là pour prouver que la vie européenne n'est pas tarie.
L'Europe apprend tous les jours à mieux utiliser les forces naturelles qu'elle renferme. 11 est probable que l'Angleterre et le massif schisteux rhénan sont moins riches en houille que ies Étais-Unis, Mais que de ressources en houille blanche ne possède pas le vieux monde, dignes d'être comparées au Niagara !
Il existe aussi, en Europe, une tendance à imiter l'organisation américaine du capital et du travail. Cartells et trusts d'un côté, grandes fédérations ouvrières de l'autre, ne sont déjà plus exclusivement « choses d'Amérique w. 1^ concentration croissante des deux facteurs de la production aura pour effet, ici comme là-bas, de diminuer les à-coups et les conflits. Ici encore la supériorité actuelle des Américains n'est pas une supériorité fatale.
Les États-Unis d'Europe
Enfin contre la suprématie américaine, des représailles sont possibles. Les Etats-Unis ont pu se payer le luxe du protectionnisme parce qu'ils sont moins un pays qu'un continent, parce qu'ils ont sur leur sol les productions de l'Italie et celles de la Norvège. Pourquoi les nations européennes ne se grouperaient-elles point? pourquoi ne formeraientelles pas entre elles un continent économique capable de lutter contre le continent américain ?
Ainsi est née l'idée des « États-Unis d'Europe ». Car il ne s'agit pas ici de cette grande république fédérative dont Victor Hugo saluait l'aurore lointaine. Il s'agit de quelque chose de plus terre-àterre, d'une union purement douanière entre tous les peuples européens, ou du moins entre ceux de l'Europe centrale et occidentale. Ces peuples, comme les principautés allemandes qui sont entrées autrefois dans le Zollverein, supprimeraient
DE L IMPERIALISME AMERICAIN
entre eux, plus ou moins complètement, toute barrière douanière ; en revanche, du côté de la mer, Us se ceindraient d'une ligne commune de douanes, que ne pourraient franchir les marchandises des pays étrangers à l'Union, Celle-ci pourrait alors commencer contre l'Amérique une terrible guerre de tarifs, organiser contre elle, à l'instar de Napoléon I", le blocus européen.
Cette théorie est surtout à la mode dans les milieux agrariens, chez les gros propriétaires fonciers qui se désolent de voir baisser le prix du quintal de blé. Les hobereaux allemands l'ont présentée, !'an dernier, a Rome, au Congrès international des agriculteurs. Même dans ce milieu très spécial, elle a été fraîchement accueillie.
Cette froideur se comprend. Quand on parle de « péril américain », il semble qu'en face des États- Unis il y ait vraiment l'Europe, que toutes les nations européennes soient également menacées par l'essor des États-Unis. Or il n'en est rien. Les nations européennes sont des individualités distinctes douées d'aptitudes économiques très variées suivant la nature de leurs produits et de leurs besoins : elles sont donc et seront inégalement atteintes par la concurrence américaine.
L'Angleterre est très directement atteinte parce que sa production industrielle ressemble à celle des États-Unis. Elle était autrefois le grand fournisseur de houille et de fonte du monde: elle a perdu ses
SITUATION INTERNATIONALE DES ÉTATS-UNIS ug
deux records. Sa situation internationale elle-même est atteinte par l'ouverture des nouvelles voies commerciales; le percement de l'isthme va faire descendre de plusieurs d^rés vers 1 equateur l'axe commercial du globe; la Grande-Bretagne, isolée dans une position excentrique,, va redevenir l'île perdue dans les brumes lointaines du Nord ; elle ressemblera, dans une certaine mesure, à ces ports dont la mer s'est retirée. — iVlais, pour son alimentation en blé, en fruits, en viande, en produits de ferme, elle sera de moins en moins sous la dépendance des États-Unis, au fur et à mesure que les territoires britanniques au delà des mers acquerront une plus grande puissance productrice, A leur tour, ces communautés de langue anglaise deviendront, en s'enrichissant, consommatrices de produits anglais et prendront la place des marchés fermés à l'ancienne métropole par les États-Unis-
L' Allemagne s'est déjà vu enlever la primauté de l'acier. Elle se verra sans doute ravir un certain nombre de débouchés exotiques que lut assurait, depuis vingt ou trente ans, le bon marché de ses produits. C'est elle surtout qui fabrique en grand des articles similaires de ceux qui sortent des usines américaines. Si l'organisation liautement scientifique de ses industries chimiques et électriques semble les mettre dans une certaine mesure à l'abri, ses industries métallurgiques et textiles sont déjà et seront cruellement atteintes. Quant à son agriculture, elle a cessé d'être exportatrice depuis
que l'Allemagne a cessé d'être une nation paysanne pour devenir, un État industriel, et de plus en plus c'est le minotier ou l'éleveur de Chicago qui fera la loi au gentilhomme poméranien.
Et la France ? On peut croire qu'elle sera de moins en moins menacée dans sa richesse agricole :
i" elle consomme son propre blé, et elle produit assez de blé pour ses besoins; sî la concurrence américaine peut, en baissant les cours, ruiner les gros propriétaires, son influence est nulle sur la situation du petit paysan qui porte au moulin, puis au four, la moisson qu'il a fauchée lui-même ;
2" l'exportation américaine en viande comme en blé décroîtra au fur et à mesure que les Etats-Unis deviendront un pays dense ;
3° la France pourra, par de meilleures méthodes, par le développement des syndicats et de coopératives, accroître ses rendements et diminuer ses prix de revient ;
4" par l'amélioration de ses voies de communication intérieure, spécialement de ses fleuves et de ses canaux, elle pourra retrouver de nouvelles forces d'exportation, reconquérir le terrain perdu sur l'admirable marché anglais, utiliser plus complètement la position unique, merveilleuse qu'elle occupe entre la iVléditerranée et l'Océan, le Nouveau Monde et l'Ancien.
La concurrence, dans. ses ports, des houilles américaines contre les houiiles anglaises n'est pas
pour l'inquiéter, puisque son industrie a besoin de charbon étranger à bon marclié. D'ailleurs elle apprend de plus en plus à se passer de houille.
Elle conservera sa supériorité historique dans les industries de luxe, dans celles qui exigent cliez l'ouvrier l'esprit de finesse, l'ingéniosité, le goût, l'instinct artistique. Patterson pourra dépasser en poids et même en valeur le total de la production lyonnaise, mais c'est de Lyon que les filles des milliardaires américains, des « quatre cerits » de New-Yorl{, continueront de faire venir leurs robes, et de Paris leurs chapeaux.
D'un autre côté la France pourra, grâce au développement de son enseignement supérieur et de son enseignement technique, partager avec l'Allemagne et les Etats-Unis le monopole des industries scientifiques.
11 y a encore de beaux jours pour la France.
Qu'elle prenne garde : avec la formule séduisante des « États-Unis d'Europe », on cherche à entraîner notre République dans une sorte de croisade économique contre la grande République du Nouveau- Monde, à nous faire renier l'œuvre de 1778. Nous tarerions les marrons du feu pour... le roi de Prusse.
Toutes ces raisons nous font croire que les États- Unis n'ont pas à redouter la formation d'un grand Zollverein européen. Mais à défaut de cette vaste combinaison, il est possible que des ententes partî-
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culières entre quelques nations européennes rendent moins âpres leurs luttes réciproques, ce qui restreindrait le cliamp de l'importation américaine.
Hors d'Europe, d'ailleurs, d'autres unions douanières sont possibles. Sans croire à la réalisation intégrale (de plus en plus improbable) du plan Chamberlain, il est vraisemblable qne des relations commerciales plus étroites se noueront entre les diverses parties de l'Empire britannique. Autrefois, le grand homme de Birmingham rêvait d'un immense « panbritannisme » qui aurait englobé les Etats-Unis eux-mêmes ; c'était l'époque où Ton disait que « le sang est plus épais que l'eau ». lïlais Il y a aujourd'hui si peu de sang anglo-saxon dans les veines de ces Yankees, mâtinés de Germain et de Celte, gagnés de plus en plus par l'Infiltration slave et Scandinave ! Le panbritannisme nouveau type est un pur impérialisme anglais, qui se constitue contre les États-Unis et non avec eux Réserver aux cultivateurs du Manitoba. aux fermiers du Bas-Canada, aux éleveun australiens le plus gros marché de denrées alimentaires qui existe au monde ; nourrir l'ouvrier anglais, ce robuste mangeur de pudding et de roastbeef avec des produits anglais ; faire porter à tous les sujets de S. M Britannique au delà des mers les cotonnades de IVlanchester et les draps de Leeds. c'est un rêve qui ne sera sans doute que très imparfaitement réalisé. Mais dans la mesure où il se réalisera, les États- Unis seront les premiers à en pâtir.
INTERNATIONALE DES ÉTATS-UNIS lîj
Même perspective en ce qui concerne l'Extrême- Orient. Les observateurs superficiels tout entiers à la lutte de la Russie blanche contre le Japon jaune, croient à l'irréconciliable antipathie du Mongol et du Slave. Mais cette lutte n'aura qu'un temps. Il y a dans le Russe beaucoup de sang tatar ; la Russie est une puissance à demi asiatique, et ce caractère s'accentue à mesure qu'elle va chercher vers le Pacifique ces ports libres de glaces et de détroits que l'Europe lui a refusés. Elle a déjà pris en main la tutelle de la .Chine ; elle n'est pas absolument, pour la Chine, on de ces étrangers qu'on appelle les barbares d'Occident, les diables de la mer. Car elle n'est pas venue par mer ; elle a poussé, de proche en proche, ses rails et ses paysans, absorbant Bouriates et Chinois, IVlongols et Mandchoux; elle est limitrophe de l'Empire du Milieii sur plus de 5.000 kilomètres à vol d'oiseau, la distance de Lisbonne à la Caspienne; elle est pour la Chine une voisine, presque une alliée, parfois une amie et une protectrice.
En dépit des apparences actueUes, le monde jaune et le monde slave sont peut-être destinés à s'entendre. Si le « réveil de l'Asie » s'opère, ce sera sans doute le réveil de l'Asie, Russie comprise. Les Russes ont déjà établi leurs douanes en Mandchourie. Les États-Unis commencent à craindre que les Japonais, une fois maîtres de la Corée, ne la réseï'vent exclusivement à leur propre industrie. Que deviendra le principe de la « porte ouverte » le jour
OÙ toute l'Asie du Nord, de l'Océan glacial à Pékin, peut-être plus au Sud, fera partie d'une sorte de Zollverein mongolo-slave, ou tout au moins partagé entre la Russie et le Japon ?
Conclusion
1! n'y a donc pas, je croîs, au sens où l'entendent nos oiseaux de malheur, de « péril américain ».
Le « péril américain » n'est que l'expression de cette vérité : à savoir que l'Europe n'est plus la reine du monde. Mais nous ne marchons pas davantage vers l'américanisation de la planète. A une période de domination incontestée va succéder une période de lutte, de concurrence entre les nations. La victoire sera aux plus énergiques, aux plus laborieux, à ceux qui comprendront le. mieux cette nouvelle phase de l'histoire du monde, qui sauront le mieux mesurer leurs forces.
L'impérialisme américain ne fait qu'avancer l'heure où l'humanité sera organisée suivant la loi de division géographique du travail, c'est-à-dire l'heure où chaque peuple fera surtout ce pour quoi la nature l'a doué de la façon la plus éminente.
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