CHAPITRE PREMIER
DE l'impérialisme RATIONNEL
I. — Origine et sens du mot impérialisme en philosophie morale.
Il y a quelque hardiesse, quelque nouveauté, et, sauf explication, quelque ambiguïté à employer le mot à' Impérialisme dans le sens philosophique d Utilitarisme impérialiste, — sens qu'il présentera le plus souvent dans ce volume, aussi bien que dans ceux dont il fut précédé. — Jadis synonyme en France de Ronapartisme, ce mot a pris depuis vingt ans environ une tout autre signification dans nos échos de presse et dans nos conversations politiques. On ne l'emploie plus guère que dans son acception anglaise, et c'est dans cette acception-là qu'il nous faut l'examiner tout d'abord.
L'Impérialisme, pour nos voisins d'outre-Manche, est
2 I/IMPÉRIALISME DÉMOCPi ATIQUE
le souci de leur empire colonial, devenu si considérable dans le monde. Parmi les impérialistes anglais, les uns songent seulement à maintenir l'unité de cet empire et à en fortifier la cohésion; ceux-là étudient un problème administratif et économique, une simple question de politique intérieure. Mais d'autres impérialistes méditent d'étendre davantage, à l'occasion, leur domaine d'outremer. Tels Kingsley dès 1855, Seeley et Kipling dans riiistoire et dans la littérature, puis parmi les hommes politiques, Gecil Rhodes, Joseph Chamberlain, Gromer, Milner ou Gurzon, ces proconsuls aux allures souveraines. Parce que les impérialistes de cette dernière nuance sont les plus bruvants, sinon les plus nombreux, c'est leur définition de l'impérialisme qui fut acceptée à l'étranger. Ils ont été les mieux entendus, et bientôt les plus imités (I). I
En effet, l'impérialisme nouveau n'est pas resté longtemps un phénomène purement anglais. On parle couramment aujourd'hui d'impérialisme nord-américain , d impérialisme allemand, d'impérialisme français (2), bientôt d'impérialisme japonais ou chinois, n'en doutons point. Or, comme plusieurs de ces nations n'ont pas, ou n'avaient point hier la moindre colonie, l'impérialisme ne saurait être chez elles un problème d administration coloniale. Il n'a qu'une seule signification : l'effort vers
(1) Loruque parut le second volume de celte Philosophie de l'Impe'rialisini\ ApvUt'iH ou Dionysos? .M. Au^;ustin Filon, le spirituel et pénétrant aniily«>l<- de I ànu- an^jlaiii, vouhit bi( n en prendre occasion pour préciser le caractère avturl de l'inipérialisnie britannique. {Journal des Débats^ 20 xeptendire 1905.) A cette date, il le jujjeait orienté pour quelque temps >er» I or|;anihali(>n intérieure, plutôt que vt-rs la conquête extérieure.
(2) Un ministre français a même dit récenunent « impérialisme catholique • .
la création d'un empire, par la conquête guerrière, ou par l'expansion économique : Téconomie étant la forme moderne et atténuée de la lutte vitale. Puis le mot à' Impérialisme a g^randi encore une fois ses prétentions, et s'est annexé, pour ainsi dire, de nouvelles provinces verbales. Il a été employé de façon rétrospective par M. Guglielmo Ferrero, l'éminent sociologue italien, afin de caractériser les procédés gouvernementaux de l'ancienne Rome, tandis que M. Mario Morasso publiait récemment un volume sur V Impérialisme artistique (1).
Aux yeux de l'observateur psychologue et moraliste, il est un caractère très frappant qui se montre commun à ces divers impérialismes de conquête. Tous se recommandent, très sincèrement parfois, de considérations morales. L'impérialisme romain l'a fait en termes imposants par la bouche de son aède Virgile :
Excudant alii spirantia mollius aéra Tu regere imperio populos, Romane, mémento. Hae tibi erunt artes, pacisque imponere morem, Parcere subjectis, et debellare superbos.
M. Stead, le conseiller théorique de Gecil Rhodes, a créé ce beau concept : 1' a Impérialisme de la responsabilité M (2) . Kipling a chanté la grave mission de l'homme
(1) Le sens du mot impérialisme est devenu si vaste qu'un publiciste allemand, le D"" W. Borgius, a publié récemment une brochure i^Impcrialismus, Berlin, J905j où il s'efforce de le définir tant bien que mal. A cet effet, il s'est adressé à quelques sociologues anglais, américains, français et allemands, sans obtenir d'ailleurs des résultats très concluants. Nous nous excusons d'augmenter encore cette confusion en portant le mot dans le domaine de la philosophie morale. Mais, à notre avis, si ses applications sont nombreuses, c'est que sa portée est grande. L'analyse apportera intionsiblcment la clarté dans les nuances variées qu'il est susceptible de traduire.
(2) Voir notre étude sur Cecil Rhodes dans [le Journal des Débats, 30 juillet 1902.
blanc, tlie wliite mans biuden, et le président Roosevelt a écrit : « J'ai peu de sympathie pour cette humanitairerie de faux aloi qui prétendrait empêcher les grandes nations, éprises d'ordre et de liberté, de faire tout leur devoir dans les portions disponibles du globe, parce que, au début, un peu de rude chirurgie est indispensable. . . En fin de compte, l'homme civilisé se convainc qu'il ne peut assurer la paix qu'en nssvjëtissant ses voisins barbares (1). »
Il y a dans ces considérations tous les traits d'un utilitarisme impérialiste, ou d un impérialisme rationnel et prévoyant qui est en ce moment prêché à des races ou à des nations entières par leurs esprits directeurs. Et ces ^ races sont à la tête du progrès et de la civilisation humaine, ce qui n'est pas sans inspirer quelque confiance dans la vertu de maximes qu'elles ont d'ailleurs mises en praticjue, bien avant qu'on ne leur en proposât la théorie. N'est-il donc point permis d'en généraliser l'application, d y voir un cas particulier de cette tendance primordiale de la Nature humaine qui pousse les individus tout autant (jue les groupements sociaux plus ou moins étendus, à se préparer de leur mieux un avenir de tran- (juillité et de bien-être par 1 exercice et l'augmentation rationnelle de leur puissance. Car la puissance — Hobbcs l'a dès longtemps définie de façon magistrale (2), — c est une assurance prise dès le présent pour le futur, « parce qu'on ne peut assurer le pouvoir et le moyen de vivre bien qu'on a présentement sans en acquérir davantage " . Kt si nous disons que la recherclio et l'exercice de la puissance (loi\eut èlre rationnch, nous enfermons dans
(I) Dixnms (lu 21 tK'nnihrc 1898 tt du 21 ilôccmbrc 1899. (2^ Voir plu» K»in. |> 25
cette épithète toutes les précautions que 1 expérience sujjgère à l'individu et au groupe social, en vue de s'éviter les déboires dont l'ambition excessive et l'abus du pouvoir sont le prélude assuré.
C est donc la considération de l'impérialisme de race qui nous a conduit à celle de l'impérialisme individuel : voie qui n'a rien d'anormal en psychologie. Il est souvent plus facile en effet de discerner les véritables mobiles de l'activité humaine dans les rapports entre nations que dans les relations entre individus, parce que ces derniers sont toujours influencés et contenus par quelque discipline extérieure. Machiavel a dès longtemps pressenti, et Hobbes a plus clairement marqué encore que les peuples restent jusqu'à un certain point, vis-à-vis les uns des autres, dans Vétat de nature, c'est-à-dire dans cet état où les conventions et traités — si déjà ils ont pris naissance — ne sont point encore garantis par une force publique incontestée. Au-dessus des nations, il n'est point jusqu'ici d'organe coercitif efficace (1), de tribunal et de gendarmerie énergique qui les contraigne à refréner leurs passions aveugles et à subordonner raisonnablement leur puissance. De là une franchise d allures que le code pénal a depuis longtemps désapprise aux particuliers, et même aux groupements soumis à une commune police !
]^ous avons cherché déjà à mettre en relief chez deux esprits d'une véritable originalité, Gobineau et Nietzsche, les traits d'impérialisme instinctif qui nous semblaient mieux marqués chez eux que chez la plupart de leurs con-
(i) L opinion publique, si rapidement informée maintenant, commence à jouer ce rôle.
temporains. Le premier est un fervent de l'impérialisme de race, dont il se sert d'ailleurs pour appuyer un impérialisme individuel fort reconnaissable sous ses dég^uisements variés; le second soutient parfois plus ouvertement les thèses de l'impérialisme individuel sans nuls voiles (1) . Nous allons essayer sur d'autres penseurs modernes ou contemporains le même travail de raffinage et de distillation. Cette fois ce sera surtout un impérialisme de classe qui se dé^jagera de notre analyse. Par là sera mieux défini, — c'est du moins notre espoir, — ce que nous entendons par impérialisme philosophique ou théorique, et aussi ce que pourrait être la morale de l'Impérialisme rationnel, à laquelle nous croyons que l'avenir appartient. Son principe sera qu'on doit subordonner raisonnablement sa puissance.
Cette tentative ne sera point jugée superflue si l'on songe que Gobineau et Nietzsche, à qui nous avons demandé jusqu'ici des leçons préalables, n'ont su, ni l'un ni lautre, dégager et définir leur impérialisme latent (2). Ils ont mal discerné tous deux cette disposition de leur
[l ) P»ii ;i|(rcs l;i |)ublication do notre livre sur Nietzsche, M. Gaston Dcwhnmps, le critique ëinincnt du Temps, voulut bien employer à plusieurs rej)rises à propos du beau ronian nietzschéen de M. Paul Adam, te Serpent noir, ce terme réceinuient proposé par nous pour traduire les rcvendit-ations i\r la Volonté de puissance : Vljtipe'rialtsme individuel. (Voir le Temps du 19 mars 1905.) M. .1. Bourdeau, le brillant sociologue, n'en est aus^i si r\ i à l'occasion. C est enfin le titre d'un chapitre dans le p«iii >olnm< «I. M A. IhFRKciiov 8ur Gobineau ^Bloud, 1907^ où sont ra|»pelees s«iu\('iit le.s thoes soutenues par nous dans les deux premiers voInmcH de <ette Philoxnphie de l'Impérialisme.
(2) L impérialisme «le (iobineau n'avait point élë aperçu même en Allema|;nc, et sou < xcrlhnt bio{jra|>he, le D' Kretzer, nous t'crivait jadis : .j •< N ous parveu«'z à faire accepter par la raison vos rapprochements les plus paradoxaux au premier abonl. tels que celui de Gobineau et de l'Impérialisme, d'Apollon vl lie 1 éthiqu«\ »
âme et en ont laissé paralyser l'essor rationnel par les tendances adverses, romantiques et mystiques, qu'ils devaient à leur tempérament et à leur époque. Ils ignoraient d'ailleurs le mot d'impérialisme qui n'était point inventé ou du moins vulgarisé de leur temps. L'avenir dira si l'application nouvelle et l'extension hardie que nous proposons de lui donner ont éclairé de quelque lumière et débarrassé de quelques illusions tenaces le champ de la philosophie morale.