Primauté de V effort impérialiste
La tendance utilitaire impérialiste est vraisemblablement aussi ancienne que la vie organisée, si tout être tend aveuglément à se nourrir, à se développer, à s'agrandir aux dépens de son entourage. Mais, dans le sein de l'humanité adonnée à la vie sociale, quand vint à s'accroître la Raison, c'est-à-dire le trésor des expériences de l'espèce, élaborées chaque jour par l'intelligence, fixées par la mémoire, transmises aux congénères et aux générations ultérieures par la parole d'abord, puis par l'écriture, — l'impérialisme, le besoin primordial d'expansion pour la vie se fit peu à peu rationnel, en ce sens qu'il se connut lui-même et qu'il apprit à se régler. L'homme découvrit à la fois et que la puissance est une assurance de vie large pour demain — ce qui le rendit plus ardent à la conquérir — et que la poursuite imprudente ou l'exercice abusif de cette puissance pouvaient être payés par de cui-
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sants déboires ultérieurs, — ce qui Teng^agea à modérer,, à discipliner son effort impérialiste. En sorte que, sans changer de nature, l'impérialisme humain changea de méthodes : il créa la morale et le droit. Avec les puissances à peu prés égales à la sienne, Ihomme conclut des traités, — d'abord vagues, instinctifs, sans aucun doute subis plus que calculés, comme ce fut le cas dans le sein de la horde, du clan, de la famille, de toutes les formes primitives de la communauté humaine. — Là, des coutumes, c'est-à-dire de tacites conventions, règlent les rapports des individus juxtaposés, en assurant à chacun les conditions primordiales de l'existence en commun. — En outre, une partie de ces coutumes s'efforcent à régler les rapports entre les vivants et les morts, supposés présents en esprit et agissant encore autour de nous : de là des superstitions longtemps paralysantes.
Puis, quand la raison progressa davantage, Tindividualismc prit son essor et contraignit la masse de compter avec lui : on souscrivit des contrats plus explicites : la loi, la ciié prirent naissance. ]Sous avons dit ailleurs (1) que ce second stade dans la vie sociale de l'humanité eut certainement l'une de ses sources dans l'expédition guerrière; que les premiers exemples de contrat explicite entre membres d'une même association humaine sortirent sans doute du recrutement des entreprises de maraude, c'est-à-dire de la tendance impérialiste chez l'individu. Les entreprenants, les industrieux de cette époque s'étayèrent de tous les appuis placés à leur portée par les mœurs de
(1) V(»ir Vlntrofiurtion au clouxiî'inc volunio de la présente Philosophie de l Iniprriaiiswr, introduction qui a pour titre : les Origines apollinietmcs de l'tttilitarisinc itiipe'rialistc.
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leur temps, afin d'ag^randir leur renommée et leur possession aux dépens de Tennemi — être supposé long^temps d'essence inférieure et exclu par sa nature, animale ou diabolique, de toute possibilité de contrat. — Encore un pas et les clans voisins apprirent à se mieux connaître : les contrats internationaux, les traités, le droit des g^ens commencent à poindre.
Cependant, l'individualisme se développant toujours, — les inégalités naturelles et par suite les inégalités sociales croissant du même pas que les différenciations individuelles, — 1 homme, encouragé par la sécurité grandissante vers l'extérieur, en vint à chercher plus près de lui les éléments de la puissance et à perdre insensiblement de vue les nécessités primordiales de paix intérieure auxquelles le souci de la défense commune l'avait soumis jadis. Alors naquirent dans le sein des groupes traditionnels les « luttes de classes " , et l'individu se dressa parfois en belligérant dans les limites de son propre groupe ancestral.
A propos des doctrines de Nietzsche, nous avons esquissé l'histoire de cette évolution là où le génie Ta marquée le plus visiblement de ses traits, — dans la Grèce classique. La morale théorique et les enseignements stoïco-épicuriens sortirent des réflexions d'une race éminemment douée : ils furent le premier fruit d'un impériahsme individuel qu'avait instruit et rendu plus rationnel une expérience admirablement clairvoyante déjà de la vie sociale. — L'impérialisme irrationnel, ou individualisme excessif et mal équilibré, commença dès lors ses ébats avec la doctrine de certains sophistes, et trouve, par exemple dans les Dialogues de Platon, un éloquent
interprète chez Galliclès, — ce représentant typique des dang^ereuses velléités de l'indiscipline ionienne, qui aboutirent enfin à l'extinction de la nationalité, et bientôt de la civilisation hellénique.
Machiavel.
Le moyen à^je germanique, soumis plus que tout autre temps à la loi de la force, n'eut ni la capacité, ni le loisir de théoriser long^uement sur son destin. Mais les hommes de la Renaissance, retournant aux sources classiques, furent repris du {joût d'expliquer tant bien que mal, par des lois psycholog^iques et sociologiques d'ensemble, le spectacle assez confus que leur présentaient les annales (le leur siècle. Machiavel est en ce moment adopté, à juste titre, pour patron par un groupe italien de jeunes impérialistes, MM. Gorradini, Prezzolini, Papini, Borgese, Placci, dont le remarquable talent se déploie principalement dans les deux revues florentines Regno et Leonardo (1). Diplomate et politique, mêlé à toutes les grandes affaires de son époque, il fut entre les modernes l'un des premiers qui se montra capable d'ébaucher une philosophie des événements de son temps. A la lumière de riiistoiro romaine et du passé municipal de Florence, éclairé par la sagesse païenne et par les traditions civi-
(1) Voir «iir («^ sujet liiilérossante <5lude de M. Maurice Muret, qui .suit avec tant H'auloril»- et de clairvoyance le uiouvcmcnt intellectuel européen. {Journal (les Dcbats, IV dcecuïbro 1904.)
ques de sa propre patrie, il chercha les principes de conduite pratique qui s imposent aux conducteurs des peuples ou des partis.
Or, dans Tltalie du quattrocento et dans cette sorte de rapports humains qu'il étudiait principalement, — à savoir ceux qui s'établissent entre groupements historiques, tels que cités ou classes locales, et non pas entre membres d'une même famille ou d'une même caste, — il ne vit régner, en dépit du christianisme officiellement professé autour de lui, nulle autre loi que celle de la force. Il contempla Vétat de nature, qui fut certainement celui de guerre entre groupes non alliés par le sang et la tradition communs. Il retrouva donc et exposa en particulier dans son Prince — au scandale durable de tous les fidèles de la morale, c'est-à-dire de la convention et du contrat pacifique — le code impérialiste primordial, celui qui dut régir les tribus voisines avant les tempéraments de la civilisation, comme il régissait de son temps et régit encore à peu de chose près aujourd'hui les relations entre corps nationaux constitués par l'histoire.
Mais Machiavel ne borna pas ses observations aux faits et gestes des principicules italiens, si empressés à pratiquer entre eux les procédés de l'état de nature, à l'heure où s'effaçait le semblant d'unité jadis créé en Europe par la chevalerie germanique et par la religion romaine. L'étude qu'il fit des chroniques de sa propre cité lui montra que les choses s'y passaient à peu près de même entre classes diverses d'un même corps politique. On peut lire par exemple, au troisième livre de son Histoire de Florence, l'admirable tableau de la grève armée qui éclata en 1379, dans les rangs du prolétariat des manu-
factures de laines, parmi ces ouvriers sans aptitudes spéciales qui n'étaient point admis à partager les privilèges des corporations officielles. Le discours à la mode de Tite-Live qu'il prête au meneur de ces factieux semble rédigé d hier. On y trouve des phrases de ce genre : « Vous devez être inaccessibles à la honte : il n en est point pour des vainqueurs... On n'arrive à la fortune que par la violence et la fourberie. ^^ Voilà 1 impérialisme plébéien préludant à la mélodie qui lui est propre. Et les revendications de ces gens étaient fort modernes ellesmêmes. Ils exigeaient la création de corporations nouvelles où ils pussent trouver leur place et exercer leur influence sur la chose publique : une sorte d'extension du droit de suffrage en somme, si 1 on songe à la constitution de la cité du Lvs rouge. L'épilogue est frappant aussi. Il ressemble au scénario du Rabagas, de M. Sardou. Michel de Lando, simple cardeur de laine, est porté par les révoltés à la dignité de gonfalonier. Mais ce poste éminent lui ouvrant des perspectives nouvelles sur la nécessité de la hiérarchie sociale, il est presque aussitôt amené, par le spectacle de l'anarchie grandissante, à tourner contre ses turbulents commettants les qualités d'habile énergie qui l'avaient désigné à leur choix, et il rétablit 1 ancien état de choses avec l'aide des bourgeois revenus de leur première terreur.
De pareilles impressions, fussent-elles rétrospectives, ne s'oublient guère par la suite. C'est pourquoi les conseils prodigués au prince seront à peu prés les mêmes qu'il s'agisse de luttes de races ou de luttes de classes, de l'attitude à prendre en face des puissances voisines, ou de la conduite à tenir à l'égard des factions intérieures. Pré-
ceptes où ne s'aperçoit nulle préoccupation de morale chrétienne ou même civique, et peu de calculs à long:ue échéance, mais seulement des calculs en vue d'utilités toutes prochaines : les seules au surplus qu'il fût permis d'assurer dans l'atmosphère de la renaissance italienne! Le prince est exhorté à ne prendre jamais parti pour un État voisin plus puissant que lui, quelle que soit d ailleurs la justice de la cause que défend cet État. Il lui est expressément permis de ne pas tenir sa parole en matière diplomatique. Et, en cet endroit, le conseiller de César Borgia s écarte visiblement des maximes d un impérialisme véritablement rationnel. En effet, la parole donnée ne vaut certes plus g^rand'chose déjà dans un milieu où peuvent être émis de semblables avis. Une ou deux expériences, telles que furent celles de Péronne et de Pavie, suffisent pour avertir les plus naïfs. Désormais, le principe, tout contractuel et stoïcien au fond, qui fut celui de \ Hotineur germanique, féodal, chevaleresque et chrétien, ce principe de <^ fair play » , qui seul donnait une valeur au serment et à la foi jurée, sera rave du droit des gens : et la morale internationale apparaîtra sur ce point en régression évidente vers l'état de nature.
Quand il s interroge sur les rapports à établir entre le prince et ses sujets, le diplomate florentin se montre un peu moins immoraliste que précédemment, mais ses concessions ne vont pas jusqu'à conseiller la confiance réciproque. i> Un chef a-t-il plus d'avantage à être aimé ou à être craint? » se demande-t-il. Et il conclut : a Je crois qu il faut de 1 un et de l'autre : mais comme ce n est pas chose aisée que de réunir les deux, quand on est réduit à un seul de ces moyens, je crois qu il est plus sur d être craint
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que d'être aimé... Lu piiié ne peut tenir contre les calculs de rùuérét, au lieu que la crainte a pour objet une peine dont ridée lâche malaisément prise! » Voilà de l'utilitarisme sans mélanjje. Nietzsche, psychologue impérialiste lui aussi, énoncera le même axiome en d'autres termes lorsqu'il proclamera que l'association de douleur et de mémoire est un des procédés de la plus vieille psychologie du monde (1 .
Au total, Machiavel, patriote italien avant tout et préoccupé exclusivement des intérêts prochains de son pays natal, n'est qu'un précurseur peu conscient de l'impérialisme théorique et philosophique. Nous allons assister à la naissance de cette doctrine au seuil de Tàge moderne et nous consacrerons quelques pages à ceux qu'on peut considérer comme ses initiateurs. — Trois assises fondamentales, nous semblent en effet nécessaires à préparer Tédifice d'une philosophie sociale digne de ce nom. Il v faut une psychologie ou étude préalable de la nature humaine; une sociologie descriptive ou philosophie de l'histoire qui s'efforce d'interpréter les leçons fournies par le passé de l'humanité; enfin une sociologie constructive ou une morale qui serve d'appui à l'effort présent par la définition iVun idéal d'avenir. Or. au cours d une étude attentive de la pensée moderne, il nous a paru que le restaurateur, sinon le fondateur delà psvchologie impérialiste, est Thomas llobbes, qui en a tracé les axiomes fondamentaux avec une remarquable fermeté de main ; que le premierouvrierd'une sociologie descriptive ou philosophie de l histoire disposée à tenir compte des iuHuences impé-
^1 Sur Marluuvfl, voir Irs 1>(IU> rliuh s r. ri>ui. s «It^ M. Charles Rriu>i>t ilanfi la Revue fies J>eux Mondes
rialistes clans le passé fut le comte Henri de Boulainvilliers ; enfin qu'un penseur qui a pressenti, quoique bien vag^uement sans doute et de façon assez peu conséquente, ce que pourrait être une sociolog^ie constructive ou morale rationnellement impérialiste fut le médecin anglo-hollandais Bernard de Mandeville.
^ous nous servirons donc de leurs incomplètes mais suggestives théories morales et sociales pour nous acclimater dans cette atmosphère, âpre et rude au poumon sans nul doute, mais salutaire et fortifiante en revanche, qui est celle de Y Impérialisme rationnel.