INTRODUCTION
En 1783, par le traité de Versailles, l'Angleterre dut reconnaître l'existence de la fédération américaine : les treize colonies (New-Hampshire, Massachusetts, Connecticut, New- York, New-Jersey, Rliode-lsland, Pennsylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, Caroline Nord, Caroline Sud, Géorgie) s'appelèrent définitivement les États-Unis de l'Amérique du Nord. En 1898, par le traité de Paris, les États-Unis ont définitivement expulsé l'Espagne de ce Nouveau Monde qu'autrefois Colomb avait donné « à Castille et à Léon » (i) : ils ont annexé Porto- Rico, ils ont « libéré » Cuba. En outre ils se sont emparés de la grande possession espagnole du Pacifique, l'archipel des Philippines. Entre ces deux
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dates, qu'à peine plus d'un siècle sépare, que de chemin parcouru !
En 1783, les treize étoiles qui constellaient alors le drapeau américain ne couvraient encore qu'un peu plus de 2 millions de kilomètres carrés. C'était déjà quatre fois la France actuelle, mais sur ce territoire vivaient seulement 3 millions un quart d'hommes, dont 600.000 noirs esclaves et 50.000 noirs libres. Actuellement, les Etals-Unis font flotter leurs 45 étoiles sur plus de 9 millions de kilomètres carrés, y compris l'Alaska et les îles Hawaï, c'est-à-dire sur une surface dix-sept fois plus grande que celle de la France, sensiblement égale à celle de l'Europe. Le recensement de 1900 leur attribuait 76 millions d'habitants — deux fois la population de notre pays — et les évaluations de 1905 portent ce chiffre à 80 millions.
En 1783, les Etats-Unis vendaient à l'Europe du tabac et du coton, un peu de bois et un peu de blé;, ils représentaient, dans la géographie économique, une quantité presque négligeable. Ils produisent aujourd'hui plus de blé que la Russie ou que la France, plus des trois quarts de tout le maïs consommé dans le monde. Ils ont enlevé à leur ancienne métropole, la Grande-Bretagne, sa triple royauté de la houille, du fer et de l'acier. Depuis 1899, le record de la houille est passéà l'Amérique; elle bat sa rivale de plusieurs longueurs en ce qui concerne les fers, et c'est elle qui fait aujourd'hui le tiers de ce qu'il en faut à l'humanité. Pour
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l'acier, les États-Unis dépassent actuellement l'Allemagne, qui avait déjà distancé l'Angleterre. Leurs usines de coton absorbent plus de balles que celles de l'Angleterre, et leur production soyère balance presque, comme chiffres, celle de la France.
En 1783, les colons américains devaient faire appel, pour secouer le joug britannique, aux flottes et aux armées de Sa Majesté très chrétienne. Vingt ans plus tard, il ne serait encore venu à l'idée de personne que les États-Unis pussent être un élément important de la politique internationale. Napoléon défaisait la vieille Europe, les alliés la refaisaient au Congrès de Vienne sans que nul ne songeât à demander à « l'Oncîe Sam » (t) ce qu'il en pensait. En 1898, les États-Unis ont détruit une flotte européenne. Déjà ils étaient entrés, à propos des affaires chinoises, dans ce qu'une diplomatie vieillotte appelle encore a le concert européen » et qui devient le concert mondial. La Russie, le Japon, l'Angleterre se demandent avec anxiété quelle sera, dans le conflit actuel et lors du règlement final, l'attitude des États-Unis. On a vu la flotte américaine à Lisbonne. Elle était hier à Tanger. Et, pénétrant dans cette Méditerranée qui semblait par excellence la « pêche réservée » du Vieux Monde, elle allait naguère jusqu'à Beyrouth et à Smyrne exercer une pression sur le Sultan Rouge.
Si bien qu'à l'heure actuelle, dans les chancel-
(1) Sobriquet par lequel on désigne Je peuple américain.
leries, lorsque les diplomates font des projets, rédigent des notes, ébauchent des alliances ou des actions collectives, il ne leur suffit plus de se poser les questions classiques ; Qy'en pense l'Allemagne ? qu'en pense l'Angleterre ? que va dire la France, ou la Russie, ou l'Autriche, ou l'Italie ? II leur faut encore se demander : Qye vont faire les États-Unis ?
Comment est née, en un siècle, cette nouvelle « grande puissance », orgueilleuse, avide et forte, c'est ce que nous allons tâcher d'expliquer (i) — sans louer ni blâmer, sans nous laisser aller à l'indignation naive ou au facile enthousiasme, en essayant tout uniment de comprendre.