L^IMPÉRIALISME DANS LA POLITIQUE ANGLAISE
lique qui consiste à établir dans les colonies des tarifs de préférence en faveur des produits britanniques. Le degré auquel ces marchandises seront ainsi favorisées variera selon les circonstances spéciales à chaque colonie.
« La conférence a adopté une résolution tendant à verser une contribution commune au monument commémoratif de la reine Victoria et il a été entendu que dans ce monument devrait se trouver quelque attribut distinclif rappelant chacune des colonies qui y contribueraient ; — elle a émis enfin une résolution en faveur de rétablissement du système métrique des poids et et mesures dans toute Tétendue de Tempire... »
Aucun projet, si atténué qu'il fût, d'organisation fédérale, n'a donc été produit devant la conférence. Quant aux tentatives pour établir du moins une plus intime solidarité commerciale et militaire entre les communautés anglaises, leurs résultats sont demeurés aussi bien inférieurs aux espérances des impérialistes les moins audacieux.
Au point de vue militaire, en effet, on peut voir que, seules, les deux colonies les moins sûres des intentions de leurs voisins, et qui ont besoin de Tassistance de l'Angleterre comme garantie de leur indépendance, ont pris l'engagement ferme d'augmenter, et d'une somme d'ailleurs insignifiante, leur contribution aux dépenses de la marine anglaise. Seuls, encore, le Cap et le Natal— avec la iNouvelle-Zélande — ont accepté
en principe de coastiluer des eontinguents militaires à la disposition de la métropole, pour une guerre impériale sur quelque point que ce soit. Quant au Canada et à TÂustralie, dont le concours serait, le cas échéant, le plus précieux à l'Angleterre, leurs protestations de dévouement et leurs affirmations d'un patriotisme, dont elles ont d'ailleurs donné des preuves dans la guerre de l'Afrique du Sud, n'ont servi qu'à mieux marquer leur volonté bien arrêtée de conserver toute leur liberté d'appréciation sur les circonstances et sur la mesure dans lesquelles elles pourraient être appelées à épouser les querelles futures de l'Angleterre. Ce qui donne à penser que le Cap, le Natal et la Nouvelle-Zélande, dès qu'ils se sentiront eux-mêmes de force à repousser toute agression directement dirigée contre eux, n'hésiteront pas aussi à substituer des manifestations toutes platoniques de loyalisme à des engagements précis.
Au point de vue commercial, le recul sur la question des droits préférentiels à accorder par les colonies aux produits anglais n'a pas été moins accentué. Au lieu de l'union douanière agitée avant la conférence, discutée et prévue dans ses détails par les journaux et les revues politiques, union qui aurait comporté l'admission en franchise des produits anglais dans tout *< l'empire », et par réciprocité, l'établissement au profit des provenances coloniales à l'entrée dans la métropole, d'un régime de faveur; union qui supposait par conséquent l'assujettissement, à des taxes plus ou moins prohibi-
tives, des similaires d'origine étrangère ; au lieu même d'un tarif uniforme pour toutes les colonies, et d'un règlement global de leurs rapports entre elles et avec la métropole, celle-ci a dû se contenter de la promesse d'un régime de faveur qui sera réservé à ses produits, suivant les circonstances de temps et de lieux, et après ratification des Parlements intéressés (1).
Si chaque fois qu'elles ont été mises ainsi au pied du mur de la réalisation pratique, les aspirations impérialistes, tant de l'Angleterre que de ses colonies, se sont évaporées en discours et en vagues promesses, c'est qu'au fond les domine et les dépasse l'inquiétude primordiale chez chaque nation, comme chez tout individu, de l'intérêt personnel.
C'est que ni celles-ci, ni celle-là ne consentiront l'abandon d'un de leurs droits, de leurs prérogatives ou de leurs avantages que dans l'espoir d'un avantage plus grand; c'est que tout arrangement positif entre elles ne peut s'établir et ne s'établira principalement que sur le calcul, sur un « do ut des )> froidement et mûrement raisonné.
(1) VÊconomisi de Londres (Revue libre-échangiste) a même déclaré que (< le plus important, et le plus heureux résultat de la conférence coloniale » avait été Teffondrement déQaitif des* projets de ZoUverein et d'union douanière...
§ 2. — Son promoteur sur ce terrain. — Llmpérialisme utilitaire et opportuniste de J. Chamberlain. — Sa raison d'être : la situation des Ifidlandt. — Son but : l'empire commercial. — Les solutions qu'il propose. — I.*Union douanière (1896). ~ La pro~ tection sous forme de « preferential arrangements » (1902).
La position réelle, sur le terrain iililitaire, du problème de la réalisation effective d'une plus grande Bretagne, n'a pas échappé dès son premier pas dans la période impériale de sa carrière, à Thomme d'Etat qui devient le leader incontesté de l'Angleterre actuelle. Sa claire vision du côté positif de toutes choses, qu'il a si heureusement utilisée pour la gestion de ses affaires personnellesd'abord,puis de celles de sa ville de Birmingham (1) (1870-1876), et de son Royaume-Uni (1876- 1 887), a inspiré aussi à J. Chamberlain la direction qu'il s'efforce d'imprimer à l'affaire impériale. Depuis qu'il en a saisi les rênes, il travaille sans relâche à trouver un compromis qui permette à tous les intérêts « britons », de toutes les parties du monde, de se coaliser contre la concurrence progressive de l'étranger, de se solidariser plus intimement sous l'égide de l'Angleterre — spécialement de cette Angleterre des Midlands qu'il représente, à laquelle il s'agit pour lui de faire revivre le beaux jours de 1 860- 1 873.
La base profondément utilitaire des conceptions
(i) Cf. pour tout ce qui concerne la carrière municipale de J. Chamberlain, où il s'est habilement essaye à de plus hautes fonctions, Tarticle de Ch. Sarolea, Revue fr, d'Edimbourg, IV, 1899.
l'impérialisme dans la politique anglaise 179
impérialistes de J.Chamberlain apparaît dès leurs premières manifestations. C'est parce que Tintransigeance idéaliste de Gladstone lie à la politique du Home Ride les destinées du parti libéral, que J. Chamberlain se sépare de lui, et fonde VUnionisme. Unionisme national à son début, puisqu'il a pour but avoué de maintenir l'union des trois royaumes, mais unionisme impérial, aussitôt qu'il se croit la force d'entreprendre l'union, autrement vaste et profitable pour son peuple et glorieuse pour lui, de toutes les communautés anglaises dispersées par le monde.
En 1887, envoyé en Amérique par le nouveau ministère conservateur-unioniste pour régler quelques différends sans cesse renaissants entre le Canada et les États-Unis à propos de pêcheries, il ne perd pas une occasion de préparer le terrain, chez l'un etl'autre^ à la politique nouvelle que lui dicte l'intérêt des Midlands : « Vos tarifs, dit-il aux Canadiens comme aux Américains (1), sont beaucoup trop élevés. Croyez-moi: tôt ou tard, il faudra renverser la muraille de Chine que vous avez élevée entre vous et le commerce du monde ; et rétablir le vrai régime de bonne entente, la réciprocité sans limite entre tous les peuples de langue anglaise. Vous avez tort de nous traiter comme une nation étrangère et rivale. Pour mon compte, je refuse
(1) Toronto, 30 décembre 1887 ; Philadelphie, 29 février 1888. Ces deux discours sont cités, par M. Y. Berard. Cf. op. cit.y p. 181 et 260.
en Amérique le titre d'étranger, et je partage Tavis de ce diplomate, qui devant le prince de Galles divisait un jour rhumanité en trois classes: les Anglais, les Américains et les étrangers. Je confesse ma stupéfaction d'entendre certains mots dans la bouche de gens qui vantent la pureté de leur descendance et de leur langue anglaise, et qui attribuent à la politique anglaise une méchanceté, une duplicité, un amour de l'arbitraire, n'existant que dans leur imagination maladive... Je refuse de faire quelque distinction que ce soit entre les Anglais d'Angleterre, du Canada et des États-Unis... Nous sommes les branches d'une seule famille... »
La préoccupation utilitaire perce nettement à travers ces premiers jalons qu'il essaie dès lors de sa conception panbritannique. Elle ne tend rien moins^ en effet, à cette date de 1888, qu'à enclore dans le domaine « impérial » le marché des Étals-Unis; elle compte bien ainsi empêcher les articles étrangers, et principalement la camelote madein Germany^ dont la concurrence commence à se faire rudement sentir, de disputçr à l'industrie des Midlands toutes ces terres (c anglo-saxonnes ».
Mais la transformation des États Unis a vite ruiné cette espérance. Aujourd'hui, qu'à l'abri de leurs tarifs protecteurs ils se sont puissamment outillés, et que mettant à profit leurs incomparables réserves métallurgiques et houillères, ils braconnent à leur tour sur les chasses anglaises, la vieille antienne de « commu-
l'impérialisme dans la politique anglaise 181
nauté de race,de langue et de religion » n*esl plus vis-àvis d'eux invoquée par personne ; etJ. Chamberlain n'a garde de reprendre cette conception surannée, —qu'il n'avait fait en 1888 qu'empruntera la Greater Bntain de sir Ch. Dilke.
Même, ce fait que la concurrence américaine est venue se joindre à Tallemande pour rendre toujours plus ardue la tâche de l'Angleterre a été pour J. Chamberlain l'occasion qui l'a déterminé à dévoiler ses batteries. Et il n'a plus hésité à proclamer bien haut le Fondement et le but utilitaire de son impérialisme : « On me dit partout que ma fédération impériale est un vain rêve. Si ce rêve s'est imposé à tout l'univers de race anglaise, c'est qu'il fait appel aux plus hauts sentiments de patriotisme, mais aussi à tous nos intérêts matériels... L'unité de l'empire nous est commandée par le sentiment ; mais elle nous est imposée par l'intérêt... Le premier devoir de nos hommes d'Etat est d'établir à jamais cette union sur la base des intérêts matériels... ))(!).
Cette dernière phrase résume par avance l'œuvre que se propose d'accomplir le nouveau ministre des colonies. S'il choisit ce poste considéré jusqu'à lui comme une position de second ordre — et il avait le choix à cette distribution des portefeuilles du cabinet unioniste
(1) Londres, 6 novembre 1895; Londres, 9 juin 1896. Ces discours sont en partie cites par M. Berard. — Cf. op, cit,, p. 69. Cr. J. Chamberlain Foreign and Colonial SpeecheSf p. 180 et suiv.
182 TROISIÈME P\RTiE. — CHAPITRE II
en 1895 — c'est qu*il a Tambition d'ajouter à Tancien titre celui de u ministre d'empire », et ministre fondateur; c'est qu'il prétend bien assurer à l'Angleterre « l'énorme profit d'un empire unifié » et lui réserver « le bénéfice du commerce et du capital humain dont à l'heure actuelle bénéficient les étrangers d (1 ).
Et s'exprimant ainsi, J. Chamberlain ne fait que traduire explicitement les volontés, les désirs ou les aspirations de ses propres commettants.
Les Midlands, dont il est devenu le vrai duc « par la grâce de l'élection populaire » (2), luiontdonnéenefiet le mandat tacite de travailler à cette édification de l'empire, — en même temps qu'une quinzaine de sièges au Parlementa sa famille et à ses amis pour lui faciliter la besogne. Sa popularité et ses succès tiennent à ce qu'il n'a pas « caché dans sa poche )^ le drapeau qu'ils lui ont confié. Ce que son peuple même ne sentait encore que confusément, il le lui a le premier révélé clairement ; et il n'a pas craint de proclamer tout haut ce qu'ils ne pensaient encore que tout bas.
La prodigieuse usine, en efi*et, qui jusque vers 1875 travaillait seule pour le monde, a vu depuis stationner, puis décroître la consommation de ses produits. Cependant sa production et sa population augmentent (3).
(1) Londres, 9 juin 1896.
(2) Review of Reviews, août 1892, p. 107. Cité par M. Berard, op. cit., p. 93.
(3) A partir de 1872, les importations anglaises continuent quelque temps leur marche ascendante, puis oscillent ; les exportations baissent
Elle songe alors que ce u Free Trade » pour lequel elle a combattu jusqu'ici, mais dont ne se rapprochent ni l'étranger ni ses propres colonies, pourrait avec un peu d'adresse « s'améliorer » à son profit etlui apporter ainsi des compensations. Rester libre-échangistes, vis-à-vis de l'étranger protectionniste, n'est-ce pas un marché de dupes? Et n'est-ce pas tolérer et favoriser soi-même ce détestable système de la protection ,rencourager,et de la plus folle manière qui soit, sous la forme d'une protection contre ses propres industries ? Tandis qu'en organisant avec ses colonies un immense empire commercial, une colossale union douanière, où les seuls produits « britons » circuleraient et s'échangeraient librement, l'Angleterre élargirait à la fois l'aire du libre échange, et s'armerait contre l'étranger hostile ou récalcitrant: celui-ci se verrait contraint désormais de traiter avec elle sur une base de réciprocité.
C'est sur la trame de ces idées, de ces calculs qui se précisent et s'aclimatent peu à peu dans l'opinion anglaise, que J. Chamberlain s'est essayé à tisser, au moyen d'approximations successives « by that prudent and expérimental process by which ail our greatest institutions hawe slowly been built up », une série de combi-
ou stationnent. Voici les chiffres, par tète d'habitant, en£ et shiliung : 1872 1816 1880 1884 1888 1892 1896
Importations . . 11,2 11,6 11,17 10,16 10,10 11,2 11,3 Exportations . . 8 6 6,8 6,9 6,7 5,19 6,1
Statistique du Monthly Record de la Chambre de commerce de Manchester. Cité par M. Berard, p. 130, op, cit.
naisons politiques destinées à satisfaire aux sentiments et aux aspirations impérialistes des communautés anglaises, — et à les mettre en même temps au service des intérêts propres de ses commettants : — « Il travaille ainsi pour la gloire, comme lord Rosebery ^ to peg out claims for posterity *> (1) ; mais il travaille surtout et toujours pour le profit de Birmingham et des Midlands » (2).
Et voilà pourquoi, sous les modifications opportunistes que chacun de ses discours apporte à ces combinaisons, ou à ces projets de combinaisons dont nous allons passer en revue les principales, s'affîrme bien réellement une certaine immutabilité, dans ses éléments essentiels, de l'idée impérialiste propre à J. Chamberlain. Voulant assurer au problème impérial comme à tous autres, la solution la plus avantageuse à son peuple, cette solution lui est apparue toujours sous forme d'un empire commercial, garantissant par tout Tunivers anglais un traitement privilégié au seul travail anglais; et il n'a cessé d'affirmer que « le seul moyen pratique de résoudre le problème de Tunité impériale, c'est de l'aborder par son côté commercial », car l'entente sur le terrain des intérêts pratiques est l'avenue, le préambule obligatoire de toute Fédération. Nous pouvons voir dans chacun de ses discours cette
(1) Titre d'un discours de J. Chamberlain à la Chambre des communes, 20 mars 1893.
(2) V. Berard, op. et/., p. 69.
l'impérialisme dans la politique anglaise 185
déclaration revenir plus ou moins explicite, plus ou moins atténuée, mais toujours bien caractéristique :
« Il est une question qui domine toutes les autres : l'établissement d'une union commerciale ne serait pas seulement la première étape, mais l'étape principale, l'étape décisive (not only the first step,but the main step, the décisive step) dans le sens de la réalisation de la plus géniale (most inspiring) idée qui soit entrée jamais dans l'esprit d'homme d'Elal anglais » (1).
Pour illustrer et renforcer son affirmation, J. Chamberlain aime à évoquer l'exemple de la prospérité allemande succédant à l'empire et de celui-ci succédant au ZoUverein :
« Voyez l'empire allemand ! Comment fut-il élevé ? 11 commença par l'union commerciale, par le ZoUverein de deux des grands Etats qui le composent aujourd'hui. Les autres Elats attirés parle profit suivirent. Un conseil commun, conseil commercial d'abord, le Reischrath, se réunit pour traiter les questions de commerce commun. Peu à peu il s'engagea dans les affaires nationales et les intérêts politiques ; il devint le lien d'unité pour le nouvel empire allemand » (2).
Il faut donc renoncer aux vieux préjugés anglais contrel'Etat promoteur etconseiller du commerce, se rendre
(1) Discours à Londres, 9 juin 1896, au Congrès des Chambres de commerce de l'Empire. — Cf. p. 180 et suiv. Foreingn and Colonial speeches.
(2) Discours & Londres, Canadian-Club Dinner, 25 mars 1896, cité par M. Berard, op. ctT, p. 94.
sans Fausse honte à l'exemple du voisin. Un Zollverein, une entente commerciale contre l'étranger a déterminé en Allemagne la fédération impériale et directement produit la grandeur et la prospérité du pays. Un Zollverein de même nature déterminera Tunion de toutes les communautés anglaises, et Fera une riche et puissante « plus grande Bretagne » comme a été faite déjà une (( plus grande Germanie ».
L'entente commerciale est donc la seule voie qui conduise sûrement à un résultat pratique (1). Mais à cette voie même peuvent mener actuellement plusieurs avenues. J. Chamberlain, en 1896, en distingue trois principales (2) :
« La première conduirait à l'abandon par nos colonies de leur système protecteur, à l'adoption par elles de notre libre-échange. C'est la théorie du Cobden Clu b et des libre-échangistes orthodoxes. Ce serait peut-être la meilleure solution. Mais jamais les colonies n'abolirent les droits, qui sont leur principale source de revenus. Et puis ce ne serait pas, en somme, nous ouvrir leurs marchés, mais les ouvrir à tout le monde, et, dans cette union, le commmerce international trouverait son bénéfice, bien plus que le commerce impérial ». Et J. Chamberlain conclut que s'entêter à poursuivre dans cette voie, c'est « renvoyer l'union aux calendes grecques ».
(1) Même discours, Cf. p. 168, des Foreign and Colonial speeches,
(2) Cf. Discours cité, 9 juin 1896, au Congrès des Chambres de commerce.
l'impérialisme dans la politique anglaise 187
La seconde voie pour arriver à l'union commerciale, il la trouve « indiquée tout au long » dans le compte rendu des débats de la conférence intercoloniale d'Ottawa : c'est à elle, dit-il, que se rallierait le plus facilement la grande majorité des colonies. < Nous abandonnerions complètement notre système actuel de libre échange, pour le système protecteur des colonies. Celles-ci maintiendraient leurs droits sur les produits étrangers et sur les nôtres, mais consentiraient à ceuxci un tarif de faveur (a small discrimination). Nous établirions des droits sur les matières premières qui nous viendraient de l'étranger, afin de favoriser l'importation coloniale Je crois que jamais l'opinion ni le
Parlement dans ce pays ne consentiront à cet arrangement par trop unilatéral : notre commerce impérial est de trop minime importance, comparé à notre commerce
• étranger ce serait pour nous un véritable marché de
dupes, qui pour un gain « infinitésimal » occasionnerait un renchérissement disproportionné de la nourriture et des matières premières ».
C'est à une troisième conception de l'entente commerciale que J.Chamberlain accorde alors la préférence. C'est elle qui satisfait le plus pleinement, selon lui à ce principe de toute équité, « donnant, donnant » et qui subordonne le plus heureusement « au bien de l'ensemble, les intérêts séparés des parties ». il trouve les éléments de celle solution dans un rapport du « Toronto Board Trade » qui va justement être soumis au congrès
auquel il s'adresse : « Ce serait la création d'un Bristish Zollverein, ou union douanière, qui établirait le libreéchange entre tous les membres de Tempire. Chacun resterait libre vis-à-vis de l'étranger, avec cette clause pourtant essentielle que la Grande-Bretagne consentirait à établir contre les produits étrangers quelques droits modérés sur certains articles que les colonies produisent en abondance : ces articles seraient le blé, la viande, la laine, le sucre et quelques autres dont la consommation chez nous est énorme, qui sont largement produits dès à présent dans nos colonies, qui par suite d'un tel arrangement ne tarderaient pas à l'être en quantités tout à fait suffisantes, et seraient ainsi réservés au seul travail anglais Quant aux colonies, elles
devraient abolir tous droits protecteurs sur les produits
de l'Angleterre C'est là le principe du Zollverein
allemand; celui de l'union des Etats-Unisd'Amérique. Je ne doute pas un instant que son adoption constituerait le lien le plus puissant entre les membres dis perses parle monde de la race britannique »... Et il ajoute : <( Une pareille proposition doit plaire même aux libre-échangistes orthodoxes. Je ne crois pas que le libre-échange ait jamais fait un pareil pas depuis les prédications de Cobden : il s'étendrait d'un coup à 300 millions d'hommes, et régnerait sur les communa>'tés les plus prospères, les plus rapidement progressives du monde »
l'impébialisme dans la politique anglaise 189
On le voit, devant ce Congrès des Chambres de commerce où sont représentés aussi bien le Lancashire, Cardiffet les chantiers de la Clyde fermement attachés au libre-échange, que les Midlands qui en sont las, J. Chamberlain ne fait qu'une allusion déférente à cet article respecté de la foi publique anglaise. Quelques semaines auparavant, du reste (1), il avait affirmé qu'il était lui-même « un adepte convaincu de cette foi, en ce sens qu'universellement appliquée, il la croyait devoir assurer le plus de prospérité au monde » mais, ajoutait-il, « je n'ai pas pour elle une admiration si pédante, que de me croire obligé à ne dévier sous aucun prétexte de la stricte doctrine, même si l'on m'offrait un
avantage suffisant et Cobden lui-même a bien fait
un traité avec la France... ».
Et J. Chamberlain s'autorise de 1' «opportunisme » de cet ancêtre du « radicalisme constructif» don! il aime à se dire un véritable descendant, pour atténuer, quand il le juge utile et suivant les auditeurs auxquels il s'adresse, jusqu'à les rendre méconnaissables, les rigoureux préceptes du libre-échange. Devant ses auditeurs de Birmingham, il ne craint pas de prôner, à la place du « Free-Trade » inefficace et suranné, quelque régime de « Fair-Trade », de « bel et franc » commerce national, qui permette à son peuple de lutter à armes égales avec l'étranger protectionniste, ou de « Freer-
(i) Discours à Londres, au Canadian-CIub Dinner, cité plus haut.
Trade», — car la première ex pression n'apas faitrortiine, c'est-à-dire d'un régime de libre-échange « plus libre », amélioré et compensé, d'un régime détruisant Teffet des protections et des primes de Tétranger.
Cet opportunisme, qui n'est en somme que l'un des aspects de Futilitarisme inhérent à toutes ses conceptions, devait écarter de plus en plus J. Chamberlain de l'orthodoxie libre-échangiste, essentiellement basée sur des principes fixes et des raisonnements absolus. Aujourd'hui il la répudie ouvertement. L'un de ses derniers discours à Birmingham (1); qui avait dessein de servir de préface à la dernière conférence inter-coloniale, de la suggestionner tout au moins^ est bien révélateur du chemin parcouru dans ce sens de i896à 1902. Il tire argument directement contre les intransigeances du Free-Trade, de la bénignité des répercussions de la nouvelle taxe sur le pain (édictée par une loi fin exercice 1902-1903) (2), et de sa presque universelle acceptation ; et il profite de l'occasion pour appuyer les projets d'union douanière et préconiser l'union commerciale, mais sous une forme cette fois bien différente, et fortement accentuée dans le sens du privilège et de la protection.
« En terminant mon discours, dit J. Chamberlain, je veux vous signaler un argument dont on s'est servi contre cet impôt sur le pain Le dernier jour de la
(1) Discours cité par VEconomiste français. Cf. n*> du 31 mai 1902.
(2) Taxe supprimée aujourd'hui.
l'impérialisme dans la politique anglaise 191
discussion à la Chambre, le chef de Topposition, sir H. Campbell Bannermann a déclaré, que ce qu'il y avait de plus dangereux dans celle taxe, c'est qu'on ne pouvait pas y voir autre chose que le premier pas dans une voie, dont il a parlé, pour ainsi dire, en retenant sa respiration et sur un ton d'épouvante. Or, oii pensezvous que cette voie nous conduirait? A l'éventualité d'un régime de préférence au bénéfice de nos colonies. Il a même cité à ce propos un discours de sir W. Laurier, l'éminent et patriotique premier ministre du Canada, où celui-ci exprimait l'espoir que la conférence prochaine que nous allons avoir avec les représentants des colonies serait le point de départ de relations commerciales plus intimes. Sir H. Campbell Bannermann a vu là la trace du serpent! Eh quoi! Cobden, Cobden I dont il prétend s'inspirer, Cobden, le grand libre-échangiste, a négocié un traité de réciprocité avec la France, tandis que la seule pensée d'en voir signer un entre la mère-patrie et ses enfants le remplit d'un dégoût qu'il ne sait commentexprimer !....
« Or, nous avons à faire face à de vastes combinaisons, à d'énormes trusts appuyés de capitaux gigantesques. Les industries mêmes et les commerces où nous avions le plus de raisons de nous croire les maîtres sont menacés. Il est impossible de lutler contre ces nouveaux modes de concurrences en se bornant à leur opposer des méthodes surannées, parfaitement bonnes àTépoqueoù elles furent mises en œuvre, caduques aujourd'hui.
i92 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE II
« Si par une fidélité pédante envers certaines théories économiques, si par respect pour des « shibboleth » vieillis, nous négligions de mettre à profit les occasions de resserrer les liens qui nous unissent à nos colonies ; si nous écartions l'opportunité qui s'otîre à nous, si nous ne nousefl^orcions pas par tous les moyens de retenir entre des mains britanniques le commerce britannique, nous aurons mérité les désastres qui ne peuvent manquer de nous atteindre. »
La juxtaposition de ce discours de Birmingham, et de celui qu'il prononçait six ans plus tôt au Congrès des Chambres de commerce, nous donne la mesure de la distance franchie de 1896 à 1902 par la conception impérialiste de J. Chamberlain. Elle prétend respecter encore en 1896 le principe du libre-échange; elle British-ZoUverein, Tunion douanière qu'elle propose pourrait en effet valoir dans son ensemble pour une extension dans le monde de la politique du Free-Trade ; puisque celui-ci deviendrait du coup la loi de leurs rapports mutuels pour plus de 300 millions d'êtres humains.
En 1902, au contraire, non seulement il n'a plus foi dans l'avenir de cette politique, mais il la rejette nettement, comme « caduque et surannée » ; il défend une taxe, qui dans sa pensée, est une invite directe à l'adoption de tarifs différentiels, et d'un régime de protection plus ou moins déguisée. Car bien qu'il n'entre pas dans le détail des « preferential arrangements » qu'il espère voir adopter à sa suite — (il a toujours sou-
l'impérialisme dans la politique anglaise 193
tenu que les propositions doivent venir des colonies, car nous savons, dit-il, combien les colonies sont jalouses de leur indépendance et de leur propre initiative). — J. Chamberlain n'attache une si haute importance à ce droit sur le blé et la farine, que parce qu'il permet à TAngleterrre de prendre au mot désormais ses colonies, et d'obtenir d'elles des concessions plus importantes quand ellesluiferont,comme en 1897 le Canada, des offres de « preferential traitment ».
Or, la brève mention que nous avons faite des résultats de ladernière conférence inter-coloniale montre que l'évocation par J. Chamberlain de a preferential arrangements » n'a pas eu de lendemains plus positifs qu'en 1897 son projet deZollverein impérial. Et l'examen des conditions d'application de l'un et de l'autre à l'ensemble des communautés anglaises semble bien permettre d'imputer cet échec non pas à des raisons superficielles et passagères, mais à des causes profondes et permanentes ; causes inhérentes à la constitution même de cet ensemble, aux rapports naturels qui régissent ses parties entre elles, causes enfin qui s'opposent aujourd'hui irrémédiablement à la réalisation des visées utilitaires de J. Chamberlain, et n'accusent aucun fléchis^ sèment probable dans l'avenir.
G. -^la
19i TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE II
§ 3. — Les raisons de sou écheo. -^ Union commerciale et fédération. — Obstacles à l'union douanière. — Dangers et inconvénients de la protection et des c préférentiels arrangements »
L'arfirmalion même que nous avons vue à ia base des combinaisons impérialistes préférées de J. Chamberlain, à savoir: « que Tunion commerciale doit précéder Tunion politique, et seule y conduira », n'est pas aussi absolument Fondée en histoire que le laisseraient supposer ses allusions perpétuelles à la création de Tempire allemand par la vertu souveraine du ZoUverein. Bien d'autres causes, d*abord, et d'autres intérêts que les commerciaux ontcontribué ^grouper ensemble les nations allemandes... Et puis en face de cet unique exemple, se peuveat évoquer en sens contraire de nqmbreux précédents.
L^histoire anglaise elle-même ne nous montre-t-elle pas l'union politique de TÂngleterre et de l'Ecosse, efTectuée en 1603 par Tunion des couronnes, précéder de longtemps et de plusieurs siècles l'union commerciale? Des douanes indépendantes continuèrent à fonctionner après même l'union législative qui intervint entre elles au siècle suivant. Et l'Irlande, quoique dépendante de la couronne d'Angleterre (puis de Grande- Bretagne), n'en fût-elle pas commercialement séparée jusqu'à l'union de 1800, et quelque temps encore?
Quant aux unions commerciales restées complètement indifférentes aux relations politiques subséquen-
l'impérialisme dans la politique anglaise 195
tes, et sans effet aucun de rapprochement constitutionnel, les exemples en sont nombreux jusque dans l'histoire contemporaine : citons seulement les traités de réciprocité qui ont existé entre les Etats-Unis et le r4anada ; Tunion douanière qui englobait avant la guerre sud-africaine la colonie du Cap, le Natal, et TEtat libre d'Orange ; — dans le même ordre enfin de conventions commerciales, — les règlements spéciaux qui interviennent entre TAutriche-Hongrie et la Roumanie, et les autres Etats Danubiens ; ou ceux conclus entre la France et la Chine pour le commerce du Tonkin...
Ce ne sont là, du reste, que considérations accessoires; et plutôt que de rechercher si le ZoUverein panbritannique fera Tempire, n'est-il pas sage de considérer d'abord si ce ZoUverein même est possible ? Car l'union douanière, telle qu'elle existe entre les Etats de l'union américaine, où entre les membres de l'empire allemand, qui n'ont qu'un même Code de commerce, qu'un même système monétaire, qui n'ont surtout contre le reste du monde qu'une seule rangée de barrières douanières, semble devoir rester un vain rêve pour « l'empire colonial » de l'Angleterre. L'unité du système monétaire y est présentement irréalisable, entre des places comme celles du Canada, dépendantes du banking System des Etats-Unis, et Gibraltar, qui ne peut refuser l'argent espagnol, ou l'Inde, qui ne veut pas renoncer à l'unité-roupie, ou l'Egypte, qui fait toujours partie, officiellement, de l'empire turc.
Quant à runilé de législation commerciale, et à l'unité des barrières douanières, toutes deux ont beaucoup moins de raisons d'être, et sontbeaucoup moins faciles à réaliser dans cet empire pan-britannique qu'elles ne le furent en Allemagne et aux Etats-Unis.
La cause en est d'abord dans la situation géographique réciproque des différentes parties de cet empire. Car s'il est vrai, en un certain sens, que la mer ne sépare pas, mais unit, la proposition contraire serait plus justement applicable en tout ce qui concerne l'établissement d'un Zollverein entre les communautés anglaises. Quelle est l'utilité principale, en effet, des conventions de ce genre? C'est qu'elles suppriment les barrières douanières là où celles-ci sont le plus injurieuses au libre exercice du commerce, c'est-à-dire entre pays géographiquement adjacents. L'inconvénient des douanes entre des pays ainsi juxtaposés est si évident et si insupportable, qu'il a suffi à provoquer des traités comme ceux qui existent aujourd'hui pour les frontières d'Autriche, et de la Chine méridionale, comme la précédente convention de réciprocité entre le Canada et les Etats de l'Union. Un Zollverein, en pareils cas, supprime immédiatement et dans sa racine un mal tangible. Tandis que les différentes parties de Tempire britannique ne sont pas si intimement « unies » entre elles par la mer, qu'elles ressentent la gêne des douanes dans leurs relations mutuelles, au point où l'ont ressentie avant leur uni on les différents Etatsde l'Allemagne ou
l'impérialisme oâns la politique anglaise 197
des Etats-Unis. Au contraire, plus longue est la traversée, et moins les douanes contrarient les échanges. Le véritable obstacle à la fréquence et à Timporlance de ceux-ci tient bien plus à la longueur du voyage luimême, à la nécessité d'embarquer et de débarquer les marchandises — longueurs et nécessités dont ne peut dispenser aucune sorle de convention commerciale.
L'écart des situations géographiques rend plus difficile encore Tunification, entre les communautés anglaises, des mesures législatives ou fiscales intéressant directement les échanges. La variété des conditions de l'existence qui résulte de cet écart nécessite pour chacune d'elles la complète liberté dans rétablissement de son propre budget et par conséquent des tarifs destinés à l'alimenter.
Car la protection, et une protection efficace et sévère, est la loi commune de toutes les sociétés jeunes, non seulement lorsqu'elles veulent susciter des industries indigènes, pour assurer à leur existence future tout son développement économique, mais parce que la protection est le plus souvent la condition obligatoire de leur vie immédiate et quotidienne. Elles ne peuvent tirer des impôts directs qu'une part infime de leurs ressources, et leurs budgets s'équilibrent nécessairement sur les droits de douanes et les taxes indirectes.
Ainsi, pour les droits de douanes, nous voyons la Nouvelle-Zélande, dont les recettes s'élèvent bon an mal an à 120 ou 125 millions de francs, en tirer au
moins 40 ou 45 de ses douanes ; Terre-Neuve, pour un budget de recettes de 350.000 livres sterling environ, en demande 290.000 à ses douanes ; le Canada perçoit, en 1896, 7. 524. 368 livres sterlingdont4.075.331 par ses douanes. C'est uniquement sur un droit général de 15 0/0 ad valorem que la nouvelle fédération australienne a pourvu à la dotation de son budget fédéral. Et les droits sont payés surtout par les produits anglais, puisque TAnglelerre détient encore 40 ou 45 0/0 des importations du marché colonial : en Australie sur le chiffre total de 65 à 70 millions de livres sterling, elle entre pour 25 à 30 millions ; dans l'Amérique anglaise, sur 25 ou 28 millions, elle entre pour 8 à 10 ; en chiffres ronds, sur les 250 ou 260 millions de livres de son empire (6 milliards et demi de francs) ses importations font la somme totale de 115 à 120 millions de livres (3 milliards environ]. Ce sont donc les produits de la métropole qui, payant la douane, fournissent pour une bonne part aux dépenses des colonies (1).
Quant aux taxes indirectes, elles ne peuvent être les mêmes, ni être levées d'après un commun tarif, dans les différentes parties de l'empire.
Ainsi dans les communautés anglaises de population européenne, la source principale des revenus indirects, c'est la consommation des excitants et des spiritueux, de la bière, du tabac, du sucre et du thé. Or de tous
(1)Cf. Berard, p. 244, op. cit.
l'impérialisme dans la politique anglaise 199
ces articles, un seul, le sucre, est dans Tlnde de consommation courante : il serait aussi difficile de l'imposer , dans ce pays où il est Tobjet d'une énorme production agricole, que d'étendre aux pays proprement anglais la taxe sur le sel à laquelle sont assujetties les populations hindoues. De tels exemples pourraient être multipliés, et il serait facile d'établir que les colonies sont aussi naturellement amenées à chercher leurs ressources fiscales dans la taxation d'articles proveriant des manufactures de la Grande-Bretagne (1), que Test celle-ci à imposer les produits de ces mêmes colonies, comme le tabac, le thé, le sucre et le café.
Ce serait s'appliquera une besogne absurde et contre nature, que d'entreprendre l'unification de tarifs qui doivent satisfaire à des conditions et à des besoins aussi essentiellemenl différenls. El cette unification même ne pourrait aller sans le corollaire de toute une série de mesures impraticables.
Car aucune des communautés faisant partie de l'union ne devant élever de barrières douanières contre les autres, il faudrait bien que toutes les taxes et tous les droits fussent désormais levés en commun. Toutes devraient faire bourse commune, non seulement pour
(1) Cf. Sir Ch. Dilke, l'Empire britannique, Revue de Paris, l«'janv. 1898 : filés de coton, taxés 10 0/0 à Sierra Leone, 12, 5 0/0 à la Jamaïque, 25 0/0 aux Bermudes ; tissus de coton, 12, 5 0/0 à la Dominique, 15 0/0 à Ste-Lucie ; 25 0/0 aux Bahamas, 30 0/0 à Terre-Neuve. Dans les tarifs australiens et canadiens, les droits ad valorem de 40 0/0 sur produits manufacturés sont courants.
les droits de douane applicables aux articles importés d'un pays étranger dans Tempire, mais aussi pour les droits imposés aux marchandises similaires produites dans chacune d'elles. En d'autres termes, la recette des douanes etdes contributions indirectes pour chacun des membres de l'Union dépendrait de la \igilance dans le recouvrement, du personnel des douanes et contributions (/^/ot/^ les autres membres. Le recouvrement de la taxe sur l'alcool, par exemple, dépendrait, pour la Grande-Bretagne, aussi bien de la vigilance de ce personnel des douanes et contributions en Australie ou au Canada, que de la vigilance de son propre personnel I
Et comment fixer la part qui reviendrait à chacune dans la distribution des recettes de cette bourse commune ; avec les populations hétérogènes et si différemment croissantes dans toutes les parties de cet empire I
Ces incompatibilités semblent bien s'opposer, irrémédiablement, à rétablissement d'un Zollverein véritable comportant le libre-échange entre les différentes communautés anglaises. Aussi, nous avons vu que J. Chamberlain ne s'est pas obstiné à chercher dans cette direction la réalisation de son empire commercial. C'est à l'éventualité d'un régime de préférence sur une base de réciprocité à établir entre les différentes communautés anglaises, qu'il s'est efforcé d'acclimater r opinion, dès qu'il s'est rendu compte qu'elle refusait de le suivre, et qu'elle ne le pourrait de longtemps sur
l'impérialisme dans la politique anglaise 201
le terrain de Tunion douanière complète ; et c'est à la conclusion d' « arrangements préférentiels » réciproques qu'il espérait bien faire aboutir la conférence de
Or, sous quelque forme qu'on le conçoive, un tel régime de préférence repose nécessairement en dernière analyse, sur une convention de réciprocité — convention que Ton voit en effet à la base de toutes les propositions d' « arrangements préférentiels » qui ont été émises avant août 1902 parla presse et les orateurs impérialistes ; — convention dont le dessein et les dispositions essentielles peuvent toujours se résumer ainsi : chaque colonie consentira à faire une différence de taxation en faveur des articles qu'elle importe de la mère-patrie, ou d'une partie quelconque de l'empire, et qui sont concurrencés chez elle par des similaires étrangers ; en retour la mère-patrie consentira une différence de taxation équivalente en faveur des articles qu'elle importe des colonies et concurremment de l'étranger.
Or toute convention de ce genre compte des inconvénients et des dangers que ne vient compenser aucun avantage certain (1).
(1) Au Canada, depuis 1897, les importations britanniques jouissent d'un tarif de faveur (dégrèvement de 33 0/0 ad val,).
Or, en 1895-1896, avant son établissement, sur 560 millions de francs d'importations canadiennes, l'Angleterre importait pour 160 millions de francs.
Eu 1900-1901 sur 975 millions la part de l'Angleterre n'est que de
Elle est nécessairement contraire d'abord au principe de ladaptalion naturelle : car elle suppose que l'Angleterre et chacune de ses colonies détourneraient ainsi arbitrairement une portion de leurs échanges des canaux de leur circulation naturelle; et toute circulation artificielle implique une déperdition quelconque, un plus grand effort pour un moindre profit.
Les colonies, forcées parla difficulté du recours dans les pays neufs aux impôts directs de maintenir les tarifs actuels sur les produits anglais, et d'élever ces mômes droits sur les produits étrangers, monopoliseraient par là môme en quelque sorte leur propre marché au profit de la métropole, et qui dit monopole dit hausse des prix, danger d'exploitation et d'accaparement. — Et puis, si les importations anglaises peuvent suffire à alimenter les colonies d'objets manufacturés, les exportations sur la métropole ne constitueront jamais une issue suffisante aux produits coloniaux. A ceux-ci, l'étranger par représailles fermerait ses portes.
Que deviendrait alors l'Australie, avec ses immenses stocks de laine brute qui trouvent h s'écouler sur tous les marchés du monde, et dont le Royaume-Uni ne parvient pas même aujourd'hui à consommer les
230 millions.
Si la valeur brûle des exportations anglaises au Canada a augmenté, leur valeur proportionnelle a donc plutôt diminué.
Et le Canada seul, comme nous le verrons plus loin, peut à la rigueur se permettre une pareille fantaisie.
l'impérialisme dans la politique anglaise 203
quantités qu'il importe, et qui sont loin de représenter toute la tonte de Tannée (1) ? Que deviendrait le Canada dont les exportations de produits alimentaires dans TEst américain sont un des principaux débouchés, et augmentent chaque année selon une progrès* sien énorme, malgré les tarifs protecteurs des Etals de rUnion (2) ? Que deviendraient dans l'avenir Tlnde et l'Australie tout entière, qui, le canal de Panama ouvert, trouveront chez les 100 millions d'Anglo-Saxonsde rAmérique un marché autrement vaste pour leurs ventes de matières premières, laines, riz, soie, thé, café, etc. qu'elles n'en ont un aujourd'hui chez les 35 ou 40 millions d'anglais de la Grande-Bretagne ?
L'Angleterre, obligée de son côté, pour protéger sur le marché métropolitain le blé de l'fnde et du Canada, la viande, les beurres et la laine d'Australie, le sucre de Maurice et des Antilles, le thé de Ceylan, d'établir des droits protecteurs sur toutes ces denrées de première nécessité, verrait à la fois leur prix s'élever dans une proportion insupportable pour la presque totalité de sa population laborieuse, et ses propres articles exposés dans les pays étrangers à subir des représailles analogues. Et celles-ci ne manqueraient pas d'at-
(1) Cf. Berard, op, ciL, p. 245.
(2) Exportations canadiennes aux Etats-Unis (milliers de dolJArs)
Années Fromages Beorres Bois Blés ToUl
Cf. Berard, op. cit. y p. 282.
teindre l'Angleterre beaucoup plus sévèrement encore que ses colonies.
En admettant même que la surélévation de leurs tarifs ne viendrait pas fermer officiellement h ses produits la porte du plus grand nombre des marchés étrangers, elle devrait pourtant renoncer à lutter plus longtemps chez eux contre une concurrence devenue plus redoutable encore par l'inévitable accroissement de ses propres frais de production. Or la possession d'un monopole sur le marché de ses colonies ne serait pas près de compenser pour TAngleterre la perte de la clientèle de Tunivers. Car ses meilleurs clients, ce sont bien encore les nations étrangères (1), et l'affirmation de J. Chamberlain Pempire, cest le commerce (2), fondée sur cette prétendue loi que le commerce suit le drapeau/< Trade foUows Ihe flag », est contredite par l'expérience des 40 dernières années. Depuis les jours « alcyoniens »> de 1 860-1873, r empire n'a cessé de s'accroître — et avec lui les armements et les dépenses militaires. — Et le commerce ne cesse de gémir sur la baisse ou la stagna-
(1) Valeur des imporlations annuelles de TAnglelerre :
venant des Colonies 110.000.000 £
— de TEtranger 413.000.000 £
Valeur des exportations annuelles de l'Angleterre :
dans les Colonies 102.000.000 £
à l'Etranger 252.000.000 £
Non compris les importations et exportations d'or et d'argent et les transports par mer au compte de l'étranger (chiffres de Sir R. GilTen, Nineteenth Century, juin 1902).
(2) Discours au Congrès des Chambres de Commerce, 10 juin 1897.
tion des affaires. Depuis 1880, TAnglelerre a acquis TEgypte, la Côte et l'Hinlerland du Niger, la Côte des Somalis, Socolara, Panhang et autres établissements des Détroits, la Nouvelle-Guinée, le pays desBechuanas et des Zoulous, l'Afrique orientale et centrale, la Rhodesia, le Soudan, Zanzibar et Pemba, la Birmanie supérieure, etc.. sans compter le Transvaal et l'Orange... et ses exportations ont passé par tête d'habitant de 6 £l7sh. à5£17.
Et non seulementyla plupart de ses industries, qui s'alimentent aujourd'hui à bon compte, machines et bras, dans tous les pays producteurs de l'univers, se verraient réduites & la portion congrue parla pénurie et la hausse inévitable des denrées alimentaires et des matières premières ; mais beaucoup se trouveraient subitement affamées, acculées à la ruine par l'absolue disette de certaines de ces matières. Il n'est pas au monde en effet de nation ni d'empire dont le sol, étant donné la marché actuelle de la civilisation, comble intégralement les besoins toujours plus compliqués : et Tempire anglais luimême n'échappe pas à cette loi.
L'Angleterre dépend et continuera à dépendre de l'Espagne pour le minerai de fer, des Indes hollandaises pour l'étain, des Etats-Unis et de l'Espagne pour le cuivre, de l'Amérique pour le coton brut, de la France, de ritalie et du Portugal pour les vins, etc
A ce point de vue purement commercial et utilitaire, du reste, n'est-il pas des lois communes à toutes les
sociétés humaines, qui se manifestent chez elles à certaines époques de leur développement par la diffusion d'idées, de sentiments et d*instincts d'une puissance telle et d'une si indéracinable profondeur qu'un homme d'Etat digne de ce nom ne s'aviserajamais de bâtir contre elles, a Le profit, but final du commerce, peut être entendu très différemment parles peuples, comme par les hommes, différents d'âge. Les peuples vieux, qui ont un passé illustre, une gloire établie, une longue épargne de belles choses et de grands noms, mettent le profit dans l'argent : les vieilles gens volontiers sont avares. Les peuples jeunes veulent avoir leurs industries à eux, leurs grands hommes en toutes choses, littérature, arts, sciences et métiers. Ils veulent se suffire à eux-mêmes. Ils mettent le profit à se débarrasser de ce qu'ils appellent l'exploitation étrangère. La jeunesse a moins besoin d'argent et de jouissances matérielles que d'indépendance et de satisfactions d'amour-propre. Les colonies anglaises continueront donc à protéger tous les débuis de leur travail indigène, même contre la concurrence de la métropole. Protectionnisme et colonies, de même que libre-échange et métropole, semblent termes inséparables dans l'empire anglais »> (I). Que reste-t-il alors des projets d'union douanière ou de traitements préférentiels, et plus généralement que resle-t-il de ces calculs d'une réalisation de l'empire, par le commerce, et pour le commerce?
(1) Berard, op. cit., p. 246.
Pa<«t BlULlOGIIAPHIE Yll